Antiquité

période historique
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L'Antiquité (du latin antiquus signifiant « antérieur, ancien ») est une époque de l'Histoire. Classiquement, elle couvre la période allant de l'invention de l'écriture vers 3300-3200 av. J.-C. jusqu'à la chute de l'Empire romain d'Occident en 476, et couvre l'Europe, l'Asie occidentale et le Nord de l'Afrique.

C'est par le développement ou l'adoption de l'écriture que l'Antiquité succède à la Préhistoire : certaines civilisations de ces périodes charnières n'avaient pas d'écriture, mais sont mentionnées dans les écrits d'autres civilisations : on les place dans la Protohistoire. Le passage de la Préhistoire à l'Antiquité s'est donc produit à différentes périodes pour les différents peuples.

De la même manière, dans l'historiographie occidentale, l'Antiquité précède le Moyen Âge qui précède l'Époque moderne. Cette périodisation n'est pas forcément adaptée hors du monde occidental et vouloir l'appliquer nolens volens n'a pas grand sens.

La majorité des historiens estiment que l'Antiquité y commence au IVe millénaire avant notre ère (v. 3500−3000 av. J.-C.) avec l'invention de l'écriture en Mésopotamie et en Égypte, et voit sa fin durant les grandes invasions eurasiennes autour du Ve siècle (300 à 600). La date symbolique est relative à une civilisation ou une nation. La déposition du dernier empereur romain d'Occident en 476 est un repère conventionnel pour l'Europe occidentale, mais d'autres bornes peuvent être significatives de la fin du monde antique.

L'Antiquité peut être divisée en trois périodes :

La discipline qui étudie les civilisations antiques est l'Histoire ancienne, celle qui étudie les civilisations protohistoriques est la Protohistoire.

Schéma chronologique des quatre périodes de l'Histoire selon la plupart des historiens français.

Contours et définitionsModifier

La notion d'AntiquitéModifier

L'événement majeur constitué par la chute de l'Empire romain d'Occident en 476 a contribué à structurer la chronologie des grandes périodes historiques, selon le schéma suivant :

  • Antiquité : permanence des valeurs gréco-romaines, l'Empire romain ayant assimilé la culture grecque ;
  • Moyen Âge : oubli (supposé) des acquis de l'Antiquité jusqu'à la chute de Constantinople en 1453 ;
  • Renaissance et début des temps modernes : « redécouverte » des ouvrages scientifiques et philosophiques de l'Antiquité, ainsi que d'autres éléments (esthétiques…).

Ce découpage très schématique découle principalement des travaux de Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), et de l'historien britannique Edward Gibbon, notamment sa fameuse étude Decline and Fall of the Roman Empire (Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, 1776), et des historiens du XIXe siècle en ce qui concerne la chute de Constantinople, marquant la fin du « Moyen Âge ». Il conduit à présenter le Moyen Âge comme une période intermédiaire, une sorte d'« Âge sombre » de la civilisation.

L'étude de l'AntiquitéModifier

L'histoire de l'Antiquité européenne repose traditionnellement sur l'exploitation des textes hérités de l'Antiquité, en premier lieu ceux des historiens antiques (Hérodote, Thucydide, Tite-Live, Polybe, etc.), et d'inscriptions antiques redécouvertes et copiées. Comme pour les autres périodes de l'histoire, l'histoire antique se constitue progressivement en champ d'étude autonome au XIXe siècle, avec la création de revues et séries de livres spécialisés, de chaires académiques, etc. tout en adoptant les principes de la discipline historique « scientifique » qui se mettent alors en place[1].

L'histoire ancienne constitue dans le champ des études historiques une branche à part, qui a pu décrite par certains de ses propres pratiquants comme « provinciale ». Parce qu'elle repose sur un nombre de sources écrites limité et a priori peu extensibles (du moins dans le contexte grec et romain), il est même arrivé qu'on prédise qu'elle toucherait un jour à ses limites. C'était sans compter sur la possibilité de jeter un regard neuf sur des textes connus depuis longtemps, et surtout sur l'apport des découvertes venant d'autres disciplines s'intéressant aussi aux périodes antiques[2].

L'intérêt des humains pour les choses de leur passé ancien est en effet présent dès l'Antiquité : des pharaons et prêtres égyptiens comme des monarques et savants babyloniens exhument des inscriptions de leurs aïeux, les copient et en analysent les caractéristiques ; des érudits chinois de la fin de l'Antiquité et d'après s'intéressent aux vases en bronze des premières dynasties, analysent leurs formes et inscriptions, et éditent et commentent les illustres auteurs du passé ; une même attitude envers les choses anciennes s'observent dans la Grèce antique et à Rome (notamment dans les Antiquités de Varron), où on forge deux mots pour désigner les érudits s'adonnant à ces recherches : antiquitates et antiquarius, « antiquaire ». La caractéristiques communes de ces hommes dans ces différentes civilisations sont d'être « des lettrés, capables de déchiffrer les écritures anciennes et qui collectionnent, souvent avec acharnement, des objets inscrits qu'ils s'efforcent, parfois avec succès, de dater et d'interpréter. » (A. Schnapp). L'humanisme de la Renaissance européenne se caractérise par un intérêt nouveau pour les choses antiques, et donne un essor aux antiquaires. Elle concerne en priorité l'Antiquité gréco-romaine, mais concerne aussi le passé des autres régions d'Europe, du Moyen-Orient et même de l'Amérique précolombienne que l'on découvre alors. Les antiquaires opèrent des classements typologiques des objets (monnaies, armes, écritures, éléments architecturaux, etc.), certains conduisent des fouilles qui préfigurent l'archéologie, et cherchent à dater et interpréter ce qu'ils découvrent[3]. Selon l'évolution tracée par A. Momigliano, c'est de la confrontation des travaux de ces historiens et de ces antiquaires que naît l'histoire antique, fondée sur une confrontation entre sources écrites et vestiges matériels, que l'on soumet à une analyse critique de plus en plus pointilleuse afin de pouvoir mieux les exploiter pour produire un discours historique[4],[5].

L'archéologie en tant que telle émerge à partir du XVIIIe siècle, de l'exploration des ruines antiques à Herculanum et Pompeï, aussi en Égypte lors de l'expédition française, qui débouche sur l'achèvement du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens par Jean-François Champollion, qui permet le développement de l'égyptologie. Puis la discipline se développe au XIXe siècle et élargit son champ d'étude : exploration de sites classiques comme Delphes, Délos ou encore Olympie ; découverte des sites égéens pré-classiques avec les découvertes de Heinrich Schliemann à Troie et Mycènes, et d'Arthur Evans à Cnossos ; extension de l'égyptologie aux phases prédynastiques à la suite de Flinders Petrie[6] ; mise au jour des capitales assyriennes (Nimroud, Khorsabad, Ninive) qui amorcent la redécouverte de l'ancienne Mésopotamie, alors que le déchiffrement des écritures cunéiformes aboutit grâce à l'exhumation de nombreux textes, ce qui marque le début de l'assyriologie, l'étude de la Mésopotamie antique par les historiens. Les découvertes archéologiques deviennent donc indispensables pour l'étude de l'histoire ancienne[7].

Il n'empêche que pendant longtemps l'histoire antique reste vue comme l'apanage de l'historien (donc le spécialiste de l'étude des textes), l'Histoire est la discipline centrale, et les autres disciplines dont les travaux sont mobilisés dans la construction du discours historique sur l'Antiquité (archéologie, numismatique, philologie, etc.) sont vues comme des « sciences auxiliaires ». Cette vision des choses est remise en question par l'autonomisation plus marquée de ces disciplines (en particulier avec l'essor de la « nouvelle archéologie » dans les années 1970), et s'impose dans les dernières décennies du XXe siècle une nouvelle situation dans laquelle la primauté de l'historien n'est plus de mise en histoire ancienne. Cela se marque en France par l'adoption dans le milieu de la recherche de l'expression de « Sciences de l'Antiquité », permettant une approche pluridisciplinaire dans laquelle l'histoire n'est qu'une discipline parmi d'autres permettant de reconstruire le passé antique[8].

Les bornes de l'histoire antiqueModifier

Le début de l'AntiquitéModifier

Traditionnellement le début de l'histoire ancienne, et donc le début de l'histoire tout court, est placé avec l'apparition de l'écriture, qui donne accès aux sources écrites, qui sont le type de document qu'étudient en priorité les historiens. Plus largement l'invention de l'écriture est considérée comme un des plus grands accomplissements de l'espèce humaine, qui marquerait selon certains l'entrée dans « la civilisation » (au sens culturel)[9]. Par suite, selon les régions du monde, le passage de la Préhistoire à l'Histoire se produit lorsque l'écriture est inventée ou adoptée.

Cela revient à dire, en l'état actuel de la documentation, que l'histoire débute lorsque les scribes d'Uruk et d'Abydos commencent à inscrire des signes pictographiques sur des tablettes d'argile et des poteries, quelque part vers 3300-3200 avant J.-C. Néanmoins les positions actuelles des spécialistes de cette période, sans remettre en cause la césure majeure qui a lieu à ce moment-là, sont de mettre l'emphase plus sur les changements politiques et sociaux que reflète l'apparition de l'écriture, plutôt que sur ce développement en lui-même (apparition de l'État et des villes, développement de l'administration, etc.). Ces phénomènes sont apparus grâce à l'apport des découvertes archéologiques qui restent primordiales pour connaître les sociétés mésopotamienne et égyptienne de ces périodes[10],[11].

Pour les civilisations connues par des textes de peuples voisins mais n'ayant elle-même pas adopté l'écriture, on parle parfois de « protohistoire ». Cela concerne notamment la Gaule avant la conquête romaine.

La fin de l'AntiquitéModifier

Depuis l'entre-deux guerres au moins, les historiens ont commencé à remettre en cause l'importance sur le plan historiographique du déclin de l'Empire romain d'Occident ; ils mettent en évidence une période d'Antiquité tardive qui s'étend au-delà de l'année 476, et établit une continuité de la culture antique entre les Ve et VIe siècles[N 1]. Dans cette optique, le Moyen Âge commencerait plus tard.

SourcesModifier

Les premières civilisations antiquesModifier

La première partie de l'Antiquité débute par le passage de la Préhistoire à l'Histoire. Elle est dominée par les deux grandes civilisations que sont l'Égypte pharaonique et la Mésopotamie, quoi qu'il soit devenu courant de parler de « Proche-Orient ancien »[12], désignation englobant l'espace allant de l'Anatolie et du Levant jusqu'au plateau Iranien, en passant par la Syrie, la Mésopotamie, débordant vers l'Arabie, le sud du Caucase et l'Asie centrale ; on y inclut parfois l’Égypte et la Nubie, ce qui permet d'inclure dans un même objet d'étude toutes ces civilisations pré-classiques. Redécouvertes à partir du XIXe siècle, ces civilisations ont été replacées dans une perspective historique eurocentrée comme des antécédents et un « berceau » de « la » civilisation, à la première place d'une séquence qui comprend ensuite l'Antiquité gréco-romaine, le Moyen-Âge, puis l'Europe moderne et contemporaine. Cela est partiellement vrai, mais également réducteur ne serait-ce que parce que l'évolution historique ne peut être résumée à une séquence linéaire de civilisations, celles-ci ayant toujours des origines variées[13].

Ces civilisations couvrent en gros 3000 ans d'histoire, soit plus de la moitié des temps considérés comme « historiques », donc plus que toutes les autres périodes de l'histoire réunies. Elles constituent donc un champ chronologique très vaste. À la différence des civilisations antiques postérieures, leurs traductions littéraires ont été perdues après leur disparition (à l'exception notable de la Bible hébraïque) et leur histoire est peu documentée par les auteurs de l'Antiquité classique, aussi peu de sources secondaires sont disponibles pour les étudier. Aussi les sources les documentant sont en quasi-totalité des sources primaires issues de fouilles archéologiques (régulières ou clandestines)[14]. Certaines régions sont densément couvertes (Égypte, Israël), le reste moins, a fortiori quand il s'agit de pays ayant connu des troubles politiques pendant plusieurs décennies, comme la Mésopotamie (l'Irak). De plus en raison de la tendance de la documentation à refléter la puissance et la stabilité politique, elle est plus abondante pour les périodes d'unification et de centralisation politique que pour celles de division et de déclin des institutions, donnant des « âges obscurs » du point de vue documentaire[15]. Il n'empêche qu'une quantité considérable de documentation écrite provient de ces périodes, qui plus est très variée, et que ce sont les seules phases de l'histoire antique pour lesquelles elles seront amenées à augmenter notablement dans le futur (en particulier les tablettes cunéiformes). Il en résulte que par bien des aspects elles sont même mieux connues que les civilisations antiques classiques, qui ont pourtant fait l'objet de bien plus de recherches académiques.

Cadre chronologiqueModifier

La chronologie de ces périodes est très discutée, les dates étant incertaines et approximatives jusqu'au VIIe siècle av. J.-C. Pour les plus hautes époques les incertitudes excèdent la centaine d'années. Cela suppose de donner des dates choisies en général par convention parmi les différentes propositions (ainsi la « chronologie moyenne » qui est la plus courante pour la Mésopotamie), qui ne sont donc qu'indicatives[16].

Les découpage chronologique pour l'Égypte antique repose sur une alternance entre périodes d'unification et de prospérité, les « Empires », et périodes de division et de déclin supposé, les « Périodes intermédiaires ». En Mésopotamie le découpage s'articule autour de phases archéologiques et d'autres reposant sur les événements politiques ou culturels.

Le découpage reposant sur les données archéologiques, découlant de la vieille théorie des « âges » de pierre et de métal est plus englobant, le seul partagé entre les différentes régions de ces hautes époques, vu qu'il est assez rare qu'un découpage chronologique ou culturel plus précis s'applique sur plusieurs régions. La notion d'âge du bronze, avec ses subdivisions en âge du bronze ancien (v. 3400-2000 av. J.-C.), âge du bronze moyen (v. 2000-1500 av. J.-C.) et âge du bronze récent (v. 1500-1200 av. J.-C.), est très courante dans les études sur le Proche-Orient ancien.

Égypte antiqueModifier

MésopotamieModifier

  • Période d'Uruk récent (v. 3400-3000 av. J.-C.) : apparition des premières villes et premiers États, l'écriture se développe vers 3200 av. J.-C.
  • Période des Dynasties archaïques (v. 2900-2340 av. J.-C.) : division en plusieurs cités-États (Uruk, Ur , Lagash, Kish, etc.).
  • Période d'Akkad (v. 2340-2190 av. J.-C.) : Sargon d'Akkad met fin à la période des cités-États en les incluant dans le premier état territorial, qui se mue vite en véritable empire, notamment grâce à l'action de son petit-fils Naram-Sin.
  • Période néo-sumérienne (v. 2150-2004 av. J.-C.) : nouvelle unification par la Troisième dynastie d'Ur, Ur-Nammu et son fils Shulgi, qui établissent un nouvel empire dominant la Mésopotamie.
  • Période paléo-babylonienne (ou amorrite) (v. 2004-1595 av. J.-C.) : apparition de dynasties amorrites qui se partagent la Mésopotamie : Isin, Larsa, Eshnunna, Mari, puis Babylone, qui finit par dominer toute la région sous le règne de Hammurabi, avant de décliner lentement jusqu’à la prise de la ville par les Hittites vers 1595 av. J.-C.
  • Période « médio-babylonienne » (v. 1595 av. J.-C.-1000 av. J.-C.) et période « médio-assyrienne » (v. 1400-1000 av. J.-C.) : les Kassites fondent une nouvelle dynastie qui domine Babylone pendant plus de quatre siècles. Au nord, le Mittani exerce sa domination avant de se faire supplanter par le royaume médio-assyrien. Cette période se termine avec une crise grave, provoquée notamment pas les assauts des Araméens.
  • Période néo-assyrienne (934-609 av. J.-C.) : les Assyriens établissent un empire dominant tout le Proche-Orient pendant environ deux siècles, qui s'effondre à la fin du VIIe siècle av. J.-C. sous les coups des Babyloniens et des Mèdes.
  • Période néo-babylonienne (625-539 av. J.-C.) : les Babyloniens reprennent à leur profit une partie de l'empire néo-assyrien, notamment grâce à l'action de Nabuchodonosor II.
  • Période achéménide (539-331 av. J.-C.) : Babylone succombe à son tour (539 av. J.-C.) sous les coups de Cyrus II qui incorpore la Mésopotamie dans l'empire perse. Fin des dynasties autochtones mésopotamiennes. Alexandre le Grand conquiert la Mésopotamie en 331 av. J.-C.

Les « premières civilisations »Modifier

 
Statue d'albâtre d'une divinité babouin avec le nom du pharaon Narmer inscrit sur sa base. v. 3000 av. J.-C., Ägyptisches Museum.

Replacées dans l'histoire humaine, l'Égypte et la Mésopotamie sont les premières dans l'histoire humaine à expérimenter la « révolution urbaine », donc à remplir les critères permettant des les considérer comme des « civilisations » au sens culturel, soit selon la définition de G. Childe : présence de villes, de travailleurs spécialisés, de surplus de production, société hiérarchisée en plusieurs classes, présence d'un État, de monuments publics, d'échanges à longue distance, d'un art, d'une écriture, d'un savoir scientifique[17].

 
Tablette de comptabilité avec empreinte de sceau représentant une scène de tissage. Suse, seconde moitié du IVe millénaire av. J.‑C. Musée du Louvre.

Dans une approche dérivée, ce sont des « États primaires » (Pristine states), donnant ensuite naissance à une foule d'États secondaires (Secondary states), parce qu'elles expérimentent par elles-mêmes le passage de la chefferie à l'État ; elles partagent cette caractéristique avec quelques autres civilisations, plus tardives chronologiquement (civilisation de la vallée de l'Indus, Chine de l'âge du bronze, Mésoamérique et Andes des périodes formatives)[18]. Selon les critères des spécialistes de la question, reposant en bonne partie sur les critères de Childe, les premiers États se caractérisent en particulier par : une stratification sociale notable, permettant de distinguer une élite dirigeante, visible notamment dans l'archéologie par la présence d'une architecture monumentale et d'un art reflétant l'idéologie de l'élite dirigeante ; un réseau d'habitat hiérarchisé, dominé par une ville principale, impliquant une forme de centralisation des activités ; l'existence d'une spécialisation des activités et d'une organisation de la production, du stockage et des échanges à l'échelle de la société ; de pratiques rituelles et d'un culte organisé par les élites. Ces critères sont souvent mis en avant dans une perspective évolutionniste qui veut qu'au fil du temps les sociétés soient de plus en plus « complexes » au regard de leur architecture, leur art, leurs savoirs, leurs moyens de communications, leurs structures productives et les échanges, etc. Dans cette perspective l'État est l'aboutissement d'une progression vers des structures politiques de plus en plus intégrées, avec pour prédécesseurs le clan, la tribu et la chefferie[19]. Les premières villes mésopotamiennes apparaissent apparemment suivant un processus de concentration des populations délibéré et soudain, donc l'évolution vers la société étatique et urbaine ne semble pas accidentelle. Le mode de vie urbain s'impose par la suite puisque les textes des périodes postérieures ne semblent pas envisager d'alternative. Les causes et interprétations de ces phénomènes sont très discutées. Les facteurs environnementaux ont pu jouer, la diversité offerte par le milieu de Basse Mésopotamie ayant pu aider à la spécialisation agricole, aussi au développement des échanges par le biais des voies fluviales. D'autres invoquent des facteurs économiques, comme les échanges, la spécialisation du travail, le développement de la comptabilité, soit vus comme une manière de maximiser les potentialités du milieu et des groupes humains, ou dans une autre approche un processus se faisant au profit des seules élites, qui mettent en place un système de domination et d'exploitation. Selon d'autres il y aurait aussi des résistances à cette évolution, chez ceux vivant aux marges du monde urbain, peu documentés donc mal connus[20],[21].

