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Culte de l'Être suprême

ensemble d'événements et de fêtes civiques et religieuses durant la Révolution française
Fête de l'Être suprême, 1794. Musée Carnavalet, Paris.
Inscription rappelant le culte de l'Être suprême, sur le portail de la collégiale ruinée Saint-Thomas à Crépy-en-Valois (Oise).

Le culte de l'Être suprême des montagnards déistes (printemps – été 1794) est, en France, un ensemble d'événements et de fêtes civiques et religieuses. Le théophilanthropisme est une émanation du culte de l'Être suprême apparu le (26 nivôse an V) et interdit en 1803.

Il est explicitement fait référence à l'Être suprême dans le préambule de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui est un pilier du système juridique, politique et social français :

« L'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen ».

ContexteModifier

Ce culte s'est propagé dans le climat d'insécurité qui était celui de la menace d'agression extérieure, en particulier celui de l'invasion par les troupes prussiennes à la suite du manifeste de Brunswick du .

Ce culte marque une rupture avec la déchristianisation qui a accompagné la Révolution française. Robespierre, déiste, veut mettre fin à l'athéisme militant des révolutionnaires et unifier les Français autour d'un culte commun, tout en renforçant la mainmise de l’État sur la religion[1].

Ce culte se voulait une expression des idéaux des Lumières : liberté (d'expression, de pensée, etc.), égalité. Une nouvelle Déclaration des droits de l'homme et du citoyen fut mise en place en 1793, par rapport à celle de 1789 ; les lieux de culte furent fermés à partir de mai 1793.

Origines philosophiquesModifier

Philosophiquement, le culte de l'Être suprême correspond à une religion naturelle, concept né à l’ère des Lumières.

 
Être suprême. Peuple souverain. République française, estampe anonyme célébrant l'Être suprême, 1794. Voltaire est représenté à côté d'un buste de Lucius Junius Brutus, fondateur légendaire de la République romaine, et de divers symboles (enfants, ruche, trophée d'armes, etc.). Paris, BnF, département Estampes et photographie.
Article détaillé : Déisme.

Le culte de l'Être suprême procède du déisme de Voltaire et du théisme chrétien de Rousseau[2], dont s'inspirait Robespierre.

Selon l'abbé de La Chambre, cité par l'abbé Mallet dans l’article « déistes » de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, il existe deux sortes de déistes :

Voir : Deux conceptions de l'Être suprême et du déisme au XVIIIe siècle.

Origines et objectifs politiquesModifier

On peut rapprocher ce culte d'un jacobinisme radical. Hannah Arendt, dans le chapitre V de son Essai sur la révolution, rapproche ce culte d'une recherche d'un absolu légitimant la Loi. Elle le nomme « Grand Législateur Universel ». En effet, à la suite de l'échec de l'instauration d'une constitution remplissant le même rôle que la Constitution américaine, il fallait trouver un absolu qui soit une « sanction transcendante dans le domaine politique ». Il s'agit donc pour elle d'un héritage de l'absolutisme français.

 
Cathédrale de Clermont-Ferrand : « Le peuple français reconnoit l'Etre Suprême et l'immortalité de l'âme » (marquage à la peinture mis au jour lors d'une restauration).
 
Le peuple français reconnaît l'être suprême et l'immortalité de l'âme, estampe anonyme, 1794, Paris, BnF, département Estampes et photographie.

La Convention a deux objectifs principaux : unifier les Français, après la guerre civile et la déchristianisation, et assurer la mainmise de l’État sur le culte. Un décret du 18 floréal an II (), adopté par la Convention montagnarde sur un rapport de Robespierre (Comité de salut public), instituait un calendrier de fêtes républicaines marquant les valeurs dont se réclamait la République et se substituant aux fêtes catholiques : à l’Être suprême et à la nature ; au genre humain ; au peuple français ; aux bienfaiteurs de l’humanité ; aux martyrs de la liberté ; à la liberté et à l’égalité ; à la République ; à la liberté du monde ; à l’amour de la patrie ; à la haine des tyrans et des traîtres ; à la vérité ; à la justice ; à la pudeur ; à la gloire et à l’immortalité ; à l’amitié ; à la frugalité ; au courage ; à la bonne foi ; à l’héroïsme ; au désintéressement ; au stoïcisme ; à l’amour ; à la foi conjugale ; à l’amour paternel ; à la tendresse maternelle ; à la piété filiale ; à l’enfance ; à la jeunesse ; à l’âge viril ; à la vieillesse ; au malheur ; à l’agriculture ; à l’industrie ; à nos aïeux ; à la postérité ; au bonheur. En outre, elle établissait le culte à l'Être suprême, qui se juxtaposait au culte de la Raison. Enfin, Robespierre fait décréter que « le peuple français reconnait l'existence de l’Être suprême et de l'immortalité de l'âme ».

