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Dictature de Primo de Rivera

La dictature de Primo de Rivera est le régime politique que connut l'Espagne depuis le coup d'État du capitaine général de Catalogne, Miguel Primo de Rivera, le 13 septembre 1923, jusqu'à la démission de ce dernier le 28 janvier 1930 et son remplacement par la dénommée Dictablanda du général Dámaso Berenguer.

En dépit de ses efforts de régénération et des progrès réalisés au niveau des infrastructures, la dictature sut stabiliser une situation politique catastrophique mais ne put se maintenir après la crise politique qui décrédibilisa le roi Alphonse XIII aux yeux de l'opinion publique, et ouvrit le chemin à la Seconde République espagnole.

Sommaire

Mise en place de la dictatureModifier

Le 13 septembre 1923 le capitaine général de Catalogne, Miguel Primo de Rivera, se soulève contre le gouvernement et lance un coup d'État avec l'appui de la majorité des unités militaires. Il publie simultanément un manifeste[1] dans lequel il affirme que c'est contre son gré qu'il se voit obligé de rompre la légalité constitutionnelle afin de libérer l'Espagne d'un système politique corrompu arrivé en fin de vie. Il dénonce le caciquisme et l'alternance politique fictive qui régit le pays depuis près d'un demi-siècle. Il fait également un appel à tous les hommes de bonne volonté afin de remettre la nation sur pieds. Le détonateur de la prise de pouvoir fut la réunion qui était prévue dans les jours suivants afin d'analyser le problème marocain (voir Guerre du Rif) et les responsabilités de l'Armée. À cette conjoncture particulière on peut ajouter que le début du XXe siècle a été marquée par une révolution industrielle accélérée dans laquelle le rôle de la bourgeoisie avait été occulté, les tensions nationalistes (en Catalogne et au Pays basque) et des partis politiques traditionnels incapables de faire face aux demandes démocratiques.

Auparavant, Antonio Maura avait déconseillé au Roi le recours à un coup d'État tout comme la mise en place d'un système autoritaire. Le 14 septembre, le gouvernement légitime avait demandé au Roi la destitution immédiate des généraux soulevés, c'est-à-dire José Sanjurjo et Primo de Rivera, et la convocation d'élections à Cortes Generales, mais le monarque laissa passer les heures pour finalement se prononcer ouvertement en faveur du golpe.

Le Manifeste des insurgés invoquait la salvation de l'Espagne des professionnels de la politique. Avec l'appui de la bourgeoisie catalane et des propriétaires terriens andalous, le roi Alphonse XIII nomme Primo de Rivera président du gouvernement en sa qualité de dictateur militaire le 15 septembre. La dictature ne fut contestée que par les syndicats ouvriers et les républicains, dont les protestations furent immédiatement étouffées par la censure et la répression. Un Directoire Militaire fut créé avec neuf généraux et un amiral ; sa finalité était selon ses propres termes de mettre l'Espagne en ordre (poner España en orden) pour la rendre ensuite aux mains des civils. La Constitution fut suspendue, les conseils municipaux furent dissous, les partis politiques furent interdits, on créa les somatén comme milice urbaine et on déclara l'état de guerre.

Primo de Rivera donnait une image paysanne et paternaliste, tout en tenant un discours antisystème très en vogue à l'époque, en qualifiant les politiques de corrompus et en envoyant à la population des messages simples qui laissaient penser à une résolution facile des problèmes avec des recettes domestiques à la portée de tous.

Directoire militaireModifier

 
Miguel Primo de Rivera

Les premières prises de décision du dictateur sont spectaculaires et envoient un message très clair en direction de toute la classe politique, sociale et économique de l'Espagne sur le mode de gouvernement qui serait le sien. À la dissolution des Cortes est ajouté le 18 septembre un décret qui interdisait l'usage de tout autre langue que le castillan, ou de symboles comme des drapeaux basques ou catalans. La Mancommunauté de Catalogne est mise sous contrôle par la nomination à sa tête du conservateur Alfons Solà et les députations provinciales sont dissoutes.

Jusqu'en 1925 le gouvernement est formé par un directoire militaire conforme à la conception de Primo de Rivera qui considérait que le pays devait être régi par une main de fer.