L'Égypte et la Mésopotamie sont également deux des quatre ou cinq civilisations à inventer l'écriture, donc une écriture « primaire »[22], et elles le font là encore en même temps et avant les autres, autour de 3300-3200 av. J.-C. Cela marque en principe le début de l'histoire, mais la situation est généralement envisagée sous un angle plus complexe, prenant en compte les autres changements de l'époque, qui pris en semblent révèlent la profondeur du bouleversement à l'origine de l'Histoire, la civilisation et/ou l'État, selon la dénomination privilégiée. Ainsi, selon M. Liverani :

« Le début de la trajectoire historique est marqué par un phénomène d'une importance énorme, à l'heure actuelle supposé marquer le passage de la préhistoire à l'histoire au sens propre. Le phénomène peut être désigné de différentes manières. Nous pouvons utiliser l’appellation de « révolution urbaine » si nous voulons souligner les formes de démographie et d’habitat, ou de « première urbanisation » si nous prenons en compte les cycles ultérieurs d’urbanisation. On peut parler de l'origine de l'État ou de l'État primitif, si l'on préfère en souligner les aspects politiques. On peut aussi souligner le début d'une stratification socio-économique marquée, et des métiers spécialisés, si l'on veut souligner le mode de production. Nous pouvons également utiliser le terme « origine de la complexité », si nous essayons de réunir tous les différents aspects sous un concept unificateur. L'origine de l'écriture a également été considérée comme marquant le début de l'histoire au sens propre du terme, à cause de l'idée dépassée qu'il n'y aurait pas d'histoire avant que des sources écrites ne soient disponibles. Mais maintenant qu'une telle idée est considérée comme simpliste ou fausse, nous pouvons toujours considérer l'écriture comme le point culminant le plus évident et symbolique de tout le processus[23]. »

Ces civilisations sont elles-mêmes les héritières des cultures qui expérimentent plusieurs millénaires plus tôt la « révolution néolithique », entre le Levant et le Zagros (le « Croissant fertile »), foyers qui essaiment vers les régions voisines par la suite (avec également l'apport d'un foyer de domestication saharien dans le cas égyptien, mais généralement tenu pour moins important). Elles récupèrent donc les avancées du mode de vie néolithique et ses évolutions postérieures durant le chalcolithique : sédentarité, organisation communautaire villageoise ; économie reposant sur l'agriculture et l'élevage, puis l’arboriculture, l'irrigation ; le travail de la céramique, puis du métal (cuivre) développé postérieurement, industrie textile ; des réseaux de circulation des biens et des savoirs couvrant un vaste espace, etc. Ce sont des sociétés qui sont généralement vues comme égalitaires, quoi qu'organisées vers les périodes tardives dans le cadre de la « chefferie », dont le cadre de vie et l'organisation politique restent d'ampleur limitée (pré-étatique, pré-urbain)[24],[25].

Les débuts de la civilisation égyptienneModifier

 
Carte des principales entités géographiques et des principaux sites de l'Égypte antique.

La période prédynastique égyptienne voit les fondations de l’État pharaonique égyptien être progressivement posées entre la fin du Ve millénaire av. J.‑C. et celle du IVe millénaire av. J.‑C., d'abord avec la culture de Badari en Moyenne-Égypte, puis la culture de Nagada en Haute-Égypte, alors qu'en Basse-Égypte se développe la culture de Maadi-Bouto, ouverte aux influences proche-orientale. L'expansion de la culture de Nagada vers les autres régions marque le début du processus d'unification de la vallée du Nil et de formation de l'État, qui se concrétise à la fin du millénaire[26]. Abydos fonctionne alors comme une nécropole royale, en lien avec les deux autres sites majeurs que sont Nagada puis Hiérakonpolis. Les premiers signes écrits permettent d'identifier le début de l'administration et la présence de souverains formant une « dynastie 0 » absente de l'historiographie traditionnelle, dont il n'est pas assuré qu'elle ait dominé toute l'Égypte[27].

L'unification est traditionnellement attribuée au roi Ménès, assimilé à Narmer, identifié par des sources écrites et artistiques. C'est le premier roi de la première dynastie égyptienne, régnant vers 3000 av. J.-C. Avec lui s'ouvre la période thinite (v. 3000-2700 av. J.-C.) qui comprend les deux premières dynasties, la première phase d'un royaume égyptien unifié et plus largement la période qui parachève la formation de la civilisation égyptienne pharaonique. Elle est documentée par les découvertes effectuées dans les nécropoles d'Abydos et de Saqqarah[28].

La période de l'Ancien Empire (v. 2700-2200 av. J.-C.) s'ouvre apparemment sans rupture avec la précédente. La IIIe dynastie est dominée par la figure de Djoser, le premier pharaon à se faire enterrer dans une pyramide (à Saqqara), dont le maître d’œuvre serait l'architecte Imhotep. La IVe dynastie est celle du pharaon Snéfrou puis de ses successeurs Khéops, Khéphren et Mykérinos, qui construisent d'imposantes pyramides à Gizeh près de Memphis, la nouvelle capitale. La Ve dynastie et la VIe dynastie, marquée par les longs règnes de Pépi Ier et Pépi II, sont des périodes d'épanouissement du pouvoir monarchique et de développement administratif. Le pharaon de l'Ancien Empire est un personnage d'essence divine, bénéficiant d'un culte après sa mort, qui revêt des aspects « solaires » avec l'essor du culte du dieu-soleil auquel il est assimilé (visible notamment dans l'érection de temples solaires). Il est appuyé par une élite administrative puissante qui érige à son tour ses tombes privées (dans des mastabas richement ornés). L'Ancien Empire voit également une phase d'expansion vers la Nubie et hors de la vallée du Nil, pour l'acquisition de matières premières, et l’établissement de relations commerciales et diplomatiques avec le Levant (Byblos, Ebla)[29].

La dynamique centralisatrice s'essouffle à la fin de la VIe dynastie, à laquelle succède la première Période intermédiaire (v. 2200-2030 av. J.-C.), qui comprend quatre dynasties, qui ont pu régner au même moment sur des parties différentes du pays. Le pays s'est en effet divisé politiquement, entre plusieurs centres de pouvoir (Memphis, Hérakléopolis, Thèbes). La période est mal documentée, mais les générations postérieures en ont retenu l'image d'un temps chaotique, marqué par des guerres et des famines, un traumatisme à ne plus reproduire [30].

Sumer et ses voisinsModifier

La Mésopotamie entre dans l'ère historique, étatique et urbaine au IVe millénaire av. J.‑C., durant la période d'Uruk. Celle-ci doit son nom à la ville la plus étendue de cette période, située dans le sud de la Mésopotamie, qui est également le lieu de découverte du plus grand ensemble de monuments et des premières tablettes écrites, datés d'environ 3300-3100 av. J.-C. La période précédant cet essor est très mal connue ; on sait que des villes émergent au début du IVe millénaire av. J.‑C. dans le nord de la Mésopotamie (Tell Brak), également en Iran du sud-ouest (Suse) ; la révolution urbaine n'est donc pas cantonnée à la seule Basse Mésopotamie. Il n'empêche que c'est cette dernière qui exerce la plus grande influence culturelle durant cette période, bénéficiant notamment d'une économie agricole très productive grâce à ses canaux d'irrigation, qui facilitent également les échanges et constituent donc des éléments très favorables au développement d'une civilisation urbaine. Les régions voisines reprennent divers aspects de la culture « urukéenne », et des comptoirs ou colonies venus de Basse Mésopotamie semblent se développer en Haute Mésopotamie[31],[32],[33].

 
La « phalange » de l'armée de Lagash sur la Stèle des vautours. Vers 2450 av. J.-C., musée du Louvre.

Après un recul de l'influence sud mésopotamienne au tournant du IIIe millénaire av. J.‑C., la civilisation urbaine continue de prospérer au IIIe millénaire av. J.‑C. La partie sud de la Basse Mésopotamie (la période des dynasties archaïques), le pays de Sumer, est constitué de plusieurs royaumes, des cités-États, disposant d'institutions bien organisées (des palais et des temples), dirigées par une élite puissante et riche (comme en témoignent les tombes royales d'Ur du milieu du millénaire), développant de plus en plus l'écriture, pour des raisons administratives mais aussi des activités savantes (archives de Girsu, Shuruppak, Adab). Du point de vue ethnique, on distingue deux peuples principaux coexistant dans le Sud mésopotamien à cette période : les Sumériens, un peuple parlant le sumérien, une langue isolée, dominante dans la partie la plus méridionale de la Mésopotamie, et derrière qui on voit généralement les inventeurs de l'écriture mésopotamienne ; les « Akkadiens », terme qui recouvre des populations parlant des langues sémitiques, dominants dans la partie nord[34],[35]. Encore plus au nord les autres populations sont là encore majoritairement de langue sémitique. Des royaumes pratiquant également l'écriture se développent en Syrie sous l'influence sumérienne, au moins à partir du milieu du millénaire (Mari, Ebla, Nagar, Urkesh)[36] et les sociétés connaissent un processus de hiérarchisation sociale marquée (tombes de Tell Umm el-Marra). Dans le sud-ouest iranien se développe la civilisation élamite, organisée autour de plusieurs entités politiques situées dans des régions hautes, et dont le principal centre culturel est la ville de Suse, située dans les régions basses au contact de la Mésopotamie ; au début du millénaire elle élabore sa propre écriture, « proto-élamite », qui n'a pas de postérité, avant d'adopter le cunéiforme[37],[38].

Cette époque s'achève par l'apparition de l'empire d'Akkad (v. 2340-2190 av. J.-C.), premier État qui parvient à unifier les cités de Mésopotamie, sous la direction de Sargon d'Akkad, une des grandes figures de l'histoire mésopotamienne, qui domine aussi une partie de la Syrie et du plateau Iranien et connaît son apogée sous le règne de Naram-Sîn. Après la chute d'Akkad au début du XXe siècle av. J.-C., dont les artisans principaux seraient les Gutis, peuple venu des montagnes occidentales, il se passe quelques décennies avant qu'un nouvel empire n'émerge depuis la Mésopotamie, celui de la troisième dynastie d'Ur (v. 2112-2004 av. J.-C.). Il est couramment vu comme l'archétype de l’État mésopotamien centralisateur et bureaucratique, au moins dans ses intentions, dont le plus éloquent témoignage sont les dizaines de milliers de tablettes administratives qu'il a laissées derrière lui[39],[40].

Aux marges de cet ensemble l'archéologie a identifié plusieurs cultures urbaines ou proto-urbaines, qui ne pratiquent cependant pas ou alors très peu l'écriture et sont documentées épisodiquement par les civilisations pratiquant l'écriture. Le reste du plateau Iranien et les régions voisines voient le développement de plusieurs centres urbains (Jiroft dans le Kerman, Mundigak et Shahr-i Sokhteh dans le bassin de l'Helmand, Namazga-depe et Altyn-depe dans les contreforts du Kopet-Dag, puis les sites du complexe archéologique bactro-margien) de même que les rives du golfe Persique (Dilmun sur l'île de Bahrein, Magan dans l'actuel Oman, où on extrait du cuivre), qui sont situées entre la Mésopotamie et la civilisation de l'Indus et échangent avec elles[41]. Au Levant l'urbanisation est certes en plein essor en Syrie, mais dans la moitié méridionale, après un essor remarquable dans la première moitié du IIIe millénaire av. J.‑C., l'habitat se rétracte. En Anatolie centrale la présence de petites principautés se décèle, notamment par le trésor d'Alacahöyük[42].

L'âge du Bronze moyenModifier

L'Égypte est réunifiée vers 2030 av. J.-C. par la dynastie de Thèbes, la XIe dynastie, avec Montouhotep II qui rétablit l'autorité et le prestige monarchique. C'est le début du Moyen Empire (v. 2030-1780 av. J.-C.). La XIIe dynastie, des rois nommés Sésostris et Amenemhat, marque l'apogée de cette période, grâce à une reprise en main active de l'administration, ravagée par les troubles antérieurs. L'activité de ces rois à Karnak près de Thèbes et dans le Fayoum témoigne de leur puissance et de leur richesse retrouvées. Ils parviennent également à reprendre le contrôle sur la Nubie. En revanche si leur influence est perceptible au Levant méridional, il n'est pas assurée qu'elle se soit accompagnée d'une domination politique. Du point de vue culturel, cette période est notamment marquée par une floraison littéraire, et l'affirmation du dieu thébain Amon[43].

Au Proche-Orient, le début du IIe millénaire av. J.‑C. voit des chefs tribaux des Amorrites, peuple originaire de Syrie, s'installent à la tête de royaumes aussi bien en Syrie qu'en Mésopotamie, et y établissent des dynasties concurrentes, tout en formant un ensemble culturel cohérent, reposant en bonne partie sur l'héritage syro-mésopotamien ancien mais aussi sur des pratiques originales (visibles notamment dans les relations diplomatiques). Les principaux royaumes de cette période (période paléo-babylonienne, période d'Isin-Larsa) sont Isin et Larsa dans le sud mésopotamien, Eshnunna dans les régions à l'est du Tigre, Mari sur l'Euphrate dont le palais royal a livré des milliers de tablettes, essentielles pour la connaissance de cette période, Yamkhad (Alep) et Qatna en Syrie intérieure. Assur est à cette époque une cité peu puissante politiquement, mais ses marchands ont tissé un réseau commercial très lucratif en Anatolie, documenté par des milliers de tablettes mises au jour à Kültepe (période paléo-assyrienne). Un autre réseau commercial très actif est celui du golfe Persique, qui profite aux villes du sud mésopotamien (Ur, Larsa) avant de se rétracter. Autour de 1800 av. J.-C. un souverain amorrite nommé Samsi-Addu parvient à unifier toute la Haute Mésopotamie, mais à sa mort en 1775 son royaume s'effondre. Hammurabi de Babylone (1792-1750 av. J.-C.) parvient ensuite à dominer la majeure partie de la Mésopotamie. Avec lui le royaume babylonien devient une des principales puissances du monde antique (première dynastie de Babylone). Ses successeurs parviennent à se maintenir au pouvoir tout en perdant peu à peu des territoires, jusqu'à la chute de Babylone sous les coups des Hittites en 1595 av. J.-C.[44],[45]

Cet acte marque la montée en puissance d'un autre royaume amené à durer, implanté dans le pays appelé Hatti d'où vient le nom Hittites, au cœur de l'Anatolie. Ses rois constituent à la fin du XVIIe siècle av. J.-C. un royaume en mesure de vaincre les deux grands royaumes amorrites, Alep et Babylone. Néanmoins des querelles dynastiques freinent son expansion[46].

Plus au sud, le Levant central et méridional (Canaan) est peu documenté par les textes, mais on y décèle l'existence de petits royaumes comme celui de Byblos, qui prospère grâce au commerce avec l'Égypte. Les populations sémitiques du Levant ont alors des contacts réguliers avec la vallée du Nil, s'y rendent en nombre, et c'est probablement dans ce milieu que sont élaborés les premières formes d'alphabet, dérivées des hiéroglyphes (alphabet protosinaïtique).

C'est aussi dans ce contexte qu'un groupe de populations sémitiques, les Hyksos, s'implante dans le delta du Nil et y fonde des dynasties, la plus importante régnant à Avaris. Ils causent des pertes territoriales importantes aux rois thébains de la XIIIe dynastie dynastie, qui disparaît peu après. C'est la deuxième Période intermédiaire (v. 1750-1550 av. J.-C.). Au sud la Nubie, le pays de Koush, se rend indépendante sous la direction des rois de Kerma. L'« invasion » hyksos et la division qui s'en suit est vue comme un grand malheur dans la tradition postérieure égyptienne ; elle introduit des influences asiatiques, mais la tradition égyptienne résiste, y compris en pays dominé par les Hyksos où elle conserve une grande influence, et les souverains indépendants de Thèbes parviennent progressivement à prendre le controle de la situation[47].

En Crète, la civilisation minoenne émerge à cette période, manifestement stimulée par les contacts avec les régions orientales. Elle est organisée sur un système palatial semblable à celui de ces dernières, dont témoignent les palais de Cnossos, Phaistos et Malia, et élabore sa propre écriture, le Linéaire A, non déchiffrée. Les poteries minoennes se retrouvent dans les régions voisines, jusqu'au Proche-Orient[48].

À l'autre extrémité dans le plateau iranien, l'Élam reste une puissance politique majeure, bénéficiant notamment des retombées économiques des routes de l'étain reliant les mines situées plus à l'est à la Mésopotamie. Ce sont les armées de ce royaume qui ont porté le coup de grâce à la troisième dynastie d'Ur au début de la période, et elles réalisent régulièrement des incursions en Babylonie durant les siècles suivants, sans parvenir à s'y imposer durablement. Quant aux civilisations du reste du plateau Iranien, sans écriture, elles prospèrent au début du IIe millénaire av. J.‑C. puis s'enfoncent dans une crise après 1700 av. J.-C.[49]

L'âge du Bronze récentModifier

 
Temples de Deir el-Bahari, règne d'Hatchepsout première moitié du XVe siècle av. J.-C.

En Égypte, le roi thébain Ahmosis Ier vainc les Hyksos vers 1540, puis Koush (Nubie), ce qui marque le début de la XVIIIe dynastie, et du Nouvel Empire (v. 1540-1200 av. J.-C.). C'est la période la mieux documentée de l’Égypte pharaonique, en particulier grâce à l'activité de ses souverains. La XVIIIe dynastie rétablit la prospérité de l'Égypte, et après le règne de Hatchepsout, la seule femme à avoir régné par elle-même dans ce royaume, Thoutmosis III réalise plusieurs campagnes militaires qui lui permettent de se tailler un empire au Levant (surtout à Canaan), et d'aller jusqu'à l'Euphrate, faisant de l’Égypte une puissance du Proche-Orient, luttant contre le Mittani et les Hittites pour l'hégémonie sur les riches cités de Syrie. Avec lui s'affirme la figure du pharaon combattant, reprise par ses successeurs. Au sud l'empire égyptien va en Nubie jusqu'à la quatrième cataracte, et les mines d'or de ce pays servent grandement la politique pharaonique, à l'intérieur comme à l'extérieur. Les rois se font inhumer dans la vallée des Rois près de Thèbes qui, bien que pour la plupart pillées dès l'Antiquité, ont livré et livrent encore d'importantes informations sur l'histoire de la période. Les temples égyptiens de Karnak (Louxor) et d'ailleurs font l'objet de grands travaux reflétant la puissance du royaume et de son grand dieu, Amon-Rê. L'époque amarnienne (du nom de la résidence royale d'alors, Tell el-Amarna) au milieu du XIVe siècle av. J.-C., sous le roi Amenhotep IV/Akhénaton, voit la promotion du dieu Aton, réforme religieuse qui entraîne beaucoup de débats[50].

 
Ramsès II couronné par les dieux Seth et Horus. Abou Simbel.

Après sa mort et le règne bref de Toutankhamon qui doit sa célébrité à la découverte de sa tombe, la succession houleuse aboutit à la mise en place de la XIXe dynastie, qui doit rapidement intervenir au Levant où sa domination est bousculée par les offensives hittites (voir plus bas), affaire qui se solde sous le règne de Ramsès II avec la conclusion d'une paix durable (et après la fameuse mais non décisive bataille de Qadesh) qui permet à l'Égypte de consolider sa domination sur ses provinces asiatiques (après des pertes notables comme Ugarit et l'Amurru). Par la suite les Libyens font peser une menace plus directe sur le delta du Nil à la fin de la dynastie, qui se prolonge au début de la suivante, la XXe dynastie (la dynastie des Ramsès), qui est amenée à connaître la fin de l'empire égyptien[51].

En Syrie et en Haute Mésopotamie, la puissance dominante au début de la période est le royaume du Mittani, dirigé par une élite hourrite depuis les cités de la région du Khabur (sa capitale, Wassukanni, n'a pas été identifiée). Fondé dans des conditions obscures au XVIe siècle av. J.-C., il domine les petits royaumes syriens (Alep, Ugarit, Alalakh, Qatna, etc.) et étend son influence jusqu'à l'est du Tigre (visible notamment à Nuzi, dans le royaume d'Arrapha). En Syrie, il doit défendre sa zone d'influences face aux incursions des Égyptiens et des Hittites[52],[53].

 
La « porte des lions » de Hattusa (Boğazkale), la capitale des Hittites.

En Anatolie l'histoire du royaume hittite est marquée par différents soubresauts qui permettent à d'autres entités politiques de prendre de l'autonomie, en particulier l'Arzawa[54] (de population louvite) en Asie mineure et le Kizzuwatna[55] en Cilicie, qui balance entre Hittites et Mittani. Sur leur frontière nord ils font face à la menace permanente d'attaques des Gasgas, ensemble de tribus montagnardes qui ne sont jamais soumis durablement[56]. Au XIVe siècle av. J.-C. le royaume hittite reprend de la puissance (période du « Nouvel Empire », v. 1400-1200 av. J.-C.). Sa capitale, Hattusa, est dominée par une citadelle imposante où se trouve le palais royal, et dispose de nombreux temples. Elle a livré une abondante documentation cunéiforme qui sert de base à la reconstitution de l'histoire hittite. Sur le plan militaire, le roi Suppiluliuma Ier (1344-1322 av. J.-C.) parvient à rétablir son autorité en Anatolie puis à enfoncer les lignes du Mittani en Syrie, avant de prendre sa capitale, ce qui porte un coup fatal à son statut de grande puissance. Ses successeurs consolident leur emprise sur la Syrie face aux Égyptiens (notamment lors de la bataille de Qadesh) et en Anatolie (destruction de l'Arzawa)[57].

