Le Cœur supplicié

poème d'Arthur Rimbaud

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Le Cœur volé
Interprétation audio du poème écrit par Arthur Rimbaud.
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Le Cœur supplicié est un poème d'Arthur Rimbaud composé en mai 1871. Il est connu sous trois titres différents Le Cœur supplicié, Le Cœur du pitre, et Le Cœur volé, qui comportent quelques différences mineures dans le texte. Ce poème est, avec Voyelles, celui qui a suscité le plus de commentaires et d'interprétations.

Historique des versionsModifier

La première version Le Cœur supplicié est donnée par Rimbaud dans la lettre qu'il adresse de Charleville à Georges Izambard le . Cette lettre, connue comme première lettre du voyant présente le poème comme suit « Vous n'êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C'est de la fantaisie, toujours. − Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni − trop − de la pensée » et comporte à la suite du poème la remarque « Cela ne veut pas rien dire », phrase qui s'applique à l'ensemble de la lettre ou plus précisément au Cœur supplicié ? Cela encouragera de nombreux exégètes à trouver une signification cachée à ce poème.

Le , Rimbaud envoie, toujours de Charleville, une lettre à Paul Demeny, qui comporte une nouvelle copie du poème, sous le titre Le Cœur du pitre. Il y présente ainsi son poème « Voici, — ne vous fâchez pas, — un motif à dessins drôles : c'est une antithèse aux douces vignettes pérennelles où batifolent les cupidons ». Dans la première strophe, le vers 6 : « Qui lance un rire général » est remplacé par « Qui pousse un rire général », c'est, avec le titre, la seule modification notable.

La troisième version du poème[1] nous est connue par une copie de la main de Verlaine (conservée à la Bibliothèque Nationale, ancienne collection Barthou) dont le titre devient Le Cœur volé. Pour cette version les changements sont plus nombreux et plus significatifs. Le poème est publié pour la première fois dans La Vogue, no 7 du , c'est cette version qui est le plus souvent retenue pour les publications ultérieures.

Étude textuelleModifier

Le poème se présente en trois paragraphes de 8 vers chacun. Les vers sont des octosyllabes. Rimbaud suit dans cette construction la forme classique du triolet. On note de régulières répétitions de formules, le premier vers répété au quatrième puis les deux premiers répétés en septième et huitième position dans chaque strophe. Cette construction qui rythme chaque strophe, donne au poème un ton d'incantation plutôt que de ritournelle.

Ce poème est également caractérisé par un vocabulaire volontairement original, employant des mots peu courants, voire des néologismes inventés pour la circonstance : ithyphallique, pioupiesque, abracadabrantesque, bachique, stomachique.

Analyse et interprétationModifier

La majorité des analystes remarque la teneur sexuelle du poème. Ainsi, le « cœur » désigne parfois chez Rimbaud le sexe[2] ; la « poupe » fait, en argot, référence au derrière[2] ; les références au tabac (« caporal » et « chique ») peuvent renvoyer à la « tabatière » qui désigne l’anus, terme auquel renvoie également la « bave » par l’intermédiaire du terme argotique « baveur »[3]. Le champ lexical du liquide paraît alors renvoyer au sperme[2] (en argot de l’époque, le « bouillon », Rimbaud parlant de « soupe »[3]). La description est traumatique et renvoie à la saleté et à l’humiliation, de sorte que la scène est fréquemment analysée comme un viol du locuteur, lequel serait commis par des militaires[2],[3]. Le « cœur volé » aurait alors été violé, pris de force[4].

L’interprétation faite de ce récit de viol est en revanche moins consensuelle. Une première thèse voit dans ce récit la retranscription de sévices infligés à Rimbaud par des communards. À l’appui de cette thèse, est notamment évoquée la désillusion du poète vis-à-vis de la Commune après sa venue à Paris au printemps 1871[5]. Plusieurs analystes, au contraire, dont notamment Steve Murphy, contestent cette idée, qui n’est étayée par aucun autre élément biographique[5] et comporte des contradictions[6]. Pour Steve Murphy, cette thèse relèverait d’une invention anti-communarde[7]. Une hypothèse alternative situe le viol décrit lors d’une incarcération à la prison Mazas en [8],[6]. Cette thèse, jugée davantage plausible par Murphy, reste néanmoins contestée car insuffisamment étayée[6],[9], d’autant que la thématique de la sodomie est présente dans les écrits de Rimbaud antérieurs à l’incarcération[10]. Aussi, il est possible que la scène décrite ne renvoie pas à un épisode réel de la biographie de Rimbaud, mais relève de l’invention, voire du fantasme[3]. Mais même imaginée, la scène reste décrite par l’auteur dans toute sa crudité, comme si elle avait été réellement vécue[3].

Place du texte dans l’œuvre de RimbaudModifier

Notes et référencesModifier

  1. Histoire des manuscrits sur le site Moodyguy.net. Le poème, copié de la main d'Ernest Delahaye est joint à une lettre de Rimbaud envoyée à Verlaine en août ou septembre 1871.
  2. a b c et d Maïdi 2006, p. §23.
  3. a b c d et e Masson 2015, p. 45.
  4. Maïd 2006, p. §26.
  5. a et b Murphy 1991, p. §44.
  6. a b et c Murphy 1991, p. §48.
  7. Murphy 1991, p. §43.
  8. Maïdi 2006, p. §24.
  9. Masson 2015, p. 47.
  10. Murphy 1991, p. §49.

AnnexeModifier

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BibliographieModifier

  • Steve Murphy, Le Sacré-cœur volé du poète, dans Lectures de Rimbaud, Revue de l'Université de Bruxelles, no 1-2, pages 27–45, 1982.
  • Steve Murphy, Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion, Presses universitaires de Lyon, (lire en ligne), chap. XII (« La Figure du pitre : Le Cœur volé »)
  • Steve Murphy, Le Cœur parodié : Rimbaud réécrit par Izambard, dans Parade sauvage no 15, Revue d'études rimbaldiennes, pages 49–66, .
  • Steve Murphy, Rimbaud et la commune 1871-1872 - Microlectures et perspectives, collection Études Rimbaldiennes, éditions Classiques Garnier, 2010, 920 pages. (ISBN 978-2812400896)
  • Gérald Schaeffer, Poèmes de la révolte et de la dérision, dans Études sur les Poésies de Rimbaud, À la Baconnière - Payot, 1979.
  • Yasuaki Kawanabe, Le Cœur supplicié − Le Cœur du pitre, dans Rimbaud : 1891−1991, Actes du colloque d'Aix-en-Provence et de Marseille, pages 27–37, 1994.
  • Jacques Bienvenu, Le Cœur du poète, dans Parade sauvage, no 14, pages 43–54, .
  • Michel Masson, « “Le Cœur supplicié” : “Ça ne veut pas rien dire” », Parade sauvage, no 26,‎ , p. 37-64 (lire en ligne, consulté le 7 octobre 2020)
  • Houari Maïdi, « Traumatisme et séduction chez Rimbaud », L’Information psychiatrique, vol. 82, nos 2006/8,‎ , p. 689-693 (lire en ligne, consulté le 7 octobre 2020)

Articles connexesModifier

Liens externesModifier