Eli Cohen

espion israélien

Eli Cohen
אלי כהן
Eli Cohen

Naissance
Alexandrie (Égypte)
Décès (à 40 ans)
Square Marjeh, Damas (Syrie)
Origine Égypte
Allégeance Drapeau d’Israël Israël
Arme Mossad
Années de service 19571965

Eliyahu Ben-Shaul Cohen (hébreu :אֱלִיָּהוּ בֵּן שָׁאוּל כֹּהֵן, arabe : إيلي كوهين), communément appelé Eli Cohen, né le à Alexandrie en Égypte et mort pendu le en Syrie, était un espion israélien. Il est connu pour son travail d'espionnage entre 1961 et 1965 en Syrie, où il a développé des relations étroites avec la hiérarchie politique et militaire et est devenu conseiller principal du ministre de la Défense. Selon certaines sources, les renseignements qu'il a recueillis avant son arrestation ont constitué un élément important dans la victoire d'Israël sur la Syrie et la conquête du plateau du Golan pendant la guerre des Six Jours.

BiographieModifier

Enfance et éducationModifier

Son père, Saul Cohen, né à Alep en Syrie, vécut en Égypte depuis ses 7 ans. C'est là que naît Eli dans une famille juive modeste. Il reçoit une éducation religieuse juive orthodoxe. Eli se montre très doué pour les mathématiques (il désire devenir ingénieur après avoir failli opter pour le rabbinat), les langues étrangères et doté d'une mémoire exceptionnelle, ce qui lui rendra service pour ses activités de renseignement.

ActivitésModifier

Actions clandestines en ÉgypteModifier

En 1944, Eli Cohen rejoint le mouvement sioniste d'Alexandrie. Il est impliqué dans des actions clandestines visant à permettre aux juifs égyptiens de rejoindre la Palestine mandataire. Ses parents et ses sept frères et sœurs quittent l'Égypte pour Israël en 1949. Eli reste au Caire et poursuit ses activités clandestines, préparant des itinéraires de fuite au profit des familles juives souhaitant émigrer en Israël et confectionnant de faux documents. Il fait également partie du réseau juif impliqué dans l'affaire Lavon. À l'initiative du ministre de la Défense israélien, cette opération consiste à fomenter des attentats en Égypte afin de donner un prétexte à la Grande Bretagne pour y maintenir son armée.

En juillet 1954, Eli Cohen, informé par un ami policier de la chute imminente du réseau et de l'arrestation de ses membres, se débarrasse de tous les documents, armes et explosifs qui se trouvent chez lui. Il est brièvement emprisonné par la police égyptienne, mais demeure sur place et poursuit ses activités occultes[1]. Il rejoint Israël en 1957 à la suite de l'expulsion des juifs d’Égypte et la confiscation des biens juifs décidée par le gouvernement égyptien, après la crise de Suez.

Recrutement par le renseignement militaire (AMAN)Modifier

Il devient analyste pour la direction du renseignement militaire. Blessé par le rejet de sa candidature au Mossad, il quitte l'armée et devient employé de bureau dans un cabinet d'assurance de Tel Aviv, puis comptable aux grands magasin Hamashbir. Il épouse en 1959 Nadia, une nouvelle immigrante d'Irak. En 1960, son dossier de candidature étant rouvert, il est engagé par AMAN en tant qu'« illégal » : ne bénéficiant d'aucun statut protecteur comme celui de diplomate, il opèrera à l'étranger sous une fausse identité. Il est pris en main par Yitzhak Shamir. Le contrôle de ses activités sera transféré au Mossad en 1964[2].

Les anciens d'AMAN ont une autre version du recrutement d'Eli Cohen : sa candidature aurait été initialement écartée en raison d'une trop grande confiance en lui, révélée par les tests psychologiques. Son courage et sa mémoire exceptionnelle auraient été malheureusement obérés par une tendance à se surestimer et à prendre des risques inutiles[3].

Tel Aviv cherche à infiltrer un agent à Damas. La Syrie s'est progressivement affirmée comme l'État arabe le plus agressif à l'égard d'Israël. Des affrontements sporadiques ont lieu régulièrement sur le Golan, qui domine le lac de Tibériade. De plus, la Syrie a lancé, en coopération avec le Liban et la Jordanie, un important projet d'ingénierie ayant pour objectif de détourner les eaux des affluents du Jourdain, privant Israël d'eau.

