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Jacques Frémeaux

historien français spécialiste de la période coloniale
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Frémaux.
Jacques Frémeaux
Biographie
Naissance
à Alger
Nationalité Drapeau de la France française
Thématique
Formation École normale supérieure
Titres Professeur des universités
Profession Historien
Employeur Université Paris-SorbonneVoir et modifier les données sur Wikidata
Travaux
  • La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962.
  • De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle.
Approche Histoire de l'Algérie coloniale, histoire de la colonisation et des guerres coloniales
Membre de Académie des sciences d'outre-merVoir et modifier les données sur Wikidata

Jacques Frémeaux, né le à Alger (Algérie), est un historien français. Il est professeur des universités (Paris-IV Sorbonne) en histoire contemporaine, spécialiste de l'histoire coloniale[1].

Prise de la smala d'Abd el-Kader, 16 mai 1843, Horace Vernet.

Sommaire

ParcoursModifier

OrigineModifier

Né en Algérie d'une famille dont les plus anciens éléments étaient arrivés vers 1850, Jacques Frémeaux a quitté ce pays en 1962, à l'âge de treize ans[2]. Après avoir fréquenté le lycée d'Alger[3], il a été élève de la classe de khâgne du lycée du Parc à Lyon puis a été admis à l'ENS de la rue d'Ulm à Paris en 1970[4].

Formation et carrièreModifier

 
Bureau arabe de Bône (Algérie), 1856-1857.

Il obtient une licence de lettres classiques en 1971[4]. En 1972, il soutient un mémoire de maîtrise sous la direction de Jean Ganiage[5] : La conquête de l'Algérie et les débuts de la politique indigène, septembre 1845-juin 1847, à l'université Paris-IV-Sorbonne[6].

Puis il est reçu à l'agrégation d'histoire en 1973[4]. En 1977, après des recherches aux archives d'outre mer à Aix-en-Provence[7], il soutient une thèse de 3e cycle[4] sur Les bureaux arabes dans la province d'Alger (1844-1856), à l'université de Toulouse-II-Le Mirail[7],[8], sous la direction de Xavier Yacono[9].

De 1976 à 1979, il est professeur au lycée technique d'Aulnay-sous-Bois, puis pensionnaire de la Fondation Thiers de 1979 à 1981[4]. De 1981 à 1988, il est maître de conférences à l'université de Montpellier[4].

Enfin, en 1987, il soutient sa thèse de doctorat d'État[4], sous la direction d'André Martel[10], à l'université de Montpellier-III. Elle a pour titre : L'administration militaire française en Afrique noire et blanche, 1830-1930, l'«Afrique blanche» désignant le Maghreb[11]. En 1988, il est nommé professeur à l'université de Nice, puis en 1994 il accède à la Sorbonne[4].

Activités universitairesModifier

 
La Sorbonne.

Jacques Frémeaux assume plusieurs responsabilités universitaires ou liées à divers organismes de recherche sur l'histoire coloniale[4]. Ainsi, il est : membre de l'Académie des sciences d'Outre-Mer ; membre du Comité de rédaction de la Revue historique des Armées ; directeur de recherches au Centre Roland Mousnier (CNRS ER) de la Sorbonne ; membre de la Commission d’histoire des anciens combattants (secrétariat d’État aux anciens combattants) ; membre du conseil scientifique du Musée des Troupes de marine à Fréjus.

Apports à l'histoire : Algérie colonialeModifier

Du choc historique à la chose historienneModifier

Jacques Frémeaux a porté l'essentiel de ses recherches sur deux domaines : l'Algérie coloniale, principalement sous l'angle de la confrontation militaire entre le conquérant français et les populations arabes d'Algérie, et le déploiement impérial de la colonisation, comme en témoignent les deux ouvrages suivants : Les Empires coloniaux dans le processus de mondialisation (2002) et De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle (2010). En 2002, en introduction à l'un de ses livres, il affirme avoir combiné un questionnement de jeunesse occasionné par la fin de l'Algérie française à un cheminement savant marqué par la rigueur historienne :

 
Ruelle d'Alger animée, 1950.

« L'auteur de ces lignes achève de répondre ici à une promesse qu'il s'est faite à lui-même, voici quarante ans, à la fin d'une guerre qui était, aussi, la fin d'une enfance : comprendre pourquoi du jour au lendemain, un monde où, non sans mal parfois, il pensait un jour trouver sa place, avait pu s'écrouler, en même temps que sa confiance naïve dans une France tutélaire et une invincible armée.

