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Laure Lévêque
Biographie
Nationalité Drapeau de la France France
Thématique
Études

École normale supérieure

Agrégation de lettres modernes (1992)
Formation École normale supérieure de Fontenay-Saint-CloudVoir et modifier les données sur Wikidata
Titres

Doctorat et HDR

Professeur de littérature générale à l'université de Toulon (Var)
Œuvres principales

Le roman de l’Histoire, 1780-1850.

Penser la nation. Mémoire et imaginaire en révolutions.

Rome, son histoire, ses histoires. Quand le mythe fait écran.

Laure Lévèque est une universitaire spécialisée dans les rapports entre littérature et histoire au XIXe siècle, particulièrement à l'époque du romantisme, et dans l'étude des mémoires et des imaginaires.

Titulaire d'une thèse de doctorat (1999) et d'une habilitation à diriger des recherches (2006), elle enseigne à l'université de Toulon (Var).

Hubert Robert, ou l'ambivalence du destin face au temps de l'Histoire[a].

Sommaire

BiographieModifier

FormationModifier

Laure Lévêque est la fille des historiens Pierre Lévêque et Monique Clavel-Lévêque[1]. Elle est élève à l'École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud de 1989 à 1993 et obtient l'agrégation de lettres modernes en 1992[2].

 
René et Le Lys dans la vallée.

ParcoursModifier

En 1999, elle soutient sa thèse de doctorat : Romans romanesques, romans romantiques, de René au Lys dans la vallée, sous la direction de Béatrice Didier, à l'université Paris-VIII[3],[4]. En 2006, elle obtient son habilitation à diriger des recherches (HDR) avec un mémoire intitulé : La mémoire en héritage, sous la direction de Jacques Neefs, à l'université Paris-VIII[5].

Elle est professeur de littérature française à l'université de Toulon (Var)[2] et dirige plusieurs thèses[6].

Laure Lévêque est l'auteur de deux ouvrages principaux : Le roman de l'histoire, 1780-1850 (2001) et Penser la nation. Mémoire et imaginaire en révolutions (2011). Elle s'est orientée, ensuite, vers l'étude des conflits et des dynamiques de l'espace euro-méditerranéen, en animant des travaux collectifs.

Elle est membre du comité de rédaction de la revue L'Année stendhalienne et de celui de la revue La Pensée[2].

Le roman de l'Histoire (2001)Modifier

Fruit de sa thèse de doctorat (1999), Laure Lévêque publie deux ans plus tard : Le roman de l’Histoire, 1780-1850[7]. Les thèmes de cet ouvrage avaient été en partie dévoilés par un précédent livre conçu quand le programme de l'agrégation de lettres modernes avait inscrit dans la liste des œuvres à étudier Corinne ou l'Italie de Madame de Staël en 1999-2000[8].

Corinne ou l'ItalieModifier

 
Portrait de Madame de Staël en Corinne, par Élisabeth Vigée Le Brun (vers 1808-1809).

Dans cet ouvrage, Laure Lévêque écrit notamment :

« Corinne, où l'on reconnaît l'un de ses titres-prénoms qui fleurissent alors dans le monde du roman, et qui enferment les emballements d'un moi qui, concurremment à l'invention du sujet en politique garanti par la Déclaration de droits de l'homme et du citoyen, épanche ses aspirations dans le roman personnel. (...) Encore faudrait-il ne pas confondre l'auteur et son personnage. Car, si Corinne manifeste une expansion inflationniste du moi, si elle participe indubitablement du roman personnel, il s'agit d'un roman personnel écrit à la troisième personne. Ce qui complique encore la caractérisation générique. Corinne, comme l'héroïne éponyme, échoue à enfermer sa singularité dans les catégories reçues et communes[9]. »

Elle y examine «l'opacité générique»[10] de l'œuvre staëlienne en cherchant à savoir ce qui relève du roman autobiographique, du roman personnel, du roman poème, du roman historique.

« S'il fallait finalement définir Corinne, on opterait pour le terme de fiction historique, qu'on n'entendra pas dans sa valeur usée que, soit hagiographique, soit intrigue galante, Madame de Staël n'envisage dans l'Essai sur les fictions que pour la récuser, tout en relevant les riches potentialités de ce genre, où “l'invention, par cela même qu'elle imite le cours ordinaire de la vie, se confond tellement avec le vrai qu'il devient très difficile de l'en séparer”. Or, ce qui était travers dans l'Essai devint vertu dans Corinne, et pierre angulaire d'un texte où le vrai peut ainsi s'avancer sans quitter le couvert du fictif[11]. »

Un genre nouveauModifier

 
Stendhal, Souvenirs d'égotisme.