Le 14 septembre 1923 l'état de guerre est déclaré; il durera jusqu'au 16 mars 1925. Le 15 septembre le décret royal qui établissait un directoire militaire qui assumera toutes les fonctions du pouvoir exécutif est approuvé. Primo de Rivera devient le chef du gouvernement et le seul ministre. Le reste du Directoire est composé par un général de chaque capitainerie générale, ainsi que du marquis de Magaz, Antonio Magaz y Pers, (contramiral) représentant de l'ensemble des forces armées: Adolfo Vallespinosa, Luis Hermosa y Kith, Luis Navarro y Alonso de Celada, Dalmiro Rodríguez y Padre, Antonio Mayandía y Gómez, Francisco Gómez-Jordana y Souza, Francisco Ruiz del Portal et Mario Muslera y Planes.

Directoire civilModifier

Le 3 décembre 1925 le poste de Président du conseil des ministre est rétabli et ce qui est connu sous la dénomination de directoire civil est mis en place, avec des hommes qui viennent de l'ancien système de partis, parmi lesquels on trouve José Calvo Sotelo comme ministre du Budget, Galo Ponte y Escartín comme ministre de la Grâce et de la Justice et Eduardo Callejo de la Cuesta comme ministre de l'Instruction publique, entre autres. La constitution reste cependant suspendue.

Panorama internationalModifier

 
Alphonse XIII avec Miguel Primo de Rivera.

Dans le reste de l'Europe les systèmes démocratiques chancellent également. Le fascisme s'implante en Italie en 1922, le parti nazi est fondé en Allemagne, l'URSS est sous le joug de la dictature de Staline et les régimes totalitaires atteignent le Portugal et la Pologne. Primo de Rivera se réunit avec Benito Mussolini qu'il couvrira d'éloges en disant qu'il était "l'apôtre de la campagne contre l'anarchie et la corruption politique" ("el apóstol de la campaña contra la anarquía y la corrupción política"); il reprend à son compte une importante partie du système corporatiste qui était implanté en Italie et qu'il compte importer en Espagne. Il ne fait aucun doute que l'explosion du modèle autoritaire, avec une forte composante nationaliste et très critique à l'égard des systèmes démocratiques faibles et corrompus, ainsi que l'extension rapide dans toute l'Europe des idées émergentes du socialisme avec une grande adhésion populaire, l'influencent de façon décisive.

Guerre en Afrique et satisfaction de l'ArméeModifier

L'armée espagnole souffrait depuis plusieurs décennies d'un pessimisme dû au rôle qu'elle avait joué dans l'histoire récente de l'Espagne. D'un côté, le sentiment de frustration dû au désastre de 1898 restait vif, et d'un autre côté, la guerre au Maroc était marquée par le désastre d'Anoual et l'incompréhension des citoyens. Conscient de l'importance de maintenir la satisfaction au sein de l'Armée, la campagne militaire au Maroc débute avec la libération de Cobba Darsa en juillet de 1924. Le 10 du même mois, Primo de Rivera embarque à Algésiras pour parcourir quinze jours durant la côte marocaine. Cependant, le soulèvement dans la zone du Rif en août permet à Primo de Rivera de remplacer quelques généraux et d'entamer d'importantes opérations militaires qui libèrent Chefchaouen le 29 septembre et permettent d'évacuer d'autres zones fin octobre. Plus tard, Abd el-Krim, le meneur de la rébellion rifaine, affronte les armées française et espagnole à Yebala, Tazarut et Beni-Terual, ce qui l'oblige à conclure un accord avec les deux pays en juillet 1925. Le 5 septembre débutent des opérations militaires qui aboutirent à sa défaite dans la Guerre du Rif avec le débarquement à Al Hoceima et sa reddition en 1927.

L'économie comme moteur du progrèsModifier

Une conjoncture internationale favorable permet à la dictature dans ses débuts de renforcer la croissance industrielle dans l'idée d'accéder à l'autarcie grâce à une politique de développement interventionniste qui prétend pallier le manque d'investissements privés.

L'économie largement supervisée par l'État, qui fixait par exemple des prix uniques ou maximaux, connaît des expansions significatives à tous les niveaux, notamment dans les domaines de l'industrie lourde et des mines. Les régions déjà industrialisées comme la Catalogne ou le Pays basque connaissent des progrès notables au niveau de la prospérité économique et des créations d'emplois. Le taux de main d'œuvre dédié à l'agriculture devient pour la première fois minoritaire (passant de 57 % à 45 %) et le parc automobile double en 6 ans. Le modèle de développement économique favorisant certaines zones aux dépens d'autres se trouve renforcé. Ce processus associé à la croissance démographique provoque d'importantes migrations intérieures dans la Péninsule.

