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Fin de l'histoire

concept politique et philosophique supposant l’avènement d'une ultime forme de gouvernement des sociétés humaines

La fin de l'Histoire est un concept, ou une idée, qui apparaît d'abord dans La Phénoménologie de l'Esprit de Hegel[réf. nécessaire]. Elle a par la suite été réinterprétée, au XXe siècle, d'abord par Alexandre Kojève[1], par Raymond Abellio dès Assomption de l'Europe en 1952 et remise au goût du jour après la chute du mur de Berlin par Francis Fukuyama, comme terme final de l'histoire. Si cette interprétation a été fortement contestée à la suite des événements des années 1990, entre autres par Jacques Derrida dans Spectres de Marx (1993), des interprétations contemporaines de Hegel distinguent clairement l'utilisation, par ce dernier, de ce terme, de l'usage qu'en ont fait Kojève ou Fukuyama. Dans cette perspective, la « fin de l'histoire » serait, chez Hegel, présente à chaque instant dans le processus historique, processus qui ne connaît pas lui-même de terme final. Les interprétations au sujet du sens de ce terme divergent donc très fortement, et le débat est loin d'être tranché.

OriginesModifier

La fin de l'histoire n'a pas de récit par définition, mais il y a, pour Bernard Bourgeois, une « histoire de la pensée de la fin de l'histoire »[2]. La conscience théologique dans la pensée chrétienne de la fin de l'histoire qui commence avec la pensée proprement historique[pas clair]. L'hellénisme et la latinité n'ont pas eu l'idée en effet d'une histoire universelle. La fin de l'histoire dans la pensée de l'histoire est celle d'une finalité. Kant affirme la fin de l'histoire comme fin de l'histoire de la philosophie ou comme fin de l'histoire réelle qui réalise la raison pratique juridique en un État républicain. Pour Marx et Hegel, l'existence de l'homme est historique car elle obéit à un but, l'identification de l'existence singulière et de l'existence universelle. Le problème est que la position de Hegel et celle de Marx se contredisent : le monde hégélien est le monde bourgeois qui empêche le monde communiste; le monde marxiste empêchait le monde rationalisé par Hegel d'exister[3]. La question est :

« Comment admettre, en effet, immédiatement que, dans les cent-cinquante dernières années, période immense si l'on songe à la prodigieuse accélération moderne et contemporaine de l'histoire, il ne se soit, pour l'essentiel, rien passé, à tel point que le discours hégélien devrait être tenu pour celui de notre temps saisi en sa pensée ? Comment admettre sans discussion qu'aucune négativité ne serait venue faire encore progresser historiquement une humanité cependant caractérisée - c'est Hegel même qui l'a dit ! - en son essence par la négativité même ? »

Alexandre KojèveModifier

L'hypothèse de la fin de l'histoire a ainsi été reprise au milieu du XXe siècle par le philosophe d'origine russe Alexandre Kojève. Élaborée au fil d'une correspondance avec Georges Bataille[réf. nécessaire], cette hypothèse trouve chez lui une forme originale au regard de celles qu'elle a connues par la suite. Alexandre Kojève soutient en effet que l'histoire est d'ores et déjà finie[réf. nécessaire].

Bernard Bourgeois explique que, pour Kojève, la « révolution » communiste, qui pourrait passer pour une négation de la révolution bourgeoise que représenterait Hegel, n'est en réalité qu'une réalisation particulière retardataire de la fin de l'histoire. Il n'y aurait pas de différence entre Hegel et Marx. L'État universel et homogène, l'État robespierriste-napoléonien de Hegel est l'achèvement de l'histoire. De ce fait le conflit entre l'Ouest et l'Est est une « pseudo-négativité ». La fin de l'histoire est l'existence post-napoléonienne et post-hégélienne, ce qui veut dire napoléonienne et hégélienne[4].