Robespierre, déiste, avait vivement attaqué les tendances athées et la politique de déchristianisation des ultra-révolutionnaires (hébertistes), qui avaient institué le culte de la Raison fin 1793. À ses convictions spirituelles ou religieuses, se mêlent des objectifs politiques.

Il leur opposa une religion naturelle — reconnaissance de l'existence de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme[3] — et un culte rationnel (institution des fêtes consacrées aux vertus civiques) dont le but était, selon lui, « de développer le civisme et la morale républicaine ».

Le « culte de l'Être suprême » était une cérémonie déiste, influencé par la pensée des philosophes des Lumières, et consistait en une « religion » qui n’interagissait pas avec le monde et n’intervenait pas dans la destinée des hommes. Il ne s'agissait pas d'un culte, au sens fort du terme, mais plutôt une sorte de religion civile à la Rousseau[4].

Le culte de l'Être suprême se traduisait par une série de fêtes civiques, destinées à réunir périodiquement les citoyens et à « refonder » la Cité autour de l’idée divine, mais surtout à promouvoir des valeurs sociales et abstraites comme l’Amitié, la Fraternité, le Genre humain, l’Enfance, la Jeunesse ou le Bonheur. La fraternité et le genre humain n'avaient sur un point au moins rien d'abstrait : l'abolition de l'esclavage des Noirs en février 1794 par la Convention et qui se traduisit dans les semaines et les mois qui suivirent (jusqu'en thermidor an II) par l'envoi d'adresses de félicitations, d'annonce de fêtes civiques et l'arrestation de colons blancs intriguant contre le décret émancipateur. À Paris, ce fut le cas si l'on en croit le témoignage, la plainte, le 20 prairial an II d'un colon esclavagiste de Saint-Domingue emprisonné à la prison de la Santé, Thomas Millet, contre le député de Saint-Domingue, Dufay, qui contribua au vote de la loi du 16 pluviôse an II.

À terme, si la liberté de culte est officiellement réaffirmée, la mainmise de l’État sur la religion se renforce : les catholiques sont toujours suspectés d'être des contre-révolutionnaires, et les partisans de l'Être suprême n'ont pas le droit d'organiser le culte librement[5].

La fête de l'Être suprêmeModifier

La fête de l'Être suprême, célébrée le 20 prairial an II (), est, pour quelques heures, la manifestation de cette unanimité mystique, morale et civique que Maximilien de Robespierre envisage pour l'avenir comme condition de la paix et du bonheur. La fête de l'Être suprême connut un grand succès à travers la France et fut celle dont on a conservé des traces visibles le plus longtemps. Les régions les plus concernées ont été le bassin parisien, la Normandie, le Nord, la région lyonnaise, le Languedoc, la Provence, l'Aquitaine et la Bourgogne. Les régions les moins concernées furent le Haut-Rhin, et l'Ouest, dans une certaine mesure. Les fêtes civiques sont restées concentrées dans le bassin parisien et en Normandie, en région lyonnaise et dans le couloir rhodanien. Il y en eut une à Brest, organisée par le représentant en mission Prieur de la Marne, membre du Comité de salut public et montagnard robespierriste. Le numéro du Journal de la Montagne du 22 messidor an II – reproduit le discours de Prieur, prononcé à cette occasion. Le député y intègre la liberté des Noirs, confirmant le témoignage de Thomas Millet relatif à Paris indiqué ci-devant.

La fête de l’Être suprême est souvent perçue comme un signe d’apaisement politique voire comme une reconnaissance du catholicisme, ce qui suscite en retour l'hostilité des sans-culottes[6].

