Documents Andonian

livre de Aram Andonian

Documents officiels concernant les massacres arméniens
Image illustrative de l’article Documents Andonian

Auteur Aram Andonian
Version originale
Langue arménien
Titre Մեծ Ոճիրը. Հայկական վերջին կոտորածները եւ Թալէադ Փաշա
Éditeur Bahag
Lieu de parution Boston
Date de parution 1921
Version française
Traducteur M. S. David-Beg (traduction incomplète)
Éditeur Imprimerie Turabian
Lieu de parution Paris
Date de parution 1920

Les documents Andonian sont une série de 50 télégrammes chiffrés et 2 lettres publiés en 1919-1920 par le journaliste arménien Aram Andonian, portant sur les massacres d'Arméniens commis pendant la Première Guerre mondiale dans l'Empire ottoman. Il n'en reste aujourd'hui que des reproductions. S'ils sont authentiques, ces documents prouvent irréfutablement à eux seuls le lien entre le comité central du parti Union et Progrès (les Jeunes-Turcs), qui dirigeait l'Empire ottoman depuis 1908, et les massacres des Arméniens qui eurent lieu durant la Première Guerre mondiale. L'établissement d'un tel lien permettrait de qualifier sans ambiguïté ces massacres de « génocide », bien que cette qualification repose sur de nombreux autres éléments tels que les comptes rendus des procès tenus à Constantinople et ailleurs en Turquie en 1919 et 1920, les témoignages des diplomates présents sur place et d'autres documents notamment produits par la commission Mazhar.

DescriptionModifier

Outre les télégrammes et les lettres, les documents réunis et publiés par Aram Andonian (un journaliste rescapé de la rafle du 24 avril 1915 qui marque le début du génocide arménien) contiennent les mémoires d'un officiel ottoman en poste à Alep, Naïm Bey, qui vendit lesdits télégrammes et lettres à Aram Andonian, ainsi que des commentaires d'Andonian lui-même.

Des différences notables existent entre la version anglaise et les deux autres, sans doute dues au fait qu'Aram Andonian, ne maîtrisant pas l'anglais, n'a pas pu relire la traduction et en corriger les erreurs. Dans les versions française et arménienne, des reproductions photographiques de plusieurs télégrammes (chiffrés ou déchiffrés) émaillent le texte du livre. Cependant, les 52 documents ne sont pas présentés dans un ordre chronologique, mais sont censés illustrer les mémoires de Naïm Bey et les commentaires d'Aram Andonian qui regroupent les documents sous sept rubriques : la préméditation, les mesures de précaution pour assurer la discrétion de l'opération, l'étendue des massacres, les petits martyrs (c'est-à-dire les enfants arméniens qui n'ont pas non plus été épargnés), les encouragements du gouvernement (censés rassurer les fonctionnaires sur le terrain), les essais de justification (recherche de preuves de révoltes arméniennes, d'aveux de rebelles, etc.), le deuxième acte (derniers massacres en 1918 des soldats arméniens pas encore démobilisés).

Utilisation des documentsModifier

Publiés en français (sous le titre Documents officiels concernant les massacres arméniens) et en anglais (sous le titre The Memoirs of Naim Bey) en 1920, puis en arménien en 1921, ils ont marqué les esprits à l'époque, jouant notamment un rôle lors du procès de Soghomon Tehlirian, assassin de Talaat Pacha (ministre de l'Intérieur turc durant la Première Guerre mondiale), qui s'est conclu par un acquittement.

Remise en causeModifier

L’authenticité des documents Andonian ne fut guère remise en cause jusque dans les années 1980, lorsque des historiens turcs membres de la Société turque d'histoire, Türkkaya Ataöv puis Şinasi Orel et Süreyya Yuca, étudièrent les reproductions et y relevèrent de nombreuses irrégularités[1]. Si T. Ataöv produit un texte peu objectif, les deux autres historiens se sont penchés sérieusement sur les défauts évidents contenus dans les documents Andonian, et que l'on peut regrouper en sept points [2] : erreurs de date, fausse signature d'un vali (gouverneur) sur certains télégrammes, chiffrage incohérent par rapport aux autres documents ottomans chiffrés de l'époque, numérotation erratique des télégrammes, qualité du papier utilisé qui n'est pas celle des documents officiels ottomans contemporains, imprécision dans la graphie et la syntaxe des textes en osmanli (turc écrit en caractères arabes), conservation des documents (incompatible avec leur caractère hautement secret revendiqué).

