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Léviathan (Thomas Hobbes)

livre de Thomas Hobbes
(Redirigé depuis Léviathan (Hobbes))
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Le Léviathan ou Matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil (Leviathan, or The Matter, Forme, & Power of a Common-wealth Ecclesiasticall and Civill, by Thomas Hobbes of Malmesbury en anglais) est une œuvre de Thomas Hobbes, publiée en 1651, qui constitue un des livres de philosophie politique les plus célèbres et souvent considéré comme le seul chef-d'œuvre de philosophie politique écrit en anglais[3]. Cet ouvrage, qui tire son titre du monstre biblique, traite de la formation de l'État et de la souveraineté, comme le montre l'allégorie souvent commentée du frontispice, qui représente le corps de l'État-Léviathan formé des individus qui le composent.

Léviathan
Image illustrative de l'article Léviathan (Thomas Hobbes)
Le frontispice est parfois attribué à Wenceslas Hollar[1] mais a plus vraisemblablement été gravé par Abraham Bosse sur les propres instructions de Hobbes[2]. Il donne une représentation iconique de l'ouvrage.

Auteur Thomas Hobbes
Pays Drapeau de l'Angleterre Angleterre
Genre Philosophie politique
Lieu de parution Londres
Date de parution 1651
Couverture Wenceslas Hollar ou Abraham Bosse

Très critique à l'égard de la scolastique, Hobbes est radicalement matérialiste et rationaliste. Le Léviathan met l'accent sur la précision des termes et la rigueur du raisonnement afin de construire, par une démarche déductive inspirée de la géométrie, une théorie scientifique des lois morales et de l'organisation politique. Profondément marqué par les guerres intestines qui ensanglantaient l'Angleterre, il part du triple postulat que l'homme à l'état de nature est foncièrement violent, que les individus sont fondamentalement égaux et que, par peur d'une mort violente, ils abdiqueront volontiers leur droit de nature en faveur d'un souverain absolu qui garantira la paix publique grâce à la puissance de répression dont il dispose. Il appuie son modèle sur une théorie des passions qui met au premier plan le désir de pouvoir, seul élément constant dans le changement permanent.

Cet ouvrage suscite dès sa parution d'intenses controverses, notamment en raison de ses positions sur la religion, que Hobbes considère comme une passion reposant sur la peur de l'inconnu, tout comme les superstitions. Il fait du souverain le dépositaire de la foi et l'interprète autorisé des enseignements bibliques, réduits à un contrat entre Dieu et l'homme. S'il rejette l'existence des anges, Hobbes maintient toutefois celle de l'Enfer, afin de motiver l'obéissance par la peur des châtiments futurs.

Influencé par Grotius, l'ouvrage est un classique de la théorie du contrat social et a suscité une utopie opposée de la part de Rousseau. Si certains commentateurs modernes, à la suite de Leo Strauss, voient en Hobbes un précurseur du libéralisme par l'accent qu'il met sur les droits naturels de l'homme et le rôle de l'État dans la sauvegarde des citoyens, d'autres, tel Lucien Jaume, insistent sur les dangers d'un système qui élimine toute possibilité de dissidence en réduisant le champ de la conscience individuelle aux contenus imposés par la pression sociale. On a aussi vu dans cet ouvrage une théorie qui justifie une accumulation de pouvoir illimitée et en vertu de laquelle « la dictature serait la figure inévitable du capitalisme ».

Sommaire

PrésentationModifier

Contexte politiqueModifier

Lorsque le Léviathan paraît à Londres en 1651, la vie politique est en plein bouleversement. Le roi Charles Ier a été destitué en 1646 et exécuté sur ordre de Cromwell en 1649. Il règne un climat de terreur et de dictature qui durera jusqu'en 1659[4]. Hobbes explique avoir écrit Léviathan afin de mettre fin aux guerres intestines auxquelles les ministres du culte ont contribué par leurs sermons et leurs écrits[5]. Les guerres civiles ont donc précipité la parution de Léviathan, où est exposée la doctrine politique de sa philosophie, avant la partie physique exposée dans le De Corpore (1655) qui aurait dû logiquement précéder[6].

Dans ce siècle de crise, de profondes mutations sont à l'œuvre, non seulement en Angleterre, mais dans toute l'Europe : « mutation économique et sociale, mutation des mentalités secouées par les guerres de religion et les crises politiques […] mutation profonde de la monarchie[7]. » Cette situation favorise la montée de l'absolutisme monarchique et la sécularisation de la pensée politique qui entrainera l'essor de la Raison d'État[8].

Le pouvoir absolu est une condition essentielle de la notion de souveraineté, concept philosophico-politique exposé dans Les Six Livres de la République de Jean Bodin (1576)[9].

Enjeux de l'œuvreModifier

 
Portrait de Thomas Hobbes par David Beck vers 1650.

Le Léviathan de Hobbes « à lui seul, résume entièrement sa pensée politique en liaison avec ses principes philosophiques, juridiques et théologiques[10] ». Véritable somme philosophique, cet ouvrage a été soigneusement pensé de façon à exprimer en tout point les idées de son auteur[n 1]. Exposant les conditions d'un équilibre stable dans la vie politique, il fonde la modernité en philosophie politique[11] et débarrasse la science politique de la « tutelle théologique ». Au lieu de celle-ci, Hobbes base sa théorie sur sa conception de la nature humaine : « La politique de Hobbes […] est une théorie de la relation entre pouvoir et sujets fondée sur la nature humaine [12] ». Il rejette les prétentions du pouvoir ecclésiastique ou spirituel à régenter le pouvoir temporel et le « droit auquel prétend telle ou telle église de s'arroger la puissance civile[13] ». Il est ainsi le premier à préconiser qu'une « société athée ou a-religieuse constitue la solution au problème social ou politique[14]. »

Hobbes rompt également avec la philosophie des Grecs et en particulier la Politique d'Aristote, qui visait à établir l'organisation sociale sur des principes moraux plutôt que sur la réalité des rapports humains, tels que les conçoit Hobbes. Ce dernier rejette aussi la conception d'Aristote selon laquelle l'homme serait un « animal social » par nature (ζώον πολιτικόν)[15], ainsi que sa théorie de l'inégalité foncière entre les hommes[c 1]. Pour Hobbes, proche en cela de Descartes et Spinoza, la scolastique héritée d'Aristote et du Moyen Âge est une fausse science qui ne mène qu'à l'erreur[16].

Il s'agit pour Hobbes de reconstruire le savoir à partir d'une méthode sûre, qui est celle de la géométrie[17]. Celle-ci consiste à analyser les significations des mots afin de partir de définitions justes et d'enchaîner correctement les phrases pour parvenir à une vérité certaine[18]. Il la met en application dans Léviathan, où il commence par poser des définitions fondamentales afin d'élaborer une véritable anthropologie morale et politique.

Rigoureusement opposé à l'idéalisme, Hobbes considère que la notion scolastique de « substance incorporelle » est en soi contradictoire. Pour lui, il n'existe que des corps, c'est-à-dire des substances qui occupent un lieu et sont des parties de l'univers[19]. Sa philosophie part ainsi d'un « présupposé matérialiste radical » afin de construire une « science du corps politique » et d'« établir les règles du mouvement qui anime l'animal humain considéré comme corps individuel, autrement dit comme sujet »[20].

StructureModifier

L'ouvrage est divisé en quatre parties. La première, intitulée « De l'Homme » explique le fonctionnement des sens et montre que tout ce que nous imaginons dérive de nos perceptions, des signes, de trains de pensées plus ou moins dirigées, de notre mémoire et du langage. Il examine les passions, la condition de l'état de nature et les lois naturelles ou obligations morales qu'il considère dictées par la raison[21].

La deuxième partie porte sur l'organisation de l'État, dont la responsabilité première est d'assurer la sécurité des citoyens. Il énumère les douze principaux droits du souverain, les types de gouvernement (monarchie, aristocratie, démocratie) et les règles de succession. Il prévoit aussi les moyens de maintenir la paix sociale, notamment en assurant le plein-emploi. Il est question aussi des lois, du système de justice, des châtiments — amende, ignominie, emprisonnement, exil, bannissement, peine capitale avec ou sans torture — et des récompenses.

La troisième partie porte sur le rôle de l'église dans l'État. Hobbes examine le degré de véracité des livres révélés et conclut que la Bible est seule digne de foi en raison des miracles accomplis. Après avoir établi que Dieu est bien l'auteur des dix commandements, il détermine le rôle de l'église dans l'État, où elle doit être soumise à l'autorité du souverain, car « les rois chrétiens sont les suprêmes pasteurs de leurs peuples ».

Dans la quatrième partie, Hobbes identifie les écueils dans lesquels le public peut tomber par suite d'erreurs d'interprétation de la Bible et de croyances superstitieuses, telles la démonologie et les pratiques païennes. Il consacre un chapitre aux conceptions philosophiquement erronées et dénonce le jargon des diverses écoles de philosophie ancienne en estimant que celles-ci n'apprenaient rien d'utile, leur « philosophie naturelle étant davantage un rêve qu'une science » et leur philosophie morale étant basée sur les passions de leurs auteurs. Il poursuit son réquisitoire en dénonçant la papauté, qu'il désigne comme la principale bénéficiaire de ces erreurs doctrinales, ainsi que diverses institutions de l'église catholique, tel le célibat des prêtres, la confession qui donne au clergé la haute main sur les rouages secrets de l'État, l'excommunication qui assure le pouvoir du pape sur les rois, la doctrine du purgatoire qui permet le trafic des indulgences, la croyance au démon et la pratique de l'exorcisme qui tiennent le peuple plein d'effroi devant le pouvoir des prêtres, etc.

