Droits LGBT au Cameroun

Symbole LGBT au Cameroun.

Les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) au Cameroun font face à des situations que ne connaissent pas les citoyens non-LGBT.

Contexte socialModifier

HistoireModifier

Chez les Bafia, l'homosexualité était considérée comme une « coutume nationale »[1],[2] et elle était vue comme la suite logique de l'amitié entre adultes[1].

Identités localesModifier

Lors des années 1990 au sein des métropoles de Yaoundé et de Douala, les jeunes hommes qui ont des rapports sexuels avec d'autres hommes ne se définissent non comme « gays », mais plutôt comme Nkoandengué. Un nom composé de deux anthroponymes masculins ewondo (Nkoa et Ndengué) signifiant « ce que font deux hommes » et qui englobe l'acte sexuel entre deux hommes et ceux qui le pratiquent. Pour cette minorité invisible, le fait de s'identifier en tant que « gay » est vu comme un moyen de se donner de l'importance auprès des expatriés occidentaux[3],[4].

SituationModifier

Dispositions légales internesModifier

Le Cameroun est l'un des nombreux pays africains qui criminalisent l'homosexualité. L'homosexualité y est un crime depuis 1972[5].

En effet, aux termes de l'article 347-1[Note 1] du code pénal camerounais, promulgué par la loi no 2016/007 du 12 juillet 2016[6] :

« Est punie d’un emprisonnement de six (06) mois à cinq (05) ans et d’une amende de vingt mille (20 000) à deux cent mille (200 000) francs[Note 2], toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe. »

Hormis un simple toilettage typographique, ce texte est identique à l'ancien article 347 bis[Note 3] qui, à juste titre, de la part des juristes et des défenseurs des minorités sexuelles camerounaises (dont notamment Me Alice Nkom, présidente de l'Adefho)[Note 4], faisait l'objet de vives critiques tant sur le plan de la légalité interne qu'au regard des instruments internationaux relatifs aux droits de l'homme. À l'exception de l'argument relatif aux conditions d'introduction de ce texte dans le code pénal camerounais, effectué par le président Ahidjo par ordonnance du 28 septembre 1972 (sans passer par le processus légal d'élaboration de la loi par le parlement), les autres critiques restent pertinentes. En effet, cette disposition répressive contrevient à la loi sur la vie privée et l'inviolabilité du domicile, l'inculpation pour homosexualité nécessitant un flagrant délit, ainsi qu'aux traités internationaux relatifs aux droits de l'homme, la Constitution désignant le président comme « garant du droit des personnes ».

Par ailleurs, aux termes de l'article 347, réprimant l'outrage à la pudeur sur une personne mineure de seize à vingt et un ans :

« (1) Au cas où les infractions visées aux articles 295[Note 5], 296[Note 6] et 347-1 ont été commises sur la personne d'un mineur de seize (16) à vingt et un (21) ans, les peines prévues auxdits articles sont doublées. »

« (2) La juridiction peut dans tous les cas, priver le condamné de l'autorité parentale, de toute tutelle ou curatelle pendant les délais prévus à l'article 31[Note 7] du présent Code. »

Application de la loiModifier

Me Nkom rappelle que les médecins sont incités à dénoncer les homosexuels venus se faire dépister contre le VIH et que le discours selon lequel l'homosexualité aurait été « importée par les Blancs » a du succès au Cameroun, véhiculé par des responsables politiques et religieux[7].

Des procès pour délit d'homosexualité ont régulièrement lieu au Cameroun.

Ainsi, en mai 2005, la gendarmerie a arrêté pour ce délit neuf personnes dans une discothèque de Yaoundé et 7 d'entre elles ont été condamnées à une peine de 10 mois d'emprisonnement.

En février 2006 deux Camerounais de 23 ans, ont été condamnés à un an de prison pour délit d’homosexualité. Un autre de 22 ans, est détenu depuis fin 2004, pour le même motif mais est toujours en attente de jugement [8].

Affaire des homosexuels présumésModifier

Début 2006, le journal camerounais La Météo a publié une liste d'homosexuels présumés parmi les personnalités politiques. D'autres journaux ont repris plus tard l'information et l'information a fait grand bruit au sein de la population camerounaise[5],[9].