D'un point de vue académique, ce livre est la conclusion d'une réflexion entamée en 1972 avec un mémoire de maîtrise sur les campagnes d'Abd el-Kader, et poursuivie par un certain nombre de travaux sur la période qui sépare 1830 de 1962. L'enfant du lycée d'Alger de 1962 est devenu professeur à la Sorbonne. Au devoir de vérité qu'il s'était imposé voilà longtemps s'est ajoutée l'exigence de rigueur. Il ne cherche ni à réhabiliter ce qui n'a plus à l'être, ni à réconcilier ceux qui, de toute évidence, ne le souhaitent pas. Il voudrait seulement comprendre...[3] »

Ni déploration, ni accusationModifier

Récusant ainsi toute conception lacrymale de l'histoire de l'Algérie contemporaine, il revendique une objectivation et une distanciation fondant le refus de toute instrumentalisation[a] par :

 
Arrivée du steamer Eugène Péreire à Alger en 1899.

« ...un récit qui, dans son effort d'impartialité, ne pourra que déplaire à ceux qui cherchent à bercer leur nostalgie dans l'évocation d'un bonheur perdu ; et à ces autres qui voudraient trouver de quoi nourrir leurs ressentiments et leurs rancœurs dans le rappel d'un long cortège d'erreurs et d'injustices. Je ne crois pas, cependant, que ce retour à la racine des choses soit inutile ; peut-être est-il bon de contribuer à l'opération qui consiste à ranger définitivement dans le passé ce qui doit y figurer comme élément de savoir et de culture, permettant de susciter la réflexion sur les comportements des sociétés humaines ; au lieu de la laisser revenir régulièrement contaminer les débats sur l'avenir de la nation française dans ses différentes composantes et sur l'avenir des relations franco-algériennes[12]. »

Jacques Frémeaux en tire deux convictions qui accompagnent son travail d'historien :

« La première est le refus de toute déploration des "occasions perdues", si cette vision consiste à imaginer la possibilité d'une "Algérie française". On verra en effet que, dès le début, l'entreprise qui reposait sur la domination d'un peuple par un autre, et plus encore sur la substitution d'un peuple à un autre, impliquait une oppression à laquelle seule l'indépendance pouvait mettre fin, à moins, naturellement, d'expulser ou d'exterminer le peuple algérien. La seconde conviction est le refus de faire des Français en Algérie des boucs émissaires : si les Français d'Algérie portent leur part de responsabilité, voire de culpabilité dans le fonctionnement du système colonial, c'est à l'intérieur d'une situation historique imposée par les pouvoirs publics de la métropole et consentie par une opinion métropolitaine que son ignorance des réalités de la colonie excuse en partie[13]. »

La nature d'une conquête : affronter, administrerModifier

C'est surtout la conflictualité, qu'elle soit ouverte avec l'affrontement militaire ou maîtrisée avec les bureaux arabes, qui intéresse Jacques Frémeaux dans son questionnement sur l'Algérie coloniale.

 
Bugeaud, vers 1843.

Il en traite dans quatre ouvrages principaux : Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête (1993), La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962 (2002), La Conquête de l'Algérie : la dernière campagne d'Abd el-Kader (2016) et Algérie 1830-1914. Naissance et destin d'une colonie (2019).

Conquérir : soumettreModifier

«Le conflit qui éclate en 1830 - écrit-il, a d'abord été une guerre de conquête qui se déroule par étapes»[14]. Dans une première phase, la souveraineté revendiquée sur le pays ne s'accompagne que d'une occupation «restreinte» et de conventions avec les chefs locaux. La seconde phase commence après l'échec d'un accord satisfaisant avec Abd el-Kader et c'est le maréchal Valée qui l'entreprend.

« C'est cependant sous Bugeaud et ses successeurs, Randon notamment, que se déroule essentiellement la série de campagnes (1840-1857) qu'on a désignées sous le nom de "conquête de l'Algérie". Sous la plume de Bugeaud, l'expression "conquête" désigne non pas seulement l'écrasement de la résistance armée, prélude à des négociations de paix, comme en Europe, mais "la soumission totale des indigènes"[14]. »

Conquérir : contrôler, administrerModifier

Jusqu'en 1870, c'est l'armée qui dirige l'essentiel des territoires conquis. Mais à l'action guerrière, il faut désormais ajouter une fonction administrative :

 
Officiers des affaires arabes et notables musulmans, Oran, 1856-1857.