Une symbolique du pouvoirModifier

Le frontispiceModifier

 
Gravure originale du livre (1651).
 
Dessin à la plume du frontispice du manuscrit du Léviathan offert en 1651 par Hobbes à Charles II.

Loin d'être un simple ornement du livre, le frontispice du Léviathan en est une composante essentielle. Hobbes accordait en effet une extrême importance aux images et à la rhétorique afin de persuader le lecteur[22]. Probablement réalisé à Paris par le graveur Abraham Bosse sur les instructions précises de Hobbes, cette gravure constitue une des plus profondes illustrations d'une théorie politique jamais produite[23],[24]. Elle a été abondamment commentée, notamment par Foucault, qui a dénoncé la philosophie et déconstruit le modèle juridique du pouvoir proposé par Hobbes[25].

La partie supérieure représente des régions vallonnées que domine le torse d'un géant ceint d'une couronne qui brandit une épée dans la main droite et une crosse épiscopale dans la gauche. Ces deux attributs de la puissance — civile et ecclésiastique — touchent à leur pointe une phrase latine au sommet de l'image : « Non est potestas Super Terram quae Comparetur ei » (« Il n'est pas de puissance sur terre qui lui soit comparable »). Cette citation est tirée du Livre de Job (41.24), où elle arrive au terme de la longue réponse de Yahweh, en guise d'explication des épreuves de Job, décrivant en une quarantaine de vers l'incommensurable puissance du monstre qu'est Léviathan[26]. Le personnage, explicité par la sentence, représente l'État, figuré sous la forme d'une entité organique homogène[27].

Les panneaux latéraux se répondent et s'équilibrent, ceux de gauche illustrant des symboles du pouvoir civil (château-fort, couronne, canon, armes de guerre, bataille rangée), tandis que ceux de droite symbolisent le pouvoir ecclésiastique (église, mitre, foudres de l'excommunication, armes de la logique, tribunal ecclésiastique]. Au centre, le titre est inscrit sur une sorte de lourde draperie évoquant le voile qui cachait le tabernacle dans l'Ancien Testament[28]. Le torse et les bras du géant sont recouverts de quelque trois cents personnages minuscules, suggérant que le citoyen n'est « qu'une écaille sur la peau reptilienne du Léviathan[29] ». Les regards de ces homoncules sont tous orientés vers la tête du géant. Au contraire, dans la version exécutée pour la copie manuscrite destinée au roi Charles II, les regards sont dirigés vers le lecteur[30] : le souverain est en effet le public principal visé par Hobbes, plutôt que la masse des sujets, car son livre montre comment un souverain doit gouverner pour éviter la guerre[31].

Le titreModifier

Le Léviathan est un monstre évoqué à plusieurs reprises dans la Bible et dont le sens est ici donné par la citation du Livre de Job au sommet de l'image. Le monstre symbolise donc la puissance terrifiante à laquelle l'homme est soumis par l'État, avec qui il ne peut même pas imaginer de se mesurer[32]. La machine de l'État doit en effet inspirer un sentiment de peur afin de forcer les citoyens à accepter sa puissance absolue (potestas absoluta)[33]. Dès l'introduction du volume, Hobbes définit ainsi son titre : « C'est l'œuvre de l'art qui a créé le grand Léviathan, que l'on appelle État (en latin civitas)[n 2], mais qui n'est rien d'autre qu'un homme artificiel[c 2]. » Plus loin, il modifie sa définition : « ce grand Léviathan, ou plutôt (pour parler de façon plus respectueuse), ce Dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre sécurité[c 3]. »

On ne trouve que trois mentions du monstre dans tout le livre, mais les définitions varient curieusement, désignant tantôt l'État dans sa totalité, tantôt seulement le souverain ; nombre de commentateurs ont souligné l'extrême ambiguïté de l'image du Léviathan[n 3]. Dans la gravure, le contraste est frappant entre les connotations terrifiantes attribuées au monstre mythique et la figure souriante du prince[34].

Éléments du systèmeModifier

Théorie de la connaissanceModifier

Le Léviathan commence par exposer une théorie de la connaissance. Il y a deux formes de connaissance : l'une est la connaissance d'un fait saisi par les sens ou la mémoire; l'autre est la connaissance de la conséquence d'une affirmation sur une autre, ce qui est le propre de la science. Cette dernière se divise en deux grands domaines : (1) étude des conséquences des accidents des corps naturels (= philosophie de la nature); (2) étude des conséquences des accidents des corps politiques (= philosophie civile) (chap. IX).

Hobbes est empiriste, c'est-à-dire que toute connaissance provient de la sensation[35]. Selon lui, « l'esprit humain ne conçoit rien qui n'ait d'abord été, en totalité ou en partie, engendré par les organes des sens »[c 4]. Autrement dit, « les pensées sont originairement des sensations du corps »[36]. Il ne peut donc pas y avoir de pensée indépendante du corps et du cerveau ; en cela Hobbes est profondément matérialiste.

Sur le versant ontologique, Hobbes nie qu'il existe un monde des idées ou des formes, comme c'est le cas chez Platon. Il adhère à la philosophie nominaliste : il n'y a pas d'essences pour lui, les universaux ne sont que des mots et non des réalités, bref, il n'existe que des êtres singuliers ou des individus avec une substance matérielle[37]. Une réalité immatérielle, indépendante de notre esprit, est une absurdité.

Le langageModifier

Pour Hobbes, « L'usage général de la parole est de transformer notre discours mental en discours verbal et l'enchaînement de nos pensées en un enchaînement de mots » : le langage occupe donc « une place charnière » entre le mental et le social[38]. Le langage est le privilège de l'homme : sans lui, il ne pourrait y avoir ni État, ni société, ni contrat, ni paix. Mais le langage peut aussi induire en erreur et Hobbes met en garde contre quatre formes d'abus de langage : (1) flottement dans la signification des mots ; (2) emploi d'expressions métaphoriques ; (3) volonté de tromper ; (4) volonté de blesser[39].

Le langage permet de généraliser et d'arriver à la vérité par un juste enchainement du raisonnement[c 5]. Le raisonnement est équivalent à un calcul, c'est-à-dire à la capacité d'additionner ou de soustraire les conséquences des enchainements de noms généraux[40]. Le modèle scientifique par excellence est fourni par la géométrie, « seule science qu'il plut à Dieu de livrer à l'humanité » : celle-ci, en effet, commence par poser les définitions, ce qui est essentiel pour assurer la vérité du raisonnement.

Hobbes dénonce les expressions contradictoires car elles ne peuvent pas entrainer de compréhension : « Les mots au moyen desquels on ne peut rien concevoir sont des mots que nous appelons absurdes, insignifiants ou des non-sens [...] tels un carré rond [...] des substances immatérielles »[c 6]. Il est très critique à l'égard des mots savants forgés par les philosophes[c 7].

Les passionsModifier

 
Hobbes a lu et critiqué les thèses de Descartes. En 1641, ce dernier écrit à son ami Mersenne : « je crois que le meilleur est que je n'aie point du tout de commerce avec lui (Hobbes), et pour cette fin, que je m'abstienne de lui répondre. »

L'homme est sans cesse animé par des passions, car tout est mouvement et la tranquillité de l'âme est chose impossible. Le bonheur est le passage perpétuel d’un désir satisfait à un autre désir : « n'éprouver aucun désir, c'est être mort. »

Comme une science de la politique suppose la connaissance des passions qui mènent les hommes, Hobbes consacre à cette question son chapitre VI, intitulé « Des origines internes des mouvements volontaires, communément appelés passions ; et des paroles qui les expriment ». Dans ce chapitre : « il examine et redéfinit les passions comme des représentations intentionnelles, capables de se muer en impulsions. D’abord nous percevons par les sens ; ensuite, dans le cerveau, les résidus des sensations deviennent imagination, fancy ; enfin, ces conceptions se déplacent jusqu’au cœur. Dans le cœur, elles deviennent une disposition active au mouvement, endeavour. Cette disposition se manifeste ou bien positivement dans l’attrait, le penchant, le désir de s’approcher, ou appetite ; ou bien négativement, dans le dégoût, la répulsion, le désir de repousser, ou aversion[41]. »

Il identifie sept passions simples : appétit, désir, amour, aversion, haine, joie, tristesse. Il organise aussi les passions en couples antithétiques : appétit/aversion, espoir/peur. De ces passions primitives dérivent toutes les autres. Ainsi, « La douleur ressentie en découvrant que l'on est inapte est la honte, passion qui se découvre dans le rougissement[42]. » De même, « Le désir, en faisant du mal à un autre, de le punir d'une chose qu'il a faite est la rancune. Le désir de savoir pourquoi et comment est la curiosité. » La folie est l’extrême degré de la passion.

Descartes, dans Les passions de l'âme (1649) distingue lui aussi entre passions primitives et passions secondaires : « Mais le nombre de celles qui sont simples et primitives n’est pas fort grand. Car, en faisant une revue sur toutes celles que j’ai dénombrées, on peut aisément remarquer qu’il n’y en a que six qui soient telles ; à savoir : l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse ; et que toutes les autres sont composées de quelques-unes de ces six, ou bien en sont des espèces[43]. »

Hobbes, qui connaissait les travaux du philosophe français, avait très probablement lu cet ouvrage, car sur les sept passions simples qu'il propose, cinq sont déjà présentes chez Descartes, mais il fait de l'admiration un dérivé de la curiosité, alors qu'elle est une passion primitive chez Descartes. Il se distingue aussi en reliant toutes les passions à la sphère sociale, de sorte qu'elles peuvent être dites politiques[44]. Son exposé des passions est moins systématique et moins argumenté que dans ses Elements of Law (1640)[45].