La Babylonie connaît au milieu du IIe millénaire av. J.‑C. une grave crise politique, économique et peut-être aussi écologique. Elle est partagée entre une dynastie fondée par des Kassites (peuple apparemment originaire du Zagros) qui règne sur Babylone, et la première dynastie du Pays de la Mer qui domine le sud. Les premiers l'emportent et réunifient le sud mésopotamien, avant d'entreprendre la reconstruction de ces grandes villes et la remise en valeur de ses campagnes. La dynastie kassite de Babylone (v. 1595-1155 av. J.-C.) est celle qui occupe le plus longuement le trône de cette cité, asseyant ainsi son autorité et son prestige en tant que capitale politique et aussi vie sacrée. Bien que d'origine étrangère, les rois kassites se fondent dans le moule culturel babylonien, qui connaît alors un rayonnement sans précédent. La langue babylonienne sert de langue diplomatique dans tout le Moyen-Orient, et est enseignée dans les principales chancelleries, y compris en Égypte ; ses textes littéraires phares, tels que l’Épopée de Gilgamesh, se diffusent en même temps et avec eux l'influence culturelle babylonienne[58].

Une des caractéristiques de cette période est en effet l'existence d'un concert diplomatique de grande ampleur, contrepartie aux affrontements militaires. Il est documenté notamment par les lettres d'Amarna, des tablettes cunéiformes retrouvées en Égypte relevant de la correspondance officielle des rois Amenhotep III, Akhénaton et Toutankhamon. Les grands rois (Égypte, Babylone, Hittites, Mittani puis Assyrie) s'échangent régulièrement des messages et des présents suivant des principes implicites devant respecter le rang de chacun, et concluent souvent des alliances matrimoniales, ainsi que des traités de paix. Les plus grandes interactions entre les différentes parties du Moyen-Orient et ses régions voisines sont également visibles dans l'essor des échanges de biens (notamment les métaux tels que le cuivre de Chypre et l'étain du plateau Iranien) ; cette période voit le développement du commerce maritime en Méditerranée orientale, illustré aussi par l'épave d'Uluburun, appuyé sur des ports animés par des groupes marchands dynamiques (Ugarit, Tyr, Byblos). Ugarit en particulier, qui a livré une documentation très abondante, est exemplaire du cosmopolitisme de ce temps, à la croisée des différentes cultures du Moyen-Orient ; c'est aussi le premier endroit pour lequel l'usage courant d'une écriture alphabétique (cunéiforme) soit documenté[59].

 
La forteresse de Mycènes.

Cette situation profite notamment du dynamisme plus important du monde égéen ou, en plus du développement d'entités politiques en Asie mineure (notamment l'Arzawa et ses successeurs ; Troie, alors un important site fortifié qui pourrait correspondre au royaume de Wilusa des textes hittites[60]), apparaît la civilisation mycénienne. Bénéficiant en partie de l'héritage minoen, elle se développe en Grèce continentale (Mycènes, Tyrinthe, Pylos, Thèbes) et s'étend par la suite (par conquête ?) en direction de la Crète (période « néo-palatiale »). Elle est apparemment partagée entre plusieurs royaumes dirigés depuis des citadelles fortifiées où sont érigés des palais, où des scribes produisent à l'image des royaumes orientaux des documents administratifs dans une nouvelle écriture, le Linéaire B, qui transcrit un forme ancienne du grec. Les tombes rondes (à tholos) de Mycènes témoignent de la richesse accumulée par les souverains de la période (« trésor d'Atrée »)[61]. Il est tentant de voir derrière ces royaumes ceux des Achéens des temps héroïques décrits par Homère, mais il n'y a pas d'information sur leur histoire politique ; les textes hittites évoquent cependant un pays appelé Ahhiyawa quelque part vers l'Égée, dont le nom ressemble fortement à celui des Achéens homériques[62].

La défaite du Mittani face aux Hittites rabat les cartes du jeu politique proche-oriental, en ouvrant la voie aux ambitions d'un autre royaume de Mésopotamie du nord, l'Assyrie, formée à partir de sa capitale éponyme, Assur, ce nom désignant aussi le dieu national Assur, considéré comme le véritable souverain du royaume (royaume médio-assyrien, v. 1400-1050 av. J.-C.). En quelques années dans la seconde moitié du XIVe siècle av. J.-C. ce royaume s'affirme comme une puissance militaire rivalisant avec les Hittites et Babylone. Puis au XIIIe siècle av. J.-C. ses rois consolident leur emprise sur la Haute Mésopotamie en annexant ce qu'il restait du Mittani puis en implantant des lieux de pouvoir dans la région (Dur-Katlimmu, Tell Sabi Abyad, Tell Chuera, etc.) et infligent des défaites cinglantes aux deux autres grandes puissances rivales[63].

Du côté de l'Iran, l'Élam est sorti des âges obscurs grâce à une série de rois dynamiques, qui entreprennent d'importants travaux à Suse et dans sa région (Chogha Zanbil, fondée par le roi Untash-Napirisha). Puis au début du XIIe siècle av. J.-C. une nouvelle lignée de rois, les Shutrukides, met sur pied une redoutable machine de guerre, qui s'étend vers la Mésopotamie. En 1155, ils s'emparent de Babylone et mettent fin à la dynastie kassite[64]. Mais ils ne sont pas en mesure de capitaliser sur leur succès, battent en retraite avant de subir la revanche babylonienne lors d'une offensive conduite par le roi Nabuchodonosor Ier (vers 1100). Cette victoire donne un regain de dynamisme à Babylone, notamment grâce à la restitution par les vaincus de la statue du grand dieu national Marduk ; c'est sans doute à cette période qu'est écrit Enuma elish, le principal texte mythologique babylonien, célébrant la toute-puissance de cette divinité[65].

Effondrement et recompositionsModifier

 
Ramsès III face aux Peuples de la mer, d'après un bas-relief de Médinet Habou.

La fin de l'âge du bronze et la période de transition vers l'âge du fer, au début du XIIe siècle av. J.-C., voient de grands bouleversements se produire dans tout le Moyen-Orient et en Méditerranée orientale. Le point de rupture est ce qui est souvent caractérisé comme un « effondrement », parfois comme une crise « systémique », qui voit la fin des grands royaumes du Bronze récent. L'empire hittite disparaît définitivement dans des conditions obscures. Avant cela les palais de la civilisation mycéniennes ont disparu dans des conditions tout aussi énigmatiques, et ne sont pas rebâtis, ce qui se traduit par la fin pure et simple de cette civilisation. L'Égypte est assaillie par des Libyens venus de l'ouest et les « Peuples de la mer », une coalition de peuples dont on situe les origines vers le monde égéen ou l'Anatolie orientale, voire Chypre, qui sont repoussés. La vallée du Nil est donc épargnée, mais une partie des assaillant se dirige ensuite vers le Levant méridional, où l'administration égyptienne perd pied (sans que l'on sache bien pourquoi ni comment). Plus au nord sur le littoral syrien les villes d'Ugarit et d'Alalakh sont détruites, peut-être par d'autres Peuples de la mer, et définitivement abandonnées. Et en Syrie émerge à la fin du XIIe siècle av. J.-C. un nouveau groupe de populations turbulentes, les Araméens, qui secouent la domination assyrienne sur la Haute Mésopotamie occidentale, puis se retrouvent aussi en Babylonie où ils rajoutent au chaos déjà existant en raison de l'instabilité dynastique succédant à la chute des Kassites. La conjugaison de ces catastrophes ont donc incité à chercher des causes globales, au-delà des problèmes inhérents à chaque royaume. On a pu mettre en avant l'impact de migrations de divers « Barbares » mis en mouvement par des crises (causées par des sécheresses ?), qui, par effet domino, se répercutent depuis le monde égéen jusqu'au Levant ; ou des crises sociales internes aux royaumes levantins, où sont attestés durant tout l'âge du bronze des populations vivant aux marges et causant potentiellement des troubles (Habiru, tribus nomades). En tout cas c'est tout le monde des palais de l'âge du bronze qui touche à sa fin, ouvrant la voie à une période de recompositions majeures qui est fondamentale pour la suite de l'histoire antique, connaissant d'importantes innovations comme la diffusion de la métallurgie du fer et de l'alphabet, et l'apparition de nombreuses « nations »[66],[67].

 
La situation politique de l'Égypte au milieu du VIIIe siècle av. J.-C.

En Égypte, la fin de l'âge du bronze coïncide avec la XXe dynastie, qui voit la fin de l'empire égyptien du Levant se produire après le règne de Ramsès III, ce qui porte un coup important à la prospérité du royaume. Le pouvoir pharaonique perd de son autorité, alors que les prêtres d'Amon de Thèbes exercent une autorité croissante. La troisième Période intermédiaire voit l'installation d'une dynastie de prêtres d'Amon à Tanis dans le delta, où ils doivent aussi faire de la place à des dynasties fondées par des chefs Libyens. Au même moment la Nubie (Kouch) recouvre son indépendance sous la direction des rois de Napata. Ceux-ci profitent de la situation chaotique de l'Égypte pour y intervenir, et ils trouvent pour principaux rival les rois libyens de Saïs, et aucun ne prend le dessus, aboutissant à une nouvelle division du pays entre Haute et Basse Égypte dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. L'Égypte est dès lors placée sous la domination de dynasties étrangères, situation qui se prolonge par la suite quand les Assyriens commencent à intervenir dans la vie politique de la vallée du Nil[68].

 
La citadelle de Gordion.

Si l'empire hittite s'effondre, plusieurs royaumes vassaux de Syrie du nord et d'Anatolie orientale occupés par des branches cadettes de la famille royale hittite survivent à cette période, en premier lieu Karkemish et Melid (Malatya). Ils servent de base à la formation d'entités politiques dites « néo-hittites », qui sont en fait surtout peuplées de locuteurs du louvite (une langue parente du hittite), et aussi d'autres populations (notamment des Araméens). Bien que divisés politique, ils ont une culture commune, vénérant des dieux issus du fonds anatolien (en premier lieu le Dieu de l'Orage), érigeant des citadelles où ils bâtissent des monuments décorés de bas-reliefs sur pierre, faisant évoluer les traditions artistiques hittites[69]. Le reste de l'Anatolie connaît d'importants changements à la suite de la fin du royaume hittite. En Anatolie centrale, l'ancien pays hittite est occupé par de nouveaux arrivants, les Phrygiens, qui seraient venus du sud des Balkans, qui donnent leur nom à la région. Ils fondent un royaume autour de la ville de Gordion, développent une culture caractérisés par des tombes royales à tumulus et des sculptures sur rocher. Les textes assyriens qui documentent cette région parlent de Mushki, apparemment une population qui s'est mêlée aux Phrygiens. Leur roi le plus fameux est Midas (Mita dans les textes assyriens), qui dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. domine un territoire allant jusqu'en Cappadoce. Après avoir subi des offensives assyriennes, le royaume phrygien est détruit par de nouveaux arrivants, les Cimmériens, en 695 av. J.-C.[70]. Plus à l'est s'est formé vers la même période le royaume de Lydie, autour de sa capitale Sardes, qui doit également lutter contre les assauts des Cimmériens qui sont finalement chassés d'Anatolie au début du VIe siècle av. J.-C.. C'est dans ce royaume qu'auraient été mises au point les plus anciennes pièces de monnaie[71]. Dans le sud-est, la Lycie est occupée par une population mêlant éléments anatoliens et égéens (les « Lyciens » des Grecs), qui constituent des cités (notamment Xanthos)[72]. Dans l'est anatolien, cette période voit l'implantation de Grecs, les Ioniens, qui sont organisés en cités et développent une culture qui participe largement au développement de la culture grecque « classique », dans le domaine des sciences, de la littérature, de la philosophie. Politiquement ces cités passent pour la plupart sous la coupe de la Lydie autour de 600 av. J.-C., à l'exception de Milet[73].

En Syrie intérieure émerge dès la fin de l'âge du bronze une nouvelle population ouest-sémitique, les Araméens, groupe semi-nomade qui connaît une expansion rapide et s'implantent dans les villes syriennes. Leur essor se fait aux dépens des Assyriens qui perdent une grande partie de la Djézireh, et plus à l'ouest en Syrie centrale après le retrait des Hittites. Ils constituent plusieurs royaumes, souvent mêlés à des éléments louvites (Sam'al, Arpad, Hamath, Damas, Guzana). Ils fondent des capitales organisées autour de citadelles disposant de palais et de temples, développant un art caractérisé notamment par la sculpture sur pierre, mêlant héritage syrien et inspirations anatoliennes et assyriennes. Les Araméens s'étendent aussi en Babylonie orientale, où ils causent de nombreux troubles avant de coexister plus pacifiquement avec les populations locales ; ils conservent un mode de vie tribal et semi-nomade. Les Araméens sont les principaux adversaires des Assyriens durant leur première phase d'expansion, étant soumis puis absorbés, pour finalement former une communauté culturelle assyro-araméenne. Bien que dominés politiquement, les Araméens ont une influence considérable puisque leur langue et leur alphabet se diffusent considérablement à cette période[74].

En Babylonie à la même période arrive une autre population, sans doute d'origine ouest-sémitique et liée aux Araméens, les Chaldéens. Ils forment des entités politiques organisées autour de villes et villages, pratiquant l'agriculture et le commerce, prospérant rapidement au point de jouer un rôle majeur dans la vie politique de la région à partir du IXe siècle av. J.-C., très actif dans la résistance face à l'Assyrie[75].

Il en résulte un temps d'épreuves pour les deux principaux royaumes mésopotamiens, Babylone et l'Assyrie, qui survivent durant cette période mais avec des fortunes diverse. En Babylonie plusieurs dynasties se succèdent à la tête du royaume, certaines parvenant à restaurer un ordre temporaire, mais jamais de façon durable[76],[77]. L'Assyrie parvient à préserver son cœur historique autour de ses principales villes (Assur, Ninive, Arbèles) et sans doute des têtes de pont dans les régions voisines. C'est sur cette base qu'elle peut partir à la reconquête des territoires perdus dès la seconde moitié du Xe siècle av. J.-C., marquant le début de l'époque néo-assyrienne. Se met progressivement en place une organisation militaire très efficace, appuyée sur des campagnes annuelles visant à prélever le tribut de ceux qui se soumettent, et à châtier brutalement ceux qui résistent. Les souverains assyriens font coucher par écrit puis sculpter sur des bas-reliefs leurs faits militaires, y compris leurs exactions (destructions, pillages, massacres, déportations). Ils se rendent rapidement hégémoniques en Syrie face aux royaumes araméens et néo-hittites, puis atteignent la côte méditerranéenne, et reprennent aussi leurs tentatives d'expansion en Babylonie. Ils ne parviennent cependant pas à asseoir leur domination, suscitant contre eux de nombreuses révoltes, réunissant de plus en plus de royaumes hostiles à leurs ambitions. Mais ils sortent la plupart du temps vainqueurs de ces affrontements[78],[79].

 
Haut d'un carquois en bronze de Sarduri II d'Urartu (764-735 av. J.-C.) gravé de frises représentant le roi sur son char. Musée de l'Ermitage, .

L'Anatolie orientale connaît aussi une période de développement politique, autour du lac de Van où émerge dans le courant du IXe siècle av. J.-C. le royaume d'Urartu. Suivant en grande partie le modèle de l'Assyrie (au moins sur le plan idéologique), et une organisation territoriale adaptée à son territoire montagneux, ses rois conquièrent les régions alentours, et implantent des forteresses pour les diriger, où ils entassent les ressources prélevées sur les campagnes, qui font également l'objet d'aménagements. Ils se posent en rivaux des Assyriens, leur disputant l'hégémonie sur les régions hautes du Tigre et de l'Euphrate, et leur causant des revers au début du VIIIe siècle av. J.-C.[80],[81].

 
Détail du sarcophage d'Eshmunazar de Sidon et de son inscription en alphabet phénicien, Ve siècle av. J.-C. Musée du Louvre.

Les cités côtières de la côte libanaise sont celles qui parmi les cités cananéennes de l'âge du bronze ont le mieux résisté aux troubles de la fin de la période. Au début de l'âge du fer elles forment un ensemble prospère et dynamique, divisé en plusieurs royaumes, en premier lieu Tyr qui a une position prééminente, aussi Arwad, Sidon et Byblos. Ils développent une écriture alphabétique qui sert de modèle aux autres alphabets qui vont se développer à la période et asseoir le triomphe de cette forme d'écriture. Les Grecs nomment cet espace la Phénicie, et leurs habitants les Phéniciens (on ne sait pas exactement comme ils s'appelaient eux-mêmes, si tant est qu'ils se soient perçus comme un ensemble culturel cohérent dépassant le cadre des royaumes), qu'ils connaissent surtout par le biais de leurs marins et marchands présents dans tout le monde méditerranéen. En effet à compter de la fin du IXe siècle av. J.-C. les Phéniciens implantent des comptoirs et des cités autour de la Méditerranée (Chypre, Tunisie, Malte, Sicile, Sardaigne, Tunisie), y formant une diaspora, et plus largement font du commerce avec plusieurs régions méditerranéennes, notamment en Grèce, où leur alphabet sert de modèle à l'alphabet local. La prospérité des cités phéniciennes en fait des cibles toutes désignées pour l'Assyrie[82],[83].

Plus au sud la côte méridionale de Canaan est la région qui a connu les bouleversements les plus importants, puisque c'est là qu'est le plus visible l'implantation des Peuples de la mer, par le biais de différents éléments matériels rappelant les cultures du monde égéen, notamment la poterie peinte. Les Philistins sont ceux dont l'implantation a eu le plus de succès (mais il s'en trouvait d'autres, comme les Tjeker). Ils s'emparent de plusieurs cités de Canaan dont les principales deviennent les capitales de royaumes philistins (la « Pentapole » : Gaza, Ekron, Ashkelon, Gath, Ashdod), et le pays prend le nom de Philistie. Ils se fondent rapidement dans la population locale, au point que leur langue, sans doute indo-européenne, disparaît rapidement et que les dialectes sémitiques restent dominants. De même la culture matérielle prend un profil local, et les dieux vénérés sont surtout sémitiques (Dagon, Baal-zebub). Les Philistins sont connus par la Bible comme de redoutables guerriers, s'étendant en direction de l'intérieur, devenant les ennemis mortels des Israélites qui ne parviennent à les repousser qu'après une longue période de conflits[84].

 
Les royaumes d'Israël et de Juda et leurs voisins vers 850 av. J.-C.

En effet dans les hautes terres du Levant méridional émerge au même moment l'Israël antique. Son histoire est certes documentée par la Bible, mais il est difficile de retrouver la vérité historique derrière des textes écrits et remaniés tardivement (surtout à compter du VIe siècle av. J.-C.) pour conter une saga nationale sous le prisme de l'Alliance entre Dieu et le peuple d'Israël. En gros tout ce qui est relaté dans la Torah (époque des Patriarches, esclavage en Égypte, Exode et conquête de Canaan) sont renvoyés au rang de récits légendaires ayant au mieux un rapport lointain avec des personnes et des faits s'étant réellement produits. On retient en revanche que les conflits contre les Philistins rapportés dans les livres des Juges et des Rois contiennent le souvenir d'un contexte conflictuel ayant motivé les populations des hautes terres à mieux s'organiser, ce qui conduit à l'apparition de l'État. L'archéologie identifie après la fin du Bronze récent une phase d'abandon du peuplement sédentaire des hautes terres, puis une réoccupation, avec une croissance progressive de l'habitat et l'apparition de sites fortifiés avec une architecture monumentale au moins dans la seconde moitié du Xe siècle av. J.-C. Les sources extra-bibliques indiquent assurément la présence au IXe siècle av. J.-C. de deux royaumes, Israël au nord autour de Samarie, plus riche et urbanisé, et Juda au sud autour de Jérusalem, moins peuplé et plus rural, dont l'histoire correspond au moins dans les grandes lignes à ce qui est rapporté dans les deux Livres des Rois. Leur culture matérielle est similaire (par exemple maison à quatre pièces), de même que leur religion, issue du fonds cananéen, avec pour dieu national Yhwh. Les premières formes de l'alphabet hébreu sont développées durant cette période, et la pratique de l'écriture se diffuse, permettant l'émergence d'une littérature qui comprend les plus anciens textes qui devaient par la suite être intégrés au corpus biblique[85].