Le rédacteur en chef du journal L'Anecdote, François Bikoro Obah, qui a repris ces accusations a déclaré avoir fait « œuvre de salut public » en dénonçant ces personnes. La quasi-totalité des journaux du Cameroun ont soutenu ces journaux dans leur démarche[10]. Une poignée de médias camerounais ont cependant dénoncé ces délations. L'avocate Alice Nkom compte aussi parmi les rares personnalités à s'être investie pour défendre les personnes accusées d'actes homosexuels[5].

Si le régime n'a pas interdit ces journaux, le président Paul Biya a cependant appelé au respect de la vie privée. Mais au même moment, son gouvernement a commencé à mener des attaques ciblées contre les personnes homosexuelles, certainement pour ne pas être assimilé à ces suspicions. Les arrestations, souvent de jeunes hommes de milieux modestes, font suite à des dénonciations de voisins et finissent en procès ; l'Église catholique locale s'est mobilisée dans l'indignation populaire homophobe, comme le cardinal Tumi en 2009. À l'homophobie se mêlent également un antimaçonnisme et des accusations de sorcellerie[5].

Un Camerounais poursuivi par la justice pour homosexualité témoigne que depuis cette affaire, les homosexuels font l'objet d'une véritable « chasse aux sorcières »[11],[5].

Un collectif d’avocats, composé de Me Michel Togué, défenseur des minorités sexuelles au Cameroun, de Me Alice Nkom (fondatrice en 2003 de l'Adefho), renforcé par Me Saskia Ditisheim, du barreau de Genève (et présidente d’ASF)[Note 8], a obtenu une première victoire le 7 janvier 2013 en faisant relaxer par la cour d’appel de Yaoundé deux jeunes homosexuels, Jonas Singa Kumie et Franky Djome, respectivement âgés de 22 et 23 ans, prévenus d’homosexualité et condamnés en première instance à la fin du mois de novembre 2011 par le tribunal d’Ekounou (quartier de Yaoundé) à la peine maximale encourue, c’est-à-dire cinq ans d’emprisonnement ferme et 200 000 francs (CFA) d’amende (soit 304 euros). C’est cette même juridiction qui, trois semaines auparavant, le 17 décembre 2012, avait confirmé la condamnation du jeune Roger Mbédé à la peine de trois ans d’emprisonnement sans sursis, pour homosexualité.

L'affaire a également conduit, fin 2006, à la création de l'association Alternatives-Cameroun, investie dans la lutte contre le SIDA et contre les discriminations LGBT[9].

Affaire Roger MbédéModifier

Jean-Claude Roger Mbede (en), né le 13 juin 1979 à Ntouessong[12], condamné le 17 décembre 2012 par la cour d'appel de Yaoundé (décision confirmative) à une peine de 3 ans d'emprisonnement ferme pour homosexualité[13], meurt le , après avoir été déclaré coupable d'avoir envoyé par SMS « Je suis très amoureux de toi » à Christophe Foé Ndi, intendant principal de la présidence de la République et homme à la réputation sulfureuse[14],[15]. Son affaire devient emblématique pour les défenseurs des droits des homosexuels au Cameroun[16],[17],[18].

Depuis les débuts de l’affaire, son traitement judiciaire a déclenché de nombreuses réactions internationales, notamment de la part d'Human Rights Watch et Amnesty International[19], ainsi que la condamnation pour la façon dont il est traité par les autorités étatiques. Le , Amnesty International déclare : « cet homme est un prisonnier d'opinion, détenu uniquement à cause de son orientation sexuelle »[20],[21].

Il avait pour avocats Me Michel Togué et Me Alice Nkom et cette dernière déclare à la suite de son décès « Je suis très affectée. J’ai perdu un enfant, il a été mon client... mais il est avant tout mon enfant. Nous avions un lien très fort. C’était mon fils »[16].

