Déclaration Balfour de 1917

La déclaration Balfour de 1917 est une lettre ouverte datée du et signée par Arthur Balfour, le secrétaire d'État britannique aux Affaires étrangères (the Foreign Secretary). Elle est adressée à Lord Lionel Walter Rothschild (1868-1937), personnalité éminente de la communauté juive britannique et financier du mouvement sioniste, aux fins de retransmission.

Le texte de la déclaration.

Par cette lettre, le Royaume-Uni se déclare en faveur de l'établissement en Palestine d'un projet national (présenté comme « un foyer national pour le peuple juif », traduction de « a national home to the Jewish people »). Cette déclaration est considérée comme une des premières étapes dans la création de l'État d'Israël.

Le Front oriental durant la Première Guerre mondialeModifier

 
Memorandum de Herbert Samuel, favorable à un protéctorat britannique et au sionisme, en 1915
 
Situation militaire le 1 Nov 1917

À l'aube de la Première Guerre mondiale, la Palestine fait partie de l'Empire ottoman. C'est l'une des dernières régions que garde l'Empire en déclin, qui avait déjà perdu au cours du XIXe siècle la plupart de ses territoires européens, ainsi que le Maghreb et le Machrek. Gardant des liens forts avec l'Allemagne, l'Empire a rejoint les autres Empires centraux engagés dans le conflit. Mais la faiblesse des Ottomans laisse la place à des convoitises de la part de leurs alliés comme de leurs adversaires : les Allemands espèrent l'achèvement du chemin de fer Berlin-Bagdad, les Britanniques et les Français souhaitent remodeler la région après guerre (comme le prévoient les accords secrets franco-britanniques, dits Sykes-Picot). Les Alliés apportent donc un soutien officiel au nationalisme arabe, tandis que les Allemands aident l'armée ottomane à se moderniser.

La grande révolte arabe de 1916-1918 brise l'État ottoman et ouvre plusieurs brèches dans les zones arabes. Les Britanniques, secondés par les Français et les Italiens, relancent en la campagne en Palestine, mais un premier échec, puis un second, conduisent au renvoi d'une partie du commandement britannique et à six mois d'impasse. Finalement, les troupes britanniques, emmenées par le général Edmund Allenby, remportent le une victoire décisive à Beer-Sheva, près de Gaza. Le succès se confirme le surlendemain durant la troisième bataille de Gaza.

La colonisation sioniste (telle que la présente Herzl à Cecil Rhodes[1] et à d'autres[2]), si on peut la faire remonter à la fondation en 1870 par l'Alliance israélite universelle d'une première école agricole juive[3], n'est pour autant pas très développée, mais les pogroms en Russie incitent les populations juives à fuir l'Empire russe pour des cieux plus cléments.

Contexte politique et stratégique internationalModifier

Le livre de Martin Watts The Jewish Legion during the First World War reprenant des archives jamais publiées retrace les efforts du gouvernement britannique pour trouver une issue à la Première Guerre mondiale. Le mouvement sioniste est une partie prenante dans ces efforts et offre plusieurs solutions au niveau politique, militaire, économique et journalistique.

Au niveau politique depuis 1897, le monde juif est politiquement représenté par l'Organisation sioniste dirigée par le journaliste austro-hongrois Theodor Herzl et, en Angleterre durant la première guerre mondiale, par le scientifique d'origine russe Chaim Weizmann. Cette organisation essaie depuis plusieurs années de faire accepter l'idée de la création d'une colonie juive au Proche-Orient, voire en Afrique[4]. Au niveau militaire, les nombreux réfugiés russes en Angleterre qui auraient dû se battre dans l'armée russe alliée de l'Angleterre, mais empêchés par les pogroms, ne pouvaient se battre pour l'Angleterre car étrangers. La solution était de les faire se battre dans une légion. Le journaliste d'origine ukrainienne Vladimir Jabotinsky proposait qu'une Légion juive recrute les réfugiés russes en Angleterre et aux États-Unis, et les réfugiés de Terre sainte au Caire sous administration britannique. Au niveau économique, Chaim Weizmann avait trouvé un procédé pour synthétiser l'acétone nécessaire à la fabrication de la dynamite de façon beaucoup moins chère, ce qui lui valait la reconnaissance du ministre chargé des fournitures militaires, David Lloyd George[5], qui devient Premier ministre en .

D'après le pamphlétaire antisioniste américain Benjamin Freedman[6], la confédération sioniste aurait approché les Anglais en leur proposant d'influencer les États-Unis à faire la guerre à leurs côtés si la Palestine, alors sous domination ottomane et défendue par la Triplice, leur revenait. Jusqu'en 1916, l'Angleterre était encline à accepter un armistice avec les Puissances centrales, mais, selon Freedman, la possibilité d'un engagement américain a changé la donne.

