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Le Juif éternel

film sorti en 1940
Le Juif éternel
Titre original Der Ewige Jude
Réalisation Fritz Hippler
Scénario Eberhard Taubert (en)
Sociétés de production Deutsche Film Gesellschaft
Pays d’origine Drapeau de l'Allemagne nazie Reich allemand
Genre documentaire
Durée 62 min
Sortie 1940

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Le Juif éternel ou Le Péril juif (en allemand Der Ewige Jude) est un film allemand de propagande nazie, antisémite, sorti en 1940 et supervisé par Joseph Goebbels. Il fut réalisé par Fritz Hippler et écrit par Eberhard Taubert (en) à l’aide de plusieurs montages de documents d’archives. Il est présenté comme un documentaire et a été tourné après l'occupation de la Pologne. Il dure 62 minutes.

SynopsisModifier

Le Juif éternel est une contribution à l’idéologie nazie. Il dépeint l’idée d’un complot international ourdi par les Juifs de l’Est (de nombreuses scènes ont été tournées en Pologne) et les Juifs de l’Ouest, dans la tradition des Protocoles des Sages de Sion. Il met tout en œuvre pour dépeindre les Juifs comme des sous-hommes et a pour but de montrer qu’ils sont un peuple auquel il faut s’opposer, dénonçant leur façon de vivre, leur histoire, leurs coutumes… Ainsi, le documentaire prétend dévoiler les véritables traits du « Juif éternel », d’après les nazis.

Fiche techniqueModifier

DistributionModifier

Réception de l’œuvreModifier

Ce fut sur cet enseignement « documentaire » que les journalistes, séduits par la « froideur des faits », furent conviés à découvrir en leur « état d'origine » les Juifs de l'Est et à prendre connaissance du judaïsme dans son « effroyable pureté intrinsèque et naturelle » (Deutsche Allgemeine Zeitung du 29 novembre 1940)[1]. Si la réussite du film est indiscutable (spectateurs fort nombreux), un conseil circulait en revanche dans le « grand public » : c'était un film à éviter. Non en raison de son antisémitisme mais parce que ses images étaient trop brutales. Comme au contraire Le Juif Süss marchait bien, beaucoup de sections du parti organisaient des projections associant les deux films[2]. Dans son livre La Vision nazie de l’histoire[3], Christian Delage dit que le film échouait à atteindre comme prévu « le cœur des masses ». En fait, selon les endroits où les enquêtes des Services de sécurité ont lieu, les réactions de la population allemande diffèrent.

Un film antisémiteModifier

Eberhard Jäckel a montré que l'antisémitisme nazi est en fait une fusion synthétique de cinq antisémitismes, ce qui se retrouve dans le Juif éternel qui produit une argumentation fondée sur des clichés. Ainsi on y retrouve une critique économique de la richesse juive, raciale de la menace biologique juive avec une analyse plus spécifiquement nazie, celle du nomade et du parasite, une géopolitique d’un présumé complot de domination mondiale et enfin, une critique de la figure du judéo-bolchévisme.

Contenu et objectifs du filmModifier

Le Juif éternel a comme objectif de convaincre les Allemands à adhérer à la politique antisémite du Reich. La prétendue nature du « Juif éternel » s'y dévoile et simultanément, le film présente la guerre en cours comme ayant été déclenchée par les Juifs et qui, par conséquent, sera menée contre eux[4]. On trouve dans ce film des séquences documentaires combinées avec des extraits de films, de presse, des images, tableaux, schémas, tout ceci choisi de manière à s'adapter parfaitement à une voix hors champ qui durant tout le film véhicule l'idée selon laquelle la judaïcité se concrétise à travers un peuple « criminel » et socialement « parasitaire »[5]. Il contient quelques minutes du film d'Afred Werker The House of Rothshild (Twenty's Century Pictures, 1934) en appui de ses thèses. La voix hors champ propose ainsi de démasquer le soi-disant secret juif. Ce film montre des enregistrements originaux des ghettos polonais.

Les formes de l'antisémitismeModifier

  • Le Juif homme d'argent

Le Juif est présenté, dans le documentaire, comme étant par nature un usurier. Les Juifs ne produiraient rien et ne sauraient pas travailler, non pas parce qu'ils ne sont pas autorisés à travailler mais parce que cela correspondrait à leurs prédispositions naturelles: ils aimeraient le commerce, acheter ce que les autres fabriquent, spéculer et s'enrichir. Le commerce est ici montré comme la maladie de la nation. D'après le narrateur, la famille Rothschild serait un exemple de l'influence financière des Juifs sur les travailleurs.

  • Le Juif comme race

C'est une vision propre aux XIXe siècle et au XXe siècle. Il est aussi dit que les Juifs seraient responsables pour une grande partie des crimes internationaux.

  • Le Juif comme nomade et parasite

Le film propose une carte datant d’il y a 4 000 ans pour expliquer l'histoire de leur implantation et toutes les migrations qu'ils ont effectuées dès lors. On est dans l’idée de la pieuvre juive des Protocoles des Sages de Sion qui envahit le monde entier. Il s'agit d'un faux fait en Russie et constitué de 24 « conférences » datant de la fin du XIXe siècle.