À l'est du Jourdain se développent également plusieurs entités politiques, peu documentées : Edom[84], Moab[86] et Ammon[87].

Dans le plateau Iranien de profonds changements surviennent également à cette époque. Le royaume élamite a décliné et s'est divisé en plusieurs entités politiques, qui poursuivent les traditions antiques et connaissent une phase de reprise au VIIIe siècle av. J.-C. même si cette contrée semble alors marquée par l'instabilité politique. Les Élamites deviennent des alliés des Babyloniens face aux Assyriens[88]. De nouvelles populations sont arrivées depuis l'Asie centrale, parlant des langues iraniennes. Les plus dynamiques dans un premier temps sont les Mèdes, installés dans la région de Hamadan. Les Assyriens les rencontrent pour la première fois au milieu du IXe siècle av. J.-C., et ils constituent progressivement des petits royaumes appuyés sur des sites fortifiés. Selon le récit de Hérodote ils connaissent un processus d'unification et forment un empire dominant la région, mais la fiabilité historique de ce récit a été mise en doute[89]. L'autre peuple iranien qui apparaît à cette période sont les Perses, qui se fixent plus au sud dans la région qui prend leur nom (l'actuel Fars), jusqu'alors un territoire de tradition élamite ; il semble d'ailleurs que se produise rapidement un mélange entre les deux populations. La région est divisée en plusieurs entités politiques, semble dominée un temps par les Mèdes, jusqu'à ce qu'une dynastie perse, passée à la postérité sous le nom d'Achéménides, ne prenne le dessus au milieu du VIe siècle av. J.-C.[90]. Autour du lac d'Urmia les sources assyriens et urartéennes qui se disputent la région documentent un autre peuple, les Mannéens, dont les origines sont obscures. Ils sont divisés en plusieurs royaumes qui opposent souvent une résistance difficile aux Assyriens avant de devenir leurs alliés[91].

L'essor des empiresModifier

Au fil du temps, les royaumes les plus puissants prennent un aspect impérialiste, au point qu'on a coutume de désigner nombre d'entre eux comme des empires, ainsi l'« empire » égyptien du Bronze récent caractérisé par son emprise sur le Levant méridional et la Nubie[92]. Les empires peuvent être définis comme des « formations politiques hiérarchisées qui, par le biais des conquêtes militaires et des formes d'allégeance plus ou moins contraignantes, agrègent des populations et des territoires divers au profit d'un centre[93]. » Ces premiers empires existent au moins sur le plan des idées, nombre de rois mésopotamiens à la suite de ceux d'Akkad se proclamant « roi du Monde » (plus exactement « roi des quatre parties (du Monde) », puisqu'ils se représentaient le Monde comme un espace plan divisé en quartiers). Mais si on prend en considération l'étendue territoriale et la nature du pouvoir, il y a loin entre ces empires et ceux qui apparaissent à partir de la Mésopotamie durant la première moitié du Ier millénaire av. J.‑C., qui sont véritablement multiethniques et disposent de centres du pouvoir d'une toute nouvelle dimension[94]. Ce sont les prototypes des grands empires qui dominent les périodes suivantes de l'Antiquité.

 
Carte des différentes phases d'expansion de l'empire néo-assyrien.
 
Taureau androcéphale ailé colossal du palais royal de Khorsabad. Musée de l'Oriental Institute de Chicago.

Les conflits du IXe siècle av. J.-C. ont permis à l'empire néo-assyrien de s'affirmer comme la principale puissance militaire du Proche-Orient, aucun autre royaume ou coalition n'étant en mesure de s'opposer durablement à son expansion. À ce stade cependant les annexions sont plus l'exception que la norme, les rois assyriens se contentant d'une soumission et du prélèvement d'un tribut sur les royaumes vaincus. L'expansion assyrienne profite à un groupe de hauts dignitaires qui dispose de grands pouvoirs, alors que l'autorité du centre s'affaisse dans la première moitié du VIIIe siècle av. J.-C., que l'Urartu se fait plus menaçant, et que les révoltes de pays vassaux sont toujours monnaie courante[95]. Tiglath-Phalazar III (747-722) infléchit la politique impérialiste assyrienne vers la construction d'un véritable empire territorial, en procédant à l'annexion des vaincus, politique poursuivie par ses successeurs, les rois « Sargonides » (Sargon II, Sennachérib, Assarhaddon et Assurbanipal) qui portent l'empire néo-assyrien à son apogée. L'Urartu, la Babylonie, l'Élam puis l'Égypte sont vaincus à plus d'une reprise, les royaumes de Syrie et du Levant annexés l'un après l'autre, une partie de leur population déportée et délocalisée dans d'autres provinces, ou en Assyrie même[96].

Dans ce pays sont érigées des capitales de plus en plus monumentales : après Nimroud (Kalkhu) au IXe siècle av. J.-C., Khorsabad (Dur-Sharrukin) à la fin du VIIIe siècle av. J.-C. et enfin Ninive juste après, capitale d'une taille sans équivalent, dont la citadelle voit l'érection de deux palais monumentaux où les bas-reliefs glorifient la puissance des monarques assyriens, dont le pouvoir a pris un tournant plus autoritaire que jamais. On y collecte aussi des tablettes savantes, notamment depuis la Babylonie, constituant la « Bibliothèque d'Assurbanipal » qui ouvre la tradition des grandes bibliothèques savantes antiques[97].

Mais la domination assyrienne n'est jamais acceptée et les rois sont confrontés à des révoltes dans à peu près toutes leurs provinces, y compris en Assyrie même, où les successions génèrent à plusieurs reprises des crises. Après la mort d'Assurbanipal vers 630 ces problèmes éclatent à nouveau, mais cette fois-ci aucun des rois qui se succède ne parvient à rétablir la situation. Cela profite à un rebelle babylonien, Nabopolassar, qui repousse les Assyrien avant de les attaquer chez eux. Il est rejoint par les Mèdes, et l'alliance des deux scelle la fin de l'empire assyrien, dont les métropoles sont détruites impitoyablement entre 615 et 609 av. J.-C.[98],[99]

 
L'extension approximative de l'empire néo-babylonien.
 
La Porte d'Ishtar de Babylone, VIe siècle av. J.-C., reconstituée au Pergamon Museum de Berlin.

L'empire néo-babylonien succède à l'empire assyrien dont il reprend à peu près l'extension. Son principal souverain, Nabuchodonosor II (604-569 av. J.-C.), s'assure la domination du Levant face à l'Égypte durant les dernières années du règne de son père. Il y retourne pour soumettre brutalement les cités de Phénicie, de Philistie et de Juda. L'afflux de richesses et d'hommes en Babylonie à la suite des pillages et déportations (sur lesquelles les rois babyloniens ne se sont pas étendus à la différence de leurs prédécesseurs assyriens) permet à Nabopolassar et Nabuchodonosor II d'y entreprendre de grands travaux, dominés par la restauration des principaux monuments de Babylone, qui devient alors une véritable « mégapole », et affirme son statut de cité sainte et de haut lieu de la culture autour du grand temple de Marduk, l'Esagil. Les campagnes babyloniennes font également l'objet de travaux de mise en valeur, et sont très productives. En revanche le développement des provinces ne semblent pas vraiment avoir préoccupé les rois babyloniens, qui se sont certes appuyés sur la prospérité des cités phéniciennes mais ont laissé plusieurs régions dans la désolation après leurs destructions (Assyrie, Juda, Philistie). Après la mort de Nabuchodonosor II sur le trône babylonien les successions sont houleuses, et le seul roi à rester durablement sur le trône, Nabonide (556-539 av. J.-C.) est très contesté par une partie de l'élite babylonienne, en particulier le clergé[100],[101].

L'Égypte reste en retrait durant ses périodes, les dynasties qui la dominent n'étant pas en mesure de s'opposer militairement aux empires mésopotamiens. Les rois de Napata parviennent certes à asseoir leur domination sur l'Égypte, mais les Assyriens envahissent le pays à deux reprises et leur infligent de sévères défaites. Après cela l'Égypte est à nouveau dominée par une lignée autochtone, la XXVIe dynastie (664-525), originaire de Saïs, qui inaugure la « Basse époque » égyptienne (664-332). Elle se défait du protectorat imposé par les Assyriens et réunifie les deux Égyptes sous Psammétique Ier. En revanche son fils Nékao II échoue à s'implanter au Levant, défait par les Babyloniens. En revanche au sud les rois saïte parviennent à vaincre Napata, dont les rois se replient vers une nouvelle capitale, Méroé[102].

 
L'Empire achéménide sous Darius Ier.
 
Le roi perse Xerxès Ier représenté sur un bas-relief d'une porte de son palais de Persépolis.

Le second vainqueur des Assyriens, les Mèdes, sont très peu documentés. Si on suit Hérodote ils auraient constitué un véritable empire, mais cela ne ressort d'aucune autre source de l'époque[89],[103]. Quoi qu'il en soit au milieu du VIe siècle av. J.-C. les Perses de la lignée des Achéménides conduits par Cyrus II se révoltent contre leur domination et les battent, posant alors les bases de leur empire (vers 550). Les troupes perses se dirigent ensuite en Anatolie où elles défont les Lydiens, avant d'instaurer leur autorité sur l'Ionie. Puis après avoir étendu son territoire vers l'Asie centrale, Cyrus s'empare de Babylone en 539, mettant ainsi fin au dernier grand royaume mésopotamien. Il prend alors possession de tout son territoire. Son fils Cambyse II conquiert l'Égypte en 625, mettant fin à la dynastie saïte. Sa mort aboutit à une révolte et à l'intronisation de Darius Ier. Celui-ci et son fils Xerxès Ier sont connus pour leurs échecs à soumettre la totalité de la Grèce lors des Guerres médiques, mais à l'échelle de leur empire cet échec est très relatif puisqu'ils portent ses frontières à leur maximum d'extension. Les règnes suivants sont marqués par plusieurs troubles successoraux, des revers militaires tels que celui ouvrant une nouvelle période d'indépendance de l'Égypte (de 404 à 343), mais l'édifice impérial perse est solide. Il repose sur l'héritage des empires mésopotamiens, même si les Perses ont choisi de ne pas s'implanter dans ce pays pour ériger de grandes capitales en Perse (Pasargades, Persépolis, Suse). Les rois perses sont à leur tour des monarques absolus, gouvernant au nom de leur grand dieu, Ahura Mazda. Ils dirigent en s'appuyant sur l'élite perse, qui dispose notamment de la direction des satrapies, grandes provinces qui sont la base de l'organisation territoriale perse, qui à l'échelle inférieure s'appuie sur les structures locales, dont les traditions ne sont pas bousculées du moment qu'elles respectent l'autorité perse. C'est donc manifestement une organisation du pouvoir souple, mais qui réagit avec brutalité lorsqu'elle est contestée[104],[105].

Les deux prises de Jérusalem qui ont lieu sous le règne de Nabuchodonosor II, qui succèdent à plusieurs défaites face à l'Assyrie, se soldent par la destruction de son grand temple, et les déportations qui s'en suivent sont certes des événements qui ont bien d'autres équivalents sous ce règne, mais leur impact est considérable puisque c'est en Babylonie durant les époques néo-babylonienne et achéménide qu'une partie des exilés élabore définitivement le monothéisme et entreprend une phase décisive de compilation de la Bible hébraïque. Le retour de certains d'entre eux à Juda, autorisé après la chute de Babylone, pour reconstruire le temple de Jérusalem, voit la poursuite de cet élan religieux d'une originalité profonde, qui devait avoir une influence considérable par la suite[106].

Du point de vue linguistique, cette période voit l'araméen se répandre et devenir la langue vernaculaire de la Mésopotamie et aussi du Levant méridional, en plus de la Syrie. Il devient en plus progressivement la lingua franca du Moyen-Orient : l'« araméen d'empire » est ainsi la variante de l'araméen employée par l'administration achéménide pour les communications entre provinces (alors qu'à l'intérieur de celle-ci chaque région écrit suivant ses propres habitudes). Cette évolution est en bonne partie le produit de l'expansion du peuplement araméen, notamment à la suite des déportations entreprises par les Assyriens. C'est dont une situation paradoxale dans laquelle la langue des vaincus a pris le pas sur celles des conquérants. L'araméen garde ce statut jusqu'à l'essor du grec à l'époque hellénistique[107]. .

Tendances et héritages politiques et culturelsModifier

Sur le plan politique au moins, et sans doute aussi économique, la première partie de l'Antiquité, héritière de la période de formation des premiers États et des premières sociétés urbaines, voit donc l'affirmation sur le long terme d'entités de plus en plus durables, étendues et intégrées, le développement des premiers empires étant une tendance majeure sur le plan politique, qui a fait l'objet de nombreuses études[108]. Mais cette évolution est entrecoupée par des phases de discontinuité. En Égypte pharaonique le découpage des historiens suit cette tendance, organisé autour d'une alternance entre « Empires » caractérisés par l'unification, la stabilité et les succès économiques et politiques, et « Périodes intermédiaires » caractérisées par la désunion, l'instabilité économique et le retrait du concert international[109]. Ces royaumes sont liés à leurs élites, et dès qu'elles disparaissent ce qui fait leur spécificité est atténué pour un retour vers des sociétés moins hiérarchisées et inégalitaires, moins encadrés par les institutions, ce qui explique pourquoi elles sont des périodes « obscures » sur le plan documentaire, alors qu'il s'y passe beaucoup de choses ; la perception d'« effondrements » est sans doute en bonne partie vue par le haut de la société, d'en bas (notamment au niveau des communautés rurales) elles sont peut-être moins perceptibles. Ainsi ce sont également en filigrane des révélateurs des spécificités des premiers États[110].

Du point de vue technique et intellectuel, l'époque de la « révolution urbaine » qui marque le début de l'âge du Bronze est notamment marquée par l'apparition de la poterie au tour, des alliages métalliques (notamment le bronze à l'étain), la diffusion de l'usage de la roue, de l'araire, de l'arboriculture, en plus de l'écriture, le tout dans un contexte d'intensification du travail (développement de la standardisation dans la production artisanale, exploitation de la force animale). L'époque de la fin de l'âge du Bronze et du début de l'âge du Fer (tournant des IIe millénaire av. J.‑C. et Ier millénaire av. J.‑C.) voit la diffusion de la métallurgie du fer, de l'artisanat des matières vitreuses (céramiques à glaçure et verre) et de l'alphabet[111]. Dans le domaines scientifique, des savants dont l'identité n'a pas été préservée réalisent diverses avancées en médecine, mathématiques et astronomie notamment, posant les bases de l'essor scientifique qui a lieu dans la Grèce antique (où étaient en particulier reconnus les accomplissement de la médecine égyptienne et de l'astronomie babylonienne)[112].

Il est donc possible de reconnaître dans l'histoire du Proche-Orient ancien comme le fait M. Liverani des tendances de long terme vers un « élargissement de l'échelle des unités politiques, l'amélioration des technologies de production (et aussi de destruction), l'élargissement des horizons géographiques, et aussi le rôle croissant des individualités » tout en identifiant « une séquence cyclique de croissance et d'effondrement » qui crée des discontinuités[113].

Plus largement tout un ensemble de changements décisifs dans l'histoire humaine ont lieu dans ces civilisations, qui sont souvent évoquées comme étant les « origines » de toutes sortes de choses (État, villes, administration, impérialisme, écriture, etc.)[114]. On retrouve certes souvent ces caractéristiques dans d'autres civilisations « primaires » (Chine, Mésoamérique), mais il y a lieu de considérer que c'est à partir du Proche-Orient et de l'Égypte qu'elles ont eu le plus d'impact, au moins pour les civilisations du Moyen-Orient, d'Afrique et d'Europe :

  • Apparition des villes et constitution des premières sociétés urbaines : la ville devient durant ces époques un des cadres de vie essentiels des humains.
  • Apparition d'une autorité royale et d'un gouvernement : la figure du monarque, avec ses rôles symboliques (protection de son peuple) s'impose à cette période et devient le mode de gouvernement le plus répandu.
  • Apparition de l'écriture puis de l'alphabet : l'écriture cunéiforme, l'écriture hiéroglyphiques, puis leurs descendants, jusqu'à l'apparition de l'alphabet, sont des innovations cruciales dans l'histoire humaines, accomplies pour la première fois dans ces régions, et diffusées à partir d'elles dans une majeure partie du monde.
  • Apparition d'une « bureaucratie » et d'un archivage des informations : c'est la conséquence des évolutions précédentes, et d'une importance capitale pour la vie des humains ; avec l'écriture, il est possible d'enregistrer des informations, de les conserver et de les accumuler dans plein de domaines de la vie pratique et savante.
  • Apparition d'un esprit juridique et d'un sens de la justice (de l'équité) développés dans les cercles du pouvoir.
  • Apparition d'une littérature : des genres littéraires mésopotamiens et égyptiens se sont transmis dans les civilisations postérieures, par le biais de la Bible avant tout ; l'impact de ces littératures sur la période classique reste encore mal établi, mais il est manifestement à prendre en considération.
  • Apparition d'un esprit encyclopédiste : les anciens Mésopotamiens développent dès l'apparition de l'écriture un goût pour la compilation des informations dans de longues listes lexicales, puis élaborent des « séries », longs textes techniques censés renfermer le savoir d'une discipline ; cela reflète une approche différente de la généralisation qui est caractéristique des Grecs, mais qui survit dans la vie intellectuelle des civilisations suivantes.
  • Dans le domaine intellectuel plus largement ces civilisations posent les bases des savoirs mathématiques, médicaux et astronomiques repris et améliorés dans les civilisations classiques ; elles inventent aussi des lieux d'enseignement et des bibliothèques servant à conserver et transmettre le savoir.
  • Apparition d'un mode de découpage du temps : l'année divisée en 12 mois calquée sur le rythme de la Lune et du Soleil, et la semaine de sept jours apparaissent en Mésopotamie et au Proche-Orient antiques.
  • Apparition du monothéisme : c'est dans la religion juive qu'il se concrétise, au milieu du Ier millénaire av. J.‑C., reposant manifestement sur des évolutions théologiques présentes aux périodes antérieures en Égypte et au Proche-Orient ; c'est une évolution déterminante, amenée à être adoptée par la majorité des humains, dont l'importance ne saurait être minimisée[115].

L'Antiquité classiqueModifier

La Grèce archaïque et classiqueModifier

 
Carte de la Grèce antique au Ve siècle av. J.-C.

L'effondrement de la civilisation mycénienne s'est accompagné de la perte de son système palatial, son architecture, son écriture. Les « âges obscurs » (v. 1200-800 av. J.-C.) sont comme leur nom l'indique sont très pauvrement documentés et mal connus. La documentation archéologique provient surtout de cimetières, la céramique caractéristique est dite protogéométrique puis géométrique, et le changement technique majeur est le début de l'âge du fer (v. 1000 av. J.-C.)[116]. Puis à la fin de la période les populations grecques établies sur le pourtour de la mer Égée, puisque comme vu plus haut elles ont connu une forte expansion en Asie mineure (Ionie), mettent au point une nouvelle civilisation grecque au début de l'époque archaïque, et se lancent dans une expansion coloniale qui exporte leur civilisation dans d'autres régions, s'appuyant sur les qualités maritimes des Grecs, très tournés vers la mer (leur pays, très montagneux, comprenant beaucoup de régions peu hospitalières), qui n'ont que les Phéniciens pour équivalents dans ce domaine.