Généralisant les problématiques évoquées dans l'ouvrage précédent et les déployant sur la séquence chronologique de la première moitié du XIXe siècle, Laure Lévêque expose son dessein :

« En ce début du XIXe siècle, l'espace littéraire s'est replié sur l'espace du dedans. La bibliographie de la France ou les souvenirs d'égotisme. Au fichier auteurs, une foule de Narcisses romanciers. Au fichier matières, les aventures de la singularité, la transparence intérieure - et l'obstacle. Quant au classement par genres, les voix narratives s'y harmonisent aux voix intérieures[12]. »

Ce diagnostic l'amène à discerner et à étudier : «la typologie de ce genre nouveau, qui se construit dans l'hybridation de la totalité des formes littéraires reçues, tendant ainsi à l'universel, par quoi il se déclare culturellement solidaire des objectifs affichés, dans le champ du social, par la Révolution»[12].

Le livre comporte trois parties : 1) Formes romanesques et écritures du social ; 2) Du malheur historique au malheur de classe. Mal du siècle et combats pour l'histoire ; 3) L'histoire métaphore de l'Histoire. Du paradis perdu aux rêves de nouveau monde.

Vérité du romanesque et/ou du romantiqueModifier

La distinction sémantique entre le roman romanesque et le roman romantique n'est pas nouvelle. Pour le philosophe Jean Cohen, analysant la théorie de René Girard, formulée dans Mensonge romantique et Vérité romanesque (1961), le roman «est romanesque s'il dit la vérité de l'homme, romantique s'il la dissimule»[13].

Laure Lévêque se situe différemment dans sa recherche de la vérité littéraire. Elle aborde l'ensemble de l'«univers romanesque qui court de la période immédiatement post-révolutionnaire aux lendemains de la révolution de 1830, et jusqu'aux prémices de celle de 1848»[14]. Son examen vise le «processus de production littéraire en tant qu'il met au jour des pouvoirs d'intervention dans l'histoire[15] et d'invention de l'Histoire»[14]. Pour Laure Lévêque, le premier roman romantique se refuse à enregistrer jusqu'au bout le réel social.

 
Eugène de Rastignac présenté à madame de Nucingen, Le Père Goriot.

« Le miroir du roman, pour restituer cette image [d'une société qui accouche d'elle-même dans la douleur], doit emprunter et importer codes et valeurs venus d'ailleurs en une hybridation qui le fait homogène à la société révolutionnée, porteuse de toutes les bâtardises et, d'abord, de la bâtardise sociale.

Bâtardise qui est au cœur de nos romans puisque c'est finalement l'un des acquis majeurs de la Révolution que d'avoir uni les enfants du Tiers et ceux de la Noblesse pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire surtout d'ailleurs, puisque ceux qui ont fait ce choix - de Marsay et la gracieuse Miss Stevens, Maxime de Trailles et son bonnet de coton qu'il impose dans les meilleurs salons du noble faubourg, Rastignac et Augusta -, sans parler de ceux à qui on n'a même pas permis cette transgression - Édouard et Mme de Nevers, Julien Sorel et Mathilde de la Môle, Lucien Leuwen et Mme de Chasteller -, sont privés de toute postérité. Et quand, par exception, ils ont procréé, tels M. de Restaud et Anastasie Goriot, tout finit au plus mal. La transgression sociale engendre la transgression des valeurs, qui plus est, elle est systématiquement sanctionnée par l'échec.

La logique romanesque se construit dans l'assimilation de toutes les sphères sociales relevant aussi bien du monde ancien que de l'ordre nouveau, fondamentalement homogène en cela à la dynamique sociale - et même culturelle - issue de la révolution. Pour autant, le paradoxe est troublant, qui prive les transgresseurs de futur et les inscrit dans le seul présent - celui de leur réussite éclatante mais strictement individuelle, et circonscrite à la seule durée de leur vie - quand la société réelle leur offre à la fois le triomphe présent et l'avenir radieux.

 
Chateaubriand.

