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Le Désir attrapé par la queue
Auteur Pablo Picasso
Pays France
Genre théâtre surréaliste
Éditeur Gallimard
Collection Métamorphoses
Lieu de parution Paris
Date de parution 1945
Couverture Pablo Picasso
ISBN 2-07-074164-8
Date de création
Metteur en scène Jean-Jacques Lebel et Allan Zion
Lieu de création Festival de la Libre expression à Saint-Tropez

Le Désir attrapé par la queue est une pièce de théâtre surréaliste en six actes écrite par Pablo Picasso en sous l'Occupation allemande. Conçue comme un acte de résistance, elle préfigure le théâtre de l'absurde.

Après une première représentation privée réalisée le avec les proches amis de Pablo Picasso, la pièce doit être créée officiellement pour la première fois en lors du festival de la Libre expression à Saint-Tropez, mais elle l'est à Gassin du fait de l'interdiction de la municipalité.

HistoriqueModifier

Contexte d'écritureModifier

Durant la Seconde Guerre mondiale, Pablo Picasso entreprend d'écrire une pièce de théâtre au début de l'année 1941, dans un Paris occupé et en butte à de sévères restrictions alimentaires. Quel que soit le support, Picasso travaille en général très rapidement jusqu'à réaliser plusieurs toiles quotidiennement. L'écriture de sa pièce ne lui prend que quatre jours, entre le 14 janvier et le [1].

Trois ans plus tard, face à l'avancée des Alliés, la Gestapo et les Brigades spéciales déploient tout leur zèle pour remplir les derniers convois pour Auschwitz. Le 2 mars 1944, Pablo Picasso apprend que Max Jacob, son frère en poésie, l'homme avec lequel quarante ans plus tôt il partageait sa misère et apprenait le français, a été interné au camp de Drancy. Tous les amis de Max Jacob se mobilisent mais demandent au peintre de ne pas intervenir en raison de sa position trop compromettante[2]. Picasso est impuissant à faire libérer le vieux poète, dont les poèmes circulent clandestinement jusque dans les stalags. Celui-ci meurt trois jours plus tard, victime des conditions de détention.

Pablo Picasso invite ses amis le [3], à jouer et écouter son drame surréaliste sous le portrait qu'il a fait de Max Jacob deux ans plus tôt et qu'il a dressé pour l'occasion[4] dans le salon des Leiris, qui habitent un appartement voisin du sien, 53 bis quai des Grands-Augustins.

Albert Camus qui a déjà publié son essai sur l'absurde de la condition humaine qu'est Le Mythe de Sisyphe, se charge de ce qui est censé être une mise en scène[5]. Dans l'assistance se trouvent notamment Jacques Lacan, Cécile Éluard, Jean-Louis Barrault, Georges Bataille, Sylvia Bataille, Georges Braque, Maria Casarès, Valentine Hugo, Henri Michaux, Pierre Reverdy ainsi que Claude Simon[6], qui fera en 1997 une description de l'événement pleine d'ironie dans son roman Le Jardin des plantes. Quelques mois plus tard, Picasso réunit le ces mêmes personnes chez lui, rue des Grands-Augustins, pour les remercier et fait immortaliser le moment par Brassaï dans une photographie qui deviendra particulièrement célèbre[5].

L'initiative n'est pas sans rappeler celle de Lily Pastré[précision nécessaire], à laquelle avaient assisté dans les premiers mois de 1942 Jacques Lacan visitant sa patiente Youra Guller au château de Montredon. Cette lecture faite par une telle troupe restera comme un moment mémorable dans le Paris littéraire occupé[7].

Distribution des rôles lors de la représentation privée de 1944Modifier

La première lecture du Désir attrapé par la queue, le , est animée par Albert Camus, Pablo Picasso se contentant d'en être spectateur. Les rôles sont tenus par[5],[8],[7] :

Création officielle en 1967Modifier

Des lectures sont de nouveau faites après la guerre, à Londres en 1949, notamment par Dylan Thomas[9], ainsi qu'à New York au Living Theatre en . Elle est jouée en Autriche en 1962 au théâtre-atelier de Naschmarkt de Vienne, sans l'accord de l'auteur[10]. Elle fait l'objet de représentations à Lausanne, aux Belles-Lettres, en mars 1967, sous la direction de Martine Paschoud[11].