Hobbes a beaucoup emprunté aussi à la Rhétorique d'Aristote, ouvrage qu'il avait traduit en 1637. Mais il s'en écarte sur bien des points, notamment en considérant les passions comme des mouvements volontaires, ainsi que l'indique le titre du chapitre qu'il leur consacre (chap. VI). En conséquence, alors qu'Aristote fait de la colère une réponse au mépris, capable d'entraîner une longue quête de vengeance comme dans l'Iliade, Hobbes la définit simplement comme le courage de surmonter une opposition : « la colère, entendue comme la peine pour une offense que l’on ne mérite pas, accompagnée du désir de se venger, était pour Aristote, la passion politique par excellence : celle qui explique l’insurrection noble[46] ». Elle est réduite chez Hobbes à un simple agacement, de telle sorte que, dans le monde imaginé par Hobbes, l'individu ne peut pas se mettre en colère contre l'État :

« Parce que Léviathan n’est pas un antagoniste, mais la condition de possibilité et la limite de mon antagonisme civilisé avec les autres atomes humains. Sans lui, il n’y a que la guerre totale [...] Pour Aristote les émotions sont le moteur de l’histoire. […] Pour Hobbes, au contraire, toute rébellion est une atteinte à la souveraineté, donc à la raison d’être d’un État. L’État existe non pas parce que les êtres humains seraient naturellement enclins à s’associer, mais afin de contenir la guerre de tous contre tous, une brutalité en quoi consiste la vie d’avant l’État : une vie solitaire, misérable, cruelle, bestiale – et de brève durée[47]. »

L'état de natureModifier

Article connexe : État de nature.
 
Gustave Doré, « Destruction de Léviathan » (1865)

Profondément marqué par la Première Révolution anglaise (1641-1649) et la violence de la guerre civile, Hobbes développe, dans la première partie (« De l'homme »), l'idée selon laquelle, les hommes à l'« état de nature » cherchent uniquement à assurer leur propre préservation, par tous les moyens nécessaires (théorie du « conatus », également chez Baruch Spinoza[48]). Ils n'obéissent qu'à ce qu'il appelle leur droit naturel : le fait que chacun ait la liberté totale d'utiliser sa puissance par n'importe quel moyen afin de se préserver lui-même et de préserver sa propre vie. Ainsi, Hobbes explique que dans un tel cas, la société est en situation de chaos et de guerre civile.

Hobbes part de l'état de nature, comme c'est le cas d'autres grands penseurs des XVIIe siècle et XVIIIe siècle (Locke, Rousseau). C'est un état fictif qui n'est pas situable historiquement, et qui permet de caractériser l'homme avant son développement voire sa déformation dans l'état civil, selon Jacqueline Morne. Il s'agit de faire abstraction de « tout ce que la société apporte à l'homme »[49]. Dans le chapitre XIII du Léviathan, Hobbes considère que les peuples sauvages d'Amérique vivent sans gouvernement et que leur situation est proche de cet état de nature construit intellectuellement par le philosophe[49]. Les contemporains de Hobbes croyaient en effet avoir trouvé en Amérique un état aussi près que possible de la nature humaine, telle que la décrivait déjà Lucrèce[50].

Dans l'état de nature, les hommes n'ont aucune notion du bien et du mal, du juste et de l'injuste : « En raison de cette guerre de chacun contre chacun, il s'ensuit que rien ne peut être injuste. Les notions de bien et de mal, de justice et d'injustice, n'y ont pas leur place. Là où il n'y a pas de gouvernement commun, il n'y a pas de loi; là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas d'injustice[c 8]. » Hobbes considère que le droit naturel (jus naturale) donne à l'individu la liberté absolue de faire tout ce que son pouvoir lui permet de faire : « Tout homme a droit sur toute chose »[51]. Le droit naturel dépend des forces de chaque individu. Spinoza est proche de cette position quand il écrit que « Le droit naturel de la Nature entière et conséquemment de chaque individu s'étend jusqu'où va sa puissance »[52].

Toute idée de justice, de norme et de vertu n'apparaîtra qu'avec la loi : il n'y a donc pas de justice à l'état de nature (contrairement à ce que soutient Locke dans le Traité du gouvernement civil avec son droit naturel), ni de bonté (contrairement à ce que soutiendra Rousseau dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes). Mais ce serait un contresens de soutenir que pour Hobbes, l'homme serait naturellement méchant : sa méchanceté supposée dans l'état de nature n'est en réalité qu'une « affection de l'âme » qui vient de sa « nature animale », comme les enfants qui se fâchent lorsqu'ils n'ont pas ce qu'ils désirent. En conclusion, l'absence d'un pouvoir capable de remplir d'effroi entraine la « guerre de chacun contre chacun ».Comme cette liberté finit nécessairement par entrer en conflit avec celle d'autrui, le droit naturel ne peut fonder aucun ordre ou aucune justice légale, car il « ignore tout repère, toute limite »[51]. Il faut donc instituer des lois, qui délimiteront le domaine de ce qui est permis et de ce qui ne l'est pas, en se basant sur la raison : ce sont les « lois de nature ».

Les lois de natureModifier

Avec les « lois de nature », qui sont en fait des préceptes de bon comportement, Hobbes tente de construire une loi naturelle de type scientifique qui puisse être universellement acceptée[53].

La première loi de nature est de conserver sa vie. De cette loi découlent toutes les autres par déduction logique[c 9]. Cette première loi induit que l'individu recherche la paix pour se protéger et, à cette fin, qu'il entre dans un contrat avec les autres en abandonnant son droit naturel, ce qui est la deuxième loi de nature. De ces deux premières lois dérivent une quinzaine d'autres lois de nature : (3) la justice, (4) la bienveillance, (5) l'aide mutuelle, (6) le pardon, (7) la proportionnalité des châtiments, (8) un comportement qui évite les insultes et la diffamation, (9) la reconnaissance de l'égalité des autres, ce qui exclut la vanité et l'orgueil, (10) l'absence d'arrogance, (11) un traitement équitable de tous, (12) la mise en commun de ce qui ne peut pas être partagé, (13) le tirage au sort de ce qui ne peut être ni partagé, ni mis en commun, (14) le respect des ambassadeurs, médiateurs et arbitres, (15) nul ne peut être juge et partie, (16) interdiction de la prévarication, (17) ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse[54].

Dans l'état de nature, les hommes sont fondamentalement égaux, tant au plan physique[c 10] qu'au plan des habiletés intellectuelles, car celles-ci sont acquises par l'éducation. Cette thèse se trouvait déjà dans le premier paragraphe du Discours de la méthode : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent[55]. »

L'égalité est ainsi la neuvième loi de nature. Cette thèse, que certains jugent si faiblement argumentée qu'elle en est dénuée de crédibilité[56], est en fait nécessaire au système, car il en découle à la fois que « chacun a le droit de travailler à sa propre conservation » mais aussi que, si les hommes se savent égaux en force, ils éviteront de se faire la guerre et chercheront à coexister en paix[57] : « le passage de la guerre à la paix ne peut se faire que par une reconnaissance de l'égalité, qui devient alors une loi naturelle produite par la raison[58]. »

L'être humain est poussé par le désir, qui est à la base de l'imagination et est, avec la peur, à la base de toutes les passions – qui sont, selon Hobbes, toujours volontaires. Le désir est toujours présent et ne pas en avoir équivaut à être mort. Il est en soi inextinguible, en mouvement perpétuel : « le désir humain, dans la philosophie mécaniste de Hobbes [...] se caractérise par une insatisfaction perpétuelle[59]. » Et le désir fondamental est le désir de pouvoir[c 11], suivi par le désir de richesse, de savoir et d'honneur[60].

La seule façon d'assurer la jouissance des lois naturelles est donc de constituer une communauté — commonwealth, civitas, république, État — dans laquelle chacun abandonne sa force et son pouvoir à une seule personne ou une seule assemblée[c 12].

Hobbes développe ainsi la thèse d'un contrat social et de règles venant d'un souverain.

L'état de guerreModifier

 
Caïn tuant Abel par Dürer (1511)

En raison de cette « égalité des aptitudes [qui] engendre l'égalité dans l'espérance que nous avons de parvenir à nos fins »[c 13], la force ne peut pas élever un homme au-dessus des autres et lui donner durablement le pouvoir sur eux, car elle pourra toujours être renversée par une force adverse, celle du nombre ou de l'astuce, aucun « rapport stable de domination » n'étant possible dans l'état de nature[61].

Comme les hommes désirent les mêmes choses, ils sont en concurrence pour les obtenir et deviennent nécessairement ennemis, chacun poursuivant égoïstement son propre intérêt. Trois passions prédominent chez les individus à l'état de nature : la compétition, la défiance et la fierté. En effet, chaque homme veut obtenir ce qu'il convoite au détriment des autres, protéger ses biens contre les autres et voir son pouvoir reconnu par les autres[62]. L'insécurité et le danger permanents caractérisent cet état naturel que Hobbes voit comme un état de guerre. Nul n'est jamais tranquille dans cette situation, et pour se défendre, il est nécessaire d'attaquer les autres. En ce sens, la guerre n'implique pas nécessairement des conflits entre États, car « La nature de la guerre ne consiste pas dans le combat actuel, mais dans la disposition avérée au combat » (chap. XIII). Un tel état de guerre rend impossible toute construction d'une civilisation : il ne peut pas y avoir selon Hobbes d'art, de science ou de culture si les hommes sont uniquement tournés vers la survie, ce qui est digne d'une existence bestiale et non proprement humaine[62].