Tout se passe comme si ce premier roman romantique se refusait à enregistrer jusqu'au bout le réel social qui s'accomplit en même temps que lui. Quelles qu'en soient les motivations - esprit de caste pour Chateaubriand, engagement politico-amoureux pour Balzac... -, ces romanciers semblent étrangement frappés de myopie au moment où il s'agit de conclure. Il est vrai que la nature des enjeux sociaux ne permet pas forcément d'y voir tout à fait clair, ni, partant, d'énoncer clairement ce qu'ils vivent et savent confusément. Toujours est-il qu'il y a, pour tous ces textes, et pas seulement pour le seul Stendhal, un réel problème de dénouement qui entretient avec la logique profonde du récit des rapports de tension qui vont jusqu'à la violente contradiction[16] »

La méthodologieModifier

Dans l'analyse du processus de production littéraire, Laure Lévêque a recours aux sciences sociales :

« Ces axes de recherche, qui ressortissent d'une perspective méthodologique héritée et du structuralisme et de la sociocritique, obligent bien évidemment, à partir d'un tel corpus, à prendre en compte un immense bouleversement social, à analyser les textes à la lumière de l'Histoire. S'il est acquis que l'on ne saurait faire l'économie des outils d'analyse de la sociologie et de l'Histoire, il ne saurait non plus s'agir d'un travail de sociologie ni d'une lecture des textes marquée au coin de l'historiographie (ni même, plus tard, de l'Histoire des historiens) : ce serait alors faire l'économie du texte.

Prémunie contre les dangers de la pure critique sociologique comme de la pure analyse formelle, toute recherche sur le roman du début du XIXe siècle doit cependant se fonder sur l'histoire littéraire, puisque, désormais, dynamique historique et historicité sont devenues des valeurs conscientes et revendiquées, même si, naturellement, elles n'épuisent pas toutes les lectures du réel : dans le monde tel que l'incantent les romans, l'Histoire est dorénavant consubstantielle au héros, et le texte de fonctionne pas comme simple redoublement/dévoilement du réel, mais comme production d'un nouveau rapport à ce réel, quand la Révolution a consacré de façon irrémédiable un nouveau rapport au monde[14]. »

 
Adolphe, Benjamin Constant ; illustration de Serge de Solomko, 1913.

Pour Laure Lévèque, le trait marquant de la période est «l'émergence du sujet»[17] dont découle que «moins que jamais, le littéraire ne peut se penser hors du champ politique»[18]. Mais cette solidarisation des «ordres idéologique et littéraire d'une part, politique et social de l'autre»[18] ne saurait faire des premiers une émanation mécanique des seconds :

« Ce que j'ai cherché à saisir (...), c'est une grammaire, une sémantique du texte, démarche qui m'a semblé impérative sous peine de réduite le texte, de le lire avec pour toute grille de lecture les positions idéologiques de l'auteur. Contre ce danger, un seul garde-fou : partir de l'analyse des structures narratives globales et interroger les résultats à la lumière des microstructures du texte qui viennent parfois amodier les postulations idéologiques les plus globales. Cependant, il m'a semblé utile de confronter l'analyse narratologique à une lecture plus historique, en prise directe avec le contexte contemporain, qui permet de ne se couper ni de l'Histoire, ni de l'histoire littéraire. J'en suis ainsi venue, par des voies de contournement, marginales au départ, à traiter de l'écriture de l'Histoire[19]. »

L'écriture et la méthodologie du livre de Laure Lévêque ont suscité quelques réserves de la part du professeur Emanuel J. Mickel[20], de l'université d'Indiana (États-Unis). Il lui reproche un usage parfois excessif du formalisme théorique :

« Il n’est pas difficile de profiter de ce livre écrit énergiquement, malgré le plaisir que l’auteur manifeste à user d'une densité de style et d'une propension aux jeux de mots et aux paradoxes qui deviennent un peu intrusifs. Il ne fait aucun doute que l'auteur se concentre sur le moi aristocratique dans les romans de l'époque et que l'isolement de ces héros par rapport à l'ordre changeant de la société française post-révolutionnaire constitue un aspect important de la tradition romanesque de la première moitié du XIXe siècle. Mais la perspective théorique sociologiquement prédéterminée empêche souvent l’auteur de distinguer les nuances et les différences dans des romans qui de la sorte doivent s’aligner sur un modèle établi d’avance[7]. »

Le sujet et les enjeux du romanesqueModifier

La Révolution française a instauré, socialement et symboliquement, un avant et un après, un changement irréversible de l'ordre du monde et de nouvelles dynamiques. Pour Laure Lévêque :

 
Léon Daudet, avant 1895.
 