Cette remise en question amena Vahakn Dadrian, historien spécialisé dans l'étude du génocide arménien, à examiner à son tour les reproductions[3] et, bien qu'y relevant également de nombreuses imprécisions, il conclut cependant à une hautement probable authenticité en apportant des justifications auxdites imprécisions qui se limitent finalement à la forme et non au fond des documents. Gérard Chaliand et Yves Ternon[4], notamment, approuvèrent les conclusions de Dadrian. En revanche, d'autres historiens comme Gilles Veinstein[5], Erik-Jan Zürcher[6] ou encore Guenter Lewy[7] rejettent leur authenticité en citant les travaux d'Orel et Yuca, sans toutefois mentionner la « contre-expertise » de Dadrian qui contredit les points avancés par Orel et Yuca.

Devant la polémique et pour ne pas prêter le flanc à des critiques, les historiens décidés à prouver l'existence du génocide arménien comme Yves Ternon ont désormais renoncé à se fonder sur les documents Andonian, mais insistent sur le fait que les informations qu'ils contiennent sont recoupées par tant d'autres documents historiques dont l'authenticité ne fait aucun doute qu'il est intellectuellement malhonnête de justifier la théorie de simples massacres non génocidaires par les imprécisions qu'Aram Andonian s'est permis dans son travail d'édition. En effet, si Orel et Yuca ont démontré avec un souci du détail poussé à l'extrême certaines failles dans le dossier Andonian, ces deux chercheurs — et plus généralement les travaux soutenus par la Société turque d'histoire — ignorent purement et simplement une grande quantité de documents allant à l'encontre de leur théorie négationniste[N 1] mais qu'il est difficile d'écarter définitivement sous prétexte de détails formels bâclés. Les comptes rendus des procès turcs, le Journal officiel turc (Takvim-i Vekayi) et la presse de Constantinople reviennent à maintes reprises sur l'organisation des massacres, les travaux de la commission d'enquête Mazhar et les écrits des diplomates en poste dans l'Empire ottoman. En effet, lors de la période allant de novembre 1918 à avril 1920[8], les nouvelles autorités turques se sont efforcées de faire la lumière sur les commanditaires des massacres des Arméniens, mettant ainsi en évidence la responsabilité du Comité Union et Progrès.

Par la suite, l'historien turc Taner Akçam se penche à son tour sur les télégrammes publiés par Andonian et leur trouve des similarités avec les documents ottomans existants[9]. Après des recherches plus approfondies, il publie en 2016 un livre intitulé Naim Efendi’nin Hatıratı ve Talat Paşa Telgrafları (en français : Les mémoires de Naïm Efendi et les télégrammes de Talaat Pacha), à travers duquel il réfute les arguments d'Orel et Yuca et affirme que les mémoires de Naïm Bey ainsi que les télégrammes sont authentiques, après avoir découvert de nouvelles informations et documents significatifs qu'il résume comme suit[10],[11] :

  • Des documents originaux, dont un publié par les archives militaires (ATASE), prouvent l'existence d'un officier ottoman du nom de Naïm Efendi ; certains d'entre eux sont publiés dans le livre.
  • Il existe des écrits dont Naïm Efendi est l'auteur ; les copies sous forme de microfiches de ces mémoires, écrites de sa main en ottoman, sont présentées telles quelles dans le livre.
  • Les mémoires de Naïm Efendi sont authentiques et les informations qu'elles contiennent sont correctes. Il est possible de trouver des documents dans les archives ottomanes se rapportant aux mêmes événements et personnes mentionnées dans les mémoires de Naïm Efendi.
  • Orel et Yuca prétendent que l'emploi du papier ligné indique que les documents sont faux ; parce que, selon eux, la bureaucratie ottomane n'utilisait pas de papier ligné. Akçam présente des preuves que pendant cette période particulière, la bureaucratie employait du papier ligné et qu'il y a beaucoup de documents dans les archives ottomanes qui montrent que les nombreuses agences du ministère de l'Intérieur commandaient du papier ligné.
  • Les télégrammes que Naïm Efendi a vendus à Andonian se composaient de codes à deux et trois caractères. Pour démontrer leur falsification, Orel et Yuca prétendaient qu'au cours des années de guerre, le gouvernement ottoman n'employait qu'une seule technique de codage qui ne se composait que de codes à quatre et cinq caractères. Après avoir parcouru plus de 20 000 documents différents issus des archives ottomanes de l'époque, Akçam démontre que pendant la guerre, le gouvernement ottoman employait des codes constitués de diverses combinaisons de groupes de caractères pour envoyer des ordres par télégramme. Les textes qu'il a découverts dans les archives ottomanes utilisaient une série de deux, trois, quatre et cinq groupes de caractères.