« Depuis l'installation en Algérie, les autorités militaires se sont souciées de posséder des moyens de liaison directs avec les populations musulmanes. Elles pensent éviter ainsi bien des erreurs nées de la méconnaissance des langues et dialectes locaux, mais aussi de celle des ressorts qui font jouer la société indigène. Il s'agit d'abord de rendre la conquête plus facile, puis de mieux contrôler l'administration des populations (...)[15].

Il faut attendre que les conquêtes de Bugeaud aient donné à l'armée française la domination de la majeure partie de l'Algérie du Nord pour qu'apparaisse une institution durable, celle des bureaux arabes dont l'organisation est définitivement fixée par l'arrêté ministériel du 1er février 1844[16]. »

Le corps des officiers des bureaux arabes révèle le recrutement d'une élite : 60% sont issus des écoles militaires (Saint-Cyr et Polytechnique) ; le pourcentage des polytechniciens est très élevé (10%)[17]. Ils furent «des hommes de commandement», note Jacques Frémeaux[18] :

« La domination française leur doit beaucoup, et on ne peut que reconnaître leur effort pour établir, dans le sens de l'État de type napoléonien, un pouvoir digne de ce nom. Ils ont rempli efficacement leur rôle de service de renseignement, de police politique et de section de propagande. Ils ont su mettre sur pied une fiscalité, organiser la sécurité des communications, exercer leur contrôle sur la justice pénale. La supériorité du système établi par eux est évidente : sa simplicité, son faible coût, la qualité de personnels jeunes et dynamiques, connaissant le pays et souvent l'aimant, capables de guider les colonnes, de commander aux auxiliaires, de présider au nom de la France aux travaux et aux jours des bédouins, des fellahs et des montagnards et souvent de nouer avec leurs chefs des rapports suivis, qui peuvent aller jusqu'à l'estime. Cette familiarité avec le pays va assez loin pour que nombre d'officiers aient à cœur les intérêts de ceux qu'ils administrent.

 
Le général Périgot et ses officiers, à Bône, 1856-1857.

Il ne faut pourtant pas dissimuler les ombres du tableau, qui découlent toutes d'un même fait, qui est celui de la conquête. Quel que soit le sens de la diplomatie manifesté par les officiers, et leur connaissance des rouages de la société du pays, ils sont conscients du fait que leur autorité repose avant tout sur la supériorité d'une armée française qui n'a que trop d'occasions de se manifester. Cette supériorité autorise un arbitraire de tous les instants, qui peut se transformer en violence[19]. »

Conquérir : représenterModifier

Gagner la confiance des «indigènes» que l'on a préalablement soumis par la force génère une ambiguïté de principe. Cette position des bureaux arabes ne les a pourtant pas empêchés d'assumer une forme de représentation des populations dominées :

« Même si le renseignement constitue leur activité première, ils ont autorité en matière de police, de fiscalité, d'enseignement ou d'administration économique. Ils cumulent ainsi ce qui constitue, depuis les Grecs, les deux attributs de la souveraineté : l'usage de la force brutale et, par ailleurs, la gestion institutionnelle de la santé, de l'approvisionnement - ce que M. Foucault appelait la "gouvernementalité". De là ce qui fait, comme le souligne J. Frémeaux en conclusion, l'ambiguïté de leur situation : comme agents du gouvernement, ils doivent accueillir les colons ; mais, seuls représentants des populations indigènes, ils s'en font souvent aussi les défenseurs. (...) Il faut lire ce beau livre qui illustre, dans le domaine institutionnel et politique, les remarques de Jacques Berque qui, dans un article célèbre paru en 1956 dans les Annales, voyait chez certains de ces officiers des bureaux arabes (comme Devaux ou Carette) les inventeurs de quelques grandes catégories de la sociologie du Maghreb[20]. »

Pour l'historien de l'Algérie coloniale, Charles-Robert Ageron, l'action des bureaux arabes fut «l'une des réussites de l'administration coloniale française en Algérie» malgré le faible nombre des officiers qui les composaient, «une centaine pour l'Algérie tout entière»[21].

