Histoire du temps présent

Courant historiographique
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L’histoire du temps présent est un courant historiographique transnational qui apparaît à partir des années 1950 en Allemagne. Celle-ci couvre une période historique marquée par deux bornes chronologiques mobiles. Elle est caractérisée par la durée d'une vie humaine, c'est-à-dire par la capacité d'un témoin à partager son vécu. Outre cela, elle se démarque des autres courants notamment par l'utilisation d'archives orales et audiovisuelles. Bien qu’institutionnalisée, l’histoire du temps présent fait encore l’objet de critiques.

Naissance du courantModifier

L’histoire du temps présent naît à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Cet événement marque l’opinion publique qui souhaite comprendre comment le génocide juif a pu se produire. Les historiens vont tenter d’apporter une réponse à cette demande du public : ils commencent à s’intéresser à des événements très contemporains. En 1951, le Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale est créé avec à sa tête différents historiens comme Georges Lefebvre, Henri Michel et Édouard Perroy. Une revue voit également le jour : la Revue d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale qui se concentre exclusivement sur l’histoire du temps présent. Des sujets tels que la Résistance ou le système concentrationnaire nazi deviennent alors des objets de recherche[1].

Définition(s)Modifier

Différentes appellationsModifier

Selon les pays, la notion d'histoire du temps présent n’apparaît pas au même moment et n'a pas exactement la même signification. On a cependant tendance à voir de plus en plus une convergence européenne au sein de ce courant[2].

Allemagne (RFA)Modifier

En Allemagne, l’histoire du temps présent est traditionnellement désignée sous le terme de Zeitgeschichte. Le terme est apparu en sous l'impulsion de Hans Rothfels, qui a été à l'initiative du premier numéro de la revue Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte. À cette époque, la Zeitgeschichte allemande commence en et couvre la dictature nationale-socialiste allemande ainsi que l’entièreté de la Seconde Guerre mondiale[3]. La Zeitgeschichte allemande possède trois particularités :

Certains chercheurs allemands revendiquent une modification de la terminologie pour l'histoire qui démarre à partir des années 1989-1991. Il parlent alors de la « neueste Zeitgeschichte » (l’histoire la plus récente)[4].

Grande-BretagneModifier

En Grande-Bretagne, le champ de la Contemporary History correspond à ce qu’on désigne par histoire du temps présent en France ou Zeitgeschichte en Allemagne[5]. Elle commence en 1945 et s’étend jusqu’à nos jours. Il ne faut donc pas le traduire par la notion d’histoire contemporaine qui correspond partiellement à la Late Modern Period et la Early Modern Period[5].

FranceModifier

L’expression d'histoire du temps présent apparaît dans les années 1970. En France, cette décennie est marquée par des transformations très importantes dans les domaines[6] :

C’est dans ce cadre que les français commencent à se poser des questions sur leur identité nationale ainsi que sur les mutations du présent[7]. Il y a alors une demande en objets historiques neufs s’inscrivant dans un « présent historique »[8] face à une histoire contemporaine qui apparaît de plus en plus anachronique, car elle remonte jusqu'à la Révolution française[9]. Dans cette recherche identitaire, le régime de Vichy est une des premières thématiques traitées dans les années 1980 par l’historien Henry Rousso[10]. Les sujets se sont ensuite élargis à l’histoire de l’Europe de l’Est, à la guerre d’Algérie, à la décolonisation, à la figure de Pierre Mendès France ou encore aux lieux de mémoire[11].

Bornes chronologiquesModifier

La question de la chronologie se pose irrémédiablement pour l’histoire du temps présent, car il n’y a pas de délimitations fixes.

DébutModifier

Traditionnellement, on désigne cette histoire comme la période remontant à la dernière grande rupture[12]. Lors de son apparition en 1953, la Zeitgeschichte débute en . Cette date symbolique de la révolution russe est considérée comme « le » moment de rupture à l’époque. En effet, le monde est en période de guerre froide et l’apparition de l’URSS semble être le point de départ d’une nouvelle histoire[4].