Selon Spieker, cet état de guerre sous-jacente est inscrit dans l'État hobbesien comme un antagonisme fondamental entre raison et passion, exigeant l'établissement d'un régime de sécurité permanent[63].

Contrat et structure de l'ÉtatModifier

Chaque individu étant présupposé rationnel, et poursuivant en priorité son propre intérêt, il en ressort que les hommes souhaitent naturellement sortir de cet état de nature où la guerre menace toujours d'éclater. Quand bien même un individu serait plus fort que les autres, les plus faibles pourraient s'associer entre eux pour le détruire[64]. Dès lors, il est inéluctable que chaque individu décide de passer un contrat avec chacun des autres, afin d'abdiquer une part de son pouvoir au profit d'une autorité commune disposant d'un pouvoir absolu, l'État, ou Léviathan, qualifié de « dieu mortel ». Seule une forte autorité est capable de garantir à tous la préservation de leurs vies et de leurs biens. Dit autrement, le gouvernement, selon Hobbes, doit découler d'un pacte de chacun envers chacun — et non pas envers le souverain — où tous cèdent au souverain leur droit de se gouverner eux-mêmes et leur liberté afin que la volonté du souverain ramène les volontés de tous les individus à une seule et unique volonté. « Cet ingénieux artifice permet à Hobbes de libérer le souverain de toutes les obligations et limites imposées par un contrat et de faire du Léviathan un dieu mortel[65]. »

Même s'il est question d'un « souverain », Hobbes prévoit que l'État peut prendre trois formes, selon la façon dont le pouvoir est exercé : par un seul homme dans une monarchie, par l'assemblée des citoyens dans une démocratie ou par un cercle restreint dans une aristocratie (chap. XIX). Vigoureux défenseur de la monarchie absolue, Hobbes considère ce type de régime comme le plus apte à assurer « la paix et la sécurité au peuple » (II, 19)[66].

Au plan de la liberté, Hobbes distingue deux formes : la « liberté naturelle » — qui est de ne pas être empêché de faire ce qu'on veut faire — et la « liberté civile » : « La liberté des sujets réside donc uniquement en ces choses que, dans le règlement de leurs actions, le souverain s'est abstenu de prendre en compte. » C'est la théorie du « silence de la loi » : tout ce qui n'est pas interdit est autorisé. Cette conception est compatible avec la puissance absolue du souverain, car ce dernier ne saurait être limité par les lois civiles qu'il institue lui-même. Hobbes s'oppose ainsi aux républicains ou défenseurs d'une monarchie constitutionnelle qui, à l'instar d'Henry Parker, des Diggers ou des Levellers, souhaitaient limiter le pouvoir royal.

La formation d'un État, normalement institué par contrat, peut également résulter d'une guerre : c'est alors un État « par acquisition », qui est tout aussi légitime que l'autre. Il se caractérise par le fait que les citoyens sont mus par la peur du souverain, alors que dans l'institution par contrat, ils étaient mus par une peur mutuelle (chap. XX). Dans les deux cas, la peur joue un rôle déterminant et mérite bien d'être vue comme le thème central de cet ouvrage[67]. Selon Angoulvent, cette cristallisation de la peur comme fondement de l'État semble devoir servir

« à la fois le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. En effet, si pour le pouvoir spirituel la peur exercée sur les hommes est une finalité, car elle est la justification de son maintien et de son respect, pour le pouvoir temporel elle est un moyen et même le seul moyen de construire la société civile. Là se dessine l'interférence des deux pouvoirs, sans doute rivaux ou complémentaires, ce qui fait apparaître l'entretien de la peur par les ecclésiastiques comme le fondement du «contrat» constitutif de la Cité[68]. »

Comme le précise un commentateur à la suite de Foucault sur l'équivalence des deux processus de formation de l'État :

« la préhistoire des systèmes étatiques, et en cela des processus de structuration ou de conquête du pouvoir souverain, ne doit jouer aucun rôle dans le jugement que l’on porte sur ce même pouvoir. Tant que le souverain assure correctement sa fonction de garant de l’ordre public, on ne peut ni le critiquer ni se rebeller contre lui, peu importe la façon dont il est arrivé au pouvoir[69]. »

Pouvoir absolu de l'ÉtatModifier

Le Léviathan représente une extraordinaire synthèse du nominalisme médiéval d'Ockham, de la théologie de la Réforme et de la notion de souveraineté absolue, indivisible et inaliénable proposée par Bodin[70].

Même si Hobbes ne cite pas directement Jean Bodin dans Léviathan, il connaissait bien son œuvre[n 4]. Bodin avait inventé le concept de « souveraineté » dans Les Six Livres de la République (1576). Hobbes pense l'État à partir de la souveraineté, et son ouvrage Du Citoyen porte le titre d'un chapitre de Bodin (livre I, ch. 6). Selon Bodin, « La raison et lumière naturelle nous conduisent à cela, de croire que la force et la violence ont donné source et origine aux Républiques » (ch. 8)[71] : les hommes, dans une situation de liberté pré-civile, cherchent à réduire les autres en servitude et finissent soit par être vainqueurs au moyen de la force et commander, soit par obéir et être sujets[72].

Toutefois, le souverain absolu que préconise Bodin n'a pas vraiment un pouvoir absolu, car il est censé se conformer à la loi naturelle. Pour combler cette faille dans le système, Hobbes soutient que le consentement, c'est-à-dire la promesse d'obéir au souverain, est constitutive de la souveraineté, qui est alors perpétuelle, absolue et originairement démocratique[73]. Dès lors, les citoyens n'ont plus de légitimité à désobéir, puisque la multitude consent à être gouvernée, elle obéit donc à ce qu'elle a elle-même institué pour devenir un peuple de sujets[73]. Cette notion de non-résistance à l'autorité serait caractéristique de la pensée politique du XVIIe siècle[74].

La personne moraleModifier

Le dernier chapitre de la première partie (chap. XVII, « De la personne ») élabore une théorie de la représentation et de la personne morale en s'inspirant à la fois de l'étymologie du terme (persona, ou masque) et d'une théorie de l'acteur au théâtre. Hobbes distingue ainsi « personne naturelle » et « personne fictive ou artificielle » et établit l'obligation du contrat conclu avec le représentant, même si le représentant de la multitude va à l'encontre de la loi de nature. Le représentant attitré est celui qui est choisi par le plus grand nombre[c 14].

Ce chapitre permet la transition avec le début du livre II, considéré comme l'un des passages décisifs de l'ouvrage, voire son cœur même par Lucien Jaume[75].

Sur la propriétéModifier

Dans l'état de nature, il n'existe pas de droit de propriété, « ni tien, ni mien, mais seulement ce que chacun peut prendre et aussi longtemps qu'il peut le garder[76]. »

La situation s'améliore quelque peu dans un État de droit, mais reste encore assez éloignée des principes du libéralisme[77]. Hobbes soutient en effet que le droit de propriété est limité par le souverain[c 15], ce qui semble donner à ce dernier un pouvoir arbitraire sur les droits de propriété. Et ce pouvoir paraît d'autant plus arbitraire que le sujet ne pourra pas s'en prendre au souverain même lorsque la distribution de la propriété est contraire à la loi de nature[c 16].

Protections socialesModifier

Les personnes incapables de travailler devront être prises en charge par l'État et non pas laissées aux aléas de la charité privée[c 17]. Il en va autrement des individus valides, qui devront forcément être mis au travail. Pour éviter l'excuse selon laquelle ils ne trouveraient pas d'emploi, l'État doit promulguer des lois encourageant tous les types d'industrie, tels la pêche, l'agriculture et les manufactures. Au cas où cela ne suffirait pas à fournir du travail à chacun, Hobbes préconise de transplanter les sans-emploi dans des pays peu peuplés, soit les colonies. Il précise toutefois que les nouveaux arrivants ne devront pas exterminer les natifs, mais simplement les contraindre à vivre sur de plus petites parcelles en les cultivant avec soin de façon à pouvoir se nourrir[c 18].

Le souverain doit donc prendre des mesures positives permettant aux personnes valides d'assurer leur subsistance par leur propre travail. Ces politiques peuvent être interprétées soit comme une façon de réduire le fardeau de l'État, soit comme la preuve que Hobbes est fortement attaché à la doctrine mercantiliste encourageant l'accumulation de capital dans la société[78]. Le soutien donné aux pauvres et aux sans emploi est justifié par la nécessité de maintenir la paix [79]. Hobbes se révèle ainsi fortement attaché à la charité et à la justice, qu'il voit comme les sœurs jumelles de la paix[80]. Les politiques de bien-être social n'ont pas seulement pour objectif immédiat de garantir la paix civile, mais sont ancrées dans la deuxième loi de nature (droit à la vie et au moyen de la conserver) ainsi que dans la cinquième loi de nature (assistance mutuelle), ce qui en fait des droits inaliénables[c 19].

En vertu de la première loi de nature qu'est l'instinct de conservation, un individu qui commet un acte illégal afin de se maintenir en vie ne peut pas être poursuivi, car aucune loi ne peut forcer à renoncer à sa propre existence. De même, si une personne affamée ne peut pas se procurer de la nourriture autrement qu'en la prenant de force ou en la volant, il est parfaitement excusé de le faire[c 20].

Rôle et place de la religionModifier

Le sentiment religieux et la superstition sont à ranger au rang des passions car ils proviennent de « la peur d'une puissance invisible simulée par l'esprit ou imaginée à partir de récits[81] » : si les récits en question sont autorisés, la religion est dite vraie, dans le cas contraire, c'est de la superstition.