Les origines de cette civilisation sont marquées par une partie d'héritage oriental, visible notamment par l'emprunt de l'alphabet aux Phéniciens et un art « orientalisant ». Mais il y a indéniablement des caractéristiques propres à la civilisation grecque, qui ne peut être considérée comme une civilisation du Proche-Orient ancien, et qui font que parmi toutes les civilisations antiques qui reçoivent l'héritage « oriental », c'est celle qui va le remodeler et y apporter les innovations jugées les plus déterminantes. Cela a pu être désigné à la suite d'E. Renan comme un « miracle grec » (lequel le cantonnait au Ve siècle av. J.-C. et le mettait en parallèle avec le « miracle juif », conduisant à l'apparition du christianisme[117]). La question de la part relative de ces deux éléments fait l'objet de débats, qui ont souvent un arrière-plan politique, ceux professant une supériorité de la « civilisation occidentale » sur les autres ayant tendance à minimiser les apports extérieurs pour imputer un maximum de choses au « génie » grec, premier avatar de l'Occident, tandis que ceux qui développent les positions les plus critiques vis-à-vis des approches racistes et colonialistes ont tendance à minimiser à l'excès les spécificités grecques[118]. Différents phénomènes sont entremêlés, émergent durant des périodes mal documentées, et nécessitent sans doute une approche équilibrée. Par exemple selon E. Hall :

« Le « miracle grec » est en grande partie lié au fait d'être au bon endroit au bon moment - de transformer les réalisations d'autres cultures des régions environnantes, l'Afrique du Nord, le Levant et le Proche-Orient ancien, en quelque chose de radicalement nouveau. La curiosité et l'amour de l'innovation sont deux des traits que je souligne comme étant caractéristiques de la culture grecque antique, avec l'amour du voyage et de l'exploration. Ces caractéristiques sont nées d'une nécessité absolue. La pauvreté de l'environnement grec a forcé les Grecs de l'Antiquité à voyager et à coloniser non seulement la Méditerranée mais aussi la mer Noire. Parce qu'ils n'avaient pas d'immenses plaines inondables fertiles à cultiver comme les civilisations égyptiennes et mésopotamiennes, ils ont dû quitter leur foyer, et cette diaspora était à l'origine du « miracle grec »[119]. »

Selon le découpage chronologique courant, l'époque archaïque a pour début symbolique sont les premiers Jeux olympiques en 776 av. J.-C., et la fin marquée par la seconde Guerre médique en 480/479 av. J.-C. Débute ensuite l'époque classique, qui va jusqu'à la mort d'Alexandre le Grand en 323 av. J.-C., qui marque le début de l'époque hellénistique.

 
Ruines du temple d'Apollon de Corinthe, époque archaïque.

L'époque archaïque est certes l'époque de fixation par écrit des épopées attribuées à Homère et d'un développement de l'écriture, elle reste surtout connue par des sources écrites postérieures, qui fournissent des informations sélectives sur les événements politiques. Les découvertes archéologiques sont donc un apport inestimable pour préciser l'image de cette époque riche en changements. Le monde grec d'alors (donc avec les cités grecques d'Asie mineure) est divisé en plusieurs régions ayant leurs spécificités culturelles, visibles dans la culture matérielle mais aussi la forme d'alphabet employée, en dépit du fait que l'élite partage les goûts « orientalisants » qui se retrouvent dans d'autres régions de la Méditerranée. L'époque archaïque est une période d'expansion du peuplement, en Grèce et au-delà, avec le phénomène de colonisation qui aboutit à la création de cités grecques en Italie du Sud et en Sicile (la « Grande Grèce »), en France (Massalia) et sur la mer Noire, qui se rattachent chacune à une métropole située en Grèce. Cette époque est aussi celle de la naissance de la cité, polis, supplantant le modèle monarchique pour des gouvernements par des magistrats, organisés suivant des lois écrites (les plus connues étant celles de Sparte et d'Athènes), et ouvre la voie à l'affirmation d'identités « politiques » (par cité) qui tendent à supplanter les formes d'appartenance traditionnelles (parenté, classe, localité). Cette évolution se fait en parallèle avec le développement de la tyrannie, forme de gouvernement qui s'affranchit des lois écrites pour octroyer le pouvoir à un seul homme, et qui à cette période peut avoir un sens négatif comme positif ; le premier prendra le dessus par la suite en raison de dérives autoritaires de plusieurs tyrans. Dans le domaine religieux, l'époque archaïque voit le développement des grands temples des dieux et de leurs fêtes, dont l'exemple le plus éloquent sont les Jeux d'Olympie qui attirent hommes et offrandes depuis tout le monde grec autour du sanctuaire du grand dieu Zeus. Chaque cité dispose de sa propre divinité « poliade », issue du panthéon commun, qui lui permet d'affirmer sa spécificité au sein de cette culture commune[120]. La période archaïque est également fondatrice sur le plan intellectuel, profitant de la diffusion de l'écriture, des épopées, de l'émergence de la vie civique, en plus des influences orientales qui sont absorbées et intégrées dans la nouvelle culture grecque, qui reste de ce fait bien distincte de ses sources d'inspiration. Du début de cette époque datent les œuvres primordiales à Homère (l’Iliade et l’Odyssée) et Hésiode (la Théogonie, Les Travaux et les Jours), puis à leur suite se développent les réflexions des « présocratiques » (Thalès, Pythagore, Démocrite, Héraclite, etc.) à qui est attribué le développement de la philosophie, et plus largement de la science grecque, là encore à partir d'apports égyptiens et proche-orientaux remodelés dans un nouveau cadre conceptuel. Plusieurs éléments laissent à penser que les médecins, artistes et ingénieurs grecs les plus brillants égalent voire dépassent rapidement leurs maîtres, puisque certains d'entre eux sont employés par les rois de Perse[121].

 
La Guerre du Péloponnèse, de 431 à 404 av. J.-C.

L'expansion occidentale de l'empire perse a abouti à la soumission des cités grecques d'Ionie. Quand les Perses cherchent à soumettre la Grèce continentale, une coalition formée par une minorité de cité choisit de résister, sous la direction d'Athènes et de Sparte. Le guerres médiques, relatées par Hérodote qui en faisait (comme beaucoup de Grecs) une lutte de la liberté contre le despotisme, se soldent par la défaite des Perses, qui consolide la position dominante des deux cités dans le jeu politique grec. Ce conflit marque le début de l'époque classique. Sparte, qui dispose d'une armée terrestre très bien organisée et dispose de l'alliance de plusieurs cités du Péloponnèse. Athènes dispose de son côté d'une puissante marine de guerre, consolidée par les richesses qu'elle tire des mines du Laurion. Elle forme la Ligue de Délos pour tenter de libérer les cités grecques orientales, qu'elle transforme progressivement en empire maritime à sa solde (impérialisme athénien). La rivalité entre les deux cités aboutit à la Guerre du Péloponnèse, qui s'achève par la défaite d'Athènes en 404 av. J.-C. L'hégémonie spartiate tourne court face au rétablissement rapide d'Athènes et à l'émergence de Thèbes, qui dirige la ligue béotienne. Aucune des trois puissance ne parvient à prendre le dessus sur les autres, alors qu'au Nord le royaume de Macédoine (en principe vassal des Perses) monte en puissance. Son roi Philippe II (359-336 av. J.-C.) parvient à placer les cités grecques sous sa coupe, et lorsque son fils Alexandre montre sur le trône sa domination est suffisamment consolidée pour qu'il puisse envisager de partir à la conquête de l'empire perse[122].

 
Athènes classique : plate-forme de la Pnyx, et en arrière-plan, l'Acropole.

La période classique est abondamment documentée, avant tout par la production écrite athénienne (qui est le fait d'Athéniens comme de gens originaires d'autres cités mais installés à Athènes), alors que sa rivale Sparte la « laconique » n'a quasiment rien laissé derrière elle, notamment dans le domaine architectural, ce qui fait que sa puissance serait indécelable sans sources écrites extérieures. La production intellectuelle classique comprend des pièces de théâtre (Eschyle, Sophocle, Aristophane), des réflexions des philosophes (Socrate, Platon, Aristote, épicurisme et plus tard stoïcisme), des écrits d'historiens (Hérodote, Thucydide, Xénophon), l'essor de la rhétorique (Isocrate). La vie politique athénienne et plus largement l'habitude de discourir ont accompagné une grande création intellectuelle, tandis que ses réalisations artistiques et architecturales (le Parthénon), qui surpassent largement en quantité ce qu'ont fait les autres cités grecques. Si on ajoute à cela l'importance économique de la ville (ses mines, le port du Pirée), il apparaît que sa place prépondérante dans les sources de l'époque n'est pas fortuite[123]. Sa vie politique et sociale repose en partie sur le développement d'un système politique original, la démocratie athénienne, donnant une place large part aux citoyens (uniquement des hommes) dans la prise de décision politique, et en partie sur l'exploitation d'une masse d'esclaves d'origine extérieure, qui sont notamment employés dans les mines, deux facettes opposées de la liberté, qui servent de socle à l'impérialisme athénien et au prestige culturel du « siècle de Périclès », qui assure à la ville une place majeure pour les siècles suivants en dépit de son déclin politique. Du reste dans ce domaine l'époque hellénistique doit plus aux approches hiérarchiques développées à l'époque classique dans le royaume de Macédoine ou chez les tyrans des cités siciliennes, et aux ligues « fédérales » qui se développent dans plusieurs régions de Grèce pour assurer leur défense face aux agressions extérieures[124]. En dehors d'Athènes, il y a évidemment une vie intellectuelle, comme l'illustre par exemple le développement durant cette période du corpus attribué à Hippocrate de Cos (mais probablement pas dû à un seul auteur), de première importance dans l'histoire de la médecine[125]. Au sortir de cette période, la Grèce est devenue un foyer culturel de premier plan, ce que les évolutions politiques de la période hellénistique vont renforcer. L'hellénisme s'est érigé en modèle dont bien des aspects sont amenés à influencer les civilisations voisines et postérieures[126].

L'essor de la Méditerranée occidentaleModifier

 
Routes du commerce phénicien.

La mise en relation des régions de la Méditerranée occidentale avec celles de la partie orientale aboutit à une phase de développement de la première.

Le déclencher est manifestement l'implantation de comptoirs et colonies venues de l'est. Ce phénomène concerne d'abord les Phéniciens, qui installent à partir du VIIIe siècle av. J.-C. des cités en plusieurs régions : Afrique du Nord (Carthage), Malte, Sicile (Motyé, Solonte), Sardaigne (Tharros, Nora), Italie (Pyrgi), Andalousie (Cadix), puis sur le littoral Atlantique (Mogador au Maroc). La plus célèbre de ces fondations est Carthage, colonie de Tyr, fondée selon la légende en 814/3 av. J.-C. Cette cité dirigée par un conseil oligarchique devient rapidement un centre urbain et portuaire de grande importance, avec des marchands et navigateurs très entreprenants, qui fondent à leur tour des colonies, et prend en quelque sorte la direction commerciale puis militaire des implantations phéniciennes d'Occident. D'abord tournée vers la mer, elle s'intéresse à son arrière-pays à partir du Ve siècle av. J.-C.[127] À son contact les populations locales, les Numides, connaissent un début d'organisation politique qui aboutit à la création d'un royaume indépendant au IIIe siècle av. J.-C. sous la direction de Massinissa[128].

La colonisation grecque concerne avant tout la Sicile et la partie Sud de la péninsule italienne, la « Grande Grèce »[129]. Cumes est fondée vers 740 av. J.-C. puis se constituent d'autres villes qui prospèrent rapidement : Syracuse, Tarente, Naples, Héraclée etc. La colonisation grecque se porte également plus à l'est, où la principale fondation grecque est Massalia (v. 600 av. J.-C.), qui devient la porte d'entrée de l'influence grecque vers la Gaule et le nord de la péninsule Ibérique[130].

 
L'extension de la civilisation étrusque.

Le contact avec les Phéniciens et les Grecs a pour effet le développement culturel de l'Italie. Ces régions sont déjà occupées par un ensemble de peuples aux origines obscures, de langue indo-européenne ou autres[131]. Les Étrusques sont les mieux connus[132]. Ils émergent autour de l'actuelle Toscane, en Étrurie, où s'étendait la culture de Villanova (sans doute pluri-ethnique). Les élites étrusques adoptent la mode « orientalisante » en s'ouvrant aux nouvelles influences, et empruntent l'alphabet grec pour créer un alphabet étrusque qui peut être déchiffré, mais n'est pas compris car la langue étrusque n'a aucune parenté connue qui pourrait aider à sa traduction. Émergent progressivement un ensemble de cités étrusques prospères et dynamiques (Tarquinia, Capoue, Bologne, Vulci, etc.), qui étendent leur autorité et leur influence culturelle sur les régions alentours aux VIIe siècle av. J.-C., en particulier vers l'Italie centrale où se trouvent plusieurs peuples (Samnites, Sabins, Volsques, Ligures, etc.). Dans le Latium les cités connaissent aussi un développement, au contact des Grecs et des Étrusques. Rome est fondée vers cette période, 753 av. J.-C. selon la légende, mais la formation de la cité vient sans doute bien plus tard quoi que le site soit peuplé depuis plus longtemps. La ville est d'abord dirigée par des rois, passerait un temps sous la domination d'une dynastie étrusque, avant de s'en débarrasser et de fonder la République romaine (509 av. J.-C. selon la date conventionnelle), qui commence ensuite son expansion vers les territoires voisins[133]. Au nord de la péninsule se trouvent d'autres peuples, et des Gaulois s'y installent vers la fin du Ve siècle av. J.-C., donnant naissance à la Gaule cisalpine. L'influence celtique au nord est visible dans les tombes de la culture de Golasecca. Ces Gaulois chassent progressivement les Étrusques de la plaine du Pô, et lancent des raids plus au sud, dont le fameux sac de Rome de 386 av. J.-C.[134]

La coexistence de ces différents peuples aux tendances expansionnistes génèrent des frictions et des conflits maritimes. Ainsi Carthaginois et Étrusques coalisés battent les Massaliotes et leur métropole Phocée à Alalia (Corse) en 535 av. J.-C., consolidant la position hégémonique de Carthage dans la Méditerranée orientale. Les deux siècles suivants sont marqués par des affrontements entre Carthaginois et Grecs, notamment Syracuse[135].

La péninsule Ibérique est le lieu de fondations phéniciennes, avant tout Cadix (aussi sur Ibiza), et grecques (Emporion)[136]. Cela suscite le développement des cultures locales, où les élites et les artisans s'ouvrent à leur tour aux tendances orientalisantes. C'est le pays de Tartessos, dans l'est de l'Andalousie au contact direct de Cadix, et qui dispose de riches ressources minières, qui connaît l'essor le plus important entre 750 et 550 av. J.-C. Il adopte la métallurgie du fer, ainsi que l'écriture (écriture tartessienne)[137]. Ailleurs les textes antiques attestent la présences de peuples Ibères, et dans la partie nord l'expansion du monde celtique, donnant naissance aux « Celtibères »[136]. Là aussi la tendance à la complexification culturelle s'observe. Ainsi plusieurs régions orientales de la péninsule adoptent également l'écriture, pour transcrire des langues ibères et aussi le celtibère (écritures paléo-hispaniques)[138].

Le reste de l'EuropeModifier

Le paysage ethnique de l'Europe non méditerranéenne de l'âge du Fer peut être approché à partir des rares et vagues descriptions laissées par des auteurs grecs et romains, dont peu avaient visité ces contrées et compris ce qu'ils avaient sous les yeux, ce qui laisse généralement une impression très floue, que la recherche moderne avec son goût pour les catégorisations ethniques a eu tendance à simplifier de façon excessive. Les découvertes archéologiques ont permis de mieux connaître ces cultures, et les discussions récentes incitent à la prudence sur la correspondance entre ethnie et culture archéologique, qui est loin d'aller de soi.

 
Extension des cultures « celtiques » de Hallstatt (jaune) et de La Tène (vert).

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Les Grecs connaissaient notamment des Celtes dans la partie occidentale. Dans sa Guerre des Gaules, Jules César distingue entre les Gaulois, manifestement une sorte d'équivalent aux Celtes des Grecs, à l'ouest du Rhin, et les Germains à l'est. Ces auteurs évoquent notamment la religion des Celtes/Gaulois et leurs prêtres, les druides. Au total ces témoignages sont brefs et non détaillés mais suffisent à faire rentrer ces régions dans la catégorie des civilisations « protohistoriques », qui ne connaissent pas l'écriture elles-mêmes mais rencontrent des gens qui la pratiquent et parlent d'elles. Ils ont laissé chez bien des auteurs modernes l'image de nobles barbares (Vercingétorix, Bouddica, Arminius). Cela malgré le dédain généralement éprouvé par les Grecs et Romains envers ces peuples, qui ne les empêchait pas de les employer comme mercenaires ou esclaves car ils les considéraient comme robustes. Ces dénominations sont restées ancrées dans les mentalités modernes et ont donné naissance dans la littérature scientifique à des catégories nébuleuses, dont celle de « Celtes », qui a depuis été discutée, vu qu'on ne sait pas comment ils se dénommaient eux-mêmes. Il est devenu courant de recourir aux dénominations archéologiques : Hallstatt (v. 900-450 av. J.-C.) et La Tène (v. 450-50 av. J.-C.), cultures de l'âge du fer. Elles sont caractérisées par des tombes de chefs dans lesquelles se retrouve notamment du matériel d'origine grecque et romaine, symbole de son prestige aux yeux des détenteurs du pouvoir, des constructions fortifiées (oppidum, dont le rôle exact est discuté), un remarquable artisanat du fer. Certains groupes celtes orientaux lancent en 280-279 une offensive d'envergure contre le monde hellénistique (Grande Expédition), pillant Delphes, tandis que certains s'installent en Anatolie (Galates). Comme vu plus haut on repère également des Celtes dans le nord de l'Italie (Gaule cisalpine), la péninsule Ibérique (Celtibères), et aussi dans les îles britanniques. La conquête romaine de la Gaule met fin aux cultures archéologiques « celtes ». Alors qu'en raison de l'échec de la conquête de la Germanie de nombreux peuples restent indépendants, leur entrée dans l'histoire étant pour plus tard[139].

Dans la partie orientale de l'Europe les Grecs mentionnent des Scythes, peuple essentiellement nomade, qui est au contact des colonies qu'ils établissent au nord de la mer Noire. Dans la littérature scientifique moderne le terme « scythe » a été repris pour désigner un ensemble de cultures allant jusqu'à la Sibérie occidentale, un « horizon culturel », sans qu'il ne soit possible de déterminer quels peuples cela recouvre exactement. Ces cultures sont caractérisées par la présence de tombes de chefs, en forme de tumulus, les « kourganes », au riche matériel funéraire présentant des affinités grecques et un style « de steppe » (animalier), avec des chevaux sacrifiés. L'urbanisation se développe vers 400 av. J.-C. (Kamenskoye Gorodishche)[140],[141].

Plus directement au nord de la Grèce, le peuple le plus mentionné par les Grecs sont les Thraces, qui sont soumis par les Perses puis les Macédoniens. Leurs élites sont également enterrées dans des tombes à tumulus disposant d'un riche matériel funéraire, avec des influences grecques[142]. L'ouest des Balkans est occupé par les Illyriens, qui sont eux aussi au contact d'implantations coloniales grecques (Epidamnos, Apollonia) et des Macédoniens[143].

Alexandre et la période hellénistiqueModifier

 
Buste d’Alexandre, IIe – Ier siècles av. J.-C., British Museum.

Après la mise au pas la Grèce par la Macédoine, son roi Alexandre (III) par à l'assaut de l'empire perse en 336. Il lui faut à peine cinq ans pour faire tomber son rival Darius III (bataille de Gaugamèles puis entrée dans Babylone en 331). Il poursuit sur sa lancée en emmenant ses troupes à travers le plateau Iranien, jusqu'en Asie centrale et dans la vallée de l'Indus en 326-325, avant que celles-ci ne le forcent à rebrousser chemin après une dizaine années de campagnes sans interruption. Entre temps il a fondé plusieurs colonies, cités grecques dans les zones conquises, récompenses pour ses soldats et instruments de domination, la première et la plus fameuse étant Alexandrie d'Égypte. De retour en Perse puis en Babylonie, il s'attelle à l'organisation de son empire, notamment par une politique d'intégration de l'élite perse dans son appareil politique, mais sa mort en 323 laisse son héritage incertain. Figure de conquérant par excellence, monarque absolu, personnalité hors norme, Alexandre « le Grand » est depuis l'Antiquité une figure historique et légendaire majeure aussi bien en Europe qu'au Moyen-Orient, tantôt vu comme une sorte de héros civilisateur, tantôt comme un destructeur, comme un artisan d'une domination hellénique ou un promoteur de la fusion des cultures, il peut aussi bien être interprété comme le premier roi hellénistique que le dernier roi achéménide[144],[145].

 
Les royaumes des Diadoques.
 
Le monde hellénistique vers 281 av. J.-C.

Après la mort d'Alexandre, comme il n'avait pas de successeur désigné, ses généraux macédoniens, les Diadoques, combattent pour se partager son empire. Aucun ne l'emportant, celui-ci est divisé, et s'installent trois royaumes dominants dirigés par des dynasties macédoniennes, contrôlant des territoires majoritairement peuplés de non-grecs, et coexistant avec beaucoup d'autres formations politiques plus ou moins autonomes (royaumes, cités, ligues). S'ouvre alors la « période hellénistique » (323-31/30 av. J.-C.)[146],[147].