Au fur et à mesure, d’autres hypothèses de ruptures furent émises pour faire débuter cette histoire du temps présent, comme la crise économique des années 1930, la fin de la Seconde Guerre mondiale, les changements socio-économiques des années 1950, la construction européenne ou encore les années 1989 et 1991[13]. Ces deux dernières dates sont considérées comme la dernière rupture profonde dans l’histoire du monde avec des changements dans la situation sécuritaire des démocraties occidentales ainsi qu’une modification profonde de la politique intérieure des pays qui ont appartenu au Bloc de l’Est[14]. Certains observateurs mettent même en avant la date de 2001 et les attentats du 11 septembre[14].

Les séparations chronologiques ne font cependant pas consensus. Selon les pays, une date peut paraître plus significative que d’autres. Dès lors, il est difficile de mettre en exergue un champ net et précis sur le plan temporel[15].

FinModifier

À propos de la Zeitgeschichte, Hans Rothfels parle de « l’ère des vivants et son traitement par les académiciens »[16]. Dès 1953, l'histoire du temps présent se termine avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, survenue huit ans plus tôt[3]. Depuis son développement en tant que champ de recherche et jusqu’à aujourd’hui, beaucoup d’historiens sont réticents à propos de ce que la journaliste et écrivaine Barbara W. Tuchman décrit comme « l’histoire qui fume encore »[17]. Des historiens anglais tels que Geoffrey Barraclough ou Eric Hobsbawm plaident pour que les historiens du temps présent s’imposent un hinterland temporel, une distance entre l’époque de l’auteur et ce dont il parle[18]. Eric Hobsbawm décrit le manque de rétrospective en tant que « drame de l’historien du temps présent »[19].

Actuellement, il est compliqué d’établir jusqu’où l’histoire du temps présent s’étend. Le but de l’historien est, contrairement au sociologue, de rendre intelligible le passé. Les historiens du temps présent traitent d’un passé parfois très récent, où les acteurs sont encore vivants[20]. Or, la frontière entre le champ de l’historien et celui des autres chercheurs en sciences humaines est floue.

Qui écrit l’histoire du temps présent ?Modifier

Si l’histoire du temps présent est un objet de recherche désormais intégré par les historiens, ils ne sont pas les seuls à l’écrire. L’historiographie contemporaine fondée sur des sources fiables est également réalisée par des journalistes, des diplomates ou encore des politologues[3]. Avant son institutionnalisation, les historiens préfèrent laisser le terrain de l’immédiateté et du temps présent au journaliste[21]. Aujourd’hui, même si des historiens comme John Lewis Gaddis n’ont pas hésité à écrire une histoire extrêmement récente, elle est encore souvent élaborée par des journalistes politiquement instruits, des politologues mais également des politiciens. Dès lors, les historiens ne possèdent pas l’apanage de ce champ historiographique[3].

InstitutionnalisationModifier

AllemagneModifier

RFAModifier

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, l’Institut für Zeitgeschichte apparaît en 1953 en Allemagne[22]. Il remplace l’Institut allemand pour l’histoire de la période nazie. Il traite d’abord la période allant de 1917 à 1945 avant d’intégrer, à partir de 1959, la période après 1945[22].

RDAModifier

Dans l’Allemagne de l’Est, la Zeitgeschichte s’est progressivement structurée autour du Deutsches Institut für Zeitgeschichte créé en 1947[23]. Une autre institution voit également le jour : la Wissenschaftsbereich DRA-Geschichte, créé à l’Institut für Geschichte après une réforme de 1969 et qui inscrit l’émergence de l'Allemagne de l’Est dans un processus de révolutions à l’échelle européenne[24]. La Zeitgeschichte est-allemande rencontre cependant deux difficultés majeures : elle n’est pas mise en avant par le régime et les études considérées comme académiques sont rares[25].