Deux jours plus tard, le , la loi de Prairial accentue la phase de la Révolution communément appelée « Terreur » et ouvre la période dite de « Grande Terreur », qui durera jusqu'à la chute de Robespierre le (9 thermidor).

Déroulement de la fête à ParisModifier

 
Fête de l'Être suprême - Vue du Champ-de-Mars, toile de Pierre-Antoine Demachy (musée Carnavalet).

Ce jour-là, les participants se rassemblent autour du bassin rond à l'extrémité est du jardin des Tuileries[7]. Sur ce bassin, une pyramide représente un monstre, l'Athéisme entouré de l'Ambition, l'Égoïsme et la fausse Simplicité[7].

Robespierre a revêtu un habit bleu céleste serré d'une écharpe tricolore. Il tient un bouquet de fleurs et d'épis à la main. La foule immense, venue communier aussi à ce grand spectacle, est ordonnancée par Jacques-Louis David. Robespierre met le feu aux représentations de l'Athéisme et de l’Égoïsme[6], qui démasque une fois brûlé une statue de la Sagesse[7].

Puis Robespierre précède les députés de la Convention, dont il est le président dans un cortège jusqu'au Champ-de-Mars. L'hymne à l'Être suprême, écrit par le poète révolutionnaire Théodore Desorgues, est chanté par la foule sur une musique de Gossec[8]. Participe à la fête Marcellin le célèbre chanteur des rues de Paris.

Dans la troupe des députés de la Convention, pendant la cérémonie, on se moque, on bavarde, on refuse de marcher au pas. L'habit bleu de Robespierre rappelle le symbolisme chrétien[6]. Malgré l'impression de concorde populaire produite par cette fête, le culte de l'Être suprême fut loin de créer l'unité morale entre les révolutionnaires et devait même susciter, peu après son instauration, une crise politique au sein du gouvernement révolutionnaire.

Conséquences politiquesModifier

La proclamation du 18 floréal an II (7 mai 1794) marque une rupture avec la politique de déchristianisation, voire avec la promotion de l'athéisme, en vigueur depuis le début de la Révolution. Mais l’anticléricalisme est un élément de cohésion entre les députés de la Convention, malgré les divergences politiques. Les promoteurs de l'athéisme, comme Fouché, adversaire de Robespierre, y voit une condamnation de leurs idées et de leurs actions passées. Les Conventionnels sont, pour partie, opposés au retour du religieux au sein de la société. Ils craignent une division politique au sein des comités, voire une prise de pouvoir personnel par Robespierre. L'analyse politique de cette fête est unanime : Robespierre occupe désormais une place à part au sein de l'appareil de l’État[9].

PostéritéModifier

Selon Raquel Capurro, le « culte » du Grand-Être développé par Auguste Comte et sa religion de l'humanité, dans la phase dite religieuse du positivisme, est un héritage du culte de la Raison et du culte de l'Être suprême[10].

Notes et référencesModifier

  1. Jean-Clément Martin, Nouvelle histoire de la Révolution française, Paris, Perrin, , 636 p., p. 441-443
  2. Encyclopédie de l'Agora, « La religion de Rousseau »: « Mais il avait la conviction qu'il y avait place dans sa religion pour l'essence véritable du christianisme. Il écrit à l'archevêque de Paris (Lettre à M. de Beaumont): «Monseigneur, je suis chrétien, et sincèrement chrétien, selon la doctrine de l'Évangile. Je suis chrétien, non comme un disciple (des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. »
  3. Michel Vovelle, Serge Bonin, 1793 : la révolution contre l'Église : de la raison à l'être suprême, éd. Complexe, 1988, p. 45, 274.
  4. Hervé Leuwers, Robespierre, Fayard, 2014, p. 332-336.
  5. Martin 2012, p. 443.
  6. a b et c Martin 2012, p. 442.
  7. a b et c J. Hillairet, Connaissance du Vieux Paris Tome 1, 75006 PARIS, Éditions Princesse, , 377 p. (ISBN 2-85961-019-7), p. 181.
  8. Paroles et musique de cet hymne [1].
  9. Martin 2012, p. 442-443.
  10. Raquel Capurro, Le positivisme est un culte des morts : Auguste Comte, Epel, 2001.

BibliographieModifier

Études historiquesModifier

LittératureModifier

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier

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