Bonaparte, Premier consul.

« Cette fracture sans précédent dans le tissu social comme l'accélération du temps historique mettent en branle des processus de l'urgence et impliquent des positionnements clairs, sous peine de perdre la maîtrise symbolique de l'Histoire et de son propre destin : la problématique essentialiste a vécu, désormais le héros est marqué du sceau de l'immanence. La surdétermination du titre-prénom[b] , qui désigne d'emblée la nouveauté du rapport au sujet, du moi au monde, en est l'un des indices les plus sûrs, quand émergent ceux en qui Léon Daudet dénoncera des "moi, moi, moi", tous ces moitrinaires que sont les enfants du siècle.

À partir de ces scènes de la vie privée, de ces proclamations d'égotisme, ces romans m'ont permis d'observer en quoi ils étaient à même de convoquer la globalité du social, de la dynamique sociale, de ses contradictions, de ses avancées, de ses freins, d'inscrire le sujet particulier dans la généralité de l'Histoire et de rendre compte, dans un cadre largement contextuel, des enjeux du romanesque[21]. »

Le 18 novembre 1800, devant le Conseil d'État, Bonaparte affirme : «Nous avons fini le roman de la Révolution ; il faut en commencer l'histoire»[22]. Ce qui fait dire à Laure Lévêque que le roman romantique apparaît «comme l'envers de l'Histoire contemporaine»[23].

« Si les antinomies sont éculées qui font s'affronter le réel au spéculatif (...), elles définissent le romantisme comme relevant d'un nouveau mode d'intervention dans l'Histoire. L'histoire, alors, réécrit l'Histoire, c'est-à-dire que le roman la défait. L'Histoire - et en 1800, c'est bien Bonaparte qui l'incarne - dit sa haine du roman, lequel s'écrit symétriquement en haine de l'Histoire. Vérité romanesque, véridiction[c] et vérification, mais en aucun cas vérification par la voie du romanesque d'une Histoire qui n'est pas autre chose qu'une voie de fait[24]. »

Penser la nation (2011)Modifier

Dans cet ouvrage, l'auteur ne propose pas une sociologie politique globale du concept de nation ou de l'expression identité nationale. Elle n'examine pas la construction historique de la nation comme l'a fait l'école historique française au XXe siècle avec Braudel, Duby, Chaunu, Maurice Agulhon, Bernard Guenée, Philippe Contamine, Colette Beaune, André Burguière et Jacques Revel, et d'autres.

 
Clément Belle (1722-1806), La Convention Nationale décrète l'abolition de la monarchie.

Son propos est circonscrit au déploiement des discours, principalement littéraires mais également historiographiques, remaniant les mémoires et imaginaires d'une nation qui se revisite après les bouleversements politiques, sociaux, culturels et symboliques du quart de siècle révolutionnaire-impérial (1789-1815).

Laure Lévêque se focalise sur la séquence historique du passage de la société d'Ancien régime au monde nouveau né de la Révolution, du Consulat, de l'Empire et du premier XIXe siècle (Restauration et monarchie de Juillet) avec l'ordre citoyen égalitaire, la nouvelle tension entre l'individu et la collectivité et la montée en puissance de la bourgeoisie. La nation redistribue son héritage mémoriel et ses référents symboliques en cherchant à légitimer les mutations de l'ordre social :

« Penser la nation passe par une recomposition sans précédent de l'ensemble des référents, qui puise dans l'histoire les chaînes mémorielles capables de fournir des modèles propres à structurer une nouvelle identité collective - pour ne pas parler d'identité nationale - résolument fondatrice et valorisante, sans laquelle aucune reconstruction n'est pensable (...) Il faut repenser le monde et, à la fois, le dire et l'écrire autrement. Alors les genres s'interpellent quand les nouveaux rapports d'engendrement entremêlent, comme jamais, histoire et littérature[25]. »

Fictionnalisation de l'histoire par le romanModifier

Laure Lévêque tente de mettre à jour «une dialectique (de l')imaginaire où présent et passé se croisent, s'intriquent, se superposent»[26]. Elle s'appuie sur ce que Walter Benjamin appelle une «image dialectique» :

« Et Benjamin d'expliciter lumineusement les pouvoirs de l'image : "Il ne faut pas dire que le passé éclaire le présent ou le présent éclaire le passé. Une image, au contraire, est ce en quoi l'Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation." De cette compénétration, il ressort de l'image dialectique qu'elle est concaténation de signifiés dans l'actualisation du passé qu'elle accomplit, non pas en soi, jamais, mais au bénéfice du présent[27]. »

 
Stendhal (1783-1842), Honoré de Balzac (1799-1850).

L'auteur voit dans la phrase de Stendhal («Les traits caractéristiques de la littérature actuelle en France peuvent se résumer en une seule ligne : la Révolution entre dans la littérature»)[28] et dans l'œuvre de Balzac, des moments explicites du traitement de l'histoire dans la construction d'une nouvelle identité collective et individuelle. Un processus dans lequel le roman prend une part décisive :

« La logique de l'approche ici proposée, ancrée au carrefour des champs de l'histoire - dans sa double valence de trame événementielle et de discours de rationalisation - et du littéraire, repose sur des questionnements qui touchent à la mise en texte de l'histoire. Une mise en texte qui passe par, de façon radicalement nouvelle, par la fictionnalisation de l'histoire, singulièrement dans des productions romanesques qui font intervenir un filtre qui est de l'ordre de la représentation, au double sens du terme dès lors qu'il est tout ensemble donné à voir et à entendre.

S'abritant derrière l'ombre tutélaire d'un Walter Scott dont il dépasse pourtant de beaucoup les visées, Balzac précise, avec toute la netteté qui le caractérise, le rôle désormais dévolu au roman, devenu, à la suite de processus qui relèvent du déplacement et du transfert, le lieu même où se dit l'histoire : "Walter Scott élevait donc à la valeur philosophique de l'histoire le roman". Mais quant à avoir fait du roman un outil systématique de questionnement et de figuration du réel, Balzac s'en donne le crédit, il est le premier à avoir : "coordonné une histoire complète, dont chaque chapitre eût été un roman, et chaque roman une époque" (Avant-propos à la Comédie humaine)[29]. »

Dans Le Rouge et le Noir, paru en novembre 1830, Stendhal énonce clairement le rôle spéculaire du roman dans la France révolutionnée : «un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route»[30],[31].

Pour Laure Lévêque : dans ces «spéculations spéculaires», «la littérature joue un rôle majeur qui, loin du seul enregistrement du réel, relève de l'action la plus directe. Elle exprime, verbalise, désigne et formalise le jeu complexe des processus de production du sens»[32].

 
François-Édouard Picot, 1830, allégorie (1835).

« Dès lors, s'ouvre la voie possible pour sortir de l'impasse et de l'interdit sur lesquels insistent à l'envi aussi bien les textes littéraires que les interventions politiques, au plus près du rythme des événements. Paradoxalement, la construction d'un tel système référentiel, plus longue et complexe qu'on ne l'imagine, se révèle, bien loin de la ratiocination ou de la répétition, la seule voie possible à même de féconder les changements advenus et d'ouvrir sur des perspectives viables d'avenir.

Au reste, plus que d'une construction, un tel système relève sans doute davantage d'un processus de recomposition continue qui travaille l'ensemble des référents disponibles, parmi lesquels s'impose prioritairement l'Antiquité, dans toute la gamme de ses déclinaisons. Tel est bien le fonctionnement de la fabrique où se façonne la nation[33] »

L'espace nationalModifier

La «bataille pour la maîtrise du symbolique»[34] affecte les usages du passé mais également le cadre géographique de la nation renouvelée, dans la diversité de ses composantes territoriales :

 
France, départements, 1791.

« Dans cette exploration du patrimoine culturel, tangible et intangible, la réflexion sur l'espace national, qui était au cœur de la redéfinition révolutionnaire, a occupé une place stratégique qui doit conduire, en interrogeant autrement la lettre des textes, à reconsidérer les modalités d'inscription de la mémoire, tant dans les rapports entre perception, exemplarité et vécu que dans ceux qui s'établissent entre littérature et réalités de terrain.

Quand tout change autour de soi dans un espace révolutionné, que le paysage administratif se recompose, que les provinces s'effacent devant les nouvelles données administratives (...) quand l'accès à la terre et les transferts de propriété modifient les équilibres qu'enregistrent les cadastres et qu'affichent les cadres de vie, ces restructurations ébranlent le rapport de chacun à l'espace - au moment où la Grande Nation[35] redessine ses frontières[36]. »

L'espace naturel, travaillé depuis des siècles par le labeur paysan[37] et les structures agraires[38] synthétise lui aussi le séisme social vécu dans les campagnes (Grande Peur de l'été 1789, abolition des droits seigneuriaux, mise à la disposition de la nation des biens du clergé et rachat des biens nationaux) ainsi que ses représentations :

« Les textes encodent ces changements et en décryptent les lisibilités. Les Mémoires d'un touriste (1838) donnent une typologie référentielle qui fonctionne chez Stendhal comme une véritable taxinomie, élaborée en particulier à partir de deux catégories que l'on pourrait, au premier abord, penser simplistes : le beau et le laid (...) inséparable de la notion de civilisation. (...)

 
Charles Rémond, Paysage arcadien (1820). Une vision du beau, selon Stendhal.

Du côté du beau : les montagnes, les arbres, sauf quand ils sont de rapport, les monuments antiques. Pour le laid : le plat pays, les ciels gris, l'urbanisme marchand. À partir de là, tous les croisements sont possibles. Mais d'un même mouvement, l'œil du touriste et son instance de jugement recomposent un paysage imaginaire construit dans l'entrelacs de ces relations signifiantes, vision informée d'histoire et tissée de mémoire. C'est dans cette logique que Stendhal déconstruit en même temps qu'il construit, n'hésitant pas à anticiper sur les destructions possibles - nomment celles du paysage urbain - et qu'il décrète parfois nécessaires, au moment même où il perçoit que le développement industriel met en danger le patrimoine, dans son acception la plus large[39]. »

Ces questions sont abordées par Laure Lévêque dans la troisième partie son livre : «Marianne et le labyrinthe» (p. 281-371) : «En remodelant drastiquement l'espace institutionnel et juridique dans lequel s'inscrit désormais la vie des citoyens, en ouvrant l'accès à la terre, la Révolution a libéré le regard porté sur le paysage, tandis que l'urgence de la défendre solidarisait aussitôt la Patrie en danger avec le territoire bâti par les ancêtres»[40]. Une véritable «révolution territoriale» affecte le paysage national.

  • «On y rencontre à la fois l'imaginaire de la nature et l'espace vécu qui, jusque dans l'écriture romanesque, relève, moins qu'il n'y paraît, de la seule fiction. L'espace de vie y est, de fait, représenté dans sa triple dimension : dimension institutionnelle et affective de patrie, dimension émotionnelle et culturelle de paysage, et même dimension socio-économique, voire technique, de terroir»[41].

La refondation de l'identité françaiseModifier

Après les travaux historiens de Claude Nicolet[42] et de François Hartog[43] qui ont marqué l'étude de l'historiographie dix-neuviémiste relative aux fondements de la nation française, Laure Lévêque s'interroge à son tour :

 
Jules Michelet (1798-1874), Edgar Quinet (1803-1875).

« La question est bien de situer le point-origine : quels référents pour quelle idée de la France ? Si la nation et la république s'originent dans la Révolution, la France, elle, remonte plus haut, au Xe siècle pour Michelet, qui fixe à l'avènement des Capétiens la naissance de la France. Pour ne pas parler de Clovis et de Mérovée qui fournissent, eux, l'horizon référentiel des Martyrs de Chateaubriand (1809), dressant la filiation de la France chrétienne face à celle de la France politique, qu'elle soit monarchique ou républicaine, dont 1830 accomplit la synthèse, incarné dans un roi-citoyen qui a fait de Versailles un lieu de fusion mémorielle et de consensus national[44]. »

Dans L'Humanité, l'historien de la Révolution française, Claude Mazauric écrit :

« Brillante spécialiste de la littérature et du fait culturel, Laure Lévêque s’interroge dans cet essai roboratif sur l’interaction entre la mémoire événementielle, la remémoration politique et l’histoire longue, dans l’édification d’une conscience nationale comme fait culturel et subjectif, mais aussi comme matériau d’enseignement. (...).

Si l’auteure fait la part belle au "quart de siècle (1789-1815), équivalant à plusieurs siècles", selon le jugement de Chateaubriand (lequel peut en paraître la figure emblématique), elle en montre surtout la trace vivante dans le souvenir et les élans créateurs des héritiers de celles et ceux qui en ont soutenu (ou combattu) les orientations dominantes, politiques, idéologiques, esthétiques. Le "mémorial" national qui se constitue alors sur l’identification d’un peuple à une nation installée dans un paysage soigneusement balisé, territorialisé et visité, contribue à la refondation d’une identité française, certes soumise aux exigences des nouvelles valeurs promues par la civilisation moderne (la liberté, l’ordre égalitaire), mais pérennisée[45]. »

PublicationsModifier

AuteurModifier

LivresModifier

  • Corinne ou l’Italie de madame de Staël, poétique et politique, Éditions du temps, 1999.
  • Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001.
  • Penser la nation. Mémoire et imaginaire en révolutions, L’Harmattan, 2011.
  • Rome, son histoire, ses histoires. Quand le mythe fait écran, (avec Monique Clavel-Lévêque), Paris, L’Harmattan, 2016.

ArticlesModifier

  • «Fétiches intertextuels. Allusions et illusions du récit dans À rebours de Huysmans», L'intertextualités, dir. Nathalie Limat-Letellier et Marie Miguet-Ollagnier, Annales littéraires de l'université de Franche-Comté, éd. Belles Lettres, 1998, p. 237-269.
  • «Le service de l'État dans Lucien Leuwen», actes du colloque «Stendhal et l'État», dir. Béatrice Didier, Cirvi, Turin, 2002.
  • «Géo-graphie ou ego-graphie : au détour du paysage-miroir dans les Mémoires d’un touriste, le Voyage en France et le Voyage dans le Midi de la France», L’Année stendhalienne, 3, Honoré Champion, 2004, p. 71-93.
  • «Le Rouge et le Noir ou la politique dans le rouge : de Coblence à Mayence», in Marguerite Garrido-Hory et Antonio Gonzalès (éds.), Histoire, espaces et marges de l’Antiquité : hommages à Monique Clavel-Lévêque, vol. 4, Besançon, PUFC, 2005, p. 299-316.
  • «Les Mémoires d’outre-tombe ou le naufrage du monde d’hier», in Laure Lévêque (éd.), Liens de mémoire, L’Harmattan, 2006, p. 217-238.
  • «Idées de mort et mort des idées dans L’Émigré de Sénac de Meilhan», in Caroline Cazanave, Fr. Marchal-Ninosque (éds.), Mourir pour des idées, Besançon, PUFC, 2008, p. 181-198.
  • «La Cité de Stendhal», in »Stendhal politique», L’Année stendhalienne, 9, Honoré Champion, 2010, p. 197-239.
  • «Entre scène et rue, l’Artiste en Protée, de la Monarchie de Juillet à la Commune», in Laure Lévêque (éd.), Les Voies de la création, musique et littérature à l’épreuve de l’histoire, L’Harmattan, 2013, p. 247-280.
  • «Banni soit qui mal y pense : l’Histoire en exil. Le cas Quinet», Babel. Littératures plurielles, 29, 2014, p. 289-314.
  • «Capital de la douleur : la "littérature industrielle" et le marché ou la dialectique de l’usure», L’Homme et la Société, n° 200, 2016/2, p. 79-98.

Direction d'ouvragesModifier

LittératureModifier

  • Liens de mémoire, genres, repères, imaginaires, actes du colloque de Besançon (2003), L'Harmattan, 2006.
  • Les voies de la création. Musique et littérature à l'épreuve de l'histoire, L'Harmattan, 2013.

Espace méditerranéenModifier

  • L’espace euro-méditerranéen entre conflits et métissages : rencontres, échanges, représentations, L'Harmattan, 2015.
  • Les échanges dans l’espace euro-méditerranéen : formes et dynamiques, L'Harmattan, 2016.
  • 2000 ans de guerres en paix, contributions issues d'un cycle de conférences organisées par le Parc culturel du Biterrois, entre 2014 et 2016, dans le cadre du festival annuel "Patrimoine en Domitienne", L'Harmattan, 2017.
  • L’Amer Méditerranée : échanges, tensions, vulnérabilités, L'Harmattan, 2018.

Articles en ligneModifier

Vidéos en ligneModifier

BibliographieModifier

Articles connexesModifier

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Laure Lévêque écrit : «Dès avant 1796, quand l'art se met au service de l'intérêt public, Hubert Robert médite sur l'ambivalence du destin face au temps de l'histoire en présentant son Projet d'aménagement de la Grande Galerie du Louvre et, d'un même mouvement, la Vue imaginaire de la même Grande Galerie en ruines où seul demeure debout l'Apollon du Belvédère, la main levée vers des cieux emplis de nuages sur lesquels ouvre la voûte effondrée de la galerie. Autre manière de dire que le temps dévoile la vérité», Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 10.
  2. Les romans à titres-prénoms centrent le récit sur une individualité, comme dans René de Chateaubriand (1802), Corinne de Madame de Staël (1807), Adolphe de Benjamin Constant (1816), ou Armance de Stendhal (1827) ; cf. Laure Lévêque, Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 41.
  3. Selon la définition du Wiktionnaire, la véridiction est une «affirmation vraie suivant la vision du monde d'un sujet particulier, plutôt que vraie objectivement».

