Civilisation de la vallée de l'Indus

Civilisation antique
Aire de la civilisation de la vallée de l'Indus

La civilisation de la vallée de l'Indus (vers 2600 av. J.-C. – vers 1900 av. J.-C.), ou civilisation harappéenne, du nom de la ville antique de Harappa, est une civilisation de l'Âge du bronze, dont le territoire s'étendait autour de la vallée du fleuve Indus, dans l'ouest du sous-continent indien (le Pakistan moderne et ses alentours). Les raisons de son émergence, de sa prospérité rayonnante durant sept siècles, puis de son déclin brutal, sont mal connues et restent débattues, ainsi que son influence, probable, sur la culture hindoue antique.

Oubliée jusqu’à sa découverte dans les années 1920, la civilisation de l’Indus se classe, avec celles de la Mésopotamie et de l’Égypte antique, comme l’une des toutes premières civilisations de l'histoire, celles-ci étant définies par l'apparition de villes, puis de l’écriture.

Si la civilisation de l’Indus n’est pas considérée comme la première civilisation antique, la Mésopotamie et l’Égypte ayant développé des villes un peu plus tôt, elle est par contre celle qui connait à son époque la plus grande extension géographique. À ce jour, sur les 1 052 sites qui ont été découverts, plus de 140 se trouvent sur les rives du cours d'eau saisonnier Ghaggar-Hakra. D’après certaines hypothèses, ce système hydrographique, autrefois permanent, arrosait la principale zone de production agricole de la civilisation de l’Indus.

La plupart des autres sites se situent le long de la vallée de l’Indus et de ses affluents, mais on en trouve aussi à l’ouest, jusqu’à la frontière de l’Iran, à l’est jusqu’à Delhi, au sud jusque dans le Maharashtra, et au nord jusqu’à l’Himalaya. Parmi ces sites, on compte de nombreuses villes comme Dholavira, Ganweriwala, Mehrgarh, Harappa, Lothal, Mohenjo-daro et Rakhigarhi. À son apogée, sa population pourrait avoir dépassé cinq millions de personnes.

Malgré toutes ses réalisations, cette civilisation est très mal connue. Son existence même a été oubliée jusqu’au XXe siècle. Son écriture reste indéchiffrée et on ne sait pas si elle a un lien quelconque avec l’écriture brahmi, ce qui semble peu probable au regard des connaissances actuelles. Parmi les mystères que cette civilisation recèle, trois questions au moins sont fondamentales :

  • formait-elle un État ou un ensemble de cités-États ?
  • quels étaient ses moyens de subsistance ?
  • quelles sont les causes de sa disparition soudaine et dramatique, à partir du XIXe siècle av. J.-C. ?

La langue utilisée par ses membres et le nom qu’ils se donnaient restent à ce jour inconnus.

TerminologieModifier

Redécouverte, exploration archéologique et état de la rechercheModifier

Les phases de la civilisation de l'IndusModifier

 
Carte de répartition des sites de la civilisation indusienne

Chronologies de la civilisation de l'IndusModifier

Dates Période Mehrgarh Harappa[1] Dénomination alternative (ère)
7000–5500 av. J.-C. Période de Mehrgahr Mehrgarh I
(Néolithique acéramique)
Période de début de production de nourriture
5500–4800 av. J.-C Harappéen ancien[2]
Périodes de Balakot, Amri, Hakra/Ravi
Mehrgarh II–III
(Néolithique céramique)
Ère de régionalisation
c. 5000–3200 av. J.-C. (Coningham et Young[3])
c. 5500–2600 av. J.-C. (Kenoyer[4])
4800-3200 av. J.-C Harappa 1
c. 3700-2800 av. J.-C.
3200–2800 av. J.-C Harappéen ancien
Période de Kot Diji[5]
2800–2600 av. J.-C Harappa 2
2600–2450 av. J.-C Harappéen mature
Civilisation de l'Indus à proprement parler
Mehrgarh VII
c. 2600-2000 av. J.-C.
Harappa 3A Ère d'intégration
c. 2600-1900 av. J.-C.[6],[4]
2450–2200 av. J.-C Harappa 3B
2200–1900 av. J.-C Harappa 3C
1900–1800 av. J.-C Harappéen tardif Harappa 4 Ère de localisation
1800–1700 av. J.-C Harappa 5
1700–1300 av. J.-C