Outre les chapitres des deux dernières parties, Hobbes consacre son chapitre XII à la religion, ce qui est significatif de l'importance qu'il lui accorde. Pour lui, la religion est une « passion complexe[n 5] » inhérente à la nature humaine et qui repose fondamentalement sur la peur[82]. Le sentiment religieux prend sa source dans quatre caractéristiques de l'homme : 1) le désir de connaître les causes des événements ; 2) la recherche de la cause originelle ; 3) l'angoisse de ce que l'avenir lui réserve ; 4) la crainte des choses invisibles[83]. La philosophie politique doit donc tenir compte de cette passion et s'en servir pour offrir « une sanction surnaturelle à la moralité naturelle[84]». La troisième partie est consacrée à la façon dont l'équilibre politique est affecté par la religion et le rôle de la religion occupe aussi la quatrième partie.

S'il rejette l'existence des anges — simples illusions provoquées par l'imagination ([s:en:Leviathan/The Third Part#Chapter XXXIV: Of the Signification of Spirit, Angel, and Inspiration in the Books of Holy Scripture, Hobbes maintient toutefois la croyance à la vie éternelle et à l'Enfer, car il estime impossible qu'un État puisse survivre s'il n'est pas possible pour le souverain d'accorder une récompense supérieure à la vie et des châtiments supérieurs à la mort[c 21].

Le pouvoir de l'Église doit être subordonné à l'État : il ne saurait y avoir qu'un seul souverain, puisque dans le cas contraire la discorde et, in fine, la guerre civile ne sauraient manquer d'advenir. Comme la souveraineté est indivisible, le souverain a le droit de décider quelles religions peuvent être enseignées aux citoyens de l'État — « And Judge of what doctrines are fit to be taught them » —, car « les actions des hommes dérivent de leurs opinions ; et c'est dans la bonne gouvernance des opinions que consiste la bonne gouvernance des actions, en vue de la paix et de la concorde[85] ». Selon Leo Strauss, la doctrine présentée dans Léviathan représente la première manifestation d'une théorie des « Lumières » qui voit dans une société non religieuse ou athée la solution d'un problème social ou politique[14]. En ce sens, Hobbes s'est fait le précurseur d'un État laïc. Pour un critique récent, dès la première partie de son ouvrage, Hobbes sape en de nombreux passages la position de la religion, notamment dans la façon dont il explique les rêves et les apparitions (chap. II), la superstition (chap. VI) ou l'inspiration divine (chap. VIII)[86]. Examinant la position de Hobbes sur l'Enfer, qui est généralement ignorée des critiques actuels alors qu'elle a suscité des discussions enflammées de la part de ses premiers lecteurs[87], McClure croit que Hobbes voulait modifier la conception de ses contemporains et promouvoir une croyance vague et indéterminée sur le sujet[88].

Les commentateurs sont toujours profondément divisés sur la religion de Hobbes[89]. Il passait pour athée auprès de ses contemporains[90]. Selon Fitzjames, même s'il est difficile de déterminer la profondeur du sentiment religieux de Hobbes, ce serait une erreur de croire qu'il était athée ou irréligieux[91]. Pour Angoulvent, « nous pouvons légitimement penser que, loin d'être athée, il a plus vraisemblablement tenu à se considérer comme un agnostique[92]. » S'il ne croyait peut-être pas au Dieu de la théologie, Hobbes croyait toutefois que le raisonnement est divin et que Dieu est raison[93].

La question de la religion de Hobbes est d'autant plus complexe que la théologie occupe une bonne partie de l'ouvrage et joue un rôle crucial dans son système[89]. Il consacre la troisième partie à une interprétation rationaliste de la Bible de façon à la rendre compatible avec son système politique[94].

Hobbes se fait le défenseur d'une « théologie sceptique » (skeptical theology)[95]. Selon cette théologie, nous ne connaissons rien de Dieu, ni sa nature, ni sa pensée ou ses plans, ce qui rappelle la théologie négative. Tout ce que nous affirmons à propos de Dieu n'est qu'une création humaine, Dieu étant radicalement inaccessible à l'« homme naturel »[c 22]. Même le chrétien, précise Adrien Boniteau, ne peut connaître Dieu. Boniteau voit dans cette position hobbesienne une radicalisation du calvinisme[96].

Deuxième version du LéviathanModifier

Devant l'abandon d'un projet de traduction française par divers auteurs (François Peleau, François Du Verdus, François Du Prat), Henri Stubbe commence une traduction latine, mais celle-ci n'avance pas. En 1666, Hobbes se décide à faire lui-même cette traduction car l'athéisme du livre est soupçonné d'avoir engendré une punition du Ciel avec la Grande peste de Londres (1665) et le grand incendie de Londres (1666)[n 6].

Hobbes doit s'aider d'un copiste car il est alors affligé d'un tremblement des mains[97]. La première édition du Léviathan en latin paraît chez Blaeu à Amsterdam en 1668 alors que Hobbes a 88 ans[n 7].

La version latine ne constitue pas une transposition fidèle du texte anglais publiée 17 ans auparavant. En effet, après les critiques d’athéisme et d’opportunisme qui lui avaient été adressées, Hobbes cherche à se prémunir par ce nouvel ouvrage contre toute accusation d’hérésie, en dotant d’une fonction doctrinale essentielle le refus de subordonner le pouvoir politique au pouvoir ecclésiastique : outre les 47 chapitres de l'original anglais, Hobbes ajoute un Appendix ad Leviathan qui occupe trois chapitres supplémentaires et élimine le Review and Conclusion du texte anglais[98]. Le Léviathan latin a ainsi pour originalité d'accentuer la dimension théologico-politique de sa doctrine[99].

Pendant plus d'un siècle, Léviathan sera connu dans les pays européens par cette version en latin. Après une première traduction en néerlandais en 1667, il sera traduit en allemand en 1794[100], Léviathan ne connaîtra sa première traduction française qu'en 1921[101].

Léviathan : une utopie ?Modifier

Selon Richard Tuck, Léviathan est une utopie au même titre que Le Contrat social de Rousseau. Inspiré par la pensée de Francis Bacon, cet ouvrage serait même le plus important texte d'inspiration utopique produit par la Révolution anglaise. Dès 1640, Hobbes se targuait d'avoir mis au point dans ses Elements of Law les fondements d'une science de la justice et de la politique qui délivrerait l'humanité de la « peur mutuelle » et qui garantirait la paix universelle grâce à la transformation de quelques traits propres à la nature humaine[102]. Pour cela, il entend produire dans le domaine du droit une transformation similaire à celle que la géométrie et les sciences de la nature ont entrainée dans leur domaine. Cette valorisation de la géométrie va de pair avec sa condamnation de la philosophie dominante parce que celle-ci encouragerait la formation d'opinions superficielles au moyen d'un langage émotif qui serait même à l'origine des guerres civiles[103]. Reprenant une idée de Francis Bacon dans Sapientia Veterum, Hobbes estime que les mythes et les allégories antiques contiennent les principes d'une science politique bien plus juste que les traités de philosophie depuis Socrate. Il développe cette idée dans le chapitre 46 de Léviathan, « Of Darkness from Vain Philosophy and Fabulous Traditions ».

Anne-Laure Angoulvent discerne, elle aussi, une dimension utopique dans cet ouvrage : « L'illusion maîtresse, typiquement utopique, dans le Léviathan est celle selon laquelle les lois de la Cité doivent l'emporter sur les lois de la vie pour le bien-être des hommes[104]. » En outre, l'affirmation de l'égalité de tous les hommes y est poussé jusqu'à l'absurde, mettant en relief « le caractère individualiste que requiert l'utopie[105] ». En même temps, comme le montre le frontispice, l'individu est « totalement dissous dans le corps du Léviathan dont il devient une infime composante, une particule. Il est d'autant plus dissous qu'il subit la perte de l'exercice de son droit de nature, qui faisait sa force et sa différence, et la perte de son identité qui, du reste, ne lui servirait plus à rien, puisque l'individu, dans sa particularité et sa spécificité, n'a plus aucun droit dans le système hobbesien[106]. »

Réception et critiqueModifier

XVIIe siècleModifier

Dès sa parution à Londres, Léviathan suscite d'abondantes controverses et vaut à son auteur d'être surnommé par dérision « the ‘beast’ of Malmesbury »[107]. Sa philosophie est désignée comme le « hobbisme » et les adeptes, des « hobbistes ». Peu après la publication, Hobbes, qui séjournait à Paris, devient suspect à l'autorité royale pour avoir attaqué la papauté et doit quitter Paris pour regagner Londres[n 8].

Pour certains critiques, Hobbes justifiait le lien politique dans un calcul d'intérêt plutôt que dans la doctrine chrétienne. Ses adversaires attaquent tout spécialement la théorie selon laquelle « rien de ce que le représentant du Souverain peut faire à un sujet ne saurait être considéré comme une injustice ou un dommage [...] il peut donc arriver, comme c'est souvent le cas dans un État, qu'un sujet soit mis à mort sur l'ordre du Souverain sans qu'il y ait de tort d'aucun des deux côtés[c 23]. » La controverse est particulièrement vive avec John Bramhall, qui publie en 1658, The Catching of Leviathan, or The Great Whale[n 9].

Le Léviathan devient rapidement suspect et ne peut pas être réimprimé officiellement, ce qui entrainera dans les décennies suivantes des éditions illicites[108]. En octobre 1666, la Chambre des communes introduit un projet de loi pour réprimer l'athéisme et nomme un comité chargé d'enquêter sur les livres qui encouragent l'athéisme et les propos blasphématoires, en particulier le Léviathan[n 10]. Hobbes se met alors à en faire une nouvelle version, en latin, qu'il publiera à Amsterdam en 1668.