  • «Ils s'efforcèrent surtout de déclencher un processus de développement et de modernisation dans un pays ravagé par les violences de la conquête. (...) la plupart eurent à cœur de défendre les intérêts de leurs administrés contre les empiétements de la "colonisation à outrance". Dénoncés contradictoirement comme arabophiles ou "bourreaux d'Arabes" (sic) par les Républicains et les premiers colons, les officiers des bureaux arabes furent pour Jacques Frémeaux d'authentiques "despotes éclairés", puisqu'ils travaillèrent en vue de buts humanitaires et rationnels. Tout puissants jusqu'en 1870, ils furent ensuite sacrifiés à l'esprit de vengeance d'aventuriers peu soucieux de l'avenir de la colonisation. Ce ne fut que plus tard que leur expérience servit d'exemples à tous les services des A.I. (affaires indigènes) du Maghreb et du Levant. Pourtant jusqu'à nos jours il ne fut point de bon ton dans le petit monde des historiens universitaires français de rappeler les mérites exceptionnels de ces officiers et de ces médecins militaires»[21].

La nature des guerresModifier

Tous les spécialistes sont d'accord sur un point : les combats qui débutent en 1830 et ceux qui se terminent en 1962 sont des affrontements qui n'entrent pas dans la catégorie des "grandes guerres"[22].

 
Démantèlement du réseau bombes à Alger, 1957.

« Ils n'ont pas opposé sur le terrain des armées dotées d'une grande puissance de feu ; ils n'ont pas mobilisé des ressources industrielles comparables à celles des grands conflits classiques ; enfin, et surtout, ils n'ont pas donné lieu à de ces batailles gigantesques dans lesquelles les grands chefs cherchent avant tout la décision.

À la bataille d'Isly, qui oppose Français et Marocains le 15 août 1844, le prestigieux Maghzen n'a pu opposer que 25 000 hommes à 10 000 soldats français. Les affrontements les plus violents de la guerre d'Algérie ont sans doute eu lieu à l'occasion de la "bataille des frontières" au printemps de 1958. L'ALN des frontières n'y a guère engagé plus d'un milliers d'hommes en une fois (région de Souk Ahras).

Et on sait que c'est par abus de langage qu'on parle de "bataille d'Alger", les armes essentielles du FLN dans cet épisode ayant été la grève et les attentats, et ceux de l'armée française les arrestations et les interrogatoires[22]. »

Pour caractériser ces affrontements, Jacques Frémeaux utilise donc ce que les Anglo-Saxons appellent les «conflits de basse intensité» ou les conflits «asymétriques»[22]. Pour lui, les épisodes militaires de la conquête - la «guerre d'Afrique» - relèvent de la «guerre coloniale»[b] ; ceux de la guerre d'Algérie se définissent comme «une guerre coloniale et une guerre subversive»[c],[23].

La comparaison des deux guerres d’AlgérieModifier

Chez Jacques Frémeaux, le champ d'investigation historique couvre toute la période coloniale en Algérie, particulièrement dans son livre La France et l'Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962. Il compare la guerre de conquête et celle de la «vaine reconquête»[24], à travers une grille d’analyse systématique.

 
Cavaliers rouges d'Abd el-Kader.
  • «Celle-ci examine successivement le pays et les peuples en présence, les buts de guerre des deux camps, les étapes et la logique des deux guerres, puis leurs combattants, les chefs des deux côtés, et leurs stratégies militaires et politiques. Le chapitre sur "les horreurs de la guerre" mérite d’être fortement recommandé pour ses qualités de lucidité et de sensibilité. Le suivant, "forces engagées et volume des efforts", est également précieux pour son étude quantitative comparée des forces en présence, des pertes humaines, des déracinements et des coûts économiques. Les deux derniers chapitres analysent les raisons de l’impossibilité d’une Algérie vraiment française, et la difficulté de terminer la guerre, même après une victoire sur le terrain. La conclusion souligne que ces deux guerres ont été des guerres totales avant la lettre, et démontre que la France a perdu la deuxième (au contraire de la première) par manque de cohérence, d’anticipation et de transparence dans son action»[24].
  • Jacques Frémeaux formule : «un jugement très pessimiste sur les héritages (que les deux guerres) ont laissés aux deux peuples concernés : en Algérie, un État "producteur de discours de combat, incapable d’envisager une réelle coopération avec la France", et dans notre pays un affrontement stérile entre "un nationalisme étroit", qui oublie les réalités de la colonisation et les souffrances infligées par le conflit aux Algériens, et "un internationalisme mal compris", qui laisse insulter le passé de la France et idéalise ses adversaires, au risque de détruire la communauté nationale»[24].

Apports à l'histoire : colonisationModifier

Le déploiement de la colonisation, étape de la mondialisationModifier

 
Empire britannique et empire français, 1920.

