Ouvrir le menu principal

DéfinitionModifier

Selon Vincent Ferré, le médiévalisme est la « réception du Moyen Âge aux siècles ultérieurs (en particulier aux XIXe – XXIe siècles »[1], et l'historien italien Tommaso di Carpegna Falconieri le décrit comme la « projection dans le présent d’un ou plusieurs Moyen Âge idéalisés »[2]. Gil Bartholeyns considère quant à lui que le Moyen Âge est l'altérité historique paradigmatique de la culture européenne, "le 'ça' historique de l'Occident"[3].

Plus concrètement, il s’agit, selon Benoît Grévin, de « l’ensemble des artefacts et manifestations sociales, politiques et culturelles qui sont élaborés dans une volonté consciente de recréer ou d’imiter en tout ou partie le Moyen Âge »[4]. Le médiévalisme consiste donc en la réappropriation du Moyen Âge dans la littérature, le cinéma, la musique, l’histoire, la politique, l’architecture, la bande dessinée... Le médiévalisme se transforme en « médiévalgie » (pour reprendre la notion forgéeJoseph Morsel par Joseph Morsel[5]), lorsqu'il repose sur la nostalgie d'un âge d'or, elle-même suscitée par les crises que l'Occident a connues, depuis les années 1970 notamment.

Depuis les années 1970, des intellectuels européens et américains se consacrent d'ailleurs à l'étude de la construction de ce Moyen Âge imaginaire et idéalisé.

Il ne faut pas confondre le terme avec le médiévisme, l'étude du Moyen Âge.

AspectsModifier

Le médiévalisme se traduit par de multiples productions et manifestations sociales, politiques et culturelles. Les fêtes médiévales animent villes et sites historiques, à l'instar de la Fête de la pressée, se déroulant au moment des vendanges, dans le vieux village de Chenôve (Côte d'or). Autour du pressoir banal des ducs de Bourgogne, les bénévoles incarnent des métiers artisanaux représentatifs du village médiéval: vigneron, tonnelier, vannier, forgeron, dresseur de faucons. Les visiteurs participent également au folklore à travers de multiples activités: tir à l'arc, balade à cheval, dégustation du "bourru" et du  "pain bis".

Au cinéma, le Moyen Âge connaît un succès qui ne se dément pas, même si le septième art s’est surtout approprié deux de ses périodes marquantes, celles des Croisades et de la Guerre de Cent Ans[6]. Souvent réalisés à l’aide de conseillers historiques, les films ainsi produits ont pour objectif de divertir et représentent généralement un Moyen Âge vulgarisé, s’écartant de la réalité historique. Mais d'autres tâchent de rester fidèles à celle-ci, à l’instar de Jeanne Captive, sorti en 2011 et dépeignant la célèbre histoire de Jeanne d’Arc. Les séries ne sont pas en reste, puisque KnightFall, sortie en 2017, porte sur la Chrétienté européenne et plus précisément sur les Croisades. Elle relate en effet l'histoire de l'ordre militaire des Templiers à qui la tâche de protéger le Saint Graal a été confiée. La fantasy, quant à elle, imprègne aussi bien les films et les séries que les livres à succès.

La musique dite « celte » est aussi un avatar du médiévalisme, même si le médiévalisme musical se caractérise par un certain éclectisme mêlant paganisme nordique, germanique et folk. Cette musique se décline en metal folk, metal celtique ou encore rock progressif médiéval. Les groupes composent des balades d’inspiration médiévale, comme Herr Mannelig, une chanson suédoise créée en 1877. Elle raconte la demande en mariage d’une troll des montagnes à un chevalier. Pour recréer l’atmosphère médiévale, les compositeurs se fondent sur la tradition des mélodies et des textes médiévaux, tirés de préférence de la culture celtique ou récupérés de la philologie des traditions populaires. Le metal, quant à lui, relève du médiévalisme à différents titres : en raison de ses instruments, comme lorsque le groupe néo-folk Wardruna utilise des répliques d’instruments normands/vikings et imprègne ses textes d’allusions chamaniques. Ou de ses textes, comme avec le groupe de power metal Sabaton dont les textes décrivent des événements ou des personnages célèbres médiévaux.

Loin d'être uniquement folklorique, le médiévalisme rejaillit dans les discours politiques, par exemple chez les néo-conservateurs américains et au sein de la Ligue Lombarde en Italie. En 2001, le président américain Georges Bush appelait à la « croisade » contre « l’axe du mal ». Le terroriste norvégien Anders Behring Breivik se définissait comme un templier. Le Moyen Âge est instrumentalisé dans les projets indépendantistes en Europe de l'Ouest (Écosse, Catalogne, Flandres), époque où ces régions formaient des principautés ou des royaumes puissants ou indépendants.

Parallèlement s'opère une comparaison entre la société actuelle et le Moyen Âge. Le monde contemporain est vu à l'aune du Moyen Âge. On dit d'une pratique jugée archaïque qu'elle est moyenâgeuse. L'affaiblissement actuel des États-nations au profit de structures politiques et financières transversales rappelle chez certains auteurs le modèle féodal.

Des images du Moyen Âge ambivalentesModifier

Le médiévalisme est pétri de contradictions tant chacun peut trouver midi à sa porte dans le long millénaire médiéval qui s'étend de la chute de l'Empire romain d'Occident (476) à la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb (1492).

Le Moyen Âge véhicule tantôt une image positive, celle du merveilleux (fée, magie), celle de héros (le mythe arthurien), celle des cathédrales. À l'inverse, il peut renvoyer à des temps obscurs, époque des barbares, de la peste, de la violence, de l'injustice et du fanatisme. Dans la série Game of Thrones, par exemple, c'est la pérennité des institutions telles que la Garde de Nuit qui est mise en scène et qui contribue ainsi à donner au Moyen Âge un caractère immuable. En partie calquée sur le modèle féodal, la série donne l’image d’un monde médiéval constant, mais elle mélange des éléments tirés de différentes périodes du Moyen Âge. Les Dothraki de Khal Drogo, par exemple, font penser aux Mongols de Gengis Khan du XIIIe siècle, de même que la bataille de la Néra, au cours de laquelle le feu grégeois est utilisé, évoque le Siège de Constantinople (674-678) par les armées arabes. À l'inverse, certains éléments structurants de la société médiévale telles que la religion sont quasiment absents de la série[7].

Le médiévalisme sert parfois de fondement aux idéologies ultranationalistes (par exemple en Hongrie) mais il se présente généralement sous une forme divertissante et inoffensive. Il est d'ailleurs intéressant de voir qu'il est le dénominateur commun de nombreux courants politiques, chacun ayant en quelque sorte son propre médiévalisme. C'est ce qu'attestent les usages contrastés du Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien : en Italie, l’œuvre cultive l'imaginaire de la droite post- et néo-fasciste, tandis qu’en Allemagne elle inspire les écologistes et la gauche[8].

Histoire du phénomèneModifier

De la Renaissance aux Lumières, le Moyen Âge est vu comme la période sombre par excellence et est porteur d’une connotation négative. C’est seulement au XIXe siècle qu’il est réhabilité grâce au courant romantique. Victor Hugo, par exemple, l'exalte et le revalorise dans Notre-Dame de Paris, tandis qu'en Allemagne, le rejet du néo-classicisme et de l’individualisme prôné par les Lumières débouche, dès la fin du XVIIIe siècle, sur une certaine nostalgie pour le Moyen Âge.

Le médiévalisme naît donc en partie du rejet des concepts philosophiques hérités des Lumières, mais aussi de l’essor des États-nations qui adossent leurs revendications territoriales au Moyen Âge. Les mouvements nationalistes s'approprient l'histoire de cette période pour justifier les origines des nations modernes. Le phénomène décline ensuite dans les années 1920, sauf dans l'Allemagne nazie, qui non seulement ancre sa volonté de domination dans l'histoire du Saint-Empire romain germanique, mais rejette qui plus est la modernité et le capitalisme.

Il revient dans les années 1970 en raison de nombreuses crises qui touchent les sociétés occidentales avec les deux chocs pétroliers, et explose véritablement après la chute du Mur de Berlin à tel point que Benoît Grevin parle en 2015 d'« invasion du Moyen Âge dans l’imaginaire, les pratiques et l’idéologie contemporaine »[9]. Aujourd'hui, le Moyen Âge est souvent utilisé pour montrer la décadence de la société et les mauvais effets du progrès. La mobilité des populations, toujours plus grande, est associée aux invasions barbares, tandis que les maux actuels, tels que le SIDA, le sont aux pestes et famines médiévales.

Mais le monde médiéval apparaît aussi comme un « monde perdu » que l’on considère avec nostalgie. En 1996, Christian Amalvi a d'ailleurs étudié le goût particulier pour le Moyen Âge que notre société a développé. Puis les initiatives se multiplient à partir des années 2010. En 2015, William Blanc et Christophe Naudin consacrent un livre à l'instrumentalisation de la figure de Charles Martel et de la bataille de Poitiers, rappelant ainsi que la période médiévale était et est encore l'objet d'une réécriture permanente, souvent avec des finalités politiques[10]. La même année sort un livre sur le Moyen Âge au cinéma[11] ainsi qu'un article analysant l'image de la période médiévale dans la série Game of Thrones[12]. En 2016, William Blanc publie un ouvrage consacré aux réécritures contemporaines du mythe arthurien[13]. La même année sort un livre consacré au Moyen Âge dans la bande dessinée[14]. En mars 2017, un colloque sur la série Kaamelott est organisé à la Sorbonne.

Histoire de la notionModifier

En 1979, le britannique Leslie J. Workman fonde Studies in Medievalism, la première revue entièrement consacrée au médiévalisme, entendu comme l'étude des images post-médiévales et des perceptions du Moyen Âge.

En France, les premières publications sur le sujet se situent au début des années 1980[15] mais il faut attendre l'année 2010 pour voir publier le premier ouvrage français consacré au sujet (Médiévalisme, modernité du Moyen Âge)[1], trois ans après un premier article du même auteur, consacré à l'exemple de J.R.R. Tolkien[16].

Notes et référencesModifier

  1. a et b Vincent Ferré (dir.), Médiévalisme : modernité du Moyen Âge, Paris, L’Harmattan, 2010
  2. Tommaso di Carpegna Falconieri, Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Publications de la Sorbonne, 2015 (traduction de Medioevo Militante. La politica di oggi alle prese con barbari e crociati, Turin, Einaudi, 2012).
  3. Gil Bartholeyns, « Le Moyen Âge sinon rien. Statut et usage du Moyen Âge dans les jeux », in Fantasmagories du Moyen Âge, E. Burle-Errecade et V. Naudet (éd.), p. 47-57 (§ 35-38), http://books.openedition.org/pup/2102?lang=fr; Gil Bartholeyns, « Le passé sans l’histoire. Vers une anthropologie culturelle du temps », Itinéraires, 2010, 3, p. 47-60 (§ 27), https://itineraires.revues.org/1808
  4. Benoît Grévin, « De l’usage du médiévalisme et des études sur le médiévalisme en Histoire médiévale », Ménestrel, publié le 25 mars 2015, sur le site Ménestrel.
  5. Joseph Morsel, L’histoire du Moyen Age est un sport de combat, Lamop-Paris 1, 2007. p. 58.
  6. François de La Brétèque, Le Moyen Âge au cinéma, Paris, Armand Colin, 2015.
  7. Florian Besson, Catherine Kikuchi et Cécile Troadec, « Les Moyen Âge de Game of Thrones », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 2015, no  28, p. 479‑507
  8. Tommaso di Carpegna, Médiéval et militant : penser le contemporain à travers le Moyen Age, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.
  9. «De l’usage du médiévalisme (et des études sur le médiévalisme...) en Histoire médiévale » sur le site Ménestrel
  10. William Blanc, Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l'histoire au mythe identitaire, Libertalia, 2015.
  11. François de La Bretèque, Le Moyen Âge au cinéma, Paris, Armand Colin, 2015.
  12. Florian Besson, Catherine Kikuchi et Cécile Troadec, « Les Moyen Âge de Game of Thrones », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 2015, no  28, p. 479‑507
  13. William Blanc, Le roi Arthur, un mythe contemporain, Paris, Libertalia, 2016
  14. Tristan Martine (dir.), Le Moyen Âge en bande dessinée, Paris, Éditions Karthala, 2016
  15. « L’image du Moyen Âge dans la littérature française de la Renaissance au XXe siècle » dans la revue La Licorne (1982), « le Moyen Âge maintenant », titre d’un numéro de la revue Europe
  16. Ferré 2010, p. 11-19.

AnnexesModifier

BibliographieModifier

  • Christian Amalvi, Le goût du Moyen Âge, Paris, Plon, coll. « Civilisations et mentalités », , 315 p. (ISBN 2-259-18049-3).
    2e édition augmentée d'une postface : Christian Amalvi, Le goût du Moyen Âge, Paris, la Boutique de l'histoire, , 2e éd., 334 p. (ISBN 2-910828-24-7).
  • Gil Bartholeyns, « Le passé sans l'histoire : vers une anthropologie culturelle du temps », Itinéraires. Littérature, Textes, Cultures, no 3 « Médiévalisme. Modernité du Moyen Âge »,‎ , p. 47-60 (lire en ligne).
  • Gil Bartholeyns et Daniel Bonvoisin, « Le Moyen Âge sinon rien : statut et usage du passé dans le jeu de rôles grandeur nature », dans Élodie Burle-Errecade et Valérie Naudet (dir.), Fantasmagories du Moyen Âge. Entre médiéval et moyen-âgeux : [actes du colloque international, 7-9 juin 2007, Université de Provence], Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, coll. « Sénéfiance » (no 56), , 280 p. (ISBN 978-2-85399-733-1, lire en ligne), p. 47-57.
  • (en) Chris Bishop, Medievalist Comics and the American Century, Jackson, University Press of Mississipi, , X-233 p. (ISBN 978-1-49680-850-9, présentation en ligne), [présentation en ligne].
  • William Blanc et Christophe Naudin (préf. Philippe Joutard), Charles Martel et la bataille de Poitiers : de l'histoire au mythe identitaire, Libertalia, coll. « Ceux d'en bas » (no 4), , 328 p. (ISBN 978-2-9180-5960-8, présentation en ligne).
  • Tommaso di Carpegna Falconieri (trad. Michèle et Benoît Grévin), Médiéval et militant : penser le contemporain à travers le Moyen Âge [« Medioevo militante : la politica di oggi alle prese con barbari e crociati »], Paris, Publications de la Sorbonne, coll. « Histoire ancienne et médiévale » (no 137), , 317 p. (ISBN 978-2-85944-914-8, présentation en ligne), [présentation en ligne], [présentation en ligne].
  • Élisabeth Gaucher-Rémond (dir.), Le Moyen Âge en musique : interprétations, transpositions, inventions, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », , 157 p. (ISBN 978-2-7535-2860-4, présentation en ligne), [présentation en ligne].
  • Patrick J. Geary (trad. Jean-Pierre Ricard), Quand les nations refont l'histoire : l'invention des origines médiévales de l'Europe [« The Myth of Nations : The Medieval Origins of Europe »], Paris, Aubier, coll. « Collection historique », , 242 p. (ISBN 2-7007-2335-X, présentation en ligne), [présentation en ligne].
    Réédition : Patrick J. Geary (trad. Jean-Pierre Ricard), Quand les nations refont l'histoire : l'invention des origines médiévales de l'Europe [« The Myth of Nations : The Medieval Origins of Europe »], Paris, Flammarion, coll. « Champs » (no 720), , 242 p. (ISBN 978-2-08-080152-4).
  • Vincent Ferré (dir.), Médiévalisme : modernité du Moyen Âge, Paris, l'Harmattan, coll. « Itinéraires. Littérature, textes, cultures », , 196 p. (ISBN 978-2-296-13150-7, présentation en ligne, lire en ligne).
  • Vincent Ferré, « Limites du médiévalisme : l’exemple de la courtoisie chez Tolkien (Le Seigneur des Anneaux et Les Lais du Beleriand) », dans Élodie Burle-Errecade et Valérie Naudet (dir.), Fantasmagories du Moyen Âge. Entre médiéval et moyen-âgeux : [actes du colloque international, 7-9 juin 2007, Université de Provence], Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, coll. « Sénéfiance » (no 56), , 280 p. (ISBN 978-2-85399-733-1, lire en ligne), p. 11-19.
  • (en) Elizabeth Emery et Laura Morowitz, Consuming the Past : The Medieval Revival in fin-de-siècle France, Aldershot, Ashgate, , XII-295 p. (ISBN 0754603199 et 9780754603191, présentation en ligne).
  • Anne Rochebouet et Anne Salamon, « Les réminiscences médiévales dans la fantasy : un mirage des sources ? », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, no 16,‎ , p. 319-346 (lire en ligne).
  • Giuseppe Sergi (trad. Corinne Paul-Maïer et Pascal Michon), L'idée de Moyen Âge : entre sens commun et pratique historique [« L'idea di medioevo »], Paris, Flammarion, coll. « Champs » (no 448), , 112 p. (ISBN 2-08-081448-6, présentation en ligne)
    Réédition : Giuseppe Sergi (trad. Corinne Paul-Maïer et Pascal Michon), L'idée de Moyen Âge : entre sens commun et pratique historique [« L'idea di medioevo »], Paris, Flammarion, coll. « Champs. Histoire », , 112 p. (ISBN 978-2-0813-2981-2).
  • (en) Kathleen Verduin (dir.), Medievalism in North America, Cambridge, D.S. Brewer, coll. « Studies in Medievalism » (no 6), , 238 p. (ISBN 0-85991-417-8, présentation en ligne).

Liens externesModifier