Affaire Éric LembembéModifier

Le 15 juillet 2013, Éric Ohena Lembembé, militant de la cause homosexuelle et journaliste, a été retrouvé mort à son domicile du quartier Étoudi à Yaoundé. Son corps présentait d'évidents et très présomptifs signes de torture :

« on lui a tiré la langue avec une tenaille, crevé les yeux, brisé des membres, et son corps a été entièrement brûlé au fer à repasser, jusqu'à la plante des pieds. »

Proche collaborateur de Human Rights Watch, qui a annoncé son décès, il était reconnu au Cameroun pour son combat en faveur des minorités sexuelles et présidait la CAMFAIDS (Cameroonian Foundation for AIDS)[Note 9], organisation qui lutte contre le VIH et pour les droits LGBT.

Le 17 juillet 2013, le Département d'État américain dénonçait cet « assassinat barbare » et encourageait « les autorités camerounaises à diligenter sans délai une enquête approfondie ».

Autres affairesModifier

Le 21 mai 2005, Marc Lambert Lamba, militant LGBT, est arrêté dans le cadre de l'affaire des « onze de Yaoundé ». Il est incarcéré et porte plainte contre le gouvernement camerounais, saisissant avec ses avocats le groupe de travail des Nations unies contre les détentions arbitraires, lequel lui donne gain de cause en 2006 et demande au Cameroun de revoir sa législation sur les droits humains. L'État n'a rien changé mais Marc Lambert a été acquitté après un an et douze jours de prison[7].

Personnalités camerounaises liées aux minorités sexuellesModifier

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Nouvelle numérotation de l'ancien article 347 bis, repris intégralement par le nouveau code pénal.
  2. Il s'agit de francs CFA, soit une contrevaleur de l'amende de 30,40 € à 304,00 € (taux de conversion au 4 février 2017).
  3. Introduit dans le code pénal camerounais par ordonnance no 72-16 du 28 septembre 1972, l'article 347 bis disposait : « Est punie d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20 000 à 200 000 francs, toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe. ».
  4. Association de défense des homosexuels du Cameroun.
  5. Réprimant l'« outrage privé à la pudeur ».
  6. Réprimant le viol. Le législateur de 2016 a abandonné la définition restrictive du viol de l'ancien article 296, qui n'incriminait pas le viol homosexuel, et définissait celui-ci comme les seules relations sexuelles avec une femme, même pubère, imposées à l'aide de violences ou sous la contrainte morale.
  7. En l'espèce, déchéance d'une durée maximale de 5 ans, sauf dispense partielle ou totale prononcée par la décision de condamnation.
  8. Avocats Sans Frontières Suisse.
  9. Cette organisation activiste a été fondée en mai 2009 par Dominique Menoga Nanga (qui fut contraint de demander l’asile politique en France en 2012 après avoir reçu des menaces de mort par des personnes qui s’opposaient à son travail de promotion des droits des personnes LGBT au Cameroun) et Éric Ohena Lembembé qui fut retrouvé assassiné à son domicile en juillet 2013. Cette organisation vise la promotion et la défense des droits humains des personnes LGBT, lutte contre toutes formes de discrimination et stigmatisation à l’endroit de ces personnes dans la société camerounaise, et dénonce toutes formes d’abus et d’injustices faites à ces personnes.

RéférencesModifier

  1. a et b (en) Anthony Appiah et Henry Louis Gates, Africana : The Encyclopedia of the African and African American Experience, , 3960 p. (ISBN 978-0-19-517055-9, lire en ligne), p. 230
  2. (en) Stephen O. Murray et Will Roscoe, Boy-Wives and Female-Husbands : Studies in African Homosexualities, Palgrave Macmillan, , 358 p. (ISBN 978-0-312-23829-2), p. 152

    « When the question is put to a Bafia as to whether he, too, engaged in homosexual relations, it is answered immediately in turn with the question: "Am I expected to give up my national custom?" »