Le mouvement sioniste mondial, et plus spécifiquement le mouvement sioniste américain, très important en son sein, ne sont pas totalement bien disposés envers les Alliés, notamment par leur germanophilie et leur hostilité envers la Russie. Ceux-ci cherchent alors l'appui actif des États-Unis. En , Victor Basch est envoyé par la France aux États-Unis pour communiquer confidentiellement des promesses concernant la colonisation de la Palestine après guerre[7]. En , peu après l'entrée en guerre du pays, c'est Arthur Balfour, le secrétaire d'État britannique aux Affaires étrangères, qui fait un voyage aux États-Unis où il promet à Louis Brandeis, juge à la Cour suprême et important soutien du mouvement sioniste américain, que le Royaume-Uni allait soutenir le projet de colonisation juive de la Palestine[8].

Selon Freedman, cela constitua un changement d'alliance majeur : les pays des Empires centraux étaient tous favorables aux Juifs, tandis que la Triple-Entente incluait l'Empire russe où les Juifs venaient à peine d’être émancipés (février-). En octobre de la même année, le président américain Woodrow Wilson apporte un soutien au mouvement sioniste, qui valide la diffusion de la déclaration, alors encore en cours de rédaction[9].

Dans un article publié le par l'Agence télégraphique juive, Winston Churchill écrivait, en réponse au Livre blanc de Passfield :

« L'année 1917 marqua peut-être la période la plus maussade et la plus sombre de la guerre. [...] C'était l'époque où les éléments les plus résolus du gouvernement britannique cherchaient à enrôler toute influence capable de garder unies à la tâche les nations alliées. Le mouvement sioniste, dans le monde entier, était activement proallié, et, en particulier, pro-britannique. Ce mouvement n'était nulle part plus visible qu'aux États-Unis et nos espoirs reposaient dans une large mesure sur la part active que prendraient les États-Unis dans la lutte sanglante qui s'annonçait. Les talentueux dirigeants du mouvement sioniste et ses nombreuses ramifications exercèrent une influence appréciable sur l'opinion américaine et cette influence [...] était constamment en notre faveur. [...] Les Juifs (sionistes aussi bien que non sionistes) [...] ont œuvré pour le succès de la Grande-Bretagne et pour une étroite coopération entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. La déclaration Balfour ne doit donc pas être regardée comme une promesse faite pour des motifs sentimentaux, c'était une mesure pratique prise dans l'intérêt d'une cause commune à un moment où cette cause ne pouvait se permettre de négliger aucun facteur d'assistance matérielle ou morale[10]. »

Si la déclaration a été faite en grande partie pour obtenir un soutien militaire américain, elle avait des conséquences parfaitement intégrables à la politique étrangère britannique et aux objectifs du mouvement sioniste.

D'après un article de la revue Politique étrangère, les sionistes britanniques avancèrent aux diplomates du Royaume-Uni qu'une Palestine en partie juive, dont le peuplement viendrait d'Europe, assurerait une présence d'origine européenne au Moyen-Orient, région arabe et principalement musulmane. D'un autre côté, les mouvements nationalistes arabes voient dans cette naissance d'un foyer juif une possibilité pour l'Empire britannique de justifier le maintien de sa présence en Palestine[3]. Dans le même temps, le 3e congrès du Kominterm pose le sionisme comme instrument de l'impérialisme britannique ; l'URSS prend la suite de l'Empire russe pour garder son influence au Moyen-Orient, dans la continuité du Grand Jeu.

Rédaction et émission de la déclarationModifier

Le , Balfour reçoit dans son bureau Lionel Walter Rothschild, membre éminent de la communauté juive britannique et financier du mouvement sioniste, ainsi que Chaim Weizmann, également sioniste et ayant fortement contribué à l'armement du Royaume-Uni durant la guerre[11]. Il leur demande de rédiger une proposition de déclaration concernant l'appui du gouvernement britannique à la colonisation juive de la Palestine. Celle-ci doit être une première fois remaniée, et une nouvelle version est proposée le . D'autres projets de déclaration sur le même thème sont élaborés dans le même temps ; Balfour, Alfred Milner ou Leo Amery (sous-secrétaire au Bureau des colonies)[12] apportent leurs versions avant qu'une synthèse soit examinée le par le cabinet de guerre[13]. Lord Curzon, membre de ce cabinet, s'oppose à son contenu, estimant que le texte ignore la présence d'une majorité de musulmans en Palestine[14]. Edwin Montagu n'y est pas non plus favorable, mais le texte est tout de même validé par le cabinet de guerre.

« Cher Lord Rothschild,
J'ai le grand plaisir de vous transmettre, de la part du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration suivante de sympathie avec les aspirations juives sionistes, qui a été soumise au cabinet et approuvée par lui.
Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour les Juifs et fera tout ce qui est en son pouvoir pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politique dont les Juifs disposent dans tout autre pays.
Je vous serais obligé de porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste (en)[15]. »

— Arthur James Balfour[16],[17].