Avec son livre Les Empires coloniaux dans le processus de mondialisation (2002), Jacques Frémeaux a élargi l'espace chronologique permettant de situer la séquence coloniale dans l'histoire du monde. Pour lui, l'étude de l'histoire de la colonisation ne relève pas d'un exotisme réservé à quelques spécialistes ; elle n'a pas éteint son intérêt avec la clôture de la période coloniale :

« Il est permis en effet de se demander si, loin d'être un épisode totalement coupé des réalités d'aujourd'hui par l'effondrement des empires et l'affaissement des anciennes métropoles, le fait colonial n'était pas, en réalité, le stade préliminaire à l'accélération de la mondialisation que nous voyons aujourd'hui s'accomplir sous nos yeux.

Certes, la colonisation a voulu dire, d'abord, domination, et, parfois, écrasement de peuples ou de cultures proclamés inférieurs ; mais elle a aussi été à l'origine, pour le meilleur et pour le pire, de l'établissement de liens d'interdépendance mutuelle, et de solidarité objective, sinon ressentie alors, mais dont la conscience finit de s'imposer à tous les hommes quelque peu responsables. C'est, par suite, sur les rapports instaurés entre les hommes dans le cadre d'empires eux-mêmes perméables les uns aux autres, et regroupant des cultures elles-mêmes en relation que nous voudrions mettre l'accent[25]. »

L'ambivalence de la colonisationModifier

Pour l'historien Guy Pervillé : «Ce livre s’adresse à des lecteurs motivés et attentifs, mais ceux-ci ne peuvent qu’être séduits et conquis par la qualité du style, l’ampleur et la précision des connaissances rassemblées et maîtrisées, la rigueur de la démonstration, la justesse critique et la sérénité des jugements, insensibles aux modes intellectuelles, qui réalisent pleinement le vœu formulé il y a dix ans par Daniel Rivet : une histoire coloniale enfin émancipée de "la dialectique de la célébration et de la condamnation du fait colonial qui a si longtemps et si profondément biaisé l’écriture de son histoire" (cf. "Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement", dans XXe siècle, no 33, janvier-mars 1992, p. 127-138). Par ce grand livre, ouvrage de référence et de réflexion, Jacques Frémeaux nous donne une magistrale leçon d’histoire, et nous apprend à penser historiquement les empires coloniaux»[26].

 
Étudiants coloniaux à Édimbourg, 1942.

Selon Pierre Brocheux, spécialiste de l'histoire de l'Indochine française, ce sont les préliminaires de la mondialisation accélérée qu'il faut déceler dans le déploiement impérial de la colonisation tel que l'analyse Jacques Frémeaux : «L'histoire des colonisations européennes n'en est plus univoque : histoire des dominateurs d'un côté et celle des dominés de l'autre ; Jacques Frémeaux place les uns en regard des autres dans une relation réciproque, on peut même dire dialectique. Les dominés entrent en scène comme leurs maîtres mais leurs réactions, loin d'être réactionnaires, tendent à la transculturation et à la naissance de nouveaux mondes. La pluralité et la diversité que cette phase de la mondialisation n'a pas effacées, devraient nous rassurer sur la suite du processus»[27].

Les responsabilités européennesModifier

Si le romancier pacifiste Aldous Huxley ou le nationaliste kényan Jomo Kenyatta ont tiré des bilans très sombres et accusateurs de la colonisation sur le plan du développement et des libertés, Jacques Frémeaux cherche à délimiter les responsabilités européennes :

« Celles-ci consistent avant tout à avoir introduit dans ces pays l'idéal productiviste, fruit du capitalisme, et la croissance démographique, qui l'affecta d'un facteur particulièrement aggravant. Si la colonisation fut un moment de cette évolution, celle-ci n'a pas cessé avec elle. Cinquante ans ou soixante ans après la période traitée dans le présent ouvrage, l'extension et la pénétration des modes de production, de financement, et aussi de pensée, capitalistes, continue à s'opérer dans des pays depuis longtemps décolonisés, tandis que le ralentissement démographique commence tout juste à faire sentir ses effets. Qu'on veuille l'absoudre ou la condamner, il importe donc de mieux définir ce qu'est la colonisation, de manière à ne lui attribuer que les responsabilités qui lui incombent vraiment[28]. »

Apports à l'histoire : les guerres colonialesModifier

Avec son livre De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle (2010), Jacques Frémeaux propose un vaste panorama comparatiste d'une histoire coloniale : «qu'il vaudrait mieux sans doute appeler impériale»[29].