Depuis la réunificationModifier

Depuis la réunification allemande, le Zentrum für Zeithistorische Forschung s’est ouvert en 1996 à Potsdam (Brandebourg)[26]. Dans la même optique, le Hannah-Arendt-Institut für Totalitarismuforschung a été construit [27]. Parallèlement, l’Institut für Zeitgeschichte a continué de fonctionner.

FranceModifier

L’histoire du temps présent est institutionnalisée en 1978 avec la création au sein du CNRS de l’Institut d'histoire du temps présent (IHTP)[28], qui remplace le Comité de la Seconde Guerre mondiale[29]. Parallèlement, la première chaire de l’histoire du temps présent est créée à l’EHESS avec l’historien Pierre Nora à sa tête[28]. L’institut d’études politiques de Paris (« Sciences Po ») lance également en 1984 son centre d’histoire pour le XXe siècle qui publie, toujours aujourd’hui, la revue 20 & 21[30].

BelgiqueModifier

En 1967, apparaît en Belgique le Centre de Recherches et d’Études historiques de la Seconde Guerre mondiale (CREHSGM)[31]. À partir de 1997, il est renommé Centre d’études guerre et société (CEGESOMA) et son champ de recherche s'ouvre à l’entièreté du XXe siècle[31].

Grande-BretagneModifier

En , l’Institute of Contemporary British History est créé au King’s College de Londres[32]. Il est actuellement dirigé par le professeur Richard Roberts, spécialiste de l’histoire économique[33].

CritiquesModifier

L’histoire du temps présent ne fait pas l’unanimité auprès des chercheurs. Certains adressent ainsi différentes critiques à son encontre.

Le manque de reculModifier

Selon les opposants de l’histoire du temps présent, l’historien ne devrait s’occuper que du passé lointain. Il ne peut donc pas traiter d’un passé trop proche, domaine réservé aux politologues ou sociologues[34]. Une distance temporelle est alors nécessaire entre l’événement étudié et le moment où on l’étudie. Ce recul temporel garantirait l’objectivité et la qualité des recherches[35]. Certains craignent, en effet, que les historiens du temps présent, parfois très engagés, utilisent leurs recherches pour faire passer leurs idées[36].

François Bédarida s’élève contre cette critique en disant que n’importe quel historien, quelle que soit la période sur laquelle il travaille, ne peut prétendre être totalement objectif. En effet, rien que dans la délimitation du sujet, du cadre géographique et du cadre temporel, l’historien effectue des choix personnels qui amènent une part de subjectivité dans la recherche. Par conséquent, si on adresse cette critique aux historiens du temps présent, il faut le faire pour les historiens en général. Certains travaux montrent que le recul par rapport au phénomène étudié n’est pas nécessaire. À titre d’exemples, on peut citer l’Etrange défaite de Marc Bloch ou encore Reflections on the Revolution in France d’Edmund Burke[35].

"Un passé tronqué de son futur"Modifier

On reproche également aux historiens du temps présent d’étudier un événement ou un phénomène qui n’a pas encore de fin[37]. Il est donc difficile pour l’historien d’interpréter ce fait dans la longue durée et de voir ses répercussions à long terme. L’analyse que l’historien produit est alors une construction provisoire[38].

Manque et surabondance des sourcesModifier

Une critique paradoxale est fréquemment formulée à l’encontre du temps présent : à la fois le peu et la grande quantité de sources à disposition.

L’historien du temps présent a, en effet, un problème majeur auquel il doit faire face : la difficulté d’accès aux sources, et en particulier aux sources publiques. En France, l’accès aux archives est assez strict : seuls les documents dont la consultation était déjà libre avant qu’ils soient déposés dans les dépôts d’archives, sont librement consultables. Pour les autres, il faut attendre un temps plus ou moins long selon les types de documents. En général, il faut attendre trente ans, mais pour certains types de documents, l’attente peut être beaucoup plus longue : jusqu’à cent cinquante ans pour « les dossiers personnels comportant des renseignements à caractère médical ». En Belgique, le délai général est de cent ans. En France comme en Belgique, il est possible d’obtenir des dérogations, mais cela prend énormément de temps. De plus, elles ne sont pas toujours accordées. Par conséquent, les français souhaitent connaître davantage certains événements, comme le régime de Vichy, mais l’accès aux archives empêche les historiens d’apporter des éléments de réponse. Par contre, en Grande-Bretagne, on se dirige plutôt dans une politique de libre accès aux archives publiques[39].