Selon Kojève, le défilé des troupes de Napoléon Ier sous les fenêtres de Georg Wilhelm Friedrich Hegel au terme de la bataille d'Iéna constitue le terme de l'histoire. En effet, cet événement singulier est le fait d'un double aboutissement. D'une part, il conduit au triomphe d'un nouvel ordre militaire et juridique en Europe : chaque avancée de la Grande Armée conduit à l'extension de la codification du droit et débouche sur la rationalisation de celui-ci. (Il est à noter que Napoléon est, dans cette perspective, celui qui réalise l'État de Robespierre et qui accomplit donc la Révolution française.)

D'autre part, l'événement permet de faire comprendre à Hegel que l'histoire permet la réalisation de la raison philosophique. Droit et philosophie s'achèvent donc pleinement en 1806.

Pour Kojève, les événements postérieurs à cette date ne constituent que l'extension de la fin de l'histoire au reste du monde, hors de l'Europe. Les guerres mondiales participent à cette lente diffusion de la raison.

Eric WeilModifier

Une autre conception hégélienne de la fin de l'histoire est développée par Eric Weil. Elle consiste à affirmer que la négativité continue de se manifester dans l'histoire, mais elle n'affecte pas la relation des individus à l'organisation rationnelle. La fin de l'histoire ne signifie pas qu'il n'y ait plus de souffrance pour l'individu ou de tragédie, mais cela n'est imputable qu'à l'irrationalité naturelle de l'individu qui peut lui faire préférer la violence au discours[5].

Hannah ArendtModifier

Hannah Arendt évoque la notion d'une Fin de l'Histoire dans ses fragments posthumes sur la politique (La Politique), non spécifiquement relayée à Hegel ni Marx jamais évoqués, mais plus particulièrement à la Crise de la culture. L'époque contemporaine se perdrait anhistorique, en perdant ses racines traditionnelles héritées.

Vilém FlusserModifier

Pour le philosophe Vilém Flusser, dans la veine, il s'agit d'un constat de diminution des libertés, dans le cadre d'une critique de l'Occident contemporain[6].

Développements récentsModifier

Francis FukuyamaModifier

L'hypothèse de la fin de l'histoire a été relancée par Francis Fukuyama peu avant la chute du mur de Berlin[7]. Considérant la fin des dictatures dans la péninsule Ibérique (Salazar, franquisme), en Grèce (dictature des colonels) ou en Amérique latine (juntes) puis le début de l'éclatement de l'Union soviétique dans les années 1970 et 1980, ce chercheur conclut que la démocratie libérale et l'économie de marché n'auront désormais plus d'entraves et que la guerre devient de plus en plus improbable. La démocratie libérale satisfait seule le désir de reconnaissance, qui serait l'essence absolue de l'Homme.

CritiquesModifier

Cette théorie, qui précède de peu celle du choc des civilisations de Samuel Huntington, sera très débattue dans les années 1990. Les critiques philosophiques (Jacques Derrida dans Spectres de Marx, Franck Fischbach ou Bernard Bourgeois) ont pu souligner ce qu'ils considèrent être une mésinterprétation non seulement du concept hégélien de fin de l'histoire mais aussi de Kojève lui-même. Derrida rappelle alors que « les thèmes eschatologiques de la « fin de l'histoire », de la « fin du marxisme », de la « fin de la philosophie », des « fins de l'homme », du « dernier homme », etc., étaient, dans les années 1950, il y a 40 ans, notre pain quotidien »[8]. Des critiques historiques[Qui ?] estiment aussi que la guerre du Golfe ou en ex-Yougoslavie sont autant de contre-arguments puissants qui prouverait son caractère erroné. Ils estiment[Qui ?] notamment que la théorie de la « fin des idéologies » (titre d'un livre de Daniel Bell publié en 1960), qui nourrit celle de la fin de l'histoire est elle-même idéologique.

