Dogmes chrétiens

Un dogme est une expression de la foi proclamée solennellement par l’Église. Pour les chrétiens, les seules instances qui peuvent proclamer un dogme sont les conciles. Pour les catholiques, un concile avec le pape, ou le pape seul, ont également ce pouvoir.

Une Cène, fresque du IVe siècle découverte le 25 février 1988 à Tomis (Scythie mineure) dans un tombeau : en l’absence de symboles spécifiquement chrétiens, elle témoigne davantage d’une ambiance spirituelle que d’une foi en particulier.

Statut du dogmeModifier

Pour tous les chrétiens, la révélation est complètement et définitivement donnée en Jésus Christ. Cependant, c’est le rôle de l’Église de transmettre cette révélation et d’en approfondir la compréhension au cours des âges, avec l’assistance de l’Esprit-Saint. C'est l’ensemble de cette transmission-approfondissement du message évangélique qui constitue la Tradition, fondée sur la succession apostolique.

Ainsi, les catholiques par exemple considèrent les dogmes comme des expressions de la foi déjà implicitement incluses dans la révélation divine, et qui sont simplement explicités par l'Église[1].

Formation des dogmesModifier

Les questions précises relatives à l'élaboration d'une doctrine du Christ ont commencé à se poser très tôt (IIe siècle). C'est ainsi que se définissent, par opposition l'une à l'autre, les « hérésies » et l’« orthodoxie »[2], comme en témoignent, par exemple, les écrits apologétiques d’Hilaire de Poitiers contre les hérétiques[3].

En effet, si la première tradition est orale, la reconnaissance de la canonicité de ce qui constituera le Nouveau Testament mit un certain temps à être fixée. Ces écrits eux-mêmes n'ont pas été rédigés comme des ouvrages de référence dogmatiques.

De ce fait, comme dans toutes les religions, des interprétations multiples ont commencé à se répandre. La plus répandue étant les gnoses dont les évêques de Constantinople et d'Antioche considéraient qu'elles sapaient les fondements mêmes de la foi chrétienne. Se considérant dépositaires du seul message chrétien authentique, ils s'investirent de la mission de le propager et de l'autorité d'en préciser des points si nécessaire.

C'est au cours du IVe siècle que débute la succession des conciles élaborant la dogmatique, particulièrement la christologie. Plutôt que de trouver un consensus entre les cinq patriarcats, égaux et indépendants à l'époque, les conciles agissent comme des tribunaux et chacun d'eux donna lieu à un schisme. Toutefois, jusqu'en 1054, ces schismes ne séparaient que des communautés de croyants (appelées « sectes » c'est-à-dire « coupées »), mais non les patriarcats (Jérusalem, Alexandrie, Rome, Antioche et Constantinople), qui eux, restèrent dans l’« orthodoxie »[2].

Les premiers schismes sont issus de la multiplication des débats christologiques entre Antioche, Alexandrie et Constantinople. Le présupposé herméneutique qui se fait jour à cette époque est la nécessité de définir ce qu'il faut croire. Dès leur condamnation, les écoles minoritaires — arienne, nestorienne et monophysite — seront déclarées hérétiques avec le sens péjoratif qui persiste de nos jours.

Comme l'explique Marie-Emile Boismard o.p., une formulation des divers dogmes destinée au croyant se retrouve alors dans les confessions de foi qui représentent une conception hellénistique de la religion :

« Croire que les dogmes étaient présents à l'origine relève de la mentalité moderne. On a toujours tendance à analyser les textes du Nouveau Testament pour y retrouver la foi de l'Église actuelle. Dans le monde sémitique, la foi est avant tout l'engagement d'une personne vis-à-vis de Dieu. Quand on passe dans le monde grec, elle se transforme : au lieu d'être une adhésion à une personne, elle devient adhésion à des vérités, à des dogmes.
Elle « s'intellectualise ». Pour beaucoup de gens, est chrétien celui qui va adhérer à un « credo »[4].

Lucien Jerphagnon attire notre attention sur la crise arienne qui change tout. Auparavant, les conciles sont locaux : ce sont des tribunaux où l'on juge les minoritaires, tel celui de Hierapolis qui avait exclu Montan en 175. Avec la crise arienne au lieu d'être local (assorti de conséquences locales) le concile, par la volonté de l'empereur, devient œcuménique et les conséquences s'étendent à tout l'empire. La seule issue pour l'hérétique condamné est alors l'exil[5].

Dogmes orthodoxes et catholiquesModifier

Dès le troisième concile, la promulgation de dogmes entraîna des schismes, privant la foi chrétienne de ce caractère de « catholicité » qui, en grec, signifie universel, et relativisant la notion d’« orthodoxie », qui en grec signifie « juste foi ».

C’est pourquoi il est impossible de parler de conciles œcuméniques ou de dogmes œcuméniques. Dans l’antiquité gréco-romaine, oikoumene désigne la Terre habitée : l’œcuménicité d’un concile ne saurait être affirmée qu’a posteriori, lorsque des années ou des siècles plus tard, les églises proclament leur adhésion au concile en question[6]. D’autant qu’en 1054, pour des raisons d’ailleurs plus géopolitiques que doctrinales, l’église d’Occident, dirigée par l’évêque et pontife de Rome, le « Primus inter pares » (« premier parmi ses pairs » : le Pape), quitte la Pentarchie (qui devient dès lors une « tétrarchie ») et depuis lors, cette Église a réuni 14 conciles qui lui sont propres, à l’origine d’importantes innovations tant doctrinales que canoniques (Filioque, Purgatoire, autorité temporelle des papes, célibat des prêtres, inquisition entre autres). Le nombre des conciles dits œcuméniques varie donc selon les diverses églises : les Églises orthodoxes en comptent sept[7], certaines Églises d’Orient comme l’arménienne ou la copte en reconnaissent deux ou trois (excluant celui de Chalcédoine, d’où les appellations d’Églises des deux ou des trois conciles[8]), les protestants en reconnaissent quatre (les premiers), tandis qu’en ajoutant ses 14 conciles propres aux 7 premiers, l’Église catholique romaine compte pour sa part vingt et un conciles.

Les historiens qui ne suivent pas le point de vue de l’Église catholique romaine, comme Walter Bauer ou Adolf von Harnack, considèrent donc qu’il n’existait pas d’unité doctrinale dans le christianisme ancien (organisé en Pentarchie avant 1054, ce que la Papauté ne reconnaît pas) et que par conséquent, désigner les différentes confessions chrétiennes (comme les arianistes ou les nestoriens) par l’adjectif polémique « hérétiques » et les opposer soit aux « catholiques », soit aux « orthodoxes » est un anachronisme, car l’emploi séparé des mots « catholique » ou « orthodoxe » suppose que l’une de ces Églises et une seule (celle qui est citée) est l’unique continuatrice de l’Église du IVe siècle. L’emploi d’un seul de ces termes rejette l’autre, ainsi que les anglicans et les protestants, dans la même « illégitimité hérétique » (comme le montre exemplairement le paragraphe « Arius sème la zizanie » de l’article Les hérétiques du n° thématique de mars-avril 2003 de la revue Historia, dont les titres épousent ainsi le point de vue catholique). Or avant le schisme de 1054 on ne peut pas encore parler de « catholiques » ni d’« orthodoxes » séparément : si, par crainte des anachronismes, l’on se refuse à employer les termes de « trinitaires » ou de « nicéens », il faudrait alors utiliser celui de « catholiques-et-orthodoxes » avec des traits d’union, puisque ces deux adjectifs signifiant « universels et justes-croyants » étaient employés ensemble dans l’Église du premier millénaire[9],[10],[11].

Dogmes des sept premiers concilesModifier

 
Le développement historique des principales églises en rapport avec les différents conciles selon Walter Bauer[12] et Adolf von Harnack[13] : dans ce diagramme la position des branches n'a pas de signification autre que chronologique et démographique approximative.
 
L'histoire du christianisme selon le dogme catholique : dans ce diagramme l’apôtre Pierre est désigné comme le premier Pape, l’Église catholique romaine est représentée comme l’unique continuation actuelle de l’Église primitive, et toutes les autres confessions chrétiennes apparaissent comme des déviations (c’est le point de vue de sources fondamentales comme Michel Le Quien[14] ou Charles George Herbermann[15] qui utilisent le mot « catholique » pour désigner l’ensemble de l’Église du premier millénaire et du symbole de Nicée).
  1. 325 : Premier concile de Nicée - Fils « vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non créé, consubstantiel au Père » (empereur Constantin Ier, Ossius de Cordoue contre Eusèbe de Césarée et Arius).
  2. 381 : premier concile de Constantinople - « Saint-Esprit consubstantiel au Père » - Credo de Nicée-Constantinople (empereur Théodose Ier, Grégoire de Nazianze contre Démophile).
  3. 431 : Concile d'Éphèse - Marie, Mère de Dieu (théotokos) (Cyrille d'Alexandrie contre Nestorius).
    Les conclusions de ce concile provoquent la scission avec les Églises des deux conciles
    En 449 se déroule le Deuxième concile d'Éphèse, un concile oriental qui décide le monoénergisme. Ce concile n'est pas reconnu par les Églises des sept conciles
  4. 451 : Concile de Chalcédoine - « La double nature de Jésus » c'est-à-dire deux natures en une personne (pape Léon - empereur Marcien contre Eutychès - Dioscore d'Alexandrie)
    Les conclusions de ce concile provoquent la scission avec les Églises des trois conciles
  5. 553 : deuxième concile de Constantinople
  6. 680 : troisième concile de Constantinople
  7. 786 : Concile de Nicée II - Légitimité du culte des icônes (Théodore Studite, patriarche Nicéphore)

À partir de 1054, la rupture est progressivement consommée entre catholiques (dits « latins ») et orthodoxes (dits « grecs »). Des anathèmes mutuels provoquent la rupture de la Pentarchie, mais ce sont les innovations doctrinales divergentes des conciles ultérieurs qui rendent cette rupture définitive.

Dogmes proprement romainsModifier

Dogmes mariauxModifier

Un dogme marial est une profession de foi établie par les Églises catholique et orthodoxes concernant la Vierge Marie. Sur les quatre dogmes actuellement définis, les deux plus anciens (431 et 649, qui en font la « mère de Dieu » et une vierge) sont partagés par les deux Églises, tandis que les deux plus récents (1854 et 1950, qui en font un être exempt de péché originel, qui aurait été élevé au ciel « corps et âme ») ne sont professés que par l’Église catholique.

Certains fidèles catholiques, et parfois des évêques, ont demandé au pape de définir un cinquième dogme marial, qui en ferait, à l'égal du Christ, une corédemptrice capable de sauver les âmes. À ce jour, le Vatican a répondu négativement à ces demandes.

Doctrines protestantesModifier

Selon le professeur André Gounelle, les protestants n’ont pas de dogme à proprement parler, mais des doctrines et des principes. Le dogme ayant « le statut d’une vérité révélée ou, en tout cas, d’une formule qui exprime parfaitement le contenu de la révélation », il est donc intangible, intouchable et irréformable. C’est pourquoi le mot « dogmatisme » caractérise celui qui est certain de détenir la vérité et qui se refuse à discuter, à mettre en question ses opinions et à les modifier après réflexion ou en fonction de l’expérience. Or, au contraire du catholicisme, prisonnier des décisions des conciles ou des papes du passé, le protestantisme estime révisables, réformables tous ses enseignements. André Gounelle cite en exemple la notion de trinité, dogme pour le catholicisme, et doctrine pour les protestants, que beaucoup de protestants considèrent comme une bonne explication de l’être de Dieu, qui rend compte de manière juste du message biblique. D’autres protestants, par exemple les unitariens et les libéraux, la critiquent et cherchent de meilleures formulations[16].

L’expression commune de la foi d’une union d’églises protestantes s’exprime en général dans une confession de foi commune. Par exemple, parmi les confessions de foi adoptés par les réformées voici les plus connues :

Les professeurs de théologie protestante les plus importants, comme Karl Barth ou Emil Brunner, publient leur vision complète de la théologie protestante dans des ouvrages qui restent baptisés « Dogmatique », qui sont étudiés lors du second cycle d'études théologiques des pasteurs. Ce terme ne doit bien évidemment pas être interprété dans le « dogmatique » ci-dessus mais plutôt au sens de « système doctrinal ».

Notes et référencesModifier

  1. Charles Morerod, o.p., Dogme et œcuménisme in Nova et Vetera
  2. a et b Walter Bauer, Orthodoxy and Heresy in Earliest Christianity, éd. Sigler Press, 1996 (ISBN 978-0-9623642-7-3) (rééd.); Traduction originale en anglais (1934) en ligne
  3. Depuis Walter Bauer, déjà cité and Heresy in Earliest Christianity, on sait que les hérésies, ou école de pensées, étaient premières en un temps où la règle herméneutique la plus fréquente était plus c'est ancien, plus c'est authentique. Elles correspondaient à la fois au mode de transmission pharisien, groupe religieux dont les membres se réunissaient autour d'un maître, et au mode de transmission hellénistique, groupe philosophique dont les membres se réunissaient autour d'un maître.
  4. Le Monde de la Bible, juillet-août 1998
  5. « Arius sème la zizanie », art. Les hérétiques, in : Historia, n° thématique, mars-avril 2003.
  6. Michel Grandjean, Histoire du christianisme, Faculté autonome de théologie protestante, Université de Genève, cours n°4, janvier 2001 résumé en ligne
  7. de Nicée à Nicée II en 787, d’où l’appellation d’Églises des sept conciles
  8. cf. Michel Grandjean, ref. cit.
  9. Walter Bauer, Orthodoxy and Heresy in Earliest Christianity, éd. Sigler Press, 1996 (ISBN 978-0-9623642-7-3) Traduction originale en anglais (1934)
  10. Mircea Eliade, De Mahomet à l'âge des Réformes : histoire des croyances et des idées religieuses, Tome 3, Payot, « Bibliothèque historique », Paris, 1989, (ISBN 2-228-88160-0)
  11. Adolf von Harnack, Histoire des dogmes, éd. Cerf, coll. Patrimoines, Paris 1993, (ISBN 9782204049566)).
  12. Walter Bauer, Orthodoxy and Heresy in Earliest Christianity, éd. Sigler Press, 1996 (ISBN 978-0-9623642-7-3) (rééd.); Traduction originale en anglais (1934) en ligne
  13. Adolf von Harnack (trad. Eugène Choisy, postface Kurt Kowak), Histoire des dogmes, Paris, Cerf, coll. « Patrimoines. Christianisme », , 2e éd., 495 p. (ISBN 978-2-204-04956-6, OCLC 409065439, notice BnF no FRBNF35616019)
  14. Michel Le Quien, Oriens Christianus
  15. Charles George Herbermann, Encyclopédie catholique
  16. « Doctrines, dogmes et principes », sur le site théologique d'André Gounelle (consulté le 7 janvier 2018)

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier

BibliographieModifier

  • H. Denzinger et A. Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum, Definitionum et Declarationum de Rebus Fidei et Morum, Editio XXXVI emendata, Romæ, 1976.
  • Claude Tresmontant, Introduction à la théologie chrétienne (1967, Paris, le Seuil)
  • Bernard Sesboué s.j., Histoire des dogmes, Paris, Desclée, 4 volumes (1994-1996) d'environ 600 pages chacun.
  • Marie-Émile Boismard o.p., À l'aube du christianisme. Avant la naissance des dogmes, Paris, Cerf, 1998.
  • Le Catéchisme de l'Église catholique (1998)
  • Le Catéchisme hollandais (édition de 1967)
  • Le Catéchisme progressif de Monsieur Colomb