Face à la difficulté d’accès aux archives publiques, l’historien du temps présent utilise d’autres archives. Il possède, en effet, un grand nombre d’autres sources à sa disposition : sources orales, radio, télévision, archives privées, presse, etc.[37] On critique alors parfois cette surabondance de sources. En effet, il est difficile pour l’historien d’appréhender un si grand nombre de documents[40].

ApportsModifier

Cette nouvelle histoire permet de casser l’idée d’une « barrière chronologique »[41] qui empêche certaines périodes historiques d’être travaillées. L'histoire du temps présent adapte également à ses impératifs les méthodes historiques appliquées aux périodes antérieures, ce qui produit un renouvellement. De plus, grâce à un dialogue avec les autres champs de recherche historique, l’histoire du temps présent apporte de nouvelles problématiques et de nouveaux points de vue[42]. En outre, au vu de ses sujets de recherche, l’histoire du temps présent participe au combat face au négationnisme[43]. Enfin, l'histoire du temps présent a permis une redéfinition de la notion de recul : désormais, le seul recul nécessaire pour le travail de l’historien réside dans sa méthodologie et non pas dans le temps qui le sépare de son sujet d’étude[44].

SourcesModifier

L'histoire du temps présent se distingue des autres périodes historiques par l’accès à des sources de type oral et audiovisuel. Cependant, il serait faux de penser qu’il s’agit là des seuls matériaux utilisés par l’historien du temps présent lors de ses recherches. En effet, bien que l’utilisation de ces sources spécifiques constitue un choix et non une obligation, il apparaît que le croisement des témoignages oraux et des sources écrites est privilégié. Les sources orales n’ont pas la volonté de se substituer aux autres sources. Ainsi, l’historien du temps présent utilise la diversité des types de sources qui lui sont présentées afin d'être le plus impartial possible[45],[46].

Les sources oralesModifier

Pour retracer le passé, l’historien du temps présent peut se tourner vers la source orale puisque les témoins sont toujours vivants. En effet, le fait que les acteurs des faits étudiés soient toujours en vie constitue un des critères souvent utilisé pour faire débuter l’histoire du temps présent[47].

ApparitionModifier

À partir des années 1970, se produit un engouement grandissant pour les sources orales. En Grande-Bretagne, on crée ainsi en 1971 la revue Oral History. Selon Annette Wieviorka, on entre dans l’ère du témoin, dans laquelle peu de place est laissée à l’historien : c’est le témoin qui a le rôle principal, car l’histoire est racontée par ceux qui l’ont vécue[48]. Toutefois, certaines personnes restent réticentes et ne souhaitent pas témoigner, car elles ont peur d’être transformées en document vivant[49], d’être dépossédées de leur témoignage ou encore parce qu’elles ne souhaitent pas réveiller des souvenirs trop douloureux[50].

IntérêtModifier

Pour étudier les sujets postérieurs à 1939, l’utilisation de la source orale se révèle être une mine d’informations pour l’historien[51]. Elle permet notamment de combler certaines lacunes des archives écrites. Par exemple, la Résistance est difficilement abordable à travers des documents écrits, car elle en a peu laissés. En effet, ils étaient détruits afin qu’ils ne se retrouvent pas dans les mains des allemands[52]. La source orale peut également mettre en lumière l’expérience des camps de concentration en interviewant des personnes qui ont survécu. En outre, elle peut venir en complément des sources écrites en apportant d’autres informations[53]. Enfin, l’utilisation de la source orale permet de démocratiser l’histoire en rendant « son » histoire au peuple[54].

