Famine de 1876 à 1878

Famine de 1876-1878
Image illustrative de l’article Famine de 1876 à 1878
Gravure d'octobre 1877 dans The Graphic.

Période 1876 - 1879
Victimes 30 à 60 millions de morts[1]

La famine de 1876-1878 ou grande sécheresse de 1876-1878 est un évènement d'ampleur mondiale, qui a principalement touché des pays du sud (principalement en Océanie, en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud), en voie de développement et économiquement dépendants de l'industrie agro-alimentaire. Cette catastrophe naturelle, aggravée par des facteurs humains (politiques et géopolitiques) tels que la colonisation ou la dépendance financière d'un pays producteur (exporteur) envers un pays consommateur (importeur)[2], fait environ 50 millions de morts sur 3 ans (soit 3 % de la population mondiale de l'époque[3]).

Personnes souffrant de la famine, entre 1876 et 1879, Bengalore, Karnataka, Inde.
Des indiens attendant l'aide humanitaire, gravure du journal The Illustrated London News, 20 octobre 1877.

HistoriqueModifier

La conjoncture qui anticipe cet évènement planétaire est notable. Des pluies torrentielles ont déjà touché le sud de l'Inde en octobre et novembre 1874[4].

Un El Niño extrême peut avoir été amorcé par des eaux plus fraîches dans le centre du Pacifique tropical, entre 1870 et 1876. Cette longue période de refroidissement — la plus longue jamais enregistrée — pourrait avoir entraîné une immense accumulation d'eau chaude dans le Pacifique tropical occidental. Cet épisode s'est soldé par un violent épisode de La Niña en 1875-1876. La Niña a déclenché des conditions sèches en Inde, au Mexique et dans le sud-ouest des États-Unis, puis s'est déversée dans un fort El Niño, qui a entraîné une sécheresse accrue dans une grande partie du globe notamment la Chine, l'Inde, le nord-est du Brésil, la Colombie, le Vénézuéla, la Californie, l'Indonésie, le Viêt Nam, les Philippines, le Maroc, l'Algérie, l’Égypte, l'Afrique du Sud, l’Éthiopie, l'est de l'Australie et la Nouvelle-Calédonie[5].

CausesModifier

Trois causes naturelles majeures sont à retenir en ce qui concerne cette gigantesque sécheresse mondiale :

  • Un pic record de chaleur sur tout l'Atlantique. Une anomalie chaude s'est développé dans l'Atlantique Nord depuis l'été 1876, trouvant son pic au printemps 1878. Ce régime exceptionnel explique, quasiment à lui seul, la sécheresse du nord-est du Brésil, de la côte Est nord-américaine et d'Afrique du Nord.
  • Un pic de chaleur sur l'océan Indien. Un gradient de température se forme à l'automne 1877 entre la corne de l'Afrique et l'ouest australien, prolongeant et amplifiant le rôle d'El Niño qui sévit alors dans le pacifique.
  • Le phénomène El Niño, bien connu des pêcheurs sud-américains depuis des centaines d'années, connaît un pic d'activité (+1,5 °C par rapport à la moyenne des derniers 150 ans) pendant le début de l'année 1877. Ce pic de température se maintient durant 16 mois, augmentant la température des eaux de surface de l'océan Pacifique et annihilant la mousson asiatique cette année-là.

Ces effets combinés sur une durée anormalement longue font momentanément disparaître les régimes pluvieux locaux habituels dans les régions concernées.

ChineModifier

Une étude de Hao et al. (2010)[6] montre une corrélation entre le phénomène El Niño et la grande sécheresse du nord de la Chine, qui dure du printemps 1876 et ne s'interrompt pas jusqu'au printemps de 1878. Ils estiment qu'en l'espace de trois ans, les mauvaises récoltes ont multiplié le prix du riz d'un facteur 10 par rapport à une année normale ; la population totale dans les cinq provinces du nord de la Chine aurait diminué de plus de 20 millions en raison du grand nombre de morts et de l'émigration.

La sécheresse persistante s'est propagée dans 13 provinces, avec son centre dans les provinces du Shaanxi, du Henan et du Shanxi, où la période de complète sécheresse a dépassé 340 jours. Elle est donc plus grave que la pire sécheresse (1928-1930) du XXe siècle.
Cette sécheresse catastrophique de 1876-1878 a eu lieu dans la phase descendante de la 11e période d'activité des taches solaires et au début de la 12e période. Cela s'est également produit pendant une période de fréquents épisodes El Niño et correspond à un El Niño extrêmement fort[7].