RéférencesModifier

  1. Pierre Lévêque, in «Hommages à Monique Clavel-Lévêque», Histoire, espaces et marges de l'Antiquité, Collection de l'Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, Besançon, 2003, p. 27.
  2. a b et c Laboratoire Babel, université de Toulon, 29 janvier 2010.
  3. Catalogue de la bibliothèque universitaire de Paris-VIII.
  4. Notice Sudoc.abes.fr.
  5. Notice Sudoc.abes.fr.
  6. Thèses.fr
  7. a et b Compte rendu par Emanuel J. Mickel (université d'Indiana, États-Unis), Ninetenth-Century French Studies, vol. 32, n° 3/4, spring summer 2004, p. 382-386.
  8. Laure Lévêque, Lectures d'une œuvre. Corinne ou l'Italie de Madame de Staël. Poétique et politique, éditions du Temps, 1999.
  9. Laure Lévêque, Lectures d'une œuvre. Corinne ou l'Italie de Madame de Staël. Poétique et politique, éditions du Temps, 1999, p. 21.
  10. Laure Lévêque, Lectures d'une œuvre. Corinne ou l'Italie de Madame de Staël. Poétique et politique, éditions du Temps, 1999, p. 17.
  11. Laure Lévêque, Lectures d'une œuvre. Corinne ou l'Italie de Madame de Staël. Poétique et politique, éditions du Temps, 1999, p. 31.
  12. a et b Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, quatrième de couverture.
  13. «La théorie du roman de René Girard», Annales. Économie, sociétés, civilisations, n° 3, 1965, p. 465.
  14. a b et c Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 7.
  15. L'auteur distingue «Histoire, désignant les événements dans leur déroulement chronologique, et histoire référant aux particularismes dont l'Histoire est l'objet».
  16. Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 10-11.
  17. Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 34.
  18. a et b Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 35.
  19. Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 8-9.
  20. Professeur au département de français et d'italien de l'Indiana University Bloomington.
  21. Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 8.
  22. Ce propos est souvent cité mais rarement daté avec précision ; en voici la source : Mémoires du comte Miot de Mélito, ancien ministre, ambassadeur, conseiller d'État et membre de l'Institut, tome 1, éd. 1858, p. 344 (la date est fournie à la page 342).
  23. Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 13.
  24. Le roman de l’Histoire, 1780-1850, L’Harmattan, 2001, p. 14.
  25. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, quatrième de couverture et p. 13.
  26. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 14.
  27. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 16.
  28. Stendhal, Lettres de Paris, janvier 1825 (18 décembre 1824), éd. Le Sycomore, 1983, p. 79 ; texte en ligne : histoirelitter.canalblog.com.
  29. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 18.
  30. Stendhal, Le Rouge et le Noir (1830), Livre second, chap. 19, éd. GF, 2013, p. 439.
  31. En 1846, Balzac affirme que «la littérature a pour mission de peindre la société», Lettre à Hippolyte Castille, 11 octobre 1846.
  32. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 20-21.
  33. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 22.
  34. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 29.
  35. Cf. Jacques Godechot, La Grande Nation, 1956-1983, ed. Aubier-Montaigne ; et le compte rendu de Jean-René Suratteau : «Jacques Godechot, La Grande Nation», Annales historiques de la Révolution française, n° 254, 1983, p. 636-638.
  36. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 30-31.
  37. Cf. Georges Duby et Armand Wallon (dir.), Histoire de la France rurale, éd. du Seuil, 1975.
  38. Cf. Marc Bloch, Les caractères originaux de l'histoire rurale française, éd. Armand Colin, 1931.
  39. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 32-33.
  40. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 281.
  41. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 282.
  42. Histoire, Nation, République, éd. Odile Jacob, 2000 et La Fabrique d'une nation : La France entre Rome et les Germains, éd. Perrin, 2003.
  43. Le XIXe siècle et l'histoire. Le cas Fustel de Coulanges, PUF, 1988.
  44. Penser la nation. Mémoires et imaginaires en révolutions, 2011, p. 35-36.
  45. «L'édification d'une conscience nationale», Claude Mazauric, L'Humanité, 27 février 2012.

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