  • Le Juif comme comploteur masqué visant la domination mondiale

Avec la révolution, les Juifs seraient devenus des citoyens à part entière et respectés par la nation. Au début du XXe siècle, ils seraient à toutes les jonctions des marchés, ce qui leur confèrerait un pouvoir international.

  • Le judéo-bolchevique

Certains rejetteraient toutes les valeurs qui fondent la culture aryenne tels que Karl Marx ou encore Rosa Luxemburg, montrés comme l'émanation de « l'Internationale juive ». Le narrateur fait donc aussi du Juif le suppôt du communisme, le propagateur de la révolution bolchevique, de la subversion et du complot. Bolchévisme et judaïsme sont alors associés comme les deux mouvements ennemis du nazisme. Ainsi, la dernière figure de l’antisémitisme apparaît : celle du « judéo-bolchévique » ou « judéo-communiste ». C'est une vision qui connaît une grande postérité après 1917, développée par Hitler qui lie avec la question du bolchévisme le fait que l'Allemagne ne pourra constituer son espace vital que contre l'ennemi judéo-bolchévique.

La controverse sur la scène de l'abattageModifier

En avril 1940, rétif à une schématisation qui réduirait le message à une accumulation de slogans, Goebbels, prend contact avec Harlan, toujours occupé avec son Juif Süss. Ce dernier aurait expliqué au ministre que, pour ne pas contrevenir aux « lois de l'esthétique », « les scènes d'un réalisme repoussant » doivent être, elles aussi, représentées de « belle façon », ou alors le public quitte la salle. C'est pourquoi Goebbels reporte les fameuses images de l'abattage rituel à la fin[6].

À la suite de la projection du 8 septembre, pour des spectateurs profanes qu'il faut avant tout convaincre, les scènes de l'abattage rituel sont apparues insupportables. Par conséquent, le lendemain, Goebbels et ses proches collaborateurs décident d'élaborer une version adoucie, à destination du public émotif, principalement le public féminin. Le 11 octobre 1940, deux copies du film sont donc prêtes[7].

L'histoire du tournageModifier

Celui-ci a en effet connu une douzaine de bouleversements en un peu plus d'un an.

Le contexte de la réalisation du filmModifier

 
Munich, 1937 : l'exposition « Le Juif éternel » présente des caricatures antisémites.

Le cinéma comme outil de propagandeModifier

Selon Lionel Richard[8] aucun autre pays d'Occident n'a jamais publié en une décennie un amoncellement aussi massif de contributions et de livres prétendument savants pour justifier le racisme. Les dirigeants nazis ont reconnu précocement que le cinéma était « l’un des moyens de manipulation des masses les plus modernes » (Goebbels, 1934). Dans un article de 2008, Claire Aslangul donne des éléments précieux sur les films, documentaires et dessins animés au service de la propagande. Selon elle, des moyens considérables ont alors été réquisitionnés pour soutenir la politique expansionniste d’Hitler et remporter également la « guerre culturelle ». La guerre et l’image filmique entretiendraient en Allemagne une étroite relation depuis très longtemps. Ainsi, la célèbre UFA (Universum-Film AG) est née en 1917 directement de la volonté de Ludendorff « d’influencer les masses dans l’intérêt de l’État »[9]. Mais elle nous explique que c'est vraiment à partir de 1933, dans la mesure où le « combat » (Kampf) est une valeur omniprésente dans l’idéologie national-socialiste et où tous les médias sont mis au service de la propagande, que le cinéma apparaît comme un instrument unique pour conditionner les populations à la réalisation du programme nazi, incluant dans sa logique même la guerre qui permettra de donner à la « race des seigneurs » le « territoire qui lui revient de droit »[10].

Le NSDAP, début 1940, charge Fritz Hippler de réaliser un documentaire de démonstration pédagogique avec pour objectif que « la haine des juifs n’apparaisse pas comme résultant d’une volonté préétablie par les autorités ». Le documentaire montre des scènes « réelles » de ghettos polonais. Pour elle, le procédé illustre à merveille l’un des principes de la propagande identifiés par Domenach[11] : celui de la simplification, avec la réduction de tous les adversaires à la figure d’un ennemi unique.

Conformément à ce « délire explicatif », Le Juif éternel associe les chocs émotionnels à un renfort d'informations didactiques. Dans son livre sur Goebbels[12], Lionel Richard indique que pour rendre efficace au plus haut point la propagande, les ressources du cinéma et ses techniques de manipulation avaient été sollicitées dans toutes leurs capacités: contrastes dans les lumières, alternance des premiers plans et des panoramiques, variations dans les vitesses de déroulement des images, commentaires où chaque mot a été pesé, fond mélodique visant à une réaction émotionnelle — tout a été minutieusement calculé pour cibler le message, sur le complot international des Juifs, à populariser massivement dès les premiers mois de la guerre.