La pièce doit être créée officiellement en à Saint-Tropez lors du quatrième Festival de la Libre expression. Le conseil municipal de Saint-Tropez vote à l'unanimité l'interdiction de la représentation sur son territoire et en appel à la préfecture[12]. C'est finalement la décision de la commission de sécurité qui interdit la représentation de la pièce. La décision de la mairie de Saint-Tropez est dénoncée par une quarantaine d'écrivains, artistes et intellectuels dont Eugène Ionesco, Jacques Prévert, Maurice Nadeau, Raymond Queneau et la vicomtesse de Noailles. C'est finalement une commission de sécurité qui conduit à un arrêté interdisant la représentation à Saint-Tropez[13]. Le maire de Gassin va alors voir le créateur pour lui proposer un terrain et lui témoigner de sa confiance[13]. Les répétitions se déroulent au Mas de Chastelas, où a été tourné La Collectionneuse[14]. La pièce est finalement créée à Gassin, au carrefour de la Foux[15],[16].

Sous la direction de Jean-Jacques Lebel et Allan Zion, la distribution des rôles principaux est assurée par Rita Renoir, en remplacement de Bernadette Lafont initialement prévue, Jacques Seiler, László Szabó, Taylor Mead, Ultra Violet, Jacques Blot, Michèle Lemonnier, Marnie Cabanetos et Dort Alae. Les décors sont créés par Allan Zion et René Richetin, les costumes par Quasar Khanh. Le groupe Soft Machine organise des happenings autour de la pièce[17].

La représentation est financée principalement par Victor Herbert, un Américain qui investit 250 000 francs[12].

Personnages et absence d'intrigueModifier

Les personnages sont des allégories, mais des allégories qui ne symbolisent rien que de grotesque. Ce sont Le Gros Pied, L'Oignon, La Tarte, Sa cousine, Le Bout rond, Les Deux Toutous, Le Silence, L'Angoisse grasse, L'Angoisse maigre, Les Rideaux.

Le scénario n'a rien de cohérent. Une didascalie indique qu'il se déroule dans le « noir complet ». Les personnages se retrouvent dans un hôtel le soir du mardi [18]. Tous ces convives ne sont occupés que par trois choses : la faim, le froid et l'amour.

Le texte se déploie dans un style totalement déroutant. Écrits parfois par le procédé de l'écriture automatique[19] cher aux surréalistes, les dialogues alternent l'esprit rabelaisien et des images évocatrices à la tonalité humoristique plus fine. Les références directes à la peinture sont très rares, avec une seule allusion aux Demoiselles d'Avignon « qui ont déjà trente-trois longues années de rente... », mais l'auteur utilise toutefois un langage appartenant aux champs sémantiques de la peinture et de la sculpture comme le note Raymond Queneau[20].

Le spectateur serait amené à conclure qu'« il n'y a rien à dire du destin de l'homme et de la condition humaine [...] rien à dire sur l'homme ni sur le monde »[21].

Une œuvre polémiqueModifier

Le texte en lui-même et les indications données par l'auteur pour la scénographie et le jeu des acteurs provoquent lors de ses différentes représentation des polémiques. La pièce n'est jamais, dans les années qui suivent son écriture, jouée, notamment par peur de la censure ou des réactions des autorités. Créée publiquement en Autriche, elle n'est jouée qu'en tronquant le texte et sans respecter les désirs de l'auteur, notamment concernant la nudité des acteurs.

Les articles de presse parlent « d'écriture approximative », de « vulgarité », de « pornographie[12],[22] ». L'association de la pièce à un happening dont l'organisateur a déjà conduit à des troubles à l'ordre public et l'intervention des forces de l'ordre conduit la mairie de Saint-Tropez à vouloir interdire la création de la pièce[12],[22]. Jean-Jacques Lebel précise : « On a parlé de pornographie. Il y a, c'est vrai, une scène où l'on voit une femme satisfaire sur scène un besoin naturel. [...] Les acteurs se promènent nus, c'est vrai aussi. Mais que je sache, Saint-Tropez n'est pas Lisieux[13] ».