Le syndicalisme de la CNT et du Parti communiste espagnol, récemment créé, est réprimé, tandis que la dictature tolère l'UGT et le PSOE, toujours réticents, afin de maintenir certains contacts avec les dirigeants ouvriers. La bourgeoisie catalane commence également à donner son appui au régime. La législation sociale limite le travail des femmes, permet la construction de logements ouvriers et met en place un modèle de formation professionnelle. De gros investissements publics sont faits dans le but d'améliorer les communications comme les routes (la dictature sera le maître d'œuvre du premier réseau routier d'Espagne[2]) et les chemins de fer, l'irrigation et l'énergie hydraulique. Sous le directoire, le Plan hydrologique national va être mis en œuvre, prôné le premier par le politicien régénérationiste Joaquín Costa Martínez. Grâce à l'énergie hydraulique, la production d'électricité s'approche du triplement de la production en 7 ans (1923-1930). La production de ciment s'approche également du triplement. En 1924, une compagnie du téléphone, la Compañía Telefónica Nacional de España (CTNE - aujourd'hui nommée Telefónica) est créée et une industrie automobile apparait. Le déficit budgétaire est résorbé[2].

En 1928, constatant les bénéfices considérables réalisés par la vente du pétrole en Espagne, Primo de Rivera émet la prétention d’ériger un monopole d’État du carburant afin que les profits n’aillent plus grossir les dividendes des actionnaires ou des intermédiaires mais tombent dans l’escarcelle de l’État. Il donne à la Compañía Arrendataria (C. A. M. P. S. A. - un groupement de banques[3]) l’exploitation du monopole dont l'État conservera 30 % des actions. Cette décision entrainera des rétorsions économiques de la part des grands trusts pétroliers de l'époque, dont la Standard Oil et la Royal Dutch et la Shell[4]. Il se tournera alors paradoxalement (étant anticommuniste) vers l'URSS qui deviendra le principal fournisseur de carburant de l'Espagne avec une part de 40 % du pétrole consommé dans le pays.

Réformes administratives et politiquesModifier

Pour la réforme administrative, primo de Rivera s'appuie sur José Calvo Sotelo, qui s'inspire lui-même des idées d'Antonio Maura. En 1924 la réforme culmine avec l'adoption le 8 mars d'un nouveau statut municipal, puis provincial l'année suivante. Il prétend offrir un certain degré d'autonomie locale afin de permettre le développement des municipalités, bien qu'à travers un système de participation électorale particulièrement corporatiste contraire au suffrage universel tel qu'il est pourtant souhaité par la majorité.

Ces premiers succès confèrent une grande popularité au régime. L'Union patriotique est créée dans le but d'agglutiner toutes les aspirations politiques; dans le même esprit est fondée l'Organisation corporative nationale comme syndicat vertical, suivant le modèle de l'Italie fasciste.

En 1927 est mise en place une Assemblée nationale consultative, sorte de Parlement mais privé du pouvoir législatif et dont le système électif était cette fois encore en partie corporatiste avec de plus un système de désignation à vie des membres, très similaire à celui qu'adoptera le franquisme des années plus tard. Ce projet et la tentative infructueuse de Constitution en 1929 sont les dernières tentatives de la dictature pour se maintenir en place.

L'armée est également réformée. Il s'agit de diminuer drastiquement le nombre des officiers en réduisant les recrutements car l'armée espagnole comporte un encadrement en officiers excessif et coûteux (219 généraux en 1927)[2].

Crise du systèmeModifier

 
Monument à Primo de Rivera à Cadix.

En effet, les premiers appuis commencent à se retourner contre le régime. La bourgeoisie catalane voit ses désirs de décentralisation frustrés avec une politique qui se révéla encore plus centraliste et qui, en matière économique, finit par favoriser les oligolopoles dont bon nombre se trouvent aux mains de l'État ou de groupes fermés d'entrepreneurs directement liés à la dictature. Les conditions de travail sont toujours déplorables et la répression sévère menée contre les ouvriers éloigne progressivement l'UGT et le PSOE qui, menés par Indalecio Prieto, abandonnent le projet du dictateur.