Philippe MurayModifier

Sur la base de Hegel particulièrement, auquel Philippe Muray dédie un poème dans Minimum respect au sujet de la Fin de l'Histoire, Philippe Muray déploie toute une idée du monde contemporain notamment depuis les années 80 (le XIXème siècle à travers les âges) comme Empire du Bien, où dominerait un certain profil anthropologique occidentaliste mondialisé : Homo festivus voire Festivus festivus (Festivus festivus, conversations avec Elisabeth Lévy). Son portrait apparaît progressivement dans Après l'histoire I & II, et est largement raillé d'origine, jusque dans ses Exorcismes spirituels. C'est-à-dire qu'Homo festivus, humanité contemporaine, serait dans une mentalité intemporelle (zeitlos) au sens psychanalytique, à ne plus vivre que d'un principe de (dé)plaisir se traduisant notamment dans ses "envies de pénal" à combler toujours et plus de vides juridiques. Par contre, Philippe Muray est clairement antimarxiste, et raille "le marxisme-mimétisme" des masses d'Homini festivi, y compris voire surtout dans l'affairisme ébaubi de nos jours, tant politique qu'économique.

Peter SloterdijkModifier

Selon Peter Sloterdijk, dans le Palais de cristal, la Fin de l'Histoire correspond à cette état de l'humanité condamnée à sa Sphère terrestre, de sorte que l'Histoire en propre (sens moderne) serait née avec les aventures exploratrices et coloniales de la Renaissance européenne, et prendrait fin avec cet état de coopération internationale universelle nécessaire, désormais. A ce titre, l'Histoire est chez lui une ouverture infinitiste, comme Bruno Latour parle de futur rapport à l'avenir dans une conférence à Science Po. Peter Sloterdijk n'est pas plus hegelien que marxiste, dont il fait une critique dans Colère et temps.

HypothèsesModifier

La fin de l'Histoire présuppose épistémologiquement un critère d'arrêt et présuppose l'histoire comme n'étant ni cyclique ni gouvernée par l'éternel retour. Il y a, selon cette thèse, une évolution de l'histoire qui aura un terme, qui débouchera sur une période stable sans évolutions majeures. Il y aurait un sens à l'histoire, une fin. La compréhension d'une telle thèse passe nécessairement par la mise en lumière de ses hypothèses.

En philosophie, l'influence de Hegel et de sa vision de l'histoire comme le développement de l'Esprit est indéniable. Si bien que la tradition idéaliste entendue au sens large, tend à concentrer la production philosophique contemporaine, comme si Platon l'avait emporté sur Socrate. Pour trouver des contre-arguments à l'« absolutisme » hégélien, il faudra alors se tourner du côté des historiens, qui reprochent souvent aux philosophes d'« essentialiser l'Histoire », ou encore des politilogues, au risque de perdre en hauteur théorique.

Elle sera reprise par le marxisme, qui parle plutôt de l'histoire comme du lieu de déroulement de la lutte des classes, qui doit déboucher sur la société sans classe[9]. En fait, pour Karl Marx, la véritable histoire commence avec la fin de la lutte des classes, les hommes étant alors pleinement maîtres de leur destinée (s'il y a une fin, c'est la fin d'une préhistoire).

Il est possible de trouver une dimension messianique dans la thèse de la fin de l'histoire. C'est dans la Bible qu'apparaît pour la première fois (Isaïe 65, 17; 66,22) l'idée d'une fin de l'histoire, avec les temps messianiques. Cela correspond à « l'âge théologique » de la pensée de l'histoire. D'ailleurs, pour caractériser la Phénoménologie de l'esprit, on parle parfois de « christologie ».

Pour Bernard Bourgeois, hégélien convaincu, il faut distinguer deux niveaux dans l'histoire : l'histoire universelle et l'histoire empirique. L'histoire est l'unité hiérarchisée de ces deux formes. L'histoire universelle est l'histoire de l'universel, des structures fondamentales de l'esprit, l'essence éternelle des choses. Le philosophe ne s'intéresse qu'à la « raison dans l'histoire ». L'actualité de cette fin signifie qu'il n'y aura aucune détermination fondamentale nouvelle. La fin de l'histoire est conçue comme la relation entre un État fort et une société civile libre. L'histoire empirique, en revanche, est liée à l'élément naturel et à la contingence; elle n'est pas prévisible et elle se continue même si l'histoire de la raison universelle (l'histoire de la raison) est close[10].

RéférencesModifier

BibliographieModifier

Voir aussiModifier

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Articles connexesModifier