Apports des autres disciplinesModifier

L’historien est habitué à recourir à des documents écrits. Face à ce nouveau type de sources, il se sent alors quelque peu désarçonné. Pour l’aider, il peut faire appel à d’autres disciplines, comme la psychologie, la sociologie ou encore l’anthropologie qui recourent davantage à l’entretien oral et qui sont donc plus familières avec ce type de sources[55].

LimitesModifier

Danièle Voldman établit une distinction entre les sources orales, réalisées par l’historien dans le cadre de sa recherche, et les archives orales enregistrées par un archiviste ou un historien dans un objectif de conservation dans des dépôts. Ces dernières sont alors considérées comme plus fiables que les premières[56].

Dans cette ère du témoin, l’historien est vu comme un médiateur, comme le porte-parole des victimes[57]. Lors d’un entretien, un « pacte compassionnel » se crée implicitement entre l’interviewé, le témoin et l’intervieweur, l’historien[58]. Le témoignage livré par le témoin doit donc toucher au cœur et non à la raison de l’historien. On attend de lui de la compassion envers la victime et non pas qu’il reste de marbre face au témoignage. Le témoin souhaite parler à l’homme qui éprouve des sentiments et non pas au professionnel[59] : un problème se pose alors, car son métier lui impose justement une mise à distance, de ne pas faire entrer en jeu ses sentiments et de garder un esprit critique. Il doit rester objectif et impartial, ce qui est assez compliqué dans le cas de la source orale[60]. De plus, l’historien a souvent peur de contredire le témoin, de critiquer son témoignage, car ce serait l’offenser. Rester impartial est particulièrement compliqué si l’historien interviewe par exemple un ancien colon : comment peut-il parvenir à ne pas prendre parti pour les victimes ? Par conséquent, certains historiens sont assez réticents à l’idée d’utiliser la source orale parce que l’historien est trop impliqué émotionnellement[61].

La source orale pose un autre problème, car il s’agit d’une « source provoquée » (François Ozouf). L’historien participe, en effet, à l’élaboration de sa source : il réalise plusieurs entretiens oraux en fonction de sa recherche. Il va ainsi poser les questions de manière à obtenir les renseignements qu’il désire[62]. Le type d’entretien privilégié est donc l’entretien semi-directif : l’historien pose un certain nombre de questions ouvertes qui ont été préalablement élaborées. Il pose alors ces mêmes questions aux différents témoins interrogés. L’entretien semi-directif garantirait alors la fiabilité du témoignage, car il permet de croiser les différents témoignages entre eux. C’est le type d’interview qui est généralement utilisé par les historiens[63].

En réalité, malgré l’utilisation de ce type d’entretien, la source orale est loin d’être un témoignage fiable. Il convient de l’utiliser avec précaution et d’effectuer une analyse critique, car de nombreux facteurs peuvent altérer les informations livrées par le témoin. Le contenu de la source dépend de ce que le témoin veut bien raconter ou ce dont il se souvient. Un oubli ne signifie pas forcément que le témoin a voulu cacher quelque chose : il peut traduire une faille de la mémoire qui produit une sélection dans les événements[64]. Il est alors conseillé de réaliser plusieurs fois l’interview d’une même personne. En effet, si on pose exactement les mêmes questions, mais à des moments différents, l’historien n’aura pas forcément les mêmes réponses, car des souvenirs ou des faits peuvent revenir après le premier entretien[65]. Toutefois, certains témoins peuvent aussi volontairement oublier un certain nombre de choses pour cacher un fait peu glorieux. De plus, un témoin qui parle longtemps après les faits peut commettre des erreurs involontaires dans les dates ou dans les lieux[66], ou encore établir une reconstruction : le témoin va relire les faits du passé en fonction de ce qu’il a entendu ou lu depuis. Il relate alors un fait comme si c'était lui qui l’avait vécu alors que ce n’est pas le cas : il s’agit d’une erreur involontaire provoquée par une défaillance de la mémoire[67].

