Jātaka

conte décrivant une vie antérieure
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Les Jātakas (sanskrit : जातक, « vies [antérieures] » — birman : zât ; thaï : jadok, chadok, chat ; lao : xat ; khmer: ជាតក cheadâk ; chinois : ben sheng 本生  ; mongol : chadig ; japonais : honjô, honjôji; vietnamien: Bản sinh kinh) sont des contes et histoires qui narrent les nombreuses vies antérieures de bouddhas, et spécialement celles du bouddha historique Shakyamuni[1]. Ce dernier ensemble est composé de 547 textes (dernière version en pâli) de longueur inégale, qu'on peut regrouper en vingt-deux catégories. Les contes se présentent dans un ordre différent dans les versions vernaculaires thaï, lao ou birmane. Il s'agit d'un des genres les plus populaires de la littérature bouddhiste.

Thangka figurant des scènes des Jataka, XVIIIe-XIXe siècle. Monastère Phajoding Gonpa, Thimphou, Bhoutan.

OrigineModifier

Composés essentiellement entre le IIIe siècle av. J.-C. et le IIIe siècle apr. J.-C., dernière période où ils sont finalement mis par écrit en pâli, ils sont tirés essentiellement du Khuddaka Nikaya, un recueil de textes bouddhistes lui aussi en pâli, mais issus probablement aussi de la Jâtakamâlâ - Guirlande des vies antérieures - d'Âryashûra (vers 200) et du Chariyâpitaka (vers le Ve siècle).

On trouve aussi de nombreux Jâtakas apocryphes écrits plus tardifs—au XIXe siècle pour certains—mais ceux-ci sont traités comme une catégorie séparée des histoires Jâtakas « officielles » qui font partie de la littérature canonique depuis le Ve siècle au moins, comme cela est attesté par de nombreuses preuves archéologiques, et notamment des représentations en bas-relief sur les murs d'anciens temples. Certains des Jâtakas apocryphes, bien qu'écrits en pâli, montrent une appropriation directe de sources hindoues, avec des modifications leur permettant de mieux refléter la morale bouddhique.

Place dans le canon bouddhiqueModifier

Les Jâtakas ne sont pas considérés comme étant la parole du Bouddha (buddhavacana), c'est-à-dire que d'une façon générale, les bouddhistes théravadins ne leur accordent pas l'autorité des paroles du Bouddha (comme c'est le cas pour les suttas), et au Sri Lanka, l'orthodoxie maintient que ce ne sont pas des écrits canoniques. En Birmanie et ailleurs, cependant, ils sont inclus dans le canon pâli, et font partie du Khuddaka Nikaya.

Quoi que l'on pense de leur orthodoxie, ces contes sont parmi les textes les plus populaires de la littérature bouddhique. Ils ont par ailleurs eu une influence certaine sur les récits et contes populaires ultérieurs.

Les jâtakas dans la littératureModifier

Il est fort probable que le canevas de certaines de ces histoires — circulant probablement à travers les échanges commerciaux et les expéditions militaires — a inspiré différents auteurs en Occident et en Orient. On peut mentionner Shakespeare dans Comme il vous plaira et dans Le Marchand de Venise, Chaucer dans le Conte du vendeur d'indulgences, Kipling dans « L'Ankus du roi » (dans le Second Livre de la Jungle), ainsi que dans Les Mille et une Nuits, les Fables d'Ésope et chez les tragiques grecs (entre autres Hippolyte, d'Euripide)[2],[3].

 
Scène des Jatakas au Mingalazedi de Bagan (Birmanie, XIIIe siècle)

ClassificationModifier

Classification par ressemblanceModifier

 
Jataka : le roi Mahâjanaka décide de renoncer à la vie mondaine. Il annonce sa décision dans le palais, sa mère se tenant derrière lui. Ajanta, Vihara 1, mur nord. Vers 475-500.