ÉditionsModifier

Le texte paraît tout d'abord dans une édition limitée à 180 exemplaires. Pablo Picasso en distribue des exemplaires à ses amis ; chaque exemplaire porte imprimé le nom du récipiendaire. Une traduction est publiée largement en 1961 en Italie, alors qu'elle reste très peu diffusée en France[23].

Notes et référencesModifier

  1. Roland Penrose, Picasso, collection « Champs » no 607, Éditions Flammarion, Paris, 1958, pp. 394-398.
  2. Patricia Sustrac, La mort de Max Jacob, janvier - mars 1944, Un calendrier fatidique, AMJ, Saint-Benoît-sur-Loire, 2006.
  3. La date généralement admise est celle du 19 mars, selon Roland Penrose notamment. Cependant, une incertitude existe, notamment selon Simone de Beauvoir, qui déclare que la lecture s'est faite « peu de temps après le 26 février. » (in Simone de Beauvoir, La Force de l'âge, Éditions Gallimard, Paris, 1966, p. 583.
  4. Présentation de l'exposition « L'Art en guerre », Musée d'art moderne de la ville de Paris, Paris, octobre 2012-février 2013.
  5. a b et c Répétition du Désir attrapé par la queue chez Picasso légende de la photo de Brassaï du dans les collections de la Bibliothèque nationale de France.
  6. Chronologie biographique de Claude Simon dans Claude Simon - Œuvres complètes vol. 2, Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, 2013, (ISBN 978-2-07-011912-7), p. XXXVI.
  7. a et b Roland Penrose, Op. cit., p. 398.
  8. Pablo Picasso, Le Désir attrapé par la queue, p. 7-8, Éditions Gallimard, Paris, 1989 (ISBN 2-07-074164-8).
  9. Roland Penrose, Op. cit. p. 399.
  10. Patrick Thévenon, « C'est la pièce secrète de Picasso. Seul un théâtre autrichien ose la jouer », Paris-Presse L'Intransigeant,‎
  11. « Belles-Lettres interprète Picasso Le Désir attrapé par la Queue », Gazette de Lausanne,‎ (lire en ligne)
  12. a b c et d Patrick Thévenon, « Happening. Le Désir de Picasso », L'Express,‎
  13. a b et c « Comment Picasso sera quand même joué sur la Côte », Paris-Presse,‎ (lire en ligne)
  14. « Cette "tarte" que Saint-Tropez n'a pas voulu voir », Paris-Presse,‎
  15. « Le Désir attrapé par la queue - Spectacle - 1967 », sur data.bnf.fr (consulté le 12 mai 2019)
  16. Yvette Romi, 70 interviews du "Nouvel observateur", éditions Éric Losfeld, (lire en ligne)
  17. Yves Bigot, Je t'aime, moi non plus. Les amours de la chanson : Les amours de la chanson française et du rock, éditions Don Quichotte, (ISBN 9782359494440, lire en ligne), p. 10
  18. Pablo Picasso, Le Désir attrapé par la queue, p. 9, Éditions Gallimard, 1989 (ISBN 2-07-074164-8).
  19. Picasso par Isabelle de Maison Rouge, éditions du Cavalier bleu, vol. 96 coll. « Idées reçues », 2005, (ISBN 9782846701082), p. 55.
  20. Raymond Queneau, « Une belle surprise », in Cahiers d'art, Paris, 1944.
  21. B. Frechtman, Introduction, in Pablo Picasso, trad. B. Frechtman, Desire Caught by the Tail, The Philosophical Library Inc., 1948.
  22. a et b « Interdite à Saint-Tropez une pièce de Picasso sera jouée à Gassin », Combat,‎ (lire en ligne)
  23. « Une œuvre théâtrale de Picasso rééditée », Paris Jour,‎ (lire en ligne)