La déclaration est publiée dans le Times de Londres le , dans l'encart « Palestine for the Jews. Official Sympathy. » Par cette lettre, le Royaume-Uni se déclare en faveur de l'établissement en Palestine d'un foyer national juif. Cette déclaration est considérée comme une des premières étapes dans la création de l'État d'Israël[18]. En effet, la promesse qu'elle contient est mise en œuvre durant la conférence de Paris (1919), préalable à la conférence de San Remo (), confirmée par le traité de Sèvres (). La délégation sioniste à ces deux conférences demande d'ailleurs que le mandat de la Palestine soit confié au Royaume-Uni.

Demandes arabesModifier

La déclaration Balfour est perçue comme étant en contradiction avec les engagements pris auprès des nationalistes arabes qui revendiquent un grand État indépendant (accords Hussein-McMahon en 1915). Elle prolonge en fait les accords Sykes-Picot, conclus secrètement en 1916, qui prévoyaient la mise sous tutelle internationale des possessions ottomanes au Moyen-Orient[19]. D'un autre côté, la colonie juive en Palestine est parfois considérée comme pouvant aider la Turquie à reprendre une place importante dans la région[20].

Lors du démantèlement de l'Empire ottoman, le monde arabe s'attendait à l'indépendance promise, mais une partie de la population prend connaissance de la déclaration. Le , une déclaration franco-britannique est diffusée dans toutes les villes et villages contrôlés par les Alliés ainsi que dans les journaux. Les gouvernements britanniques et français y affirment que « l'objectif recherché par la France et la Grande-Bretagne [est] l'établissement de gouvernements et d'administrations nationaux qui détiendront leur autorité de l'initiative et du choix libre des populations indigènes »[21].

Cependant, la conférence de San Remo (1920) ne satisfait aucune des demandes arabes. Les mandats de la Société des Nationsmandats britannique en Irak et en Palestine, mandats français en Syrie et au Liban — remplacent la domination turque sur une grande partie du territoire revendiqué par les panarabistes. En outre, ils permettent l'enracinement du mouvement sioniste, désormais soutenu par l'Empire britannique.[réf. nécessaire]

SymboleModifier

La déclaration est une date marquante pour le mouvement sioniste. Dès novembre 1918, une parade célèbre son premier anniversaire à Jérusalem[22].

 
La table de travail de Lord Balfour, exposée au musée de la Diaspora à Tel Aviv.

Notes et référencesModifier

  1. (en) Alain Gresh et Dominique Vidal, The Middle East: War Without End?, Lawrence and Wishart, (ISBN 978-0-85315-662-8, lire en ligne)
  2. (en) John B. Judis, Genesis: Truman, American Jews, and the Origins of the Arab/Israeli Conflict, Farrar, Straus and Giroux, (ISBN 978-1-4299-4910-1, lire en ligne)
  3. a et b Yeredor 1948.
  4. Yoram Hazony, L'État juif: sionisme, postsionisme et destins d'Israël, éditions de l’éclat, (ISBN 978-2-84162-142-2, lire en ligne)
  5. (en) Martin Watts, The Jewish Legion during the First World War, Palgrave Macmillan, , 287 p. (ISBN 1-349-51966-9, présentation en ligne).
  6. Benjamin Freedman, Conférence de 1961. Une mise en garde, Delacroix, trad. fr. 2006.
  7. Laurens 1999, p. 333.
  8. Jeffries 1939, p. 231-232.
  9. Neher-Bernheim 1969, p. 305-309.
  10. « Churchill, Author of 1922 White Paper, Takes Issue with Passfield », Jewish Telegraphic Agency, en ligne.
  11. (en) Richard Rhodes, The Making of the Atomic Bomb, p. 89-90, Lloyd George : "There is nothing we can do as a recoggnition of your valuable assistance to the country? He replied " Yes, I would like you to do something for my people"… that was the fount and origin of the famous declaration about the National Home for Jews in Palestine".
  12. Rhett 2015, p. 31.
  13. Jeffries 1939, p. 280.
  14. Neher-Bernheim 1969, p. 292-293.
  15. Il s'agit de la Fédération sioniste de Grande-Bretagne et d'Irlande
  16. QI 2007.
  17. (en) Texte anglais sur JewishVirtualLibrary.org.
  18. « Cette lettre ouverte n'a pour les Anglais d'autre intérêt que de rassurer les Juifs américains, plus portés à soutenir les Puissances centrales qu'une alliance où figure la Russie au passé lourdement antisémite. Mais elle va légitimer trente ans plus tard la création de l'État d'Israël. » Hérodote.net.
  19. « Déclaration Balfour » sur universalis.fr.
  20. Baruch Hagani, Le Sionisme politique et son fondateur Théodore Herzl: 1860-1904, Payot, (lire en ligne)
  21. Xavier Baron, Les Palestiniens : Genèse d'une nation, Seuil, 2000, p. 21.
  22. (en) Benny Morris, Righteous Victims : A History of the Zionist-Arab Conflict, 1881-1998, Knopf Doubleday Publishing Group, , 800 p. (ISBN 978-0-307-78805-4 et 0-307-78805-9, présentation en ligne), p. 158.

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier