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Famine du Bengale de 1943

Famine du Bengale de 1943
Image illustrative de l’article Famine du Bengale de 1943

Pays Drapeau de l'Empire britanniques des Indes Raj britannique
Lieu Bengale
Période 1943-1944
Victimes de 2 à 4 millions de personnes
Enfant affamé. Octobre 1943, Calcutta

La famine du Bengale de 1943 est la deuxième famine la plus meurtrière à s'être déroulée durant la colonisation du sous-continent indien par l'Empire britannique, après la Grande Famine de 1770 lors de la domination du Bengale par la East India Company. Il est estimé qu'entre deux à quatre millions de personnes sont mortes de faim en 1943.

Sommaire

ContexteModifier

Contexte social antérieur a la guerreModifier

Deux documents de l'époque — Report of the Land Revenue Commission of Bengal (1940) (Government of Bengal 1940b) et l’enquête agricole publiée en 1946 (Mahalanobis, Mukherjea et Ghosh 1946) — indiquent qu'avant même la famine de 1943, au moins la moitié des 46 millions de Bengali dépendant de l'agriculture pour leur subsistance étaient en insécurité alimentaire. Alors qu'une famille avait besoin d'environ deux acres (Mahalanobis, Mukherjea et Ghosh 1946, p. 366), le premier rapport trouve que 46% des familles rurales possédaient moins. Le second document, produit par l'Indian Statistical Institute sous la direction de P. C. Mahalanobis, trouvent que 77.5% de la population ne cultivaient pas un terrain suffisant pour se procurer toute leur nourriture.

Perturbations économiques de la guerre et inflationModifier

L'Empire britannique finance son effort de guerre en partie par l'inflation, tandis qu'il réoriente ses dépenses vers les biens militaires ; en outre, il perturbe économie avec des mesures de surveillance, réquisitions de moyens de transport, etc. Cela a pour conséquences de faire monter les prix alors que seuls les employés du secteur militaire et des docks obtenaient des augmentations. Pour de nombreuses catégories professionnelles comme les paysans sans terre, les pêcheurs, les dépouilleurs de riz (paddy huskers) et d'autres groupes, la valeur réelle du salaire avaient déjà chuté de deux tiers depuis le début de la guerre[1].


La pression militaire japonaiseModifier

Le Royaume-Uni connaît en 1942 une défaite désastreuse à la bataille de Singapour contre l'Empire japonais. Ce dernier s'ouvre ainsi la voie vers la conquête de la Birmanie qui a lieu dans la même année. Les Britanniques avaient mené une politique agricole active dans ce pays, encourageant massivement la production de riz dans le delta de l'Irrawaddy et dans l'Arakan, conduisant à faire de la Birmanie le premier exportateur mondial de riz[2]. 15 % du riz indien provient alors de Birmanie, cette proportion étant même supérieure au Bengale, une région proche de la Birmanie[3]. À la suite de la conquête de la Birmanie, les Britanniques décident de retirer leur flotte de l’océan Indien, entraînant définitivement l’impossibilité pour le Bengale de recevoir du riz birman. Il est cependant peu probable que ces importations excédaient de beaucoup 20 % de la consommation bengalie ; la perte de la Birmanie par l'Empire britannique ne peut donc à elle seule expliquer la famine que va connaître la région en 1943[réf. nécessaire].

L'appréciation par les autorités britanniques de la situation militaire et surtout la manière de répondre à la menace japonaise sur l'Inde ont été pour beaucoup dans le déclenchement de ce désastre alimentaire. Les autorités britanniques craignant qu'une attaque sur l'Inde ne passe par le Bengale, des mesures d'urgence avaient été prises pour garantir des stocks de nourriture aux soldats britanniques et empêcher l'accès des réserves aux soldats japonais en cas d'invasion.

La politique de la « terre brûlée » fut pratiquée dans la région de Chittagong, à proximité de la frontière birmane. Dans le même temps, de grandes quantités de riz furent transportées dans le centre de l'Inde pour nourrir les troupes britanniques et indiennes ainsi qu'à Ceylan qui était avant-guerre largement dépendante du riz birman et où de nombreuses troupes s'étaient massées dans l'attente d'une invasion japonaise de l'île.

Le cyclone de l'automne 1942Modifier

Le , un cyclone touche la côte est du Bengale et de l'Orissa faisant 40 000 victimes[4]. Une bande de territoire comprise entre la côte et 65 km à l'intérieur des terres, fortement productrice de riz, est inondée, empêchant toute récolte. Face à cette pénurie, les paysans se voient contraints de piocher dans leur surplus pour se nourrir ; les graines qui devaient être plantées lors de l'hiver 1942-43 ont été consommées quand approche la saison chaude en mai 1943[5].


ExplicationsModifier

Ce sujet sensible a généré de nombreuses thèses, avec leur lot de polémiques.

Un approvisionnement insuffisantModifier

Les éléments de contexte indiqués plus haut on fournit l’explication la plus commune[réf. nécessaire]

Amartya Sen : réduit l’importance du manque d’approvisionnementModifier

Dans un de ses ouvrages de référence, Amartya Sen, qui a reçu le prix Nobel d'économie pour ses travaux sur la famine, soutient qu'il n'y avait pas de pénurie globale de riz au Bengale en 1943 : les stocks disponibles étaient même légèrement supérieurs qu'en 1941, où aucune famine ne s'est déclarée[1].

Selon Sen, c'est l'absence d'indices flagrants d'une mauvaise récolte, et partant le caractère inattendu de la famine, qui a conditionné la réponse léthargique des autorités au désastre. Les rumeurs de pénurie ont causé une thésaurisation et une rapide montée des prix, favorisée par la situation de guerre qui faisaient des denrées alimentaires, et du riz en particulier, un excellent investissement (les prix avaient déjà doublé durant l'année précédente).

Pendant que Bien que le Bengale eut assez de riz et autres céréales pour pourvoir aux besoins de sa population, des millions de personnes sont en l'espace de quelques années devenues trop pauvres pour pouvoir se procurer les denrées alimentaires vitales[6].

Le Crime du BengaleModifier

Cette thèse de Sen a été critiquée par l'auteure bengalaise Madushree Mukerjee dans une polémique avec Sen publiée dans la New York Review of Books en 2011. On trouvera un résumé de ses thèses dans la traduction française de son ouvrage Churchill's Secret War[7] paru en 2015 sous le titre Le Crime du Bengale[8]. Selon elle, la famine du Bengale, provoquée principalement par les réquisitions de l'armée britannique, a fait plus de 4 millions de victimes.

Rôle de l'Empire britanniqueModifier

De nombreux journalistes et historiens indiens et bengalis modernes ont notamment accusé le Premier ministre britannique Winston Churchill d’être indifférent à la misère du Bengale ou même de l’accepter en toute connaissance de cause. Pendant la famine, l’unique préoccupation de Churchill fut d'assurer le bon approvisionnement de l'armée britannique des Indes. Le gouvernement de Delhi avait envoyé un télégramme lui peignant une image de la dévastation horrible et du nombre de personnes qui avaient trouvé la mort. Sa seule réponse fut : « Alors pourquoi Gandhi n'est-il pas encore mort ? »[9]. Il fit part de son mépris pour les Indiens à Leo Amery, Secrétaire d'État pour l’Inde et la Birmanie, lui disant : « Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial, avec une religion bestiale ». « Famine ou pas famine, les Indiens se reproduisent comme des lapins » [10].

Pendant la famine, des cargos venant d'Australie entièrement chargés de vivres se sont rendus vers l'Europe, faisant escale sur la côte indienne, pour continuer à reconstituer les millions de tonnes de produits alimentaires stockés dans la mère patrie britannique. La nourriture a continué d’être exportée d'Inde au prétexte qu'elle devait fournir de la nourriture pour le nouveau théâtre de guerre en Grèce et en Italie. Leo Amery écrit dans son journal : « Winston a peut-être raison de dire que la famine des Bengalis, qui sont de toute façon sous-alimentés, est moins grave que celle des Grecs, qui sont solides, mais il ne tient pas suffisamment compte de la responsabilité de l'Empire dans ce pays » [11].

La famine dans la culture bengalieModifier

Artistes, romanciers et réalisateurs ont tenté de dépeindre l'horreur de la famine dans leurs travaux. Le peintre bengali Zainul Abedin fut l'un des premiers documentaristes de la famine avec ses croquis dépeignant les corps des victimes.

La famine constitue la toile de fond, et quasiment l'un des personnages, du roman de Bibhutibhushan Bandopadhyay intitulé Ashani Sanket. Il fut adapté au cinéma en 1973 par Satyajit Ray dans un film du même nom (traduit Tonnerres lointains en français) qui présente la thésaurisation comme la cause principale de la famine. Il reçut l'Ours d'or du Festival de Berlin. Mrinal Sen filma lui aussi la famine de 1943 dans Akaler Sandhane (1981). D'autres films de Sen, à l'image de Baishey Sravan et Calcutta 71, évoquent le même sujet.

Voir aussiModifier

Notes et références RéférencesModifier

  1. a et b Amartya Sen. Poverty and Famines. An essay on entitlement and deprivation, Clarendon Press, Oxford, 1981, p. 58-9.
  2. Nicholas Tarling (dir.). The Cambridge History of SouthEast Asia, Vol.II Part 1, pp. 139-40.
  3. C.A. Bayly & T. Harper. Forgotten Armies. The Fall of British Asia 1941-45, Allen Lane, Londres, 2004, p. 284.
  4. « Catastrophes naturelles et prévention des risques > Chronologie », Direction de l'information légale et administrative (consulté le 26 août 2011)
  5. (en) Paul R. Greenough, Prosperity and misery in modern Bengal : the famine of 1943-44, , 362 p., p. 150
  6. Amartya Sen. Poverty and Famines, p. 70-78.
  7. Churchill's Secret War. The British Empire and the Ravaging of India during World War II (New York : Basic Books, 2010).
  8. Le Crime du Bengale (Paris : Les Nuits rouges, 2015)
  9. (en) Shashi Tharoor, « The Ugly Briton »
  10. Naïké Desquesnes, « Le Crime du Bengale. La part d’ombre de Winston Churchill »,
  11. Modèle {{Lien web}} : paramètre « titre » manquant. (en) Soutik Biswas, http://www.bbc.co.uk/blogs/legacy/thereporters/soutikbiswas/2010/10/how_churchill_starved_india.html,