En 1669, Daniel Scargill, un disciple de Hobbes à Cambridge, doit se rétracter publiquement pour avoir résumé les thèses du Léviathan selon lesquelles la droiture morale trouve son fondement dans la loi civile et qu'il faut obéir à celle-ci même si elle est en opposition avec la loi morale divine[109].

En 1683, le Léviathan est brûlé publiquement par le bourreau à l'université d'Oxford[110]. Vers la fin du siècle, toutefois, même ses adversaires reconnaissaient que Hobbes était un génie et que Léviathan était un des livres les plus vendables en Angleterre[111]. Les controverses entourant ce livre viennent du fait qu'il pouvait être invoqué à la fois pour justifier la tolérance et la persécution, la tyrannie et la sédition, la monarchie et la république[112].

L'ouvrage est traduit en néerlandais par Abraham van Berkel (1667). En Hollande, Lambert van Velthuysen appuie la thèse de Hobbes dans son Epistolica dissertatio (1651 et 1680). Spinoza s'inspire des positions théologiques de Léviathan dans son Tractatus theologico-politicus (1670), ce qui lui vaudra de voir son nom fréquemment associé à celui de Hobbes et d'être condamné dans les mêmes termes, tant en Angleterre que sur le continent[113].

À Heidelberg et à Lund, le juriste Samuel von Pufendorf fait l'éloge de Hobbes et s'inspire de sa doctrine dans Elementorum jurisprudentiae universalis libri duo (1660). Il atténue son éloge dans son De jure naturae et gentium (1672) et tend à se démarquer de Hobbes[114]. Tout en reconnaissant la place de l'égoïsme et de la compétition dans la société, il insiste sur la tendance à la coopération mutuelle et place le principe premier de la Loi dans la volonté divine, sans toutefois que celle-ci interfère avec le pouvoir despotique[115].

XVIIIe siècleModifier

Au XVIIIe siècle et au XIXe siècle, l'impact politique s'est dissipé mais l'ouvrage suscite de plus en plus de discussions philosophiques[116].

MontesquieuModifier

En France, Montesquieu récuse dans De l'esprit des lois (1748) l'analyse que fait Hobbes de l'état de nature :

« Le désir que Hobbes donne d’abord aux hommes, de se subjuguer les uns les autres, n’est pas raisonnable. L’idée de l’empire & de la domination est si composée, & dépend de tant d’autres idées, que ce ne seroit pas celle qu’il auroit d’abord. Hobbes demande pourquoi, si les hommes ne sont pas naturellement en état de guerre, ils vont toujours armés ? & pourquoi ils ont des clefs pour fermer leurs maisons ? Mais on ne sent pas que l’on attribue aux hommes avant l’établissement des sociétés, ce qui ne peut leur arriver qu’après ces établissement, qui leur fait trouver des motifs pour s’attaquer & pour se défendre[117]. »

Jean-Jacques RousseauModifier

 
Jean-Jacques Rousseau. « La philosophie de M. Rousseau de Genève, est presque l’inverse de celle de Hobbes. »

Jean-Jacques Rousseau prend à son tour le contrepied du portrait que fait Hobbes de l'homme à l'état de nature[n 11]. Il aborde cette question dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), où il réfute Hobbes sur plusieurs points :

« N’allons pas surtout conclure avec Hobbes que pour n’avoir aucune idée de la bonté, l’homme soit naturellement méchant, qu’il soit vicieux parce qu’il ne connaît pas la vertu, qu’il refuse toujours à ses semblables des services qu’il ne croit pas leur devoir, ni qu’en vertu du droit qu’il s’attribue avec raison aux choses dont il a besoin, il s’imagine follement être le seul propriétaire de tout l’univers. [...] Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre, en accordant à l’homme la seule vertu naturelle, qu’ait été forcé de reconnaître le détracteur le plus outré des vertus humaines. Je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi faibles, et sujets à autant de maux que nous le sommes ; vertu d’autant plus universelle et d’autant plus utile à l’homme qu’elle précède en lui l’usage de toute réflexion, et si naturelle que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles[118]. »

Il revient sur ses différences avec Hobbes dans Que l'état de guerre naît de l'état social (1758). Toutefois, dans Du Contrat social (1762), il rejoint sur bien des points la doctrine du Léviathan en justifiant l'existence d'un État fort : « car il n’y a que la force de l’Etat qui fasse la liberté de ses membres[119]. » En conséquence :

« Le traité social a pour fin la conservation des contractans. Qui veut la fin veut aussi les moyens, & ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépends des autres, doit la donner aussi pour eux quand il faut. Or le Citoyen n’est plus juge du péril auquel la loi veut qu’il s’expose, & quand le Prince lui a dit, il est expédient à l’Etat que tu meures, il doit mourir ; puisque ce n’est qu’à cette condition qu’il a vécu en sureté jusqu’alors, & que sa vie n’est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l’Etat[120]. »

Rousseau appuie aussi la position de Hobbes sur la place de la religion : « De tous les Auteurs Chrétiens le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vû le mal & le remede, qui ait osé proposer de réunir les deux têtes de l’aigle, & de tout ramener à l’unité politique, sans laquelle jamais Etat ni Gouvernement ne sera bien constitué. » Pour nuancer son accord avec le philosophe et s'en distancier, il ajoute « Ce n’est pas tant ce qu’il y a d’horrible & de faux dans sa politique que ce qu’il y a de juste & de vrai qui l’a rendue odieuse[121]. »

DiderotModifier

Dans sa correspondance, Diderot dit du Léviathan : « C'est un livre à lire et à commenter toute sa vie »[115]. L'Encyclopédie consacre un long article au « hobbisme », dans lequel il attribue aux circonstances historiques le ressort principal de la vision pessimiste de l'homme que professe Hobbes[n 12].

VoltaireModifier

Dans Le Philosophe ignorant, Voltaire lui consacre deux paragraphes : « Profond et bizarre philosophe, bon citoyen, esprit hardi, ennemi de Descartes, toi qui t’es trompé comme lui, toi dont les erreurs en physique sont grandes [...] Tu dis que, dans la loi de nature, « tous ayant droit à tout, chacun a droit sur la vie de son semblable ». Ne confonds-tu pas la puissance avec le droit ?[122]. »

XIXe siècleModifier

 
Pierre-Joseph Proudhon

MarxModifier

Marx a lu Hobbes et en a retenu la notion de la valeur économique du travail[n 13]. Il est cependant critique à l'égard du philosophe : « chez Hobbes, le matérialisme devient misanthrope[n 14]. »

ProudhonModifier

Proudhon rejette l'utilitarisme de Hobbes en s'appuyant sur le fait que la notion de justice est ancrée en nous comme un fait de conscience :

« Ainsi la justice n'est pas simplement une idée de rapport, une notion métaphysique, une abstraction : c'est encore un fait de conscience [...] il s'ensuit d'abord que la justice est tout à la fois le principe et la fin, le mobile et la loi de nos actions, la raison de notre vie, l'expression de notre félicité. [...] La théorie de Hobbes est fausse : notre mobile suprême n'est pas l'égoïsme ; ce n'est pas la conservation de notre corps et de nos membres, ce n'est pas notre intérêt bien ou mal entendu. S'il est pour nous un fait avéré, c'est que la justice est positivement autre chose que l'intérêt[123]. »

XXe siècleModifier

Au début du siècle, plusieurs commentateurs s'intéressent à la contradiction apparente entre la psychologie égoïste du philosophe et les impératifs moraux dérivant de ses « lois de nature » exposées aux chapitres XIV et XV de Léviathan[116] : dans quelle mesure, la méthode naturaliste et scientifique de Hobbes est-elle compatible avec une conception éthique du devoir et du consentement[124]?

Hobbes : un proto-libéralModifier

Selon Leo Strauss, Hobbes se base sur Machiavel qui a inversé les postulats idéalistes de la philosophie politique, en cherchant comment les sociétés vivent dans la réalité. Alors que Machiavel estime qu'il n'y a pas de justice naturelle, Hobbes vise à restaurer des principes moraux en politique, à partir de ses « lois de nature »[125]. Le système repose sur la plus violente des passions de l'homme qui est la peur d'une mort violente aux mains des ennemis et donc le désir de conserver sa vie. Ce désir est présenté comme un droit fondamental sans aucun devoir en contrepartie, de sorte que l'État a pour fonction de sauvegarder le droit à la vie plutôt que de créer ou promouvoir une vie vertueuse pour ses citoyens. Léo Strauss voit dans cette rupture épistémologique la caractéristique du libéralisme, dont Hobbes serait ainsi le fondateur[126].

Cette thèse entraîne toutefois un sérieux paradoxe, qu'ont relevé plusieurs critiques — notamment Jürgen Habermas —, car elle fait de Hobbes un libéral alors qu'il est aussi le philosophe d'un absolutisme politique qui nie certaines données fondamentales de la liberté[127]. De fait, Kant reproche au système de Hobbes de vouloir enlever au peuple jusqu'à la liberté de critiquer une loi injuste, ce qui équivaut à faire du souverain « un être inspiré d’en haut et supérieur à l’humanité[128]. » Par ailleurs, l'idée de faire de la sécurité la fin principale de l'État n'est certainement pas une thèse libérale[129]. Toutefois, si Hobbes a consolidé le pouvoir de l'État, il a aussi, dans les chapitres XXI et XXVI, renforcé les droits du citoyen, en donnant à ce dernier le droit d'interpréter la loi et le droit de résistance, en vertu de la liberté naturelle qui lui vient de l'état de nature. Lucien Jaume estime que ce pouvoir de résistance donné au citoyen fait effectivement de Hobbes un « proto-libéral » – tout en signalant que ce sont en général les adversaires du libéralisme, tels Leo Strauss et Carl Schmitt, qui font de Hobbes le « père du libéralisme »[130].