En 1961, Eli Cohen est envoyé en Argentine (où il existe une forte communauté arabe, qui compte environ un demi million d'exilés) pour y élaborer sa couverture en tant que marchand arabe syrien, notamment de meubles damascènes, sous le nom de Kamel Amin Thaabet. Eli Cohen noue là-bas de nombreuses relations au cœur des communautés arabes locales, notamment avec Abdel Latif Hassan, rédacteur en chef de la revue Le Monde arabe et avec le général Amin al-Hafez, attaché militaire syrien à Buenos Aires.

Missions à DamasModifier

Moins d'un an plus tard, il « revient » à Damas sous la fausse identité de Kamel Amin Thaabet et gagne progressivement la confiance de plusieurs officiers supérieurs et cadres de haut niveau du gouvernement syrien. Il transmet des informations aux services israéliens par radio, par microfilms dissimulés dans des boîtes de backgammon exportées officiellement en Argentine et par lettres secrètes ou même directement une fois tous les six mois au cours d'un voyage d’affaires en Europe, profitant à cette occasion pour rendre visite à sa famille à Bat Yam.

Il joue la carte du parti Baas qui est contre le projet de République arabe unie et développe progressivement des relations d'amitiés avec des personnalités au plus haut niveau du pouvoir syrien, incluant Hafez el-Assad. Il organise des fêtes auxquelles participent les officiers supérieurs et les dignitaires du régime.

Eli Cohen réussit notamment à visiter les fortifications syriennes des hauteurs du Golan. Il rapporte ainsi aux services israéliens la disposition des bunkers et des bases de tir syriens organisés en trois lignes. Certains ajoutent qu'il aurait ainsi suggéré aux officiers syriens que des eucalyptus soient plantés autour des bunkers syriens abritant des canons pouvant viser le territoire israélien, prétendant officiellement que ces arbres pourraient servir d'abris naturels aux postes avancés. La plantation de ces arbres fut effectivement décidée par les autorités syriennes. Cela permit surtout aux soldats de Tsahal de pouvoir facilement localiser les bunkers syriens lors de leur bombardement pendant la Guerre des Six Jours[4].

Les informations transmises par Cohen permettent notamment à l'aviation israélienne de détruire le matériel lourd entreposé par les Syriens afin de réaliser le chantier de détournement des eaux du Jourdain. Le 13 novembre 1964, prétextant un incident de frontière à proximité de la rivière Dan, les avions israéliens bombardent les positions syriennes et le chantier des canaux de dérivation[5]. L'aviation syrienne n'intervient pas, car elle n'a pas encore maîtrisé le maniement des chasseurs MiG récemment livrés par les soviétiques[6].

Craignant d'être découvert, au bord de l'effondrement, Eli Cohen avertit à maintes reprises le Mossad qui n'en tient pas compte[7]. Après un séjour de quelques mois en Israël fin 1964, l'« espion au rendement exceptionnel »[8] est renvoyé en mission en Syrie. Certains estiment que le Mossad, bien conscient des risques encourus, avait anticipé la capture de Cohen et espérait déstabiliser les services secrets syriens par la mise au jour d'un espion si bien infiltré.

Il est découvert par des spécialistes du contre-espionnage égyptien ayant localisé (grâce à un nouveau système de radiogoniométrie d’origine soviétique) les ondes radio de messages en morse émises par le poste émetteur miniature situé dans son appartement.

Découverte et condamnationModifier

 
Plaque à la mémoire d'Eli Cohen au Mont Herzl, à Jérusalem

Après son arrestation, il subit de nombreuses tortures (ongles arrachés, testicules électrocutés) afin qu'il livre ses codes. Vu l'importance de ses activités et des renseignements fournis par cet agent hors pair, le gouvernement d'Israël contacte un avocat français à Paris, Jacques Mercier, afin que celui-ci assure la défense de Cohen pour le compte de son épouse. Selon Le Monde, des tractations secrètes sont engagées par le gouvernement israélien et des personnalités syriennes : en échange d'une mesure de grâce, l'État hébreu offre de restituer au gouvernement de Damas plusieurs espions syriens appréhendés en Israël. Les émissaires israéliens s'engagent par surcroît à livrer des produits pharmaceutiques, des tracteurs et même, dit-on, des camions militaires. Un chèque de plusieurs centaines de millions de francs est mis à la disposition du gouvernement syrien en guise d'acompte. Mais ces propositions sont finalement rejetées par les Syriens, sous l'influence des éléments les plus durs du régime[9]. Son procès à Damas a lieu sans avocat alors que Me Jacques Mercier et Me Jean Talandier avaient fait de nombreuses démarches auprès de Damas afin d'assurer sa défense et obtenu certaines assurances à ce sujet.