  3. Patrick Awondo, « Identifications homosexuelles, construction identitaire et tensions postcoloniales entre le Cameroun et la France titre= », L’Espace politique, no 13 « (Géo)politique du sexe »,‎ , article no 13 (DOI 10.4000/espacepolitique.1818, lire en ligne, consulté le 18 janvier 2020).
  4. Manuel de formation des acteurs de lutte contre le VIH en Afrique : Comprendre et travailler avec les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes: pour une prévention combinée et une prise en charge globale des IST et du VIH (préf. Dr Cheikh Traoré, Bechir N’Daw, ill. Damien Glez), Dr. Jean-Baptiste Guiard-Schmid, Dr. Steave Némandé, Pr. Y. Joseph Drabo, (1re éd. 2012) (lire en ligne), p. 20.
  5. a b c d et e Patrick Awondo, Peter Geschiere, Graeme Reid, Alexandre Jaunait, Amélie Le Renard et Élisabeth Marteu, « Une Afrique homophobe ? », Raisons politiques, 2013/1, no 49, p. 95-118.
  6. « Loi N° 2016/007 du 12 juillet 2016 portant Code Pénal », sur www.prc.cm (consulté le 5 février 2017).
  7. a et b Cécile Andrzejewski, « Cameroun - Homo à mort », Paris Match, semaine du 28 avril au 3 mai 2016, p. 133-136.
  8. « Pour la libération de trois Camerounais emprisonnés pour homosexualité », sur www.inter-lgbt.org (consulté le 16 janvier 2014).
  9. a et b Christophe Broqua, « L'émergence des minorités sexuelles dans l'espace public en Afrique », Politique africaine, 2012/2, no 126, p. 5-23.
  10. Habibou Bangré, « Cameroun : trois journaux publient une liste d'homosexuels présumés », sur www.afrik.com, (consulté le 16 janvier 2014).
  11. Audrey Banegas, « Un demandeur d’asile témoigne de son enfer au Cameroun », sur www.yagg.com, (consulté le 16 janvier 2014).
  12. (en) Robbie Corey-Boulet, « Who killed Roger Mbede? », sur america.aljazeera.com, (consulté le 5 février 2017), qui publie la copie de son passeport.
  13. Clarisse Juompan-Yakam, « Cameroun - Homosexualité : la peine de Roger Mbédé confirmée en appel », sur www.jeuneafrique.com, (consulté le 16 janvier 2014).
  14. « Intendance de la présidence de la république: entre business et mafia », sur Africatime.com, (consulté le 25 janvier 2017).
  15. « l’Intendant Foé Ndi Christophe pourra-t-il être sauvé par la première Dame Me Chantal Biya ? », sur Kongossa.fr (consulté le 25 janvier 2017).
  16. a et b Assiya Hamza, « Roger Jean-Claude Mbédé, mort d'avoir été homosexuel », sur www.france24.com, (consulté le 16 janvier 2014).
  17. « Une veillée virtuelle en hommage à Roger Mbédé », sur www.yagg.com, (consulté le 16 janvier 2014).
  18. « Jean-Claude Roger Mbédé, figure de la lutte pour les droits des homosexuels, est mort », sur www.rfi.fr, (consulté le 16 janvier 2014).
  19. « La justice renvoie en prison un homosexuel pour des SMS », sur www.cameroonwebnews.com, (consulté le 16 janvier 2014).
  20. « Un Camerounais emprisonné pour homosexualité : Jean-Claude Roger Mbede », sur www.amnesty.org (Amnesty International), (consulté le 16 janvier 2014).
  21. (en) Amnesty International, Guest Writer, « How Many More Will Die For Saying ‘I Love You’? », sur blog.amnestyusa.org, (consulté le 4 février 2017).

AnnexesModifier

Sur les autres projets Wikimedia :

BibliographieModifier

  • Patrick Awondo, Homosexualité, sida et constructions politiques : ethnographie des trajectoires entre le Cameroun et la France, École des hautes études en sciences sociales, Paris, 2012, 466 p. (thèse)
  • Marthe Djilo Kamga, (et al.), Quand les femmes aiment d'autres femmes. Regard sur les homosexualités féminines au Cameroun, Université des Femmes, Bruxelles, 2009, 148 p. (ISBN 2-87288-025-9)
  • Charles Gueboguo, La question homosexuelle en Afrique. Le cas du Cameroun, L'Harmattan, Paris, 2006, 187 p. (ISBN 2-296-01563-8).
  • Charles Gueboguo, Sida et homosexualité en Afrique. Analyse des communications de prévention, l'Harmattan, Paris, 2009, 257 p. (ISBN 978-2-296-10179-1).

Articles connexesModifier

Liens externesModifier