« Les campagnes coloniales paraissent exclusivement relever de l'histoire-bataille par excellence, formule inventée par les théoriciens de l'École des Annales pour condamner une forme d'historiographie réduite à une suite de dates, de noms de héros oubliés et de lieux exotiques. Mais le pittoresque ne doit pas masquer la réalité. Derrière la chronique des événements se joua une partie beaucoup plus déterminante, qui n'était autre que le destin du globe[29]. »

Des guerres oubliées mais étudiéesModifier

Les guerres coloniales ont constitué l'essentiel de l'activité militaire au XIX siècle. Si la conquête de l'Algérie, celle du Maroc, l'expédition de Madagascar, la révolte des Cipayes, la guerre des Boers sont plus ou moins connues :

 
Le général van Heutsz, prise d'Aceh, 1901.

« Qui a entendu parler des combats menés par les Hollandais pour l'occupation d'Aceh ou de la prise de Tachkent par les Russes ? Combien ont l'idée de mentionner que les "zones tribales" du Pakistan sont les héritières de la conquête britannique ? Ainsi, la majorité de ces guerres sont des guerres oubliées des descendants des "conquérants". Cet effacement permet à tel ou tel "historien" en mal de notoriété médiatique d'affirmer être le premier à découvrir des "horreurs" et des violences qu'un prétendu complot "colonialiste" voire "républicain" avait jusque-là dissimulées. C'est méconnaître par ignorance, ou feindre de méconnaître, dans le désir de s'imposer sur le marché des idéologies, le savoir historique constitué ou en cours de constitution, grâce au labeur d'innombrables chercheurs et aux témoignages d'un multitude de témoins[30]. »

Pour l'historienne du monde colonial Julie d'Andurain, cet ouvrage est «l’un des meilleurs, sinon le meilleur ouvrage produit par Jacques Frémeaux» :

  • «Outre une très belle érudition comme à son habitude, il fait preuve d’une très grande maîtrise de l’analyse comparative de la guerre coloniale au XIXe siècle présentée ici comme un phénomène global. Son propos consiste en effet à montrer que ces guerres lointaines ne sauraient se comprendre autrement que par comparaison les unes aux autres. D’essence culturelle identique, elles ont emprunté des chemins similaires en termes d’affrontement face à des peuples très divers, pourtant tous ravalés au rang de "barbares". Par leurs origines - un impérialisme territorial appuyé le plus souvent sur des prétextes générant des incidents - comme par leurs natures, ces processus de conquête ont également installé partout dans le monde des "système guerroyants" complexes»[31].

Apports à l'histoire : la question d'OrientModifier

 
De l'est de la Méditerranée à l'Inde, 1934-1939.

Avec La question d'Orient (2014), Jacques Frémeaux analyse les tensions et les dynamiques historiques de la zone qui s'étend des Balkans à l'Afghanistan sur la période qui va de 1770 (entrée des flottes de la tsarine Catherine II en Méditerranée) à nos jours. Cet espace constitué de trois empires musulmans (ottoman, perse et moghol des Indes) devient au XIXe siècle le champ des rivalités opposant les Anglais aux Russes et les Anglais aux Français ; puis les Alliés aux Turcs et aux Allemands lors de la Première Guerre mondiale ; et enfin les États-Unis à l'Union soviétique sur le théâtre des États-nations se substituant aux anciens empires.

 
Le Proche-Orient, 1941.
  • «Jacques Frémeaux montre bien qu’au-delà des divisions inscrites par l’Histoire, il existe des limites qui ont peu varié au cours des âges, ce qui l’autorise donc, en retour, à poser la question de son unité et de son historicité. C’est au début du XIXe siècle que l’Orient émerge en tant qu’objet diplomatique. Ce vaste espace, allant de Belgrade à Calcutta, se transforme en un problème d’ordre géopolitique que la diplomatie occidentale se plaît à qualifier de "question d’Orient" (1822, congrès de Vérone). En s’emparant du vocable, elle montre sa volonté de s’approprier un espace en dépossédant ainsi pour partie les populations ottomanes et arabes, voire perses, de leur propre destin. Mus par le goût du voyage, par le commerce ou par une volonté de puissance, diplomates, militaires et commerçants occidentaux s’affrontent selon des lignes qui opposent initialement et principalement les Anglais et les Russes, avant que l’affrontement entre les Anglais et les Français se fasse jour. Sous le vocable de "grand jeu", privilégié par Rudyard Kipling, la "question d’Orient" semble se résumer à un affrontement lointain, sans effets majeurs en Europe. Jacques Frémeaux démontre qu’il n’en est rien. À la fois espace de confrontation terrestre et de confrontation maritime, sa maîtrise devient fondamentale à mesure que la route des Indes s’affirme comme la voie de circulation des puissances au XIXe siècle »[32].