Les sources audiovisuellesModifier

Pour Marc Ferro et Pierre Sorlin, les sources audiovisuelles doivent constituer une source importante pour les historiens du temps présent. Ces derniers ont longtemps été réticents à utiliser ces nouvelles sources non seulement parce qu’ils ont l’habitude de se baser sur des documents écrits, mais aussi parce qu’ils éprouvent des difficultés à les analyser. Les travaux du sémiologue français Roland Barthes ont aidé les historiens à appréhender ces sources[68]. Les sources audiovisuelles peuvent prendre différentes formes : films de fiction, documentaires, émissions télévisuelles ou radiophoniques, etc.[37]

MémoireModifier

De par sa position, l’historien du temps présent se retrouve dans le rôle de "gardien de la mémoire"[69]. Ce phénomène émerge essentiellement lors de la fin de la Seconde Guerre mondiale avec le phénomène de la Shoah[69].

ShoahModifier

À la suite de la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, il y a une volonté manifeste de la part des historiens de récolter le témoignage des victimes sous leur encadrement[70]. C’est sur cette base que la plupart des premiers instituts se sont construits avant de devenir, par la suite, de véritables centres de l’histoire du temps présent[22],[31].

Les témoignages oraux de la Shoah pose pourtant quelques problèmes d’ordre méthodologique. L’historien est face à des victimes de l’Holocauste qui, pour la plupart, ont vécu au sein des camps de concentration nazis. Or, le témoin n’a pas simplement assisté à l’événement, il en fut la victime. Dès lors, le témoignage peut être biaisé soit par une incrédulité face aux évènements, soit face à une volonté d’oubli du témoin[71].

Le régime de VichyModifier

La mémoire du régime de Vichy est un peu particulière dans le sens où elle fut presque empêchée. Contrairement à la Shoah, il n’y a pas eu de devoir de mémoire, la France souhaitait oublier ces évènements houleux .Le premier à étudier en profondeur le sujet est l’historien Henry Rousso[72].

Bibliographie sélectiveModifier

Ouvrages et articles représentatifs du courantModifier

  • François Bédarida, Le nazisme et le génocide. Histoire et témoignage, Paris, 1992.
  • Florent Brayard, Le génocide des juifs entre procès et histoire (1943-2000), Bruxelles, 2000.
  • Geneviève Dreyfus-Armand, dir., Les années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, 2000.
  • Hélène Dumas, Le génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda, Paris, 2014.
  • Pieter Lagrou, Mémoires patriotiques et occupation nazie. Résistants, requis et déportés en Europe occidentale (1945-1965), Bruxelles, 2003.
  • Stipe Mesić, The Demise of Yugoslavia : A Political Memoir, Budapest, 2004.
  • Henry Rousso et Eric Conan, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, 1996.
  • Henry Rousso, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, 1987.
  • Henry Rousso, Un château en Allemagne. La France de Pétain en exil : Sigmaringen (1944-1945), Paris, 1980.
  • Martin Sabrow, Das Diktat des Konsenses. Geschichtswissenschaft in der DDR (1949–1969), Munich, 2001.
  • Martin Sabrow, Erinnerungsorte der DDR, Munich, 2009.
  • Martin Sabrow, Skandal und Diktatur. Formen öffentlicher Empörung im NS-Staat und in der DDR, Göttingen, 2004.
  • Laura Silber et Allan Little, The Death of Yugoslavia, Londres, 1996.
  • Rudi Van Doorslaer, De KPB en het Sovjet-Duits niet-aanvalspakt : de Kommunistische partij van België en het Sovjet-Duits niet-aanvalspakt tussen augustus 1939 en juli 1941, Bruxelles, 1975.
  • Étienne Verhoeyen et Rudi Van Doorslaer, De moord van Lahaut : het communisme als binnenlandse vijand, Louvain, 1985.
  • Margaret Weitz, Les combattantes de l’ombre. Histoire des femmes dans la résistance, Paris, 1997.