Les éditions d'Andonian des télégrammes de Talaat PachaModifier

  • Մեծ Ոճիրը. Հայկական վերչին կոտորածը և Թալէադ Փաշա [Le grand crime. Le dernier massacre arménien et Talaat Pacha], Hayrenik, Boston 1921.
  • Documents officiels concernant les massacres arméniens, Paris 1920 (traduction incomplète par M. S. David-Beg)
  • The Memoirs of Naim Bey. Turkish Official Documents Relating to the Deportation and the Massacres of Armenians, compiled by Aram Andonian, Hodder and Stoughton, London 1920 (traduction-résumé anonyme)

Bien que publié après les deux autres versions, le texte arménien est l'original, constitué par Aram Andonian en 1919. Prendre en compte ce retard dans la publication permet d'expliquer certaines incohérences relevées par les auteurs turcs dans la datation des documents[12].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Orel et Yuca ne font d'ailleurs pas mystère de leur position, écrivant dans leur conclusion « Comment trouverait-on des documents authentiques relatifs à un génocide imaginaire ? », cité par Ternon 1989, p. 67.

RéférencesModifier

  1. (en) Şinasi Orel et Süreyya Yuca, The Talât Pasha Telegrams : Historical Facts or Armenian Fiction ?, Londres, Oxford University Press, , 178 p., traduction : Affaires arméniennes, les « télégrammes de Talât Pacha » : fait historique ou fiction ?, Paris, Triangle / Société turque d'Histoire, , lien : [PDF] Ouvrage sur les télégrammes de Tâlat Pasha, par Ş. Orel, publié en 2006 ; (en) Türkkaya Ataöv, The Andonian “Documents” atrributed to Talat Pasha are Forgeries, Ankara, , traduit en français la même année sous le titre Les documents Andonian attribués à Talaat pacha sont des faux.
  2. Ternon 1989, p. 59-67.
  3. (en) Vahakn N. Dadrian, « The Naim-Andonian Documents on the World War I Destruction of Ottoman Armenians: The Anatomy of a Genocide », International Journal of Middle East Studies, vol. 18, no 3,‎ , p. 311-360.
  4. Gérard Chaliand et Yves Ternon, Le Génocide des Arméniens, Bruxelles, éd. Complexe,  ; Ternon 1989.
  5. Gilles Veinstein, « Trois questions sur un massacre », L'Histoire,‎ .
  6. (en) Erik-Jan Zürcher (édition revue), Turkey : A Modern History, I. B. Tauris, , pp. 115–116.
  7. (en) Guenter Lewy, « Revisiting the Armenian Genocide », The Middle East Quarterly,‎ (lire en ligne), article en turc ; (en) Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey : A Disputed Genocide, University of Utah Press, .
  8. Ternon 1989, p. 35.
  9. (en) Taner Akçam, The Young Turks' Crime Against Humanity : The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire, Princeton University Press, (ISBN 978-0-691-15956-0), p. 254.
  10. (tr) « Talat Paşa telgrafları gerçek mi? », Agos,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  11. Stéphane (trad. Gilbert Béguian), « Les Télégrammes Andonian : ceux qui les ont mis en doute sont des menteurs : Une interview du Professeur Taner Akçam », Nouvelles d'Arménie,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  12. Dadrian 1986, p. 344 (note 3).

AnnexesModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

Liens externesModifier