PublicationsModifier

 
Bugeaud.
 
Bataille de Sidi-Brahim, 1845.
 
Reddition d'Abd el-Kader, 1847.
  • La France et l’Islam depuis 1789, PUF, coll. Politique d’aujourd’hui, 1991, ouvrage couronné par le prix Robert Cornevin de l’Académie des Sciences d’outre-mer en 1992.
  • L’Afrique à l’ombre des épées (1830-1930), 3 vol., Service Historique de l’Armée de Terre.
  • Des établissements côtiers aux confins sahariens, 1993, 2e vol. 1995, Officiers administrateurs et milices indigènes, 1995.
  • Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, 1993, Denoël, coll. l’aventure coloniale de la France, ouvrage couronné par le prix maréchal Lyautey de l’Académie des Sciences d’Outre-mer en 1994.
  • « La guerre d’Algérie » dans Histoire militaire de la France, t.4. De 1940 à nos jours, sous la direction d’André Martel, PUF, 1994, chap. VII, p. 321-348.
  • Le Monde arabe et la sécurité de la France (1958-1991), PUF, coll. Politique d’aujourd’hui, 1995.
  • Les Empires coloniaux dans le processus de mondialisation, Maisonneuve et Larose, 2002 ; réédition, CNRS, 2012, collection Biblis, : Les Empires coloniaux. Une histoire-Monde.
  • La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Economica, 2002.
  • Les Peuples en guerre (1911-1946), Ellipses, 2004.
  • Intervention et Humanisme : le style des armées françaises en Afrique au XIXe siècle, Economica, 2005.
  • Les Colonies dans la Grande Guerre : combats et épreuves des peuples d’outre-mer, Éditions 14-18, 2006, Prix du Livre d’Histoire. Verdun, Centre mondial de la Paix[33].
  • De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle, CNRS éditions, 2010, Prix du livre d'histoire de l'Europe, 2011 ; réédition, CNRS, 2014, collection Biblis.
  • Le Sahara et la France, Soteca, 2010
  • Les Sociétés coloniales à l'âge des empires, avec Dominique Barjot, Paris, Sedes / Cned, 2012. (ISBN 978-2-30100-150-4)
  • La Question d'Orient, Fayard, 2014.
  • Sortir de la guerre, avec Michèle Battesti, PUPS, 2014.
  • La Conquête de l'Algérie : la dernière campagne d'Abd el-Kader; CNRS éditions, 2016.
  • Algérie 1830-1914. Naissance et destin d'une colonie, Desclée de Brouwer, 2019.

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Ce refus d'être instrumentalisé l'a conduit, par exemple, à démissionner du commissariat général de l'exposition «Paris et les Parisiens dans la guerre d'Algérie» en 2012 ; cf. Alain-Gérard Slama, «L'historien et le Revizor», Le Figaro, 22 mars 2012.
  2. «Ce type de campagne se trouve défini, dans un ouvrage officiel de 1923, par cinq principes : l'éloignement de la métropole, qui a pour conséquence le transport des troupes par mer ; les rigueurs du climat et l'insalubrité du pays ; les difficultés inhérentes au sol, au manque de ressources locales et aux difficultés de communication ; l'infériorité de l'adversaire au point de vue de l'armement et de l'organisation ; l'emploi des troupes indigènes» ; Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, 2002, p. 83.
  3. Si la conquête a d'abord été définie comme une opération militaire, la dimension politique est bien plus présente dans la guerre d'Algérie qui est souvent qualifiée de "guerre révolutionnaire" ou de "guerre subversive", ce qui revient à la définir moins par l'échelle des combats que par sa nature surtout politique et idéologique. La référence la plus proche est, bien entendu, celle du tout récent conflit indochinois qui, après sept ans de durs combats, vient de se terminer sur une douloureuse défaite. Selon le colonel Lacheroy, le plus célèbre théoricien militaire d'alors, après l'Indochine, l'Algérie est le théâtre d'une forme de guerre nouvelle. Dans ce type de conflit, le plus fort peut être battu par le plus faible, et le but n'est pas en priorité la destruction des armées ennemies, mais le contrôle des populations par des méthodes subversives, qui vont de l'endoctrinement à la terreur, et aboutissent à substituer aux institutions établies un réseau d'organismes qui prennent en charge l'administration des populations. C'est seulement quand ce contrôle a été obtenu qu'il est possible de passer à la phase militaire indispensable de destruction des forces armées de l'adversaire. L'organisation politique des masses, sous le contrôle d'un parti conçu comme une machine à s'emparer du pouvoir par la force, constitue un prélude à l'offensive qui doit amener la prise du pouvoir. (...) Il faut noter, cependant, qu'il y a loin de la forme d'adhésion, forcée ou non à une cause, à l'encadrement total des populations, domaine dans lequel le FLN ne réussit jamais à obtenir des résultats équivalents à ceux des communistes vietnamiens. Moins encore peut-il passer, comme l'ont fait ces derniers, de la guérilla à un affrontement massif ; Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, 2002, p. 84.