Après un examen détaillé des diverses positions en présence, Marc Parmentier conclut que Hobbes est « un précurseur paradoxal » :

« Selon Franck Lessay, si la quasi-totalité des libéraux répugnent à le reconnaître comme un des leurs, ce n'est pas parce que ses thèses seraient opposées aux traits fondamentaux du libéralisme, mais, tout au contraire, parce qu'ils les révèleraient trop clairement. On peut alors être tenté de considérer, non pas que les concepts du libéralisme hantent la philosophie de Hobbes, mais que c'est au contraire la terrible philosophie politique de Hobbes qui hante l'histoire du libéralisme[131]. »

Une structure de pouvoir illimitéModifier

 
« Béhémoth et Léviathan » par William Blake. Hobbes a intitulé un autre de ses livres Béhémoth (1668).

Hannah Arendt fait une critique radicale du système proposé dans Léviathan, parce que celui-ci s'intéresse exclusivement à la structure politique et subordonne les caractéristiques des hommes aux besoins du système[132]. Ainsi, à la question de la « valeur » d'un homme, Léviathan fournit cette réponse : « La valeur d'un homme consiste, comme pour toute autre chose, en son prix ; c'est-à-dire, combien on donnerait pour l'usage de sa puissance[c 24],[n 13]. »

L'insistance de Hobbes à faire de la puissance le moteur de toute chose s'accorde selon Arendt aux exigences d'une société où l'accumulation du capital ne peut être sans limite que si elle est incarnée dans une structure politique de « pouvoir illimité » capable de protéger les intérêts d'une classe bourgeoise vouée à une telle accumulation[133]. Cette conception de la société exige une Puissance capable de remplir de frayeur (over-awe them all) les individus, ce qui ne correspond pas vraiment à un sentiment de sécurité. Il s'ensuit que, pour Hobbes, tout ce qui ne sert pas au but ultime est déclaré une nuisance, tels les livres des anciens philosophes, afin que rien ne puisse venir contredire la justification de la tyrannie – un régime politique qui, s'il est apparu souvent dans l'histoire, n'avait jamais été honoré d'un fondement philosophique[134]. La conséquence de ce système est de priver les individus de tout pouvoir et d'en faire de simples rouages dans le grand processus d'accumulation de puissance, lequel est lui-même conçu de telle façon qu'il peut en arriver à dévorer la planète en suivant sa propre loi[134]. De toute évidence, Hobbes avait réalisé, avec un siècle ou deux d'avance, que l'accumulation de richesse ne peut être garantie que par l'étendue du pouvoir politique et que celui-ci doit tôt ou tard forcer l'ouverture de toutes les limites territoriales[135].

Pour Jacques Maritain, le vice fondamental du système de Hobbes provient de la notion de Souveraineté : « La Souveraineté est une propriété absolue et indivisible, qui ne peut pas être «participée» et qui n'admet pas de degrés, et qui appartient au Souverain indépendamment du tout politique, en tant que droit propre à sa personne[136]. » À partir du moment, en effet, où l'État est conçu comme une personne morale et donc comme un tout, il est destiné à « absorber entièrement le corps politique et il jouit du pouvoir suprême en vertu de son propre droit naturel et inaliénable, et dans son propre intérêt final[137]. » Cette position, qu'a aussi soutenue Joseph Vialatoux adepte du personnalisme, ferait de Hobbes le fondateur du totalitarisme, position que rejette Simone Goyard-Fabre[131].

Selon Jacques Attali, il se dégage de Léviathan, « l'idée extraordinaire que la dictature est la figure inévitable du capitalisme, la seule façon de le gérer sans violence[138]. » Il est généralement admis que Hobbes préconise une forme de gouvernement dont pratiquement personne ne voudrait dans les démocraties occidentales contemporaines[139]. Selon Giorgio Agamben, si on reconnaît à ce philosophe d'avoir théorisé l'État moderne, ce serait pour sa contribution à un ordre politique déshumanisant dans lequel « la capacité des corps des sujets à être tués constitue le nouveau corps politique de l'Occident[n 15]. »

Réduction du rôle de la conscience et de la possibilité de dissidenceModifier

Examinant la place laissée à la conscience dans l'édifice du Léviathan, Lucien Jaume a mis en évidence tout le travail sémiologique par lequel Hobbes a cherché à saper le sens de ce concept et à lui enlever toute légitimité, en s'arrimant à un point de vue rigoureusement matérialiste (également à l'œuvre dans la controverse avec Descartes sur le cogito) :

« Au lieu d'être une faculté, une dimension de l'âme, la conscience constitue un résultat : l'idée formée sur quelque chose; on peut d'ailleurs la remplacer par une autre idée, celle que le souverain juge utile à l'intérêt général [...] Les contenus de conscience étant la conscience, les lois ou la doctrine officielle deviennent ma conscience [...] Il n'y a donc pas lieu de fonder quoi que ce soit sur la conscience, car, du point de vue de l'intérêt public, elle est la source de la plus nocive incertitude[140]. »

Hobbes définit en effet la conscience comme « un savoir partagé avec autrui », ce qui implique au plan social que l'on considérerait comme « une très mauvaise action de parler contre sa conscience » (chap. VII). Il s'en déduit, comme le montre Jaume, que « la conscience serait le témoignage en nous de la pression du groupe[141] » et qu'elle ne peut donc pas être opposée à l'orthodoxie et, par conséquent, au souverain, car ce dernier est précisément celui qui définit les normes de bien et de mal.

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. « Hardly any magnum opus of the speculative kind has been so maturely weighed, so completely thought out, and so deliberately fashioned to express in every point the whole mind of its author. » (Fitzjames, p. 20)
  2. Hobbes utilise le mot commonwealth qui signifie littéralement « richesse commune » ou « communauté de richesse ». Il peut se traduire par » république » ou par « État ». À la suite de Gérard Mairet, nous emploierons ici le terme État (Mairet 2000, p. 55).
  3. Tralau 2007, p. 74. En raison de ces connotations contradictoires, John Tralau compare le monstre de Hobbes à la figure ambiguë de Méduse, qui transcende les catégories du beau et du laid, du mortel et de l'immortel, du terrifiant et du burlesque. (Tralau 2007, p. 64-70)
  4. Hobbes cite Les Six Livres de la République dans The Elements of Law. Il a consulté cet ouvrage dans ses versions française, latine et anglaise. Voir Evrigenis 2004, p. 128.
  5. Au chapitre VI, Hobbes identifie sept passions simples — appetite, desire, love, aversion, hate, joy, and grief — dont dérivent les autres. La religion dérive de la peur, qui elle-même provient de l'appétence (appetite) : « Fear of power invisible, feigned by the mind, or imagined from tales publicly allowed, religion ; not allowed, superstition. And when the power imagined is truly such as we imagine, true religion. » (chap. VI)
  6. Le , la Chambre des communes vote un projet de loi permettant de prendre des mesures contre les athées et les sacrilèges. Le projet de loi est référé à un comité chargé d'examiner les livres qui propagent l'athéisme, notamment le Léviathan. (Britannica, p. 551).
  7. Le Léviathan se trouve dans le troisième tome du volume intitulé Thomae Hobbes Malmesburiensis Opera Philosophica quae latine scripsit omnia. En raison des nombreuses fautes de latin qu'elle contenait, cette édition ne faisait pas honneur à la maison Blaeu, qui décida d'en publier une version révisée. Une seconde édition latine paraît donc chez Blaeu en 1670, mais elle n'a pas été supervisée par Hobbes et est donc considérée comme inférieure à la première.
  8. « He was more lauded and decried than any other thinker of his time » Voir Britannica, p. 548.
  9. Ouvrage d'abord publié en français, sous le titre La capture de Léviathan, ou, la grande baleine. Où il est démontré, à l'aide des propres œuvres de M. Hobbes, qu'aucun homme, étant un hobbiste convaincu, ne peut être un bon chrétien ou un bon citoyen, ni se réconcilier avec lui-même, parce que ses principes sont non seulement destructeurs de toute religion mais de toutes sociétés (éteignant tout lien entre prince et sujet, maître et serviteur, père et enfant, mari et femme), et qu'ils abondent en contradictions palpables. La controverse a été publiée par Lessay 1993.
  10. House of Commons Journal Volume 8: 17 October 1666. Cette mesure veut répondre aux critiques populaires qui croient que le Grand incendie de Londres suivi peu après de la Grande peste de Londres étaient une vengeance divine contre la montée de l'athéisme (Britannica).
  11. « La philosophie de M. Rousseau de Genève, est presque l’inverse de celle de Hobbes. L’un croit l’homme de la nature bon, & l’autre le croit méchant. Selon le philosophe de Genève, l’état de nature est un état de paix ; selon le philosophe de Malmesbury, c’est un état de guerre. Ce sont les lois & la formation de la société qui ont rendu l’homme meilleur, si l’on en croit Hobbes ; & qui l’ont dépravé, si l’on en croit M. Rousseau. L’un étoit né au milieu du tumulte & des factions ; l’autre vivoit dans le monde, & parmi les savans. Autres tems, autres circonstances, autre philosophie. » (Encyclopédie, article « Hobbisme », p. 241.)
  12. « Alors voyant les lois foulées aux piés, le trône chancelant, les hommes entraînés comme par un vertige général aux actions les plus atroces, il pensa que la nature humaine étoit mauvaise, & de-là toute sa fable ou son histoire de l’état de nature. Les circonstances firent sa philosophie : il prit quelques accidens momentanés pour les regles invariables de la nature, & il devint l’agresseur de l’humanité & l’apologiste de la tyrannie. » (Encyclopédie, article « Hobbisme », p. 233.)
  13. a et b Marx s'appuie sur cette formule dans le chapitre « Achat et vente de la force de travail » de son ouvrage Le Capital (Le Capital, p. 73).
  14. Cité dans Hull 2009, p. 2. La citation originale « Der materialismus wird menschenfeindlich» se trouve dans La Sainte Famille, ouvrage rédigé conjointement avec Friedrich Engels (1844-45) »
  15. « the absolute capacity of the subjects' bodies to be killed forms the new political body of the west (Hull 2009, p. 4) »