Les prémices du projetModifier

Dans son ouvrage sur Goebbels[13], Lionel Richard explique que le ministère de la propagande programme les Actualités hebdomadaires sous la directive de Joseph Goebbels, moyen d’information de la politique du gouvernement. Lorsque le 13 septembre 1939, Hitler se rend à Łódź, en Pologne, les Actualités hebdomadaires du lendemain s’empressent de relater l’événement.

La réalisation du projetModifier

Lionel Richard explique qu'Eberhard Taubert se charge alors de la rédaction du scénario. Fritz Hippler, dont le nom a été associé à celui du réalisateur du film, ne participe en fait pas beaucoup au tournage. On apprend d'ailleurs[14] que Goebbels parle du Juif éternel dans son Journal comme si l'auteur c'était lui. Il a constamment modifié le texte d'accompagnement pour qu'il collât aux images[1] et va à de nombreuses reprises couper, condenser et retourner en Pologne afin de s'assurer que la propagande qu'il est en train d'impulser lui est bien adaptée. D'ailleurs, Hippler souscrit dans son autobiographie parue en 1981[15] à cette apparente revendication.

Le 31 octobre 1939, Goebbels se rend à Łódź lui-même, avec Eberhard Taubert et Stoll. Il est écœuré par ce qu’il découvre. En novembre 1939, le montage est amendé, puis Goebbels réitère sa présentation du film à Hitler : « Les critiques pleuvent. Les images et textes d'accompagnement ne sont pas assez en adéquation. Le Chef suprême exige que leur portée didactique soit mieux coordonnée, plus accentuée »[16]. Ce n'est que le 11 janvier que le film lui convient, mais il voudrait que l’on ajoute des extraits de ses récents discours : celui du 30 janvier 1939 devant les députés à l’opéra Kroll est ainsi inséré. Il s’agit de « l’un des plus violents discours du chef suprême »[17].

Finalisation du projetModifier

Goebbels est perfectionniste. Il reprend les manœuvres du film le 8 avril. Pour lui, le spectateur ne devant pas percevoir l’hostilité aux juifs comme une décision du Parti, mais comme la conséquence naturelle de leur mode de vie, un message est ajouté juste après le générique indiquant qu’il s’agit d’une « contribution cinématographique à l’étude de la question de la judaïcité internationale », suivi d’un commentaire : « Les Juifs civilisés, tels que nous les connaissons à travers ceux que nous avons en Allemagne, ne nous offrent qu’une image incomplète de leur particularité raciale ».

Le 28 novembre, au cinéma berlinois l'Ufa-Palast am Zoo c'est la double séance inaugurale du film[18]. Le film est projeté dans une version de trente minutes au palais Berlitz à Paris en automne 1941 accompagné d'un texte en français d'André Castelot. Lucien Rebatet, l'écrivain fasciste, antisémite et collaborationniste en publie une critique sous le pseudonyme de François Vineuil[19]. Il le qualifie de « chef-d'œuvre de reportage ». Alors que le Juif Süss avait été vu par environ vingt millions de spectateurs en Europe, Der Ewige Jude attire quelques centaines de milliers de spectateurs pour la plupart allemands.

Notes et référencesModifier

  1. a et b Ibid., p. 197.
  2. Ibid., p. 198.
  3. Christian Delage (préf. Marc Ferro), La vision nazie de l'histoire : le cinéma documentaire du Troisième Reich, L'age d'homme, , p. 225.
  4. Lionel Richard, Goebbels : portrait d'un manipulateur, Bruxelles, André Versaille, coll. « Histoire », , 278 p. (ISBN 978-2-874-95017-9, OCLC 277195008), p. 200
  5. Lionel Richard 2008, p. 195
  6. Lionel Richard 2008, p. 189.
  7. Lionel Richard 2008, p. 191.
  8. Lionel Richard, Nazisme & barbarie, Bruxelles, Complexe, 2006.
  9. Lettre de Ludendorff au ministère de la Guerre le 4 juillet 1917, citée dans : Wolfgang Jacobsen, Anton Kaes, Helmut Prinzler Hans, Geschichte des deutschen Films, Stuttgart/Weimar, Metzler, 2004, p. 37.
  10. Adolf Hitler, Mein Kampf (1925), Munich, Eher, 1934, p. 739.
  11. Jean-Marie Domenach, La Propagande politique, Paris, PUF, 1954.
  12. Lionel Richard 2008, p. 199.
  13. Lionel Richard 2008, p. 185.
  14. Lionel Richard 2008, p. 201.
  15. Fritz Hippler, Die Verstrickung, Düsseldorf, Verlag mehr Wissen, 1981, p. 206.
  16. Ibid., p. 187.
  17. Titre du Völkischer Beobachter du , avec en sous-titre : « Prophétique mise en garde aux Juifs du monde ».
  18. Lionel Richard 2008, p. 192.
  19. http://etudesrebatiennes.over-blog.com/.

Liens externesModifier