IndonésieModifier

L'Indonésie reçoit moins du tiers de ses précipitations habituelles de mai 1877 à février 1878.

IndeModifier

En Inde, en plus d'une absence de mousson qui impacte de manière spectaculaire la production agricole vitale, la culture du coton est également stoppée nette par le même phénomène El Niño qui touche aussi la Chine[8].

Ainsi, en 1876, le déficit pluviométrique atteint près de 70 % dans les zones intérieures sèches des districts de Kurnool, Cuddapah et Chitaldrug[4].

MéditerranéeModifier

BrésilModifier

Au Brésil, cette sécheresse fait environ 2 millions de morts à partir de 1877, principalement dans les provinces du Nord-Est (Nordeste)[9]. L'étude de Singh (2018) révèle que cette grande sécheresse a commencé avant le phénomène El Niño de 1877 et ses effets ont été sentis après son arrêt.

A Fortaleza, les précipitations enregistrées ont été moitié moins importantes que d'habitude (février à mai pour les années 1877-79), modifiant le bon fonctionnement de la forêt équatoriale environnante et contribuant à assécher un peu plus cette zone déjà aride du Brésil.

BilanModifier

La Grande Sécheresse de 1876-1878 n'a été étudiée en profondeur pour la première fois qu'en 2018, par la météorologue Deepti Singh[10].

La recherche en tire des conclusions[11] :

  • C'est l'évènement naturel le plus grave depuis 800 ans en Asie.
  • Il s'agit de l'évènement El Niño le plus violent qui se soit produit depuis les années 1850. Les températures à la surface de la mer sont restées anormalement élevées pendant 16 mois. Ce qui le rend plus extrême que les phénomènes historiques El Niño de 1997-98 et de 2015-16.
  • En 1877, un deuxième cycle climatique, le dipôle de l'océan Indien, était actif, ce qui signifie que l'océan Indien occidental était plus chaud que sa partie Est. Cela affaiblit fortement les moussons de l'Inde. C'était le dipôle le plus puissant de l'océan Indien jamais enregistré.

Galerie d'imagesModifier

RéférencesModifier

  1. Jean-Paul Fritz, « Une famine a fait 50 millions de morts au XIXe siècle, aggravée par la colonisation », sur L'Obs, (consulté le 25 mars 2019)
  2. Mike Davis, « Les famines coloniales, génocide oublié », sur Le Monde diplomatique, (consulté le 25 mars 2019)
  3. (en) « What Caused the Great Famine? », sur State of the Planet, (consulté le 25 mars 2019)
  4. a et b Roland Lardinois, « Une conjoncture de crise démographique en Inde du Sud au XIXe siècle. La famine de 1876-1878 », Population, vol. 37, no 2,‎ , p. 371–404 (DOI 10.2307/1532204, lire en ligne, consulté le 25 mars 2019)
  5. « La catastrophe climatique oubliée : 30 millions de morts entre 1876 et 1878 », Science et Vie,‎ , p. 108-112 (lire en ligne)
  6. (en) « 1876–1878 severe drought in North China: Facts, impacts and climatic background » [PDF], sur ResearchGate (consulté le 25 mars 2019)
  7. (en) De’er Zhang et Youye Liang, « A Long Lasting and Extensive Drought Event over China in 1876–1878 », Advances in Climate Change Research, vol. 1, no 2,‎ , p. 91-99 (DOI 10.3724/SP.J.1248.2010.00091, lire en ligne)
  8. (en) Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World, New York, Verso, , p. 313-314
  9. (en) Deepti Singh, Richard Seager, Benjamin I. Cook et Mark Cane, « Climate and the Global Famine of 1876–78 », Journal of Climate, vol. 31, no 23,‎ , p. 9445–9467 (ISSN 0894-8755, DOI 10.1175/JCLI-D-18-0159.1, lire en ligne, consulté le 25 mars 2019)
  10. (en-US) « The Great Drought », sur CounterPunch.org (consulté le 25 mars 2019)
  11. (en) Jaime Jessop, « Historical Perspectives on Climate – The Super El Nino of 1876-78 », sur Climate Scepticism, (consulté le 25 mars 2019)

BibliographieModifier

  • (en) Deepti Singh, Richard Seager, Benjamin I. Cook, Mark Cane, Mingfang Ting, Edward Cook et Michael Davis, « Climate and the Global Famine of 1876–78 », American Meteorological Society, vol. 31,‎ , p. 9445-9467 (DOI 10.1175/JCLI-D-18-0159.1, lire en ligne [PDF])