Ouvrages et articles sur le courant et la méthodologieModifier

  • François Bédarida, L'histoire et le métier d'historien en France (1945-1995), Paris, 1995.
  • François Bédarida, "Le temps présent et l’historiographie contemporaine", dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 69, 2001, p. 153-160.
  • Jane Caplan. "Contemporary History : Reflections from Britain and Germany", dans History Workshop Journal, vol. 63, n° 1, , p. 230–238.
  • Christian Delacroix, "L’Histoire du temps présent, une histoire (vraiment) comme les autres ?", dans Tempo e Argumento, Florianopólis, vol. 10, n° 23, 2018, p. 5-38.
  • Cristoph Corneliben, "Histoire du temps présent et culture mémorielle en Europe", dans Histoire, économique et société, vol. 2, n° 35, 2016, p. 107-123.
  • Florence Descamps, L'historien, l'archiviste et le magnétophone : de la constitution de la source orale à son exploitation, Paris, 2001.
  • Emmanuel Droit et Franz Reichherzer, "La fin de l’histoire du temps présent telle que nous l’avons connue. Plaidoyer franco-allemand pour l’abandon d’une singularité historiographique", dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°118, 2013, p. 121-145.
  • Vincent Duclert, "Archives orales et recherches contemporaine. Une histoire en cours", dans Société & Représentations, n° 13, 2002, p. 69-86.
  • Institut d'histoire du temps présent, Ecrire l'histoire du temps présent. En hommage à François Bédarida, Paris, 1993.
  • Patrick Garcia, "Essor et enjeux de l’Histoire du Temps présent au CNRS", dans La revue pour l’Histoire du CNRS [En ligne], n° 9, 2013.
  • Philippe Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, 1983.
  • Christoph Klessmann, Jane Rafferty et Martin Sabrow, "Contemporary History in Germany after 1989", dans Contemporary European History, vol. 6, n° 2, 1992, p. 219-243.
  • Pieter Lagrou, "De l’Histoire du Temps Présent à l’Histoire des autres. Comment une discipline critique devint complaisante", dans Vingtième siècle. Revue d’Histoire, vol. 118, n° 2, 2013, p. 101-119.
  • Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, 2000.
  • Henry Rousso, La dernière catastrophe. L'histoire, le présent, le contemporain, Paris, 2012.
  • Martin Sabrow, Die Zeit der Zeitgeschichte, Göttingen, 2012.
  • Hans-Peter Schwarz, "Die neueste Zeitgeschichte", dans Vierteljahrshefte für zeitgeschischte, n° 51, 2003, p. 5-28.
  • Jean-François Soulet, L’histoire immédiate. Historiographie, sources et méthodes, Paris, Armand Colin, 2009.
  • Hélène Wallenborn, L’historien, la parole des gens et l’écriture de l’histoire, le témoignage à l’aube du XXIème siècle, Bruxelles, 2006.
  • Annette Wierviorka, L'ère du témoin, Paris, 1999.
  • Serge Wolikow, "L’Histoire du temps présent en question", dans Territoires contemporains : bulletin de l'institut d'histoire contemporaine, n° 5, hors série, Dijon, 1998, p. 9-24.