Le royaume de Macédoine passe après de nombreuses vicissitudes sous la domination de la dynastie des Antigonides, descendants d'Antigone le Borgne (qui en pratique n'a jamais régné sur la Macédoine), de 277-6 à 168-7 av. J.-C. Les rois macédoniens ont à composer avec diverses entités politiques en Grèce continentale, et ces relations génèrent des conflits à répétitions : contre une coalition menées par les cités d'Athènes et de Sparte, contre les ligues d'Étolie et d'Achaïe, les ligues étant devenue une forme d'organisation politique courante en Grèce hellénistique, et contre les Illyriens. Ces conflits attirent finalement les Romains en Grèce continentale, et ceux-ci soumettent la Macédoine après plusieurs « guerres macédoniennes »[148]

 
Monnaie à l'effigie du roi séleucide Antiochos IV Épiphane (175-164 av. J.-C.).

Le Proche-Orient, la Mésopotamie et l'Iran sont le domaine des Séleucides, dynastie fondée par Séleucos, qui est la plus marquée par l'héritage institutionnel et politique achéménide, repose en bonne partie sur les richesses de la Babylonie, aussi sur la Syrie du nord où se trouve la « Tétrapole », cités fondées par Séleucos pour servir de centres de pouvoir, les Séleucides employant à leur tour une politique de colonisation et de fondation de cités grecques (« poliadisation ») active. Mais sa domination sur le Proche-Orient est menacée par les Lagides jusqu'à la fin du IIIe siècle av. J.-C. (les « guerres syriennes »). La taille du territoire et l'autonomie large laissée au gouverneurs ainsi que les conflits à répétition fragilisent l'édifice séleucide, qui se morcelle dès la fin du IVe siècle av. J.-C. avec la perte de l'Indus au profit des rois indiens de l'empire Maurya. Puis à la fin du IIIe siècle av. J.-C. c'est la Bactriane qui est perdue, et au début du siècle suivant c'est Rome qui commence à empiéter sur son territoire en lui prenant l'Anatolie, tandis qu'à l'est émerge une nouvelle menace, les Parthes, qui lui enlèvent leurs possessions orientales, puis la Babylonie en 141 av. J.-C., initiant une série de conflits. Les offensives conjuguées des Romains et des Parthes érodent progressivement l'assise territoriale séleucide, jusqu'à l'annexion de ce qu'il en reste (en Syrie) par Rome en 64 av. J.-C.[149],[150]

En Égypte, le pouvoir est exercé par les Lagides, successeurs de Ptolémée Ier (et qui portent tout le même nom que leur ancêtre). Disposant d'un territoire cohérent autour de la vallée du Nil, riche et rarement menacé, reconnaissant les cultes et les traditions juridiques et administratives égyptiennes, ils bénéficient d'une stabilité interne que n'ont pas les autres royaumes. Leurs ambitions extérieures les entraînent cependant dans des conflits usants, en mer Égée et en Asie mineure où leur autorité est reconnue au début de la période, et surtout au Proche-Orient contre les Séleucides (guerres syriennes). Ils sont à peine mieux armés que les autres royaumes hellénistiques pour faire face à l'expansion romaine, et passent sous son autorité avant l'annexion en 31 av. J.-C.[151],[152]

Le monde hellénistique ne se résume pas à ces trois grandes puissances, outre les cités et ligues de Grèce continentale[153]. Ainsi en Asie mineure la dynastie des Attalides installée à Pergame prospère au IIIe siècle av. J.-C. et se détache de la domination séleucide, avant de reconnaître la domination romaine[154]. Sur les bords de la mer Noire se développent des royaumes dirigés par dynasties d'origine non-grecque mais hellénisées, en Bithynie[155] et au Pont, qui connaît son apogée sous son roi Mithridate VI (120-63 av. J.-C.) connu pour être le principal opposant à la domination romaine en Anatolie[156]. Au sud du Caucase se développent les royaumes d'Arménie (dirigé par la dynastie artaxiade)[157] et d'Atropatène[158]. En Asie centrale les rois « gréco-bactriens », issus des colonies grecques, qui se rendent indépendantes des Séleucides à la fin du IIIe siècle av. J.-C., bâtissent la ville d'Aï Khanoum qui illustre la fusion des cultures en Bactriane. Les derniers rois grecs de Batriane disparaissent vers 130 av. J.-C.[159] Cet « Extrême-Orient hellénistique » (R. Mairs[160]) se projette encore plus loin quand des rois grecs se taillent des royaumes dans la vallée de l'Indus (royaumes indo-grecs), attestés du milieu du IIe siècle av. J.-C. au début de notre ère[151].

La tendance marquante de la période hellénistique est donc l'expansion du peuplement grec, des royaumes dirigés par des dynasties gréco-macédoniennes, et de la culture grecque, ce que l'on regroupe sous le terme d'« hellénisation ». Désormais on trouve des centres de culture grecque hors de Grèce, en particulier à Alexandrie avec sa gigantesque bibliothèque, aussi en Syrie, et jusqu'en Bactriane. Il ne faut évidemment pas surévaluer cette influence, qui a connu des résistances, l'acculturation des populations non-grecques restant globalement limitée et les clivages ethniques marqués, et de toute manière les rois grecs n'essayèrent jamais d'imposer leur culture. Du reste les Grecs ont intégré de nombreux éléments orientaux à cette période (cultes orientaux, pratiques de gouvernement perses et égyptiennes)[161],[162].

Du point de vue intellectuel, les savants et techniciens grecs sont à nouveau très actifs à l'époque hellénistique, appuyés sur les grands centres intellectuels tels qu'Athènes et Alexandrie, mais pas seulement. Ainsi dans le domaine des mathématiques et de la technique, cette période est marquée par les travaux d'Euclide, d'Archimède, d'Ératosthène ; l'astronomie se développe avec Aristarque de Samos et surtout Hipparque (à partir d'éléments repris des écoles babyloniennes de l'époque) ; d'autres savants accomplissent des travaux en médecine à la suite des avancées hippocratiques ; etc.[163]

La République romaineModifier

 
Évolution du territoire de la République et de l'Empire romains.

L'histoire des deux premiers siècles de la République romaine est essentiellement connue par des sources datant de la fin de ce régime ou du début de l'Empire (Polybe, Tite-Live), ce qui rend sa reconstitution incertaine. Il apparaît au moins que Rome met en place aux Ve et IVe siècle av. J.-C. un système d'institutions visant manifestement à s'équilibrer et dépendre les uns des autres : des magistrats en exercice, en premier lieu les deux consuls, qui dirigent les affaires de la cité pour une année ; le Sénat, conseil surtout constitué d'anciens magistrats, qui donne des avis et contrôle ; le Peuple, le corps des citoyens (des hommes adultes), qui élit les magistrats et peut se prononcer lors d'assemblées sur des affaires politiques ou militaires. La majeure partie de la population appartient aux groupes des Plébéiens, qui s'oppose à l'élite monopolisant les plus hautes fonctions et les terres, les Patriciens, et obtient après une lutte âpre la possibilité d'exercer toutes les magistratures et l'apparition des tribuns de la plèbe, qui disposent d'un droit de véto sur les affaires politiques, et diverses mesures économiques. Se constitue ainsi une vie politique complexe, largement déterminée par les hiérarchies sociales, qui transcendent au fil du temps l'opposition entre Patriciens et Plébéiens, les familles les plus riches (la nobilitas) se disputant les faveurs du peuple (notamment par le biais de relations entre patrons et clients), et s'appuyant sur leurs accomplissements, leur prestige et leur morale. Ils tendent à exercer les charges les plus importantes, exercées dans un ordre prédéterminé (cursus honorum). Avec le temps, l'afflux de richesses et les conflits participent à rendre la vie politique plus conflictuelle et déséquilibrée[164],[165].

 
Pièce de monnaie en argent romaine de 281 av. J.-C. représentant Mars, le dieu de la guerre.

La République romaine constitue par ailleurs une armée très efficace, disciplinée tout en étant ouverte aux évolutions, reposant sur les citoyens propriétaires, organisés en légions, appuyées à partir du IVe siècle av. J.-C. par des auxiliaires Latins et Italiens[166]. Rome parvient après une période de difficultés à conquérir des territoires voisins, puis à établir sa domination sur l'Italie, à compter de la fin du Ve siècle av. J.-C., à peine ralentie par son sac par les Celtes (390 ou 386), qui lui permettent de gagner du terrain sur les Étrusques et les Samnites. Elle doit ensuite vaincre ses alliés Latins qui s'inquiètent de sa montée en puissance, jusqu'à sa victoire lors de la guerre latine de 340-338. Elle peut alors accélérer sa politique expansionniste, s'appuyant sur sa redoutable armée, en fondant des colonies en des points stratégiques, gagnant des appuis chez les vaincus et éliminant les résistances (guerres samnites). Autour de 300 elle est devenue la puissance hégémonique d'Italie. Les cités de Grande Grèce sont soumises durant les premières décennies du IIIe siècle av. J.-C., et sa victoire contre Pyrrhus d'Épire puis la conquête de Tarente en 272 av. J.-C. la font connaître dans le monde hellénistique[167].

 
Campagnes de la deuxième guerre punique.

La principale conséquence de cette expansion est la confrontation avec l'ennemi principal des Grecs d'Italie et la puissance dominante de la Méditerranée orientale, Carthage. S'ouvre alors la période des guerres puniques (punique étant synonyme de carthaginois). La première (264-241) est un conflit long et difficile pour Rome qui subit plusieurs revers et de lourdes pertes, mais parvient à l'emporter et à établir sa domination sur la Sicile, puis la Sardaigne dans la foulée. La seconde (218-201) est restée célèbre pour l'audacieuse expédition du chef des armées carthaginoises, Hannibal, qui envahit l'Italie et inflige plusieurs défaites cinglantes aux armées romaines. Mais la loyauté de la plupart des alliés de Rome et les campagnes de Scipion l'Africain renversent à nouveau la situation en faveur de Rome, qui inflige une victoire décisive à ses ennemis sur leurs propres terres (bataille de Zama, 202). Carthage perd alors la plupart de ses possessions et se voit contrainte de réduire son armée à peau de chagrin, alors que Rome prend sa place dans la péninsule Ibérique. La troisième guerre punique (149-146) est de ce fait à sens unique et se solde par l'anéantissement de ce qui reste des forces carthaginoises, et la destruction de la ville. Entre temps Rome s'est étendue vers l'est où elle s'est confrontée au royaume de Macédoine à trois reprises (guerres macédoniennes). Après la victoire de Pydna (168), elle divise son territoire. Dans les années 140 Rome fait face à des révoltes en Macédoine et en Grèce, qu'elle éteint (destruction de Corinthe en 146), puisse annexe ces territoires. Elle prend ensuite pied en Asie mineure où sont constituées des provinces, et en Cyrénaïque (Libye actuelle)[168].

Cette série de conquêtes successives a plusieurs conséquences majeures. D'abord l'expansion vers le monde grec entraîne à Rome un processus d'hellénisation marquée, visible dans l'art et la littérature, avant tout chez les élites. Ces dernières ont consolidé leur pouvoir et monopolisent les hautes fonctions, ont tiré de grandes richesses des conquêtes leur permettant d'entretenir un train de vie très dispendieux, des dépendants, et de vastes domaines (latifundia) exploités par une masse d'esclaves issus des conquêtes (ce qui explique aussi les révoltes serviles ayant lieu à cette époque, dont celle de Spartacus). D'un autre côté la petite paysannerie, engagée dans des expéditions lointaines, n'est plus en mesure de travailler ses terres, et les perd au profit des puissants, et se retrouvent sans activité une fois démobilisés. La croissance des inégalités sociales conduit à des tensions très graves, qui visibles lors des tentatives des frères Gracchus de mettre en place une politique de distribution des terres, sans succès (en 133 et 123-121). Les alliés Latins et Italiens engagés dans les campagnes militaires subissent de mêmes types de désagrément, générant des révoltes, qui culminent lors de la guerre sociale (91-88) qui plonge l'Italie dans le chaos ; Rome triomphe mais en retour elle octroie la citoyenneté aux peuples d'Italie au sud du Pô. La puissance romaine s'appuie en effet sur de nombreux octrois de citoyenneté, et aussi une politique de colonisation très active fournissant des terres à ceux qui en étaient dépourvus. Rome devient une cité vaste et très peuplée, où affluent des produits de tout les territoires dominés[169],[170].

 

Rome fait face au tournant du Ier siècle av. J.-C. à plusieurs difficultés militaires (invasion des Cimbres et des Teutons en Gaule méridionale, révolte de Jugurtha en Afrique) qui conduisent à une réforme de l'armée dans un sens plus professionnel, menée par Caius Marius, qui ont pour effet d'ouvrir l'armée au prolétariat. La guerre sociale puis les tentatives de Mithridate VI du Pont de secouer la domination romaine en Asie mineure créent de nouveaux troubles, et les chefs militaires de l'époque prennent plus de pouvoir, appuyés sur leurs victoires et la fidélité de troupes qui ont désormais un rapport plus personnel à eux, et se disputent le pouvoir lors de premières guerres civiles (88-82). Sylla en sort vainqueur et devient dictateur en 81. Bien qu'il se retire du pouvoir par la suite, cela montre la voie à d'autres généraux ambitieux et populaires : Crassus et Pompée, qui ont remporté des victoires en Asie, rejoints par Jules César avec qui ils forment le second triumvirat pour contrôler la vie politique romaine, le Sénat étant de plus en plus soumis à leurs volontés ; la disparition du premier au combat contre les Parthes en 53 laisse les deux autres face à face, plongeant Rome dans la guerre civile. César, auréolé de gloire et enrichi après avoir conduit la conquête de la Gaule transalpine, choisit la confrontation armée, qui tourne à son avantage. Les partisans de la République sont ensuite vaincus sur plusieurs champs de bataille, mais plusieurs d'entre eux assassinent César en 44 av. J.-C., alors qu'il est quasiment devenu un monarque. Les généraux de César, Marc Antoine et Lépide, forment alors un deuxième triumvirat, rejoint pas Octave, le neveu et héritier désigné de César. Les derniers partisans de la République sont vaincus, et Marc Antoine et Octave se retrouvent finalement face-à-face. Le premier, installé en Égypte auprès de la reine Cléopâtre VII, est vaincu à Actium en 31 av. J.-C. Octave a alors les mains libres pour mettre fin à la République[171].

L'empire romainModifier

 
Buste en bronze d'Auguste, daté entre 27 et 25 av. J.-C., British Museum.
 
Vue du Forum de Rome : temple de Vespasien à gauche, temple de Saturne à droite.

Le triomphe d'Octave permet l'établissement d'un régime monarchique à Rome, mais le vainqueur doit jouer sur les mots et les apparences pour ne pas donner l'impression de reconstituer une royauté à Rome, ou un régime tyrannique, et de mettre fin à la République. Il est donc le « premier citoyen » (donc le premier parmi des égaux), Princeps (on parle de « Principat »), monopolisant avec ses appuis les principales magistratures, disposant d'une immunité totale, et reconnu par le Sénat qui est laissé en place, qui lui octroie en 27 av. J.-C. le titre d'Auguste. Ainsi sont posées les bases de ce qu'on devait désigner par la suite l'empire romain (parce que son chef est détenteur de l’imperium suprême, pouvoir qui lui donne notamment la direction permanente des légions dans toutes les provinces), bien que l'« empereur » cherche à donner l'impression qu'il ne l'est pas. Après la mort d'Auguste en 14 de notre ère, ses successeurs de la dynastie julio-claudienne reprennent ses pouvoirs mais ils ne disposent pas de son prestige personnel, et leur pouvoir est très instable. Après l'assassinat de Néron en 68, une guerre civile conduit à l'établissement d'une nouvelle dynastie, les Flaviens, appuyée par les troupes, suivant un schéma amené à se répéter inlassablement durant l'histoire de la Rome impériale. Avec les premiers Antonins, Trajan (98-117) et Hadrien (117-138), l'empire romain dispose de souverains généralement reconnus comme capables (à la différence de la plupart de leurs prédécesseurs depuis Auguste). Les empereurs choisissent leur successeur en l'adoptant, suivant un principe dynastique. Le IIe siècle, période de pax romana, est considérée comme l'apogée de l'empire romain, une période d'une inhabituelle stabilité qui se poursuit sous Antonin le Pieux (138-161) et Marc Aurèle (161-180), malgré des conflits extérieurs et l'irruption de la peste antonine à compter de 165[172],[173].

 
L'Empire romain en 118 après J.-C.

Les frontières de l'empire ont alors été consolidées et stabilisées. La très prospère Égypte a été conquise sous Auguste, devenant domaine personnel de l'empereur, l'Hispanie est complètement soumise, puis les régions alpines, la Pannonie ; en revanche les légions romaines connaissent plus de difficultés en Germanie et la frontière romaine (limes) se stabilise le long du Rhin et du Danube. Les successeurs d'Auguste se contentent d'annexer des États clients (Cappadoce, Maurétanie, Judée, Commagène, Nabatène), en plus de la conquête d'une partie de la Bretagne (la Grande-Bretagne actuelle). Les légions romaines ont dès lors une fonction surtout défensive, aux frontières, qui font en plusieurs endroits l'objet de fortifications (par exemple avec le « mur d'Hadrien »). Trajan tente un retour vers l'expansionnisme, intégrant la Dacie, mais en Mésopotamie il échoue face aux Parthes. Ceux-ci continuent de faire peser une menace sur les territoires romains, tandis que sur la frontière nord plusieurs peuples causent des troubles sous Marc Aurèle[174].

L'empereur est l'autorité suprême de l'empire, auquel on rend un culte, il accumule de grandes richesses, dispose de nombreux domaines (agricoles comme miniers). Il gouverne avec un cercle restreint de proches qui ont une grande importance. L'empire est divisé en provinces confiées à des gouverneurs, mais l'administration impériale est peu fournie et se repose en bonne partie sur les communautés locales, à commencer par les cités et leur élites. L'empereur reçoit régulièrement des ambassades et sollicitations de celles-ci, et intervient souvent dans leurs affaires. La citoyenneté romaine permet d'être juger selon le droit romain, limitant l'influence des droits locaux. La condition de citoyen continue à être octroyée régulièrement à des personnes des élites provinciales, ce qui leur permet parfois d'intégrer les rangs de l'élite impériale, les Chevaliers et les Sénateurs. Ce phénomène de « romanisation », culmine en 212 avec l'édit de Caracalla qui octroie la citoyenneté à tous les résidents libres de l'empire[175],[176]. Les citoyens sont en principe unis par la vénération des dieux romains, et le culte de l'empereur, vu comme un instrument politique garantissant la fidélité à l'édifice impérial. La religion chrétienne qui se répand alors s'inscrit en dehors de ce cadre puisque ses fidèles refusent de sacrifier à l'empereur et de reconnaître les divinités romaines, ce qui entraîne leurs premières persécutions[177].

Après la mort de Marc Aurèle le pouvoir passe à son fils Commode, dont le caractère autoritaire et instable suscite des oppositions, jusqu'à son assassinat en 192. S'ensuit une guerre civile qui met fin à l'exceptionnelle stabilité de l'empire. Septime Sévère (193-211) en sort vainqueur et instaure la dynastie des Sévères, marquée par des personnalités particulièrement atypiques, qui est renversée en 235. S'ouvre alors une période d'« anarchie militaire » et de crise qui marque le basculement vers le « Bas-Empire romain » et l'Antiquité tardive. À l'instabilité sur le trône impérial s'ajoutent divers périls extérieurs : conflits contre les Perses sassanides qui ont renversé les Parthes en 220, qui se soldent par la capture au combat de Valérien en 240, une première pour un empereur romain ; invasions des Goths sur la frontière nord qui entraîne la mort de l'empereur Dèce en 251 ; puis les Alamans franchissent à leur tour les frontières. Ces périls sont difficilement jugulés, et les secousses provoquées créent sans doute une perte de confiance en la capacité romaine à assurer l'ordre et la stabilité. Ce dont profite la reine Zénobie de Palmyre, qui se rend indépendante de Rome tente de fonder un empire, jusqu'à sa défaite en 271, tandis que de l'autre côté de l'empire des généraux romains de Gaule se proclament empereurs (empire des Gaules) entre 260 et 274. La situation est rétablie par des empereurs martiaux issus des provinces danubiennes, notamment Aurélien (270-275) qui parvient à réunifier l'empire. Puis il incombe à Dioclétien (284-305) de refonder ses structures afin de le consolider, ouvrant définitivement une nouvelle page dans l'histoire de l'empire romain[178].

L'empire parthe et ses voisins orientauxModifier

 
Extension de l'empire parthe vers 60 av. J.-C.
 
Statue d'un prince parthe, en bronze, provenant du sanctuaire de Shami en Élymaïde (Khuzestan). Musée national d'Iran.