D'autre part les intellectuels, qui depuis 1898 voyaient d'un mauvais œil l'éventualité d'un régime dictatorial militaire, doivent endurer les défauts du système. Miguel de Unamuno, Ortega y Gasset, Manuel Azaña, Vicente Blasco Ibáñez ou Valle-Inclán, pour ne citer que les plus célèbres, doivent s'exiler ou garder le silence sous peine d'être poursuivis avec acharnement. Plusieurs revues sont fermées, ainsi que les universités de Madrid et de Barcelone.

L'économie, profondément affectée depuis 1927 par une fiscalité gravement déficitaire, se montre incapable de surmonter la crise mondiale de 1929 à cause de son manque de compétitivité, de son modèle de développement fictif et d'une importante fuite de capitaux. En janvier 1930, le Roi oblige Primo de Rivera à démissionner, craignant que la perte de prestige de la dictature n'affecte la Monarchie.

Cette dernière, complice du régime dictatorial, est mise sévèrement en question à partir de l'union de toute l'opposition en août 1930 dans le dénommé accord de Saint-Sébastien. Les gouvernements de Dámaso Berenguer (la Dictablanda), puis de Juan Bautista Aznar-Cabañas, ne feront rien d'autre que prolonger la décadence. Après les élections municipales de 1931, la plupart des grandes villes du pays tombent dans le camp républicain, le Roi fuit et la Seconde République espagnole est proclamée, mettant ainsi fin à la Restauration bourbonienne.

Notes et référencesModifier

  1. Al país y al ejército.
    Españoles: Ha llegado para nosotros el momento más temido que esperado (porque hubiéramos querido vivir siempre en la legalidad y que ella rigiera sin interrupción la vida española) de recoger las ansias, de atender el clamoroso requerimiento de cuantos amando la Patria no ven para ella otra salvación que liberarla de los profesionales de la política, de los hombres que por una u otra razón nos ofrecen el cuadro de desdichas e inmoralidades que empezaron el año 98 y amenazan a España con un próximo fin trágico y deshonroso. La tupida red de la política de concupiscencias ha cogido en sus mallas, secuestrándola, hasta la voluntad real. Con frecuencia parecen pedir que gobiernen los que ellos dicen no dejan gobernar, aludiendo a los que han sido su único, aunque débil, freno, y llevaron a las leyes y costumbres la poca ética sana, este tenue tinte de moral y equidad que aún tienen, pero en la realidad se avienen fáciles y contentos al turno y al reparto y entre ellos mismos designan la sucesión.
    Pues bien, ahora vamos a recabar todas las responsabilidades y a gobernar nosotros u hombres civiles que representen nuestra moral y doctrina (...). Este movimiento es de hombres: el que no sienta la masculinidad completamente caracterizada que espere en un rincón, sin perturbar los días buenos que para la patria preparamos.
    Españoles: iViva España y viva el Rey!
  2. a, b et c Bartolomé Bennassar, La Guerre d'Espagne et ses lendemains, Éditions Perrin, 2004, p. 25
  3. Hugh Thomas, La guerre d'Espagne, Robert Laffont, 1985, p.24
  4. Pierre Fontaine, La guerre froide du pétrole, éditions "je sers", 1956.

BibliographieModifier

  • Ana Aguado et María Dolores Ramos, La modernización de España (1917-1939) : Cultura y vida cotidiana, Edit. SÍNTESIS. Madrid, 2002 (ISBN 8-4975-6014-0), 400 pages
  • Jordi Casassas i Ymbert, La dictadura de primo de Rivera : 1923-1930. Textos. Ideas y Textos; no. 2. Barcelona. Anthropos, Editorial del Hombre, 1983 (ISBN 8-4858-8710-7)
  • Eduardo González Calleja, la España de Primo de Rivera. La modernización autoritaria 1923-1930, Alianza Editorial, Madrid, 2005 (ISBN 8-4206-4724-1)
  • Les Dictateurs, Les Éditions Denoël et Steele, 1935. Réédition : Jean-Cyrille Godefroy, 1996, ASIN 2841910199. (Ouvrage disponible sur l'Université du Québec à cette adresse). Un chapitre est consacré à Primo de Rivera sous le titre de Primo de Rivera ou la dictature manquée.

AnnexesModifier