RéférencesModifier

  1. site de CNRS éditions
  2. Entretien réalisé par la Maison des sciences de l'homme, 14 janvier 2009.
  3. a et b Jacques Frémeaux, La France et l'Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, 2002, p. 10.
  4. a b c d e f g h et i Sorbonne-université.fr, fiche Jacques Frémeaux.
  5. Cf. Jean Martin, «Jean Gagniage (1923-2012), note biographique», Outre-Mers, revue d'histoire, tome 99, no 374-375, 2012, p. 375-377.
  6. Jacques Frémeaux, La conquête de l'Algérie. La dernière campagne d'Abd el-Kader, Cnrs-éditions, 2016, p. 9.
  7. a et b Jacques Frémeaux, Les bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête, éd. Denoël, 1993, p. 273.
  8. Cf. Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XIX et XXe siècles, 2001, éd. Bouchène, 2006, p. 642.
  9. Centre Roland Mousnier, publications de Jacques Frémeaux.
  10. Ancien maître de conférences à la faculté des lettres de Tunis puis à l'institut d'études politiques d'Aix-en-Provence (source) et fondateur de l'école d'histoire militaire à l'université de Montpellier (source).
  11. Thèses.fr.
  12. Jacques Frémeaux, Algérie 1830-1914. Naissance et destin d'une colonie, éd. Desclée de Brouwer, 2019, p. 7.
  13. Jacques Frémeaux, Algérie 1830-1914. Naissance et destin d'une colonie, éd. Desclée de Brouwer, 2019, p. 8.
  14. a et b La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, 2002, p. 71.
  15. Jacques Frémeaux, Les bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête, 1993, p. 17.
  16. Jacques Frémeaux, Les bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête, 1993, p. 18.
  17. Jacques Frémeaux, Les bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête, 1993, p. 38.
  18. Jacques Frémeaux, Les bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête, 1993, p. 265.
  19. Jacques Frémeaux, Les bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête, 1993, p. 265-266.
  20. Jean Schmitz, «Jacques Frémeaux, Les bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête ; compte rendu», Annales, 1994, n° 4, p. 1007-1008.
  21. a et b Charles-Robert Ageron, «Frémeaux (Jacques) : Les Bureaux arabes dans l'Algérie de la conquête», compte-rendu, Outre-Mers. Revue d'histoire, no 305, 1994, p. 518.
  22. a b et c Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, 2002, p. 81.
  23. Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, 2002, p. 81-83.
  24. a b et c Guy Pervillé, «Jacques Frémeaux, La France et l'Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, compte rendu», XXe siècle, revue d'histoire, n° 82, avril-juin 2004, p. 199-200.
  25. Jacques Frémeaux, Les empires coloniaux dans le processus de mondialisation, 2002, p. 8.
  26. Guy Pervillé, Historiens et géographes, no 382, mars 2003, p. 561.
  27. Pierre Brocheux, «Frémeaux Jacques, Les empires coloniaux dans le processus de mondialisation», Outre-mers, tome 90, no 340-341, 2e semestre 2003, p. 323-324.
  28. Jacques Frémeaux, Les empires coloniaux dans le processus de mondialisation, 2002, p. 364.
  29. a et b Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle, Cnrs éditions, 2010, p. VII.
  30. Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle, Cnrs éditions, 2010, p. VIII.
  31. Julie d’Andurain, «Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l’empire, les guerres coloniales au XIXe siècle », Revue historique des armées, no 273, 137.
  32. Julie d'Andurain, «Frémeaux Jacques, La Question d’Orient, Paris, Fayard, 2014», compte rendu, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 141, juin 2017.
  33. Marc Michel, Frémeaux Jacques, Les colonies dans la Grande Guerre, Combats et épreuves des peuples d'Outre-mer (compte-rendu), Outre-Mers. Revue d'histoire, année 2007, no 356-357, p. 315-316.

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