Les bases de la chronologie de la civilisation de l'Indus furent posées par Mortimer Wheeler, qui distingua trois grands temps dans l'évolution de cette civilisation selon un rythme ternaire classique essor/apogée/chute qui devint le mode de découpage dominant. Cette séquence débute par une période ancienne (Early Harappan ; parfois vue - au moins en partie - comme une phase « pré-harappéenne », Pre-Harappan) correspondant au développement soudain de la civilisation harappéenne (puisqu'on ne connaissait pas alors les antécédents néolithiques à cette civilisation), une période mature (Mature Harappan) qui est celle durant laquelle sont réunis les traits caractéristiques de la civilisation urbaine de l'Indus, et une période tardive (Late Harappan) qui correspond à sa crise et son effondrement. C'est le découpage chronologique le plus suivi traditionnellement. Lui a été opposée une autre chronologie, mise au point par Jim Schaffer en 1992[7], qui développèrent le concept d'une « tradition (culturelle) de l'Indus » allant du néolithique à l'âge du bronze, coexistant à d'autres traditions des régions voisines (Helmand, Balouchistan), avec une chronologie désormais en quatre temps, quatre « ères », puisqu'elle inclut le néolithique, dans une ère de début de production de nourriture (Early Food Production Era), suivie d'une ère de régionalisation (Regionalisation Era) correspondant grosso modo à la période harappéenne ancienne et mettant en évidence les différences régionales, puis une ère d'intégration (Integration Era) qui est la période harappéenne mature durant laquelle les mêmes traits culturels sont partagées sur un vaste territoire, et enfin une ère de retour au local (Localisation Era) qui correspond à l'effondrement de la civilisation de l'Indus et l'émiettement en de nouvelles cultures locales à partir d'elle. Cette chronologie permet notamment d'intégrer dans la chronologie de l'Indus les phases antérieures qui sont en partie à son origine, comme le néolithique de Mehrgahr, intègre les évolutions de la recherche qui portent sur les questions de construction de l’État, de l'urbanisation, et de sociétés « complexes », ainsi que sur une vision moins catastrophiste des effondrements, et laisse également la place à l'élaboration d'autres chronologies pour des « traditions » d'autres régions du sous-continent indien qui ont connu leurs propres évolutions[8]. Ce découpage a été affiné et adopté par plusieurs des synthèses écrites depuis (Kenoyer, Young et Coningham, dans une certaine mesure Wright), tandis que d'autres restent plus proches du découpage traditionnel tout en l'amendant pour intégrer pour les mêmes motivations les phases antérieures (Possehl, Singh). Ces différentes interprétations chronologiques conduisent en particulier à un traitement différent des débuts de la civilisation harappéenne : certains font démarrer l'harappéen ancien vers 3200 av. J.-C. (début de la période de Kot Diji), tandis que d'autres remontent plus haut dans l'ère de régionalisation[4],[9],[10].

L'ère de régionalisation : les premiers villages de l'Indus (v. 5000-3200 av. J.-C.)Modifier

Les origines occidentales de la tradition de l'IndusModifier

La civilisation de l'Indus a été précédée par les premières cultures agricoles de cette partie de l'Asie du Sud, qui sont apparues dans les collines du Baloutchistan, à l'ouest de la vallée de l'Indus. Le site le mieux connu de cette culture est Mehrgarh, datant d'environ 6500 av. J.-C. Ces premiers fermiers maîtrisèrent la culture du blé, et domestiquèrent une grande variété d'animaux, en particulier ceux constituant le bétail. La poterie y était utilisée vers 5500 av. J.-C. La civilisation de l'Indus s'est développée à partir de cette base technologique, en se répandant dans la plaine alluviale de ce que sont, de nos jours, les provinces actuelles pakistanaises du Sind et du Pendjab. Cette expansion semble plutôt s'être faite par des migrations que par une diffusion. Les études génétiques conduites sur des individus de la civilisation de l'Indus mature ne plaident néanmoins pas en l'état actuel des connaissances (limitées quantitativement) en faveur de mouvements migratoires importants venus du plateau Iranien ou de l'Asie centrale, ce qui confirmerait que la néolithisation du sous-continent indien s'est faite à partir de populations de chasseurs-cueilleurs présentes dans cette région à la fin du paléolithique et non par la venue de populations néolithisées depuis le foyer du Moyen-Orient[11].

Le IVe millénaire av. J.‑C. millénaire, traditionnellement vu comme une phase « pré-harappéenne » ou celle durant laquelle débute la période harappéenne ancienne, est de plus en plus vu une longue « ère de régionalisation » durant laquelle les communautés sédentaires de l'Indus constituent des établissements proto-urbains et développent ce qui devait devenir les traits caractéristiques de la civilisation harappéenne mature, avec la constitution d'un complexe culturel intégré, qui se concrétise durant les premiers siècles du IIIe millénaire av. J.‑C. Cette période est documentée par environ 300 sites, répartis entre plusieurs cultures régionales plus ou moins bien circonscrites, désignées à partir de sites éponymes et identifiées par leur matériel céramique[12].

Les sites de l'époque de régionalisationModifier

Au Baloutchistan, la période de Kili Gul Muhammad (4300-3500 av. J.-C.), dont le site éponyme est situé dans la vallée de Quetta, voit Mehrgahr poursuivre son développement pour atteindre environ 100 hectares, comportant de nombreux ateliers travaillant la poterie au tour, le lapis-lazuli et d'autres pierres de qualité, et le matériel funéraire indique que le site est intégré dans les réseaux d'échanges traversant le plateau Iranien[13]. La période de Kechi Beg (3500-3000 av. J.-C.) et celle de Damb Sadaat (3000-2600 av. J.-C.) voient cette spécialisation dans la production se poursuivre, également l'élaboration d'une architecture monumentale avec la terrasse haute (à fonction cultuelle ?) du site éponyme de la seconde période et la vaste terrasse partiellement dégagée de Mehrgahr (niveau VII)[14].

Le basse vallée de l'Indus est quant à elle dