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Les Bergers
Antoine Watteau 027.jpg
Artiste
Date
Type
Technique
huile sur toile
Dimensions (H × L)
13 × 17 cmVoir et modifier les données sur Wikidata
Mouvement
Collection
Localisation

Les Bergers est un tableau peint par Antoine Watteau vers 1717.

Sommaire

HistoriqueModifier

Les Bergers est la version plus aboutie d’une composition reprise par la suite par Wateau dans le Plaisir pastoral (vers 1714-1716, musée Condé).

DescriptionModifier

Les Bergers montre des gens aisés, citadins venus se divertir à la campagne en jouant les paysans. Au centre, un jeune homme vêtu d’un élégant pourpoint au béret orné d’une plume danse avec une jeune femme en robe de satin une danse qui parait être un menuet[1] tandis qu’un musicien joue de la musette. Trois autres couples sont présents : le premier observe le spectacle de la danse, tout comme le jeune homme nonchalamment allongé à gauche, l’homme du second tente quelques privautés sur sa compagne tandis que le troisième tourne le dos à la scène, concentré sur l’activité de l’escarpolette. Plusieurs détails sont directement inspirés de peintures de Pierre-Paul Rubens : le musicien, son voisin, le berger qui embrasse sa voisine, ainsi que le chien au premier plan[2]. Le caractère affecté de la scène est accentué par la présence d’un vrai berger, dont les moutons paissent en arrière-plan, presque caché par les broussailles à l’extrême droite du tableau.

ThématiqueModifier

Les Bergers de Watteau sont la transposition picturale du berger de la tradition pastorale de la littérature française du début du XVIIIe siècle. Ils font également référence aux Bergers d’Arcadie du Poussin, mais cette allusion est trompeuse car les pastorales de Poussin représentent une Arcadie mythologique où figurent des bergers idéalisés de l’Antiquité classique dans l’esprit romain classique, mais d’où est absente la vie des bergers[3]. Comme les bergers de Fontenelle, les bergers de Watteau sont dans « un demi-vrai »[4] qui les rapproche des bergers amoureux et les bergères enrubannées de l’abbé Du Bos[5]. Le cadre de l’harmonie avec la nature où se prélassent les bergers et bergères de Watteau, est une convention qui consiste pour la société aristocratique à émuler un état pastoral idéalisé dans les jardins de Versailles, signe que cette convention s’inscrit en particulier dans un déclin social[6].

AnalyseModifier

Longtemps perçus comme une simple pastorale, les Bergers peuvent également donner lieu à une interprétation qui met en avant les sous-entendus galants. En effet, les pastorales de Watteau ne sont pas aussi innocentes qu’elles ne le paraissent, et il est possible d’en donner une lecture, confortée par les recherches iconographiques[7], décelant des connotations galantes, voire érotiques, qui ne doivent pas surprendre dans ce tableau : l’escarpolette symboliserait ainsi l’inconstance féminine, les deux couples assis le succès promis aux séducteurs audacieux. Le chien exprimerait, quant à lui, le désir physique, peut-être celui du jeune homme solitaire à gauche[8].

Une autre lecture peut également être donnée des Bergers qui recherche des connotations politiques et sociologiques. « Une telle lecture apparait d’autant plus plausible que le Régent et son cercle partageaient avec Watteau non seulement le même gout pour la pastorale mais aussi un semblable intérêt pour les implications idéologiques que le genre était susceptible de comporter[8]. » Les travaux de Nobert Elias ont montré que la pastorale pouvait être interprétée comme le refuge romantique d’une société curialisée[9]. Or le futur Régent, Philippe d’Orléans, dont on sait, par ailleurs, qu’il se livrait lui-même au dessin et à la gravure en amateur sous la tutelle de Coypel[10] participant même au renouveau du genre en illustrant, en 1714, une réédition des Amours pastorales de Daphnis et Chloé de Longus[11]. La poésie pastorale foisonne de sous-entendus politiques qui sont autant de critiques du pouvoir[8]. Sous son apparente simplicité, le genre recèle un sens caché permettant de délivrer, au-delà de son ton badin, un message subversif par le biais de l’allégorie et de la métaphore. la pastorale joue en réalité une fonction politique et sociale en dénonce subtilement sous une forme inoffensive la fin du règne de Louis XIV. En ce sens, les Bergers comportent une charge idéologique et sont porteurs de sens et de valeurs. Le succès de la pastorale coïncide d’ailleurs avec la contestation croissante, orchestrée par le futur Régent, par une société en rupture avec ce règne, du vieux roi au moyen d’une thématique qui énonce ses aspirations au changement et reflète sa vision du monde. La pastorale a accompagné la montée en puissance de Philippe d’Orléans et ce genre s’est éteint peu après son accession au pouvoir.

NotesModifier

  1. (en) Sarah R. Cohen, « Un bal continuel : Watteau’s Cythera Paintings and Aristocratic Dancing in the 1710s », Art History, 17, (no), 1994, p. 174.
  2. Chantilly, musée Condé. Peintures du XVIIIe siècle, p. 151.
  3. (en) Arnold Hauser, Social History of Art, vol. 3, Rococo, Classicism and Romanticism, Londres, Routledge, 2005, 288 p. (ISBN 978-1-13463-745-4), p. 20.
  4. « D’où vient donc que les bergeries plaisent malgré la fausseté des caractères qui doit toujours blesser ? Aimerions-nous que l’on nous représentât les gens de cour avec une grossièreté qui ressemblât autant à celle des vrais bergers, que la délicatesse et la galanterie que l’on donne aux bergers ressemble à celle des gens de cour ? Non, sans doute ; mais aussi le caractère des bergers n’est pas faux, à le prendre par un certain endroit. On ne regarde pas à la bassesse des soins qui les occupent réellement, mais au peu d’embarras que ces soins causent. Cette bassesse exclurait tout à fait les agréments et la galanterie ; mais au contraire la tranquillité y sert, et ce n’est que sur elle que l’ou fonde tout ce qu’il y a d’agréable dans la vie pastorale. Il faut du vrai pour plaire à l’imagination ; mais elle n’est pas difficile à contenter ; il ne lui faut souvent qu’un demi-vrai. » Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Œuvres de Fontenelle, t. 3, 1re part., Paris, Armand Belin, 1818, p. 59.
  5. Alfred Lombard, L’Abbé Du Bos, un initiateur de la pensée moderne (1670-1742), Paris, Hachette, 1913, 614 p., p. 298.
  6. René Huyghe, L’Univers de Watteau, Paris, Scrépel, 1982, 117 p.
  7. Il a ainsi été démontré que la composition de l’Indiscret s’inspirait étroitement d’une gravure de Rembrandt, l’Espiègle, qui représente un berger lorgnant les jambes écartées d’une bergère accroupie. Voir à ce sujet Guillaume Glorieux, « Watteau, le Régent les implications idéologiques du style pastoral », op. cit.
  8. a b et c Guillaume Glorieux, « Watteau, le Régent les implications idéologiques du style pastoral », De l’usage de l’art en politique : Histoires croisées, Marc Favreau ; Guillaume Glorieux ; Jean-Philippe Luis ; Pauline Prévost, dir. Clermont-Ferrand, Presses de l’Université Blaise Pascal, 2009, 153 p. (ISBN 978-2-84516-426-0), p. 40 et suiv.
  9. Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985, 330 p.
  10. Claire Gay, Le XVIIIe siècle, Lausanne , Éd. Rencontre, 1966, 208 p.
  11. (en) Philip Stewart, Engraven Desire : Eros, Image & Text in the French Eighteenth Century, Durham , Duke University Press, 1992, 380 p. (ISBN 978-0-82231-177-5), p. 137.