On peut classer les jâtakas par ressemblance et les regrouper ainsi dans les catégories suivantes :

  • fables ne mettant en scène que des animaux. Dans celles-ci le futur Bouddha est incarné dans le corps d'un animal tel qu'un poisson, un oiseau, un buffle, un singe, un éléphant... ;
  • contes mêlant des animaux vertueux dans lesquels s'incarne le bodhisattva et des humains, oiseleurs, chasseurs, cuisiniers... avec lesquels ils sont en relation ;
  • autres contes mêlant des humains dans lesquels s'incarne le bodhisattva en relation avec des animaux ;
  • contes humoristiques sans véritable valeur moralisatrice ;
  • récits dans lesquels le bodhisattva est confronté à des femmes, présentées sous un jour peu flatteur ;
  • récits dans lesquels le bodhisattva s'incarne en femme ;
  • récits dans lesquels le bodhisattva est en relation avec des gens de différentes castes : les brâhmanes (brāhmaṇa, ब्राह्मण); les kshatriyas (kṣatriya, क्षत्रिय), rois, princes et guerriers; les vaishyas (vaiśya, वैश्य), artisans et commerçants; les shudras, serviteurs ;
  • apologues montrant le chemin de la perfection.

Le MahânipâtaModifier

 
Maitrabala-jataka au temple de Borobudur (Indonésie, VIIIe-IXe siècle)

Mahânipâta (« Grande section ») est le nom sous lequel sont rassemblés les dix derniers jâtakas (du numéro 538 au 547) : Mûgapakkha Jâtaka, Mahâjanaka J., Suvannasâma J., Nemirajâ J., Khandahâla J., Bhûridatta J., Mahânâradakassapa J., Vidhurapandita J., Mahâ-Ummagga J., Vessantara J. Il s'agit donc des dix dernières incarnations du Bouddha.

Cette section occupe une place de premier rang dans l'ensemble des Jâtakas[4]. Elle est particulièrement populaire dans plusieurs pays de l'Asie du Sud-Est comme la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge et le Laos[5]. Ces jâtakas y sont très volontiers écoutées, et ils ont inspiré nombre de représentations picturales qui ornent les pagodes[5]. On les retrouve aussi dans la littérature, le théâtre, la danse, et jusque dans un certain nombre de proverbes[4].

Nalini Balbir relève aussi que ces dix histoires ont été progressivement associées aux dix perfections du bouddhisme (paramita)[4]. En effet, la tradition a vu dans chacune de ces dix incarnations l'illustration de l'une de ces paramitas. C'est ainsi que l'on a Mûgapakkha qui incarne le renoncement, Mahâjanaka le courage, Suvannasâma la compassion, Nemirajâ la foi résolue, Khandahâla la sagesse, Bhûridatta la conduite morale, Mahânâradakassapa la patience, Vidhurapandita l'équanimité, Mahâ-Ummagga l'honnêteté, Vessantara le don[Note 1].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. C'est ainsi que dans la traduction du Mahânipâta intitulé Les Dix Grandes Vies antérieures du Bouddha, (L'Asiathèque, 2018; v. Bibliographie), le nom de chacun de ces personnages est accompagné par la précision liée à sa perfection. On a ainsi le bodhisattva du renoncement, le bodisattva du courage, etc.).

RéférencesModifier

  1. Robert E. Buswell Jr. et Donald S. Lopez Jr., The Princeton dictionary of buddhism, Princeton, Princeton University Press, 2014 (ISBN 0691157863), page 381
  2. Rafe Martin, « Past Lives: Entering the Buddhist Imagination », in Storytelling, Self, Society, Vol. 6, No. 3 (September-December 2010), pp. 212-222. V. p. 214 [lire en ligne (page consultée le 10 décembre 2020)]
  3. (en) Nora Crook, Kipling's Myths of Love and Death, London, Macmillan & Co., 1989, p. 114. [lire en ligne (page consultée le 10 décembre 2020)]
  4. a b et c Nalini Balbir, « Préface » in Les Dix Grandes Vies antérieures du Bouddha, L'Asiathèque, 2018, p. 11-14. (v. Bibliographie)
  5. a et b Claude Pascalis, « Maṇimekhalā en Indochine », in Revue des arts asiatiques, Vol. 7, No. 2 (1931-1932), pp. 81-92 (v. p. 84) [lire en ligne (page consultée le 10 décembre 2020)]