Les Parthes sont un groupe issu de la tribu des Parnes, installés vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C. dans la satrapie de Parthie (au bord de la mer Caspienne) dont ils reprennent le nom[179]. Ils sont dirigés par la dynastie des Arsacides. Ils se rendent indépendants des Séleucides, puis se soumettent à nouveau à eux vers 210, avant de rompre définitivement avec eux en profitant de leur affaiblissement consécutif à la paix d'Apamée en 188. Mithridate Ier pose les bases de l'État parthe, et conquiert le plateau Iranien puis la Mésopotamie. S'ensuit une réplique séleucide qui reprend une grande partie des conquêtes, et des troubles pour la dynastie parthe, qui se relève et prend le dessus sous Mithridate II. Les Parthes deviennent alors des rivaux de Rome, auxquels ils commencent à disputer l'Arménie. Leur armée écrase les Romaines à Carrhes en Haute Mésopotamie en 53 av. J.-C., mais les Romains rétablissent progressivement la situation en leur faveur. Trajan échoue cependant à leur enlever la Mésopotamie (campagne de 117-123) et les derniers conflits entre les deux superpuissances au début du IIe siècle ne changent pas la situation. Apparemment affaiblis, les Parthes sont renversés en 220 par un de leurs vassaux, le Perse Ardashir, qui fonde la dynastie sassanide[180].

Le pouvoir parthe semble avoir été peu centralisé, laissant la place aux domaines des sept grands clans parthes (Suren, Karen, etc.) et à divers royaumes vassaux plus ou moins autonomes (Characène, Sistan), du moins tant qu'ils reconnaissaient la suprématie des Arsacides. Ces rois sont souvent présentés comme « philhellènes », notamment parce qu'ils adoptent un monnayage et des éléments culturels de type grec, mais ils se revendiquent également de l'héritage iranien (perse) et mettent en avant la religion zoroastrienne dans la seconde partie de la dynastie. L'art parthe mêle donc influences iraniennes, mésopotamiennes et grecques. Leur armée s'appuie sur leur redoutable cavalerie lourde, les cataphractes[179].

 
Une pièce d'or du roi kouchan Kanishka montrant le Bouddha ("BODDO" écrit en grec), v. IIe siècle.

Les Parthes servent de contact entre le monde méditerranéen, le monde indien et l'Asie centrale. De là vient une menace, les Sakas, liés aux Scythes, qui dévastent une partie des territoires parthes au IIe siècle av. J.-C., avant d'être jugulés, puis dirigés vers l'est où ils fondent un royaume « indo-scythe », ou Shakas-Pahlavas selon la tradition indienne (Pahlava étant la désignation indienne des Parthes). Les déplacements des Sakas sont en fait liés à la pression exercée sur eux par un autre peuple d'Asie centrale, que les Chinois connaissent sous le nom de Yuezhi, eux-mêmes déplacés de leurs terres situées plus au nord par les Xiongnu (un peuple des steppes qui semble apparenté aux Huns). Ce sont ces Yuezhi qui ont enlevé la Bactriane à ses derniers rois grecs vers 130 av. J.-C., avant de parvenir à dominer l'Afghanistan au siècle suivant, fondant la dynastie des Kouchans, un empire qui parvient à dominer le nord-ouest de l'Inde jusqu'au IIIe siècle[181]. Ces rois reflètent les différentes influences parcourant les régions qu'ils dominent, puisqu'ils se convertissent au Bouddhisme tout en adoptant un art très marqué par l'hellénisme (développement de l'art « gréco-bouddhique » du Gandhara). Cette période voit le développement de la « route de la soie », notamment parce que de l'autre côté de l'Asie centrale la dynastie Han s'est étendue vers le Turkestan et est partie à l'exploration des routes conduisant à l'ouest. Des contacts semblent établis entre Chinois et Romains, mais ils sont mal connus. Ces derniers avaient une connaissance très sommaire de ces lointaines contrées orientales, au bout desquelles ils situaient des Sères, les « gens de la soie »[182].

Tendances et héritagesModifier

Du point de vue des structures politiques, l'Antiquité classique voit certes cohabiter plusieurs modèles, avec le cadre de la cité qui est d'une grande importance, mais au final le modèle impérial du Proche-Orient, à l'exemple de l'empire achéménide, entre en contact avec le monde grec qui l'adopte durant l'époque hellénistique. Les conquêtes romaines se traduisent ensuite par son transfert plus à l'ouest[183].

Cette période voit l'élargissement du monde connu se poursuivre. Un phénomène majeur est la mise en relation des différentes régions du Bassin méditerranéen, impulsée par les colonisations des Phéniciens et des Grecs, puis l'expansion des Romains, pour qui cette mer était la « mare nostrum » (« notre mer »). P. Horden et N. Purcell ont mis en avant la « connectivité » qui y existe, possibilité de mettre en contact, notamment par petits voyages (cabotage), les différentes « micro-régions » constituant cet espace très morcelé, qui ont chacune leurs spécificités et s'appuient sur celles des autres grâce à la constitution de ces réseaux[184]. I. Morris a de son côté insisté sur le fait que cette connectivité était résultat d'évolutions historiques et était évolutive, un processus de « méditerranéisation » des régions[185]. Au Moyen-Orient et en Asie centrale, le développement des routes d'échanges à longue distance sur lesquelles circulent l'encens[186] et la soie[182] participe également de cette dynamique de mise en relations de régions de plus en plus éloignées. En termes économiques, s'il semble bien que ces évolutions ainsi que les progrès techniques font que les civilisations classiques connaissent un développement par rapport à celles de l'âge du Bronze, en revanche la question de savoir s'il y a une croissance économique durant la période classique est débattue, même s'il y a des éléments qui laissent à penser qu'elle s'est produite sur le long terme, peut-être aussi dans les régions les plus anciennement urbanisées[187].

La mise en relation des territoires aboutit à des échanges culturels importants, diffusant des cultures dominantes dans différentes régions où elles sont réceptionnées de diverses manières, adoptées de façon sélective avant tout par les élites, et suscitent aussi des résistances, créant des phénomènes diversement caractérisables (assimilation, acculturation, hybridation, créolisation, etc.) ; de plus leur étude est souvent marqué par des présupposés intellectuels qui sont très discutés (opposition Orient/Occident, culture dominante, colonialiste et post-colonialisme, diaspora, etc.). Cela s'appuie sur le développement des échanges et les déplacements de personnes, avant tout la fondation de comptoirs et colonies fonctionnant comme des sortes de « vitrines » du mode de vie diffusé. Schématiquement l'Antiquité classique est marquée par trois phénomènes majeurs de ce type :

  • La période orientalisante, aux VIIIe siècle av. J.-C., marquée par la diffusion d'éléments d'Est en Ouest, attribuée généralement en grande partie aux Phéniciens (à la suite des auteurs Grecs eux-mêmes, mais c'est sans doute excessif), aussi à Chypre, visible surtout chez les élites de plusieurs régions méditerranéennes, marqué par la diffusion d'un art d'inspiration orientale (mais souvent de production locale) et de l'alphabet, peut-être certaines pratiques de sociabilité (les banquets de type symposion). Ce phénomène a surtout été mis en avant pour la Grèce archaïque où il participerait à l'essor de la civilisation grecque « classique », mais aussi en Étrurie et dans la péninsule Ibérique[188]. Plus largement les études récentes ont mis en avant l'influence proche-orientale sur la culture de la civilisation grecque des époques archaïque et classique (W. Burkert, M. West)[189]. Les influences orientales se poursuivent durant le reste de l'Antiquité, notamment à l'époque de l'empire achéménide et plus tard avec la diffusion des cultes orientaux[190].
  • L'hellénisme et l'hellénisation[126], perceptible notamment dans la vie intellectuelle et artistique (sculpture, théâtre, gymnase, etc.), qui est comme vu plus haut la grande affaire des études sur le monde hellénistique[162]. Mais elle concerne aussi beaucoup la civilisation romaine, profondément imprégnée de culture grecque, et P. Veyne y a vu un « empire gréco-romain », parce qu'il était bilingue (latin à l'ouest, grec à l'est) et que « Rome est un peuple qui a eu pour culture celle d'un autre peuple, l'Hellade »[191]. C'est en bonne partie par ce biais que l'hellénisme survit au déclin politique du monde grec, d'autant plus que l'empire romain s'appuie beaucoup sur les cités grecques pour contrôler les provinces orientales[126] ;
  • La romanisation, marquée avant tout par le processus d'octroi de la citoyenneté romaine, et du droit et de la vie civique qui vont avec, aussi la diffusion du culte impérial. Cela s'accompagne de divers éléments culturels, très marqués par l'hellénisme et aussi d'autres influences, qui font qu'en fin de compte il s'agit plus de la transmission d'un culture mixte caractéristique du monde romain. Son impact culturel est de ce fait plus net dans les provinces occidentales que dans les orientales où l'hellénisme est plus présent[192],[193].

Sur le plan artistique et intellectuel, les périodes classiques ont un impact considérable sur les civilisations qui leur ont succédé, pas seulement en Europe même si c'est surtout là que cette influence a été marquante. Les épopées homériques, la pensée des philosophes, les travaux scientifiques grecs et romains, le théâtre athénien, la sculpture classique, le droit romain, l'architecture et l'urbanisme grecs et romains ont une influence profonde et durable, et ce d'autant plus qu'elle est réactivée à plusieurs reprises, notamment sous la Renaissance puis dans le classicisme, mais aussi au Moyen-Âge aussi bien à l'ouest qu'à l'est, y compris dans les pays d'Islam.

De ce fait la Grèce et la Rome classiques sont considérées comme fondatrices pour l'Europe et la civilisation occidentale. Par exemple J. de Romilly a insisté sur la survivance de valeurs et principes issus du monde grec, et écrit que « l'héritage grec, fondé sur l'aspiration à l'universel, est devenu l'esprit même de la civilisation occidentale[194]. » Ces deux civilisations ont donc constitué durant toute l'histoire postérieure de l'Occident une référence incontournable, une source inépuisable de modèles, sans cesse réinterprétés et discutés. Ainsi que l'a constaté T. Harrison :

« Les Grecs ont également été - et continuent manifestement d'être - exemplaires dans de nombreux domaines : en fournissant des modèles privilégiés pour l'art, l'architecture et la littérature (ou plus récemment pour la libération sexuelle), ou en tant qu'archétype d'une rationalité supérieure dont « nous » sommes héritiers. De plus en plus, il y a eu un malaise face à de telles affirmations essentialistes, et le « miracle grec » s'est plutôt articulé en termes plus spécifiques ou nuancés[195]. »

L'Antiquité tardiveModifier

Transformation et division de l'empire romainModifier

 
Monnaie en or à l'effigie de Constantin Ier et du Sol Invictus, (dieu-soleil). 313, Cabinet des médailles.

Au sortir de la période de crise qui va de 235 à 284, Dioclétien entreprend de refonder les structures de l'empire, avec pour priorités d'assurer à la fois la sécurité et la succession impériale. Il met en place la Tétrarchie, système de partage du pouvoir à quatre têtes, dans lequel Dioclétien garde la position éminente jusqu'à sa mort en 305. Par la suite le gouvernement d'un seul est plus l'exception que la règle, ce qui n'éteint pas les rivalités au sommet du pouvoir, loin s'en faut. Le sort des armes est plus que jamais prépondérant au sortir de la période de crise qui a vu l'affirmation de la figure de l'empereur militaire. Après 312 et sa victoire au pont Milvius, Constantin devient le personnage le plus puissant de l'empire, et règne seul de 324 à 337, entreprenant de grandes réformes, et la fondation d'une nouvelle capitale à son nom en Orient, Constantinople (l'ancienne Byzance). Les troubles du IIIe siècle ont porté un coup dur au monde urbain dans plusieurs région. L'armée a connu de grandes évolutions depuis la période d'instabilité, intégrant de plus en plus des éléments « barbares », les « fédérés ». Du point de vue religieux, la période est marquée par les persécutions contre les Chrétiens (notamment sous Dioclétien), puis leur reconnaissance par l'« Édit de Milan » de 313 et la conversion de Constantin au christianisme[196].

Après la mort de Constantin des troubles éclatent entre ses fils et successeurs, alors que la guerre avec les Sassanides reprend, mettant fin à une longue pause liée à des troubles en Perse, qui avait été salutaire pour l’œuvre des empereurs précédents. Un nouvel empereur-guerrier prend le pouvoir, Julien qui repousse les Alamans qui avaient avancé en Gaule orientale, connu aussi pour sa tentative de rétablissement du paganisme, mais il meurt lors d'une campagne en Mésopotamie en 363. Les deux frères et co-empereurs Valentinien Ier et Valens règnent en divisant à nouveau l'empire en deux, pour assurer sa défense dans un contexte d'offensives barbares, le second étant tué au combat contre les Wisigoths (bataille d'Andrinople). Théodose Ier (379-395) parvient à la paix avec les Goths et les Sassanides, mais désormais la division de l'empire s'est imposée dans la tête des généraux au pouvoir à la lumière des désastres militaires précédents, la pression exercée par les « Barbares » et leur importance dans l'empire s'accentuant. Constantinople a alors pris une part de plus en plus importante dans l'organisation de l'empire, alors que Rome a été délaissée au profit de Milan. Après la mort de Théodose, l'empire est définitivement divisé entre ces deux pôles. Cette période marque aussi le triomphe du christianisme qui a définitivement conquis les élites et gouvernants, et s'est imposé depuis Constantin comme un élément majeur de l'empire romain, les évêques jouant un rôle croissant tant dans le domaine religieux que civil[197].

Les « Barbares » et leurs royaumesModifier

 
Les mouvements migratoires du IIe au Ve siècle.

Les « invasions barbares » qui marquent classiquement le déclin de l'empire romain commencent en fait par des raids exercés par plusieurs peuples venus du nord de la frontière (Marcomans, Alamans, Francs, Daces, Goths) profitant d'abord des troubles que connaît Rome au IIIe siècle, souvent employés dans les armées romaines, puis dans les dernières décennies du IVe siècle des groupes armés dirigés par un chef s'installent dans l'empire, cherchant à se faire reconnaître par un empereur qui accepte de leur octroyer des titres, un lieu où s'installer durablement avec des revenus pour les entretenir. À cette fin les chefs de ces bandes sont souvent amenés à négocier avec les autorités impériales, qui cherchent depuis longtemps à s'attirer leur force militaire et en ont fait un élément-clé de leur système défensif (alors qu'à l'origine il était destiné à les repousser). L'armée romaine du Bas-Empire est donc très « barbarisée ». Les relations entre Romains et Barbares sont donc autant caractérisées par les affrontements que les alliances. Ces bandes ne sont alors pas vraiment des peuples à proprement parler, puis qu'en fin de compte dans les textes de l'époque un « Goth » est une personne qui suit un chef militaire goth, peu importe son origine, et leur identité commune se consolide dans les succès. À la fin du IVe siècle leur influence est devenue très importante à l'Ouest, le franc Arbogast faisant déposer en 392 l'empereur Valentinien II, puis Théodose suscite contre lui les Goths : deux peuples barbares s'affrontent donc, chacun au nom d'un des deux empires romains[198].

Les tensions entre pouvoirs romaines et barbares s'accroissent au cours de cette période, d'abord lors de la défaite romaine d'Andrinople face aux Goths en 378, puis avec le sac de Rome par ces mêmes Goths en 410, qui est perçu comme une humiliation suprême dans l'empire même si sa portée militaire est limitée. Puis les Vandales, installés en Espagne, envahissent l'Afrique et prennent Carthage en 439. Limitée en raison de l'affaiblissement de son armée, Rome recourt aux accords avec les Barbares, leur offrant le statut de « fédéré », qui leur confère honneurs et autonomie en échange de la défense d'un territoire. Un groupe Goth est ainsi installé en Aquitaine, où il fonde le royaume wisigoth. Cela est amené à se répéter avec d'autres, en Pannonie avec d'autres Goths, des Alains et des Huns. C'est à cette époque que ces derniers ravagent plusieurs régions de l'Occident et de l'Orient sous la direction d'Attila, avant d'être arrêtés en 451 par des fédérés unis par le général romain barbarisé Aetius aux champs Catalauniques[199].

On comprend que dans ce contexte la fonction d'empereur romain d'Occident ait perdu de sa superbe, cette moitié de l'empire étant passée sous la coupe de généraux barbares ou barbarisés devenus indépendants de fait, seule l'Italie reconnaissant vraiment l'autorité de Rome. Ricimer, un goth ou un suève romanisé, contrôle la cour impériale de 456 à 472, faisant et défaisant les empereurs à sa guise. Le dernier empereur d'Occident, Romulus Augustule, monte sur le trône en 475 puis est détrôné en 476 dans le cadre de luttes entre deux généraux, son père Oreste et Odoacre, ce dernier l'emportant. Cet événement ne suscite pas beaucoup d'émoi sur le coup, mais avec le temps il devient la fin symbolique de l'Antiquité[200].

 
Situation politique de l'Europe en 526.

Plusieurs royaumes fondés par des dynasties barbares se sont alors déjà constitués et consolidés, et continuent de le faire : les Wisigoths qui dominent l'Aquitaine, où se trouve leur première capitale Toulouse, la Provence et l'Espagne ; les Burgondes qui dominent dans la vallée du Rhône, autour de Lyon et Genève ; les Ostrogoths en Italie, emmenés par Théodoric Ier, régnant depuis Ravenne ; les Vandales en Afrique du nord. Ces royaumes s'appuient pour la plupart sur les élites romaines des pays dominés, qui renforcent leur administration. Ailleurs le processus est moins rapide : les Francs établis en Belgique seconde parviennent néanmoins sous Clovis (481-511) à dominer la Gaule, notamment après avoir vaincu les Wisigoths à Vouillé (507) et s'être inspiré de leur mode de gouvernement ; les Alamans sont installés plus à l'est entre Danube et Rhin ; les Suèves tentent de se tailler un territoire en Espagne face aux Goths, mais ils doivent se contenter du nord-ouest. La Bretagne romaine (c'est-à-dire l'actuelle Grande-Bretagne) a quant à elle était laissée livrée à elle-même par le pouvoir romain dans la première moitié du Ve siècle. Le déroulement des faits n'est pas bien connu, mais on sait que les Angles, les Saxons et les Jutes arrivent à cette époque sur l'île depuis le continent, peut-être à l'appel des populations locales qui voulaient lutter contre les attaques des Pictes (venus de l'actuelle Écosse, depuis que le mur d'Hadrien n'était plus défendu). Les chefs « Anglo-Saxons » y constituent des entités politiques mal organisées dans un premier temps, qui ne se consolident qu'au siècle suivant. Le dernier peuple barbare à constituer un royaume important sont les Lombards, qui s'installent en Italie dans les années 560-570[201].

Ces différents royaumes se stabilisent et se consolident aux VIe – VIIe siècle, durant la première partie de ce qui est classiquement considéré dans ces pays comme le « Haut Moyen-Âge ». Cela permet l'émergence de nouvelles identités « nationales » qui supplantent le sentiment d'appartenance au monde romain. Dans ces processus, la conversion au christianisme sous sa forme catholique romaine (après que plusieurs peuples se soient essayés à l'arianisme) joue un rôle essentiel. Cela d'autant plus que les autorités ecclésiastiques jouent un rôle majeur dans l'administration des villes depuis l'effondrement des institutions civiques romaines. La religion catholique joue aussi un rôle primordial dans l'affirmation d'une idéologie royale et la légitimation des rois convertis[202]. Sur le plan démographique et économique comme dans l'administration, la tendance est à la rétraction des échanges et des villes, à la suite des troubles politiques et des épidémies qui ont ravagé les régions d'Occident.

L'empire romain d'OrientModifier

La fondation de Constantinople à l'emplacement de l'antique Byzance, officialisée en 330, marque un tournant dans l'histoire romaine puisque cette ville devient une « Nouvelle Rome », dupliquant progressivement les fonctions de l'ancienne, afin de créer une base solide pour défendre la moitié orientale de l'empire. Protégée par de puissantes fortifications, elle devient une cité très difficile à prendre d'assaut, et elle le restera. Sa taille excède rapidement celle de Rome, elle se dote de monuments et d'institutions similaires à celle-ci, et devient le « centre » de la moitié orientale de l'empire, appuyée sur un réseau de voies de communication convergeant vers elle[203].