Notes et référencesModifier

  1. Jean-François Soulet, L'histoire immédiate. Historiographie, sources et méthodes, Paris, , p. 27-28
  2. Institut d'histoire du temps présent, Ecrire l'histoire du temps présent, Paris, , Hartmut Kaelbe, La Zeitgeschichte, l’histoire allemande et l’histoire internationale du temps présent, p. 87
  3. a b c et d Hans-Peter Schwarz, « Die neueste Zeitgeschichte », Vierteljahrshefte für Zeitgeschischte, no 51,‎ , p. 6
  4. a et b Hans-Peter Schwarz, op. cit., p. 7
  5. a et b Peter Catterall, « What (if anything) is distinctive about contemporary history », Journal of Contemporary History, no 32,‎ , p. 441
  6. Institut de l'histoire du temps présent, op. cit., Pierre Nora, De l’histoire contemporaine au présent historique, p. 45-46
  7. François Bédarida, L’Histoire et le métier d’historien en France 1945-1995, Paris, , François Bédarida, La dialectique passé/présent et la pratique historienne, p. 79-80
  8. Institut de l'histoire du temps présent, op. cit., Pierre Nora, op. cit., p. 49
  9. François Bédarida, « Le temps présent et l’historiographie contemporaine », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, no 69,‎ , p. 54
  10. Pierre Ricoeur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, , p. 109
  11. François Bédarida, op. cit., François Bédarida, op. cit., p. 82
  12. Institut d'histoire du temps présent, op. cit., Hartmut Kaelbe, op. cit., p. 83
  13. Institut de l'histoire du temps présent, op. cit., Hartmut Kaelbe, op. cit., p. 84
  14. a et b Hans-Peter Schwarz, op. cit., p. 9
  15. Peter Catterall, op. cit., p. 441-442
  16. Christoph Klessmann, Martin Sabrow et Jane Rafferty, « Contemporary History in Germany after 1989 », Contemporary European History, no 6,‎ , p. 219
  17. Hans-Peter Schwarz, op. cit., p. 5
  18. Peter Catterall, op. cit., p. 450-451
  19. Institut d'histoire du temps présent, op. cit., Eric Hobsbawm, Un historien et son temps présent, p. 98
  20. Institut d'histoire du temps présent, op. cit., Dominique Schnapper, Le temps présent entre histoire et sociologie, p. 51
  21. François Bédarida, op. cit., François Bédarida, op. cit., p. 76
  22. a b et c Christoph Klessmann, Martin Sabrow et Jane Rafferty, op. cit., p. 220
  23. Christoph Klessmann, Martin Sabrow et Jane Rafferty, op. cit., p. 222
  24. Christoph Klessmann, Martin Sabrow et Jane Rafferty, op. cit., p. 223
  25. Christoph Klessmann, Martin Sabrow et Jane Rafferty, op. cit., p. 221-222
  26. « Zentrum für Zeithistorische Forschung (Potsdam), Geschichte », sur zzf-potsdam.de (consulté le 26 novembre 2017)
  27. Corneliben Cristoph, "Histoire du Temps Présent et culture mémorielle en Europe", dans Histoire, économique et société, vol. 2, no 35, 2016, p. 110
  28. a et b François Bédarida, op. cit., François Bédarida, op. cit., p. 81
  29. Jean-François Soulet, op. cit., p. 34
  30. « Sciences Po, notre histoire », sur sciencespo.fr (consulté le 26 novembre 2017)
  31. a b et c « Cegesoma, historique du centre », sur cegesoma.be (consulté le 26 novembre 2017)
  32. Jean-François Soulet, op. cit., p. 35
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  34. Jean-François Soulet, op. cit., p. 26
  35. a et b François Bédarida, art. cit., p. 155
  36. Jean-François Soulet, op. cit., p. 42
  37. a b et c François Bédarida, art. cit., p. 156
  38. Henry Rousso, La dernière catastrophe. L'histoire, le présent, le contemporain, Paris, , p. 228
  39. Jean-François Soulet, op. cit., p. 72-73
  40. Jean-François Soulet, op. cit., p. 49
  41. Serge Wolikow, "L’Histoire du temps présent en question", dans Territoires contemporains : bulletin de l'institut d'histoire contemporaine, n° 5, hors série, Dijon, 1998, p. 11
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  57. Jean-François Soulet, op. cit., p. 145
  58. Annette Wiervorka, op. cit., p. 179
  59. Hélène Wallenborn, op. cit., p. 79
  60. Jean-François Soulet, op. cit., p. 158
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  63. Florence Descamps, L’historien, l’archiviste et le magnétophone. De la constitution de la source orale à son exploitation, Paris, , p. 134-135
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  68. Jean-François Soulet, op. cit., p. 182 et 185
  69. a et b Henry Rousso, « Histoire du temps présent », sur Encyclopaedia Universalis (consulté le 16 décembre 2017)
  70. Pierre Ricoeur, op. cit., p. 223
  71. Pierre Ricoeur, op. cit., p. 221-222
  72. « Henry Rousso », sur Fayard (consulté le 16 décembre 2017)