Finalement, les autorités syriennes refusent que Eli Cohen puisse bénéficier d'un procès normal. Après quatre mois passés en prison, sans avoir pu prendre contact avec un avocat ou un membre de sa famille, il est jugé à huis clos et condamné à mort par un tribunal militaire d'exception « pour avoir transmis à l'ennemi des renseignements touchant à la sécurité de l'État ». De hauts responsables syriens se seraient opposés, au nom de la raison d'État, à tout procès public qui aurait risqué de compromettre les dirigeants ayant entretenu des relations avec Cohen.

Les deux autres personnes condamnées à mort en même temps que lui (le notable syrien Majed Cheikh el Ard et le lieutenant Zahreddine) voient leur peine commuée. Des chefs d'État (France, Belgique) et des autorités canadiennes, du Pape Paul VI et diverses personnalités demandent sans succès au gouvernement syrien de revenir sur cette sentence[10].

Eli Cohen est pendu sur la place Al Marjeh à Damas le à h du matin[11]. Son corps restera pendu au gibet, toute la journée après avoir été exécuté, avec sur son corps un drap donnant son nom. Son exécution est filmée par les services syriens.

Les autorités syriennes ont toujours refusé de renvoyer le corps d'Eli Cohen à sa famille pour qu'il soit enterré en Israël[11]. En , un officiel turc confirme que son gouvernement est prêt à jouer le médiateur pour obtenir le retour des cendres d'Eli Cohen[12]. En juillet 2018, le Mossad restitue à sa famille une montre-bracelet grâce à une opération spéciale menée en Syrie[13].

Ses activités en tant qu'espion auprès des plus hautes autorités militaires et civiles syriennes ont été admises comme décisives pour l'issue de la Guerre des Six Jours.

Hommages posthumes et culture populaireModifier

Eli Cohen est considéré comme un héros par Israël. Des rues et jardins de plusieurs villages d’Israël portent son nom. Un village du Golan est appelé en son souvenir Eli Ad, qui est un ancien établissement du Nahal établi en 1968 et qui est ensuite devenu deux ans plus tard un moshav comptant en 2018 environ 400 personnes et dépendant du conseil régional du Golan.

Le téléfilm The Impossible Spy (en), qui fait le récit de sa vie, a été projeté au musée international de l'espionnage (en) à Washington. La série télévisée de six épisodes The Spy, avec Sacha Baron Cohen, est co-produite par Canal+ et Netflix. Elle a été diffusée en France par OCS en septembre 2019[14],[15].

Notes et référencesModifier

  1. Bar-Zohar & Mishal, p. 147.
  2. Gordon Thomas, Les ombres du Mossad, éd. Presses de la Cité, 1999
  3. Bar-Zohar & Mishal, p. 149.
  4. (en) Ian Black, Israel's Secret Wars : A History of Israel's Intelligence Services, Grove Press, , 603 p. (ISBN 978-0-8021-3286-4, lire en ligne)
  5. André Scemama, « L'accrochage entre Israéliens et Syriens s'est produit à la frontière pour une bande de terre de 3 mètres », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  6. Bar-Zohar & Mishal, p. 163.
  7. Dan Raviv et Yossi Melman, Tous les espions sont des princes : la véritable histoire des services secrets israéliens, éd. Stock, 1991
  8. Rendez-vous avec X, Eli Cohen, 9 mars 2002, 30 min
  9. Éric Rouleau, « Des tractations secrètes entre Israël et la Syrie avaient précédé l'exécution d'Élie Cohen à Damas », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  10. (en) Victor Sanua, PhD, « THE HISTORY OF ELIE COHEN : AN EGYPTIAN BORN JEW WHO BECAME ISRAEL'S GREATEST SPY », Los Muestros - La voix des sépharades n°43,‎ (lire en ligne)
  11. a et b Guillaume Gendron, « Eli Cohen, l’agent doublé », Libération,‎ (lire en ligne)
  12. (en) Will Syria return the remains of Israeli spy?
  13. « Syrie : vers la restitution de la dépouille de l’héroïque Eli Cohen, le plus célèbre espion israélien ? - Le Monde Juif », Le Monde Juif,‎ (lire en ligne, consulté le 12 juillet 2018)
  14. François Coulaud, « The Spy : de quoi parle la nouvelle mini-série visible sur OCS ? », Téléstar,‎ (lire en ligne, consulté le 11 septembre 2019)
  15. Charles Martin, « The Spy (OCS) : Sacha Baron Cohen, l’espion qui m'a bluffé (critique) », Première,‎ (lire en ligne, consulté le 6 septembre 2019)

BibliographieModifier

Liens externesModifier

Articles connexesModifier