BibliographieModifier

  : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

TraductionsModifier

  • Choix de Jâtaka, extraits des Vies antérieures du Bouddha, traduit du pâli par Ginette Terral-Martini, Gallimard, coll. « Connaissance de l'Orient », 1958.
  • Cinq cents contes et apologues, extraits du Tripitaka chinois, traduits en français par Édouard Chavannes, Librairie Ernest Leroux, 1910-1911-1934 (première édition), Adrien Maisonneuve, 1962. (Télécharger - consulté le 20 avril 2020.)
  • Le « Vessantara Jataka », ou l'avant dernière incarnation du Bouddha Gotama. Une épopée bouddhique (trad. du pali, Présentation et traduction de Jean-Pierre Osier), Paris, Éditions du Cerf, , 240 p. (ISBN 978-2-204-08982-1)
  • Kim Vu dinh (trad. du pali), Contes des vies antérieures du Bouddha, Paris, Points, coll. « Points sagesses », , 160 p. (ISBN 978-2-7578-2611-9)
  • Les Dix Grandes Vies antérieures du Bouddha (d'après la version du « Thotsachat » du moine Mahâ Kim Hongladarom) (trad. du pali par et adapté du thaï par Wanee Pooput et Annick D'Hont, préf. de Nalini Balbir), Paris, L'Asiathèque, , 731 p. (ISBN 978-2-36057-126-0).  
  • (en) The Jâtaka or Stories of the Buddha's Former Births, E. B. Cowell (Ed.) et al. (Traductions), 6 vol., Cambridge University Press, 1895-1907. Traduction intégrale des 547 jataka. [Lire en ligne (consulté le 19 avril 2020): Volume I Volume II Volume III Volume IV Volume V Volume VI]. / Lire en version web, qui permet de sélectionner directement une histoire (Consulté le 19 avril 2020)
  • (en)Buddhist birth-stories: Jataka tales. The commentarial introduction entitled Nidāna-Kathā: The story of the lineage (Translated from V. Fausböll's ed. of the Pali text by T. W. Rhys Davids, new and revised edition by Mrs Rhys Davids), London G. Routledge, 1878. [lire en ligne (page consultée le 10 décembre 2020)]

ÉtudesModifier

  • Bernard Faure, Les mille et une vies du Bouddha, Paris, Seuil, , 423 p. (ISBN 978-2-02-117591-2), p. 165-198 et passim.  
  • Alfred Foucher, Les vies antérieures du Bouddha, d'après les textes et les monuments de l'Inde, Paris, PUF, 1955.
  • Louis Frédéric, Le Nouveau Dictionnaire de la civilisation indienne, Paris, Bouquins, 2018 (Édition revue et augmentée) (ISBN 978-2-221-21496-1)
  • (en) John S. Strong, The Buddha. A short biography, Oxford, Oneworld Publications, , 203 p. (ISBN 1-851-68256-2), p. 15-19; 26-32; 34-35.  
  • (en) Naomi Appleton, « The Buddha as storyteller: The dialogical setting of Jtaka stories », dans Laurie Patton & Brian Black (Eds.), Dialogue in Early South Asian Religions: Hindu, Buddhist and Jain Traditions, London, Routledge, , 277 p. (ISBN 978-1-409-44012-3, lire en ligne), p. 99-112

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier

  • Voir le sommaire de chacun des six volumes de la traduction de Cowell sur une version rééditée (Consulté le 19 avril 2020)

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