Citations de l'édition originaleModifier

  1. I know that Aristotle in the first book of his Politics, for a foundation of his doctrine, maketh men by nature, some more worthy to command, meaning the wiser sort, such as he thought himself to be for his philosophy; others to serve, meaning those that had strong bodies, but were not philosophers as he; as master and servant were not introduced by consent of men, but by difference of wit: which is not only against reason, but also against experience. (chap. XV)
  2. For by Art is created that great LEVIATHAN called a COMMON-WEALTH, or STATE, (in latine CIVITAS) which is but an Artificial Man.
  3. « that great Leviathan, or rather (to speak more reverently) that mortal God to which we owe, under the immortal God, our peace and defense (Leviathan 1651, p. 96)
  4. « there is no conception in a man's mind which hath not at first, totally or by parts, been begotten upon the organs of sense » (Chap. I)
  5. « truth consisteth in the right ordering of names in our affirmations » chap. IV.
  6. « And words whereby we conceive nothing but the sound are those we call absurd, insignificant, and nonsense. And therefore if a man should talk to me of a round quadrangle; or accidents of bread in cheese; or immaterial substances. » (chap. V)
  7. « All other names are but insignificant sounds; and those of two sorts. One, when they are new, and yet their meaning not explained by definition; whereof there have been abundance coined by Schoolmen and puzzled philosophers. » (chap. IV).
  8. « To this war of every man against every man, this also is consequent; that nothing can be unjust. The notions of right and wrong, justice and injustice, have there no place. Where there is no common power, there is no law; where no law, no injustice. » (Chap. XIII).
  9. « A law of nature, lex naturalis, is a precept, or general rule, found out by reason, by which a man is forbidden to do that which is destructive of his life, or taketh away the means of preserving the same, and to omit that by which he thinketh it may be best preserved. » (chap. XIV)
  10. « Nature hath made men so equal in the faculties of body and mind as that, though there be found one man sometimes manifestly stronger in body or of quicker mind than another, yet when all is reckoned together the difference between man and man is not so considerable as that one man can thereupon claim to himself any benefit to which another may not pretend as well as he. For as to the strength of body, the weakest has strength enough to kill the strongest, either by secret machination or by confederacy with others that are in the same danger with himself. » (chap. XIII)
  11. « So that in the first place, I put for a general inclination of all mankind a perpetual and restless desire of power after power, that ceaseth only in death. » (chap. XI)
  12. « The only way to erect such a common power, as may be able to defend them from the invasion of foreigners, and the injuries of one another, and thereby to secure them in such sort as that by their own industry and by the fruits of the earth they may nourish themselves and live contentedly, is to confer all their power and strength upon one man, or upon one assembly of men, that may reduce all their wills, by plurality of voices, unto one will. » (chap. XVII).
  13. « From this equality of ability ariseth equality of hope in the attaining of our ends » (chap. XIII)
  14. « And if the representative consist of many men, the voice of the greater number must be considered as the voice of them all. » (chap. XVI).
  15. « From whence we may collect that the propriety which a subject hath in his lands consisteth in a right to exclude all other subjects from the use of them; and not to exclude their sovereign. » (chap. XXIV)
  16. « It is true that a sovereign monarch, or the greater part of a sovereign assembly, may ordain the doing of many things in pursuit of their passions, contrary to their own consciences, which is a breach of trust and of the law of nature; but this is not enough to authorize any subject, either to make war upon, or so much as to accuse of injustice, or any way to speak evil of their sovereign; because they have authorized all his actions, and, in bestowing the sovereign power, made them their own. » (chap. XXIV)
  17. « And whereas many men, by accident inevitable, become unable to maintain themselves by their labour, they ought not to be left to the charity of private persons, but to be provided for, as far forth as the necessities of nature require, by the laws of the Commonwealth. For as it is uncharitableness in any man to neglect the impotent; so it is in the sovereign of a Commonwealth, to expose them to the hazard of such uncertain charity. » (chap. XXX)
  18. « But for such as have strong bodies the case is otherwise; they are to be forced to work; and to avoid the excuse of not finding employment, there ought to be such laws as may encourage all manner of arts; as navigation, agriculture, fishing, and all manner of manufacture that requires labour. The multitude of poor and yet strong people still increasing, they are to be transplanted into countries not sufficiently inhabited; where nevertheless they are not to exterminate those they find there; but constrain them to inhabit closer together, and not range a great deal of ground to snatch what they find, but to court each little plot with art and labour, to give them their sustenance in due season. And when all the world is overcharged with inhabitants, then the last remedy of all is war, which provideth for every man, by victory or death. » (chap. XXX)
  19. Seaman 1990, p. 112-113. « So is it necessary for man's life to retain some : as right to govern their own bodies; enjoy air, water, motion, ways to go from place to place; and all things else without which a man cannot live, or not live well. » (chap. XV).
  20. « When a man is destitute of food or other thing necessary for his life, and cannot preserve himself any other way but by some fact against the law; as if in a great famine he take the food by force, or stealth, which he cannot obtain for money, nor charity; or in defence of his life, snatch away another man's sword; he is totally excused for the reason next before alleged. » (chap. XXVII)
  21. {{citation|it is impossible a Commonwealth should stand where any other than the sovereign hath a power of giving greater rewards than life, and of inflicting greater punishments than death ([s:en:Leviathan/The Third Part#Chapter XXXVIII: Of the Signification in Scripture of Eternal Life, Hell, Salvation, the World to Come, and Redemption|Chap. XXXVIII]).
  22. « men that by their own meditation arrive to the acknowledgement of one infinite, omnipotent, and eternal God choose rather to confess He is incomprehensible and above their understanding than to define His nature by spirit incorporeal, and then confess their definition to be unintelligible. » (chap. XII)
  23. « nothing the Soveraign Representative can doe to a Subject, on what pretence soever, can properly be called Injustice, or Injury [...] And therefore it may, and doth often happen in Common-wealths, that a Subject may be put to death, by the command of the Soveraign Power; and yet neither doe the other wrong. » (Chap. XXI)
  24. « The Value, or Worth of a man, is as of all other things, his Price; that is to say, so much as would be given for the use of his Power. » (Chap. X)

RéférencesModifier

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  22. Tralau 2007, p. 65.
  23. Bredekamp 2007, p. 30.
  24. Voir notamment Mairet 1987, p. 21-27.
  25. Spieker 2011, p. 191.
  26. Livre de Job 41
  27. Spieker 2011, p. 190.
  28. Bredekamp 2007, p. 31-32.
  29. Sissa 2008, p. 20.
  30. Bredekamp 2007, p. 40-42.
  31. Seaman 1990, p. 124.
  32. Harrison 2003, p. 43-46.
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  34. Evrigenis 2004, p. 128-131.
  35. « Thomas Hobbes ».
  36. Mairet 2000, note 1, p. 71.
  37. Mairet 2000, note 1, p. 99.
  38. Angoulvent 1992, p. 74.
  39. chap. IV.
  40. Mairet 2000, livre I, ch. 5, p. 111.
  41. Sissa 2008, p. 27-28.
  42. Hobbes 2000, p. 135.
  43. Descartes, Les Passions de l’âme, p. 94.
  44. Pacchi 1987, p. 113.
  45. Pacchi 1987, p. 115.
  46. Sissa 2008, p. 30.
  47. Sissa 2008, p. 31-32.
  48. Gillot 2004.
  49. a et b Morne 2014, I, 1.
  50. De la nature des choses, Livre V, 925.
  51. a et b Morne 2014, I, 2.
  52. Traité politique, II, §4.
  53. Harrison 2003, p. 66.
  54. chap. XV.
  55. Discours de la méthode
  56. Herbert 1976.
  57. Tricaud 1980.
  58. Angoulvent 1992, p. 48.
  59. Angoulvent 1992, p. 69.
  60. chap. VIII.
  61. Morne 2014, I, 3.
  62. a et b Morne 2014, I, 4.
  63. Spieker 2011, p. 194.
  64. chap. XVII
  65. Angoulvent 1992, p. 226-227.
  66. Lloyd et Sreedhar 2014, §8.
  67. Harrison 2003, p. 49.
  68. Angoulvent 1992, p. 130.
  69. Hürlimann 2013, p. 63-64.
  70. DeHart 2013, p. 11.
  71. Mairet 2000, p. 38.
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  138. Au propre et au figuré : Une histoire de la propriété, 1988.
  139. Hull 2009, p. 1.
  140. Jaume 2000, p. 76-77. Voir Chap. XXIX : « the law is the public conscience by which he hath already undertaken to be guided. »
  141. Jaume 2000, p. 77.

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Éditions de l'œuvreModifier

  • Thomas Hobbes, Leviathan or the matter, forme, & power of a common-wealth ecclesiastical and civil, Andrew Crooke (Amazon Kindle), (Disponible sur Wikisource).
  • Leviathan in Opera Philosophica Omnia (1668, en latin)
    • François Tricaud et Martine Pécharman, Léviathan, traduit du latin et annoté, Paris, Vrin & Dalloz, , 560 p.

Études et ouvrages citésModifier

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