La division de l'empire romain conduit à l'apparition progressive de l'empire romain d'Orient ou empire byzantin (période « paléo-byzantine »). Cet empire est dominé à ses débuts par les gens de guerre et aussi des personnages majeurs de la cour, mais cette compétition pour le pouvoir ne se fait pas au détriment de la puissance de l'institution impériale. Le règne de Théodose II est dominé par la figure de sa sœur Pulchérie, puis est suivi d'une période de luttes entre généraux, qui élèvent à la fonction suprême des chefs militaires habiles, tels qu'Anastase (491-518) et Justin Ier (519-527), qui permettent à l'empire de tenir bon face aux peuples du nord et aux Perses[204]. Justinien (527-565) est marqué par la tentative de reconstituer l'empire en s'appuyant sur ses richesses. Cela passe par une série de campagnes militaires en Occident, qui se soldent par la reconquête de l'Afrique, la Sicile et l'Italie, sous la direction du général Bélisaire, et plus tard le sud de l'Espagne. Son œuvre législative (le « Code Justinien ») procède de la même logique, de même que ses constructions à Constantinople (basilique Sainte-Sophie). Cette ambitieuse politique a souvent été critiquée a posteriori, pour avoir surestimé les capacités de l'empire, et elle est mise en péril par l'irruption d'une épidémie de peste particulièrement létale, tandis qu'il doit concéder une paix coûteuse aux Perses[205]. Ses conquêtes ne lui survivent pas, et ses successeurs doivent faire face aux attaques des Avars et Slaves dans les Balkans à partir des années 580, alors que le conflit avec les Perses prend une nouvelle dimension au début du VIe siècle[206]. Cet échec porte aussi en germe le recentrage de l'empire oriental sur son hellénité, le grec devenant progressivement sa langue officielle.

L'économie de l'empire oriental repose sur ses riches campagnes, en d'Égypte, d'Asie, de Thrace, de Bithynie, de Syrie, auxquelles s'ajoutent sous Justinien l'Afrique et la Sicile. Le monde urbain est marqué par les activités artisanales et commerciales, et comme en Occident les évêques jouent un rôle de plus en plus important, les notables traditionnels étant plus effacés, les institutions municipales ayant laissé la place à l'administration de l'État, qui prend en charge les impôts. Les échanges maritimes sont très actifs au début, appuyés sur un réseau de ports dynamiques, où les produits circulent sur de longues distances. Le blé égyptien nourrit Constantinople. Les monnaies byzantines se retrouvent en Occident. L'irruption de la peste justinienne au VIe siècle porte un coup terrible aux campagnes et aux échanges, les villes se dépeuplent et leur surface se réduit, elles se reposent essentiellement sur leur proche arrière-pays, et les troubles sociaux deviennent courants. Les conflits avec les Perses aggravent la situation dans les zones touchées, tandis que la piraterie slave se développe dans l'Égée[207]. Sur le plan religieux, le christianisme byzantin n'est pas unifié, loin de là, en raison de querelles dogmatiques, avec le développement du monophysisme opposé au dogme officiel, et qui est notamment bien implanté en Syrie[208].

L'empire sassanide et les routes vers l'estModifier

 
L'empire sassanide à la fin du VIe siècle.
 
Triomphe de Shapur Ier devant les empereurs Valérien et Philippe l'Arabe (relief de Naqsh-e Rostam).

En 224, le perse Ardashir Ier, un roitelet du Fars vassal des Parthes, se soulève contre ses suzerains et les renverse. Il est le fondateur de l'empire des Sassanides, qui prend possession de tout l'empire parthe et se pose rapidement comme rival de Rome, qu'il bouscule sur les fronts de Mésopotamie et d'Arménie, poussant jusqu'en Syrie et en Cilicie. La capture de l'empereur Valérien en 260 est un fait sans précédent, sous le roi Shapur Ier (240-272), dont le territoire va de la Mésopotamie jusqu'à la vallée de l'Indus (où les Kouchans ont été mis au pas). Des troubles dynastiques permettent à Rome de rétablir la situation en sa faveur et à reprendre l'Arménie. Les conflits se poursuivent au IVe siècle, avec l'Arménie qui balance d'une allégeance à l'autre. Cette période voit la Shapur II résister à la campagne de Julien (363) dont il tire partie pour négocier une paix favorable. Dans la seconde moitié du Ve siècle les Sassanides font face à leur tour à des « invasions barbares » depuis le nord, les offensive des Huns blancs (Hephtalites) venus depuis l'Asie centrale, qui leur causent plusieurs revers, mal documentés. L'empire entre dans une période de crise, marquée par des révoltes, avant que Khosro Ier (531-579) ne rétablisse la situation. Après plusieurs affrontements contre Byzance il obtient de Justinien une paix très favorable, vainc les Hephtalites, et conquiert l'Arabie du sud. Après une nouvelle période de troubles internes, Khosro II se lance au début du VIIe siècle dans une série de campagnes contre Byzance, qui devaient s'avérer extrêmement destructrices pour les deux superpuissances[209].

 
Pièce de monnaie en or à l'effigie de Khosro II, datée de 611.

« Roi des rois », le souverain sassanide domine plusieurs rois vassaux, opérant une distinction entre son territoire dirigé en propre, l’Iran (Eran), notion mise en avant pour la première fois avec un sens « national » et culturel, et le « Non-Iran » (An-Eran) laissé aux dynasties soumises. Il s'appuie sur une élite constituée des grandes maisons perses et parthes, à qui sont confiés les plus hautes fonctions administratives et militaires. Le haut clergé zoroastrien occupe également une place importance, cette religion bénéficiant d'un soutien fervent de la part des souverains. Les autres religions de l'empire (judaïsme, christianisme, manichéisme) font à plusieurs reprises l'objet de persécutions, qui a valu aux Sassanides une réputation d'intolérance, par rapport aux dynasties iraniennes précédentes[210].

Les Sassanides établissent dès le début leur domination sur les deux rives du golfe Persique, le long desquels sont établis des points de contrôle, et un commerce très actif s'y développe. Si on ne sait rien des relations entre les Sassanides et l'empire gupta qui domine l'Inde du nord au même moment, la présence perse se retrouve à cette période le long des routes maritimes de l'Asie du sud qui sont en plein essor, et les marchands perses y concurrencent les romains pour dominer les échanges entre ces régions et le monde méditerranéen ; ils sont installés au Sri Lanka et jusqu'en Malaisie. Cela préfigure le développement encore plus marqué des échanges dans l'océan Indien au début de l'époque arabo-musulmane[211]. Les voies de la route de la soie sont également dynamiques à cette période, malgré une période de fortes perturbations liées à l'expansion des Huns, qui dévastent la Bactriane. Au sortir de ces temps troubles, c'est la Sogdiane (autour de Samarkand, aussi Pendjikent) qui devient la région la plus dynamique, et ses marchands sont omniprésents le long des routes de l'Asie centrale, dans les oasis dominées par des populations turques, où la diversité religieuse est de mise (bouddhisme, zoroastrisme, christianisme nestorien, manichéisme). Leur présence est bien connue en Chine dès les Zhou du Nord (VIe siècle), où plusieurs d'entre eux ont fait souche[212]. Des objets de facture sassanide y ont été mis au jour dans des tombes, témoignages parmi beaucoupe d'autres des échanges à très longue distance qui se sont développés le long des routes d'Asie centrale.

L'époque de l'expansion arabo-musulmaneModifier

Le tout début du VIIe siècle est marqué par un conflit d'une intensité rarement inédite entre Perses sassanides et Romains d'Orient, qui a pu être qualifié de « dernière grande guerre de l'Antiquité ». Khosro II tire parti de luttes successorales chez son rival pour lancer les hostilités. Héraclius, qui prend le pouvoir en 610, organise la résistance. Dans un premier temps l'avancée perse est considérable, Jérusalem étant prise en 614 et la Vraie Croix emportée à Ctésiphon, une des capitales perses, puis l'Anatolie est ravagée par les perses qui s'approchent dangereusement de Constantinople, alors qu'au même moment les Avars lancent une autre offensive depuis le nord. Malgré cette situation désespérée, Héraclius parvient à renverser la situation, bénéficiant de l'appui des Khazars venus du Caucase. Il reprend le Proche-Orient, envahit la Mésopotamie, ramène la Croix, alors que l'empire perse s'enfonce dans une guerre de succession après l'assassinat de Khosro II[213].

 
Carte de l'histoire de l'expansion de l'islam jusqu'en 750.

Alors que les deux superpuissances se sont considérablement affaiblies, les premiers raids des Arabes surviennent au Proche-Orient. Durant les années précédentes, Muhammad (Mahomet) a unifié les tribus arabes depuis Médine autour d'une nouvelle religion, l'Islam, et soumis la majeure partie de l'Arabie. Mort en 632, ses successeurs les Califes « bien guidés » mènent une série de conquêtes sans précédent, appuyés sur une armée efficace tactiquement, sans doute aussi renforcée par la ferveur religieuse, et bénéficiant de l'épuisement de ses adversaires, qui les incitent à pousser toujours plus loin. Les raids sont menées dans plusieurs directions et conduisent rapidement à des gains territoriaux considérables. Après la bataille du Yarmouk en 636 les grandes villes du Proche-Orient (Jérusalem, Damas, Antioche) passent sous contrôle musulman, l’Égypte en 641, les armées byzantines se repliant sur la défense de l'Anatolie. L'empire perse s'effondre dès 637 après l'invasion de la Mésopotamie, et la dynastie sassanide perd tout pouvoir dans la décennie suivante. Une guerre successorale entre chefs musulmans éclate sous le règne d'Ali, portant au pouvoir en 661 la dynastie des Omeyyades, installée à Damas où elle constitue une administration en s'inspirant des modèles romain et sassanide qui organise le monde arabo-musulman. Une écriture a été inventée pour transcrire l'arabe qui est la langue de la nouvelle religion et de son texte sacré, le Coran, qui est mis par écrit à cette période, des mosquées sont érigées pour servir de lieu de culte à la nouvelle religion, les relations avec les populations non-musulmanes sont régulées, etc. Constantinople est assiégée, mais tient bon, et l'empire byzantin amorce une série de changements consolidant son organisation défensive. Le dernier échec de siège de Constantinople en 717 marque la fin de la progression des troupes arabo-musulmanes dans cette direction, mais elles ont déjà soumis toute l'Afrique du Nord et entamé la conquête fulgurante de la péninsule Ibérique où le royaume wisigoth s'effondre à son tour, et franchissent les Pyrénées, où leur raids sont arrêtés par les Aquitains puis les Francs de Charles Martel et Pépin le Bref. À l'est, après la soumission de l'Iran les musulmans progressent en Asie centrale, où ils rencontrent les troupes d'une autre superpuissance, la Chine de la dynastie Tang, qu'ils défont à Talas en 751. Les Abbassides ont alors détrôné les Omeyyades, et recentrent leur empire sur l'Irak, autour de leur nouvelle capitale, Bagdad[214].

L'histoire du début de l'Islam est certes un sujet sur lequel les connaissances ont beaucoup progressé, mais elle fait l'objet de nombreux débats, touchant jusqu'au déroulement de son expansion, de la mise par écrit de son texte fondateur le Coran, la culture de l'Arabie pré-islamique où la religion émerge, et aussi sur l'interprétation de son essor fulgurant. Selon le modèle traditionnel, l'apparition et l'expansion de l'Islam inaugure un âge nouveau. La religion apparaît en dehors du monde tardo-antique, faisant table rase du passé, comme l'illustre le fait que la ville des débuts de l'Islam ne ressemble plus du tout au modèle antique. Cela est parfois envisagé de manière plus polémique dans une perspective à la Huntington et son « choc des civilisations », l'émergence d'une civilisation de confrontation et de conquêtes. Mais ce modèle est concurrencé par celui des spécialistes de l'Antiquité tardive, qui rattachent le premier Islam à ce contexte, y voyant en grande partie un mélange d'ingrédients chrétiens, juifs et manichéens, soit la « concoction ultime de l'Antiquité tardive ». L'Arabie de l'époque serait déjà bien intégrée au monde de l'Antiquité tardive, facilitant la circulation des idées religieuses. On y trouvait beaucoup de pratiquants des religions monothéistes, donc le paganisme n'y serait pas si dominant que ça. Le Coran contient beaucoup d'éléments faisant partie du folklore du Moyen-Orient de l'époque, ainsi que les idées de courants religieux minoritaires qui n'ont pas été préservé dans les écrits de la tradition officielle chrétienne. Un autre aspect théologique, l'accent mis sur la piété et la soumission à Dieu dans l'Islam, relèverait selon certains du contexte tardo-antique, de même que ses inclinations apocalyptiques (eschatologique). Du point de vue politique, les Byzantins et les Sassanides s'étaient déjà bien éloignés de leurs modèles classiques respectifs, et en particulier ils ont fortement intégré les institutions religieuses dans les jeux du pouvoir, présageant d'une certaine manière l'apparition des « commandeurs des croyants ». L'important effort de traduction et d'interprétation (sous un jour nouveau) des textes grecs antiques par les savants de l'Islam médiéval jette ensuite un nouveau pont entre cette religion et la culture de l'Antiquité tardive. Toutes ces réflexions, sans éliminer le constat des indéniables aspects originaux de la foi musulmane et de son processus d'expansion, ont donc constitué un terreau fertile pour repenser sous un nouveau jour ce phénomène fondamental dans l'histoire qu'est l'émergence de l'Islam[215].

Les autres périodes « antiques »Modifier

La notion d'Antiquité a été élaborée à partir des civilisations anciennes de la Grèce et de Rome. Ce concept a ensuite été adapté pour d'autres civilisations anciennes extra-européennes, sous l'influence européenne et souvent à l'instigation d'historiens européens. Comme vu plus haut l'extension la plus évidente s'est faite en direction des civilisations de l'Égypte antique et de la Mésopotamie (ou plus largement Proche-Orient ancien), qui ont pu aisément être intégrées dans une même période antique avec les civilisations grecques et romaines, puisque celles-ci s'inscrivent dans leur continuité chronologique et culturelle. Mais pour les civilisations historiques ne rentrant pas dans cette continuité, la situation est plus floue et l'adaptation de la notion d'Antiquité pas forcément évidente et pertinente[216].

Asie du sudModifier

 
Statue de lion du pilier du roi Ashoka des Maurya (v. 250 av. J.-C.) à Vaishali (Bihar).

Pour le monde indien et plus largement l'Asie du sud la situation est moins évidente, car il y est difficile de dater le début de l'Histoire. L'écriture apparaît certes dans la vallée de l'Indus vers 2600 av. J.-C. et même sans doute avant, mais elle n'est pas comprise. Après sa disparition vers 1900 av. J.-C., il n'y a plus de trace d'écriture dans le sous-continent indien avant le IVe siècle av. J.-C., avec l'apparition du brahmi, qui est compris[217]. Donc le début des temps historiques indiens serait à situer à ce moment-là, et la période entre les deux est désignée par les archéologues comme une « protohistoire »[218]. L'Inde « historique » débute donc vers la fin de l'ère des « grands royaumes », Mahajanapadas (v. 600-321 av. J.-C.) et sous l'empire Maurya (v. 321-185 av. J.-C.). L'époque médiévale débuterait quant à elle vers le VIe siècle de notre ère, après la chute de l'empire Gupta[217]. Certains préfèrent qualifier cette période d'Inde « classique », dénomination qui en Inde peut prendre une tournure nationaliste[219]. En effet l'historiographie indienne traditionnelle est religieuse, privilégie les temps hindous (donc les Gupta), et dans ce contexte c'est la conquête musulmane (à partir de la fin du XIIe siècle) qui est traditionnellement retenue comme rupture majeure[217]. La notion d'« Inde ancienne » est donc floue, et peut chez certains remonter jusqu'au Néolithique et se prolonger durant l'époque médiévale[216].

ChineModifier

 
Inscription chinois archaïque sur le vase gui du « marquis » Kang, période des Zhou de l'Ouest, XIe siècle av. J.-C. British Museum.

Pour la Chine les synthèses sur l'histoire ancienne prennent également pour point de départ le Néolithique. L'invention de l'écriture chinoise aux alentours de 1200 av. J.-C. (sous la dynastie Shang) n'est pas considérée comme un point de rupture. Celui-ci est placé plus haut dans le temps, soit, suivant la chronologie traditionnelle chinoise avec l'ère des trois augustes et cinq empereurs et l'avènement de la première dynastie, celle des Xia, ou alors, suivant l'approche archéologique, avec la formation des premiers États chinois, durant la période d'Erlitou (v. 1900/1800-1500 av. J.-C.). On tente du reste parfois de concilier les deux approches, mais comme cette période n'a pas produit d'écriture il est impossible d'avoir de certitude sur ce point[220]. Les historiens anglophones spécialistes de la Chine ont récemment formé la notion « Early China » qui va des temps préhistoriques jusqu'à la chute de la dynastie Han en 220 de notre ère[221]. De fait le début de l'ère médiévale chinoise est placé à cette période. Une autre rupture qui a pu être choisie comme point final de la Chine ancienne est l'unification de ce pays par la dynastie Qin en 221 av. J.-C., qui marque le début de l'ère impériale chinoise (qui va jusqu'en 1911)[222].

Il en résulte que l'Antiquité chinoise comprend :

JaponModifier

Au Japon les historiens ont adopté directement un découpage en quatre périodes sous l'influence occidentale. Ils ont par suite défini une période « antique », kodai (on peut aussi traduire ce terme par « classique ») qui couvre les époques d'Asuka (592-710), de Nara (710-794) et de Heian (794-1185). Les études récentes ont apporté des nuances à ce découpage, notamment en mettant en évidence, d'un côté le fait que le processus de formation étatique commence avant (à compter du milieu du VIe siècle av. J.-C.), et de l'autre que la transition vers l'ère médiévale commence tôt dans le XIIe siècle si ce n'est avant[223].

Amérique précolombienneModifier

 
Glyphes maya de l'époque classique, Palenque (Mexique).

Pour l'Amérique précolombienne, le concept d'Antiquité n'est pas employé. L'écriture y est inventée et pratiquée uniquement dans l'aire mésoaméricaine, d'abord dans les cultures olmèque et zapotèque, quelque part dans les premiers siècles de la période dite « formative », v. 1200-600 av. J.-C. Puis l'écriture maya qui est de loin la plus attestée de ces régions se développe au début de la phase formative finale, v. 400-200 av. J.-C.[224]. Il en résulte que la civilisation maya de la période « classique » (v. 250-900), qui a livré de nombreux textes, est la seule de l'Amérique précolombienne qui puisse être étudiée de la même manière que les plus anciennes civilisations antiques « historiques » de l'Ancien monde[225].

Perceptions de l'AntiquitéModifier

Moyen ÂgeModifier

Époque moderneModifier

Époque contemporaineModifier

HistoriographieModifier

CultureModifier

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Henri Pirenne et Henri-Irénée Marrou furent parmi les premiers à défendre cette idée

RéférencesModifier

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  16. Liverani 2014, p. 13-16.
  17. (en) V. G. Childe, « The Urban Revolution », dans Town Planning Review 21, 1950, p. 3-17. La postérité de cet article fondamental est présentée dans (en) M. E. Smith, « V. Gordon Childe and the Urban Revolution: a historical perspective on a revolution in urban studies », dans Town Planning Review 80, 2009, p. 3-29.
  18. Distinction introduite par (en) Robert Carneiro, « A Theory of the Origin of the State », Science, vol. 169,‎ , p. 733–738. Pour les analyses postérieures sur ce point, voir par exemple (en) Henri J. M. Claessen, « The Emergence of Pristine States », Social Evolution & History, vol. 15, no 1,‎ , p. 3–57 (lire en ligne).
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  23. « The beginning of the historical trajectory is marked by a phenomenon of tremendous relevance, currently assumed to mark the shift from prehistory to history in the proper sense. The phenomenon can be labeled in various ways. We can use the label ‘‘urban revolution,’’ if we want to underscore demography and settlement forms, or the ‘‘First Urbanization’’ if we take into account the subsequent cycles of urbanization. We can speak of the origin of the state or the early state, if we prefer to underscore the political aspects. We can also emphasize the beginning of a marked socio-economic stratification, and of specialized crafts, if we want to underscore the mode of production. We can also use the term ‘‘origin of complexity,’’ if we try to subsume all the various aspects under a unifying concept. The origin of writing has also been considered to mark the beginning of true and proper history, because of the old-fashioned idea that there is no history before the availability of written sources. But now that such an idea is considered simplistic or wrong, we still can consider writing the most evident and symbolic culmination of the entire process. » : (en) M. Liverani, « Historical Overview », dans D. C. Snell (dir.), A companion to the ancient Near East, Oxford, 2005, p. 5.
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Voir aussiModifier

Sur les autres projets Wikimedia :

BibliographieModifier

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Synthèses régionalesModifier

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Études thématiquesModifier

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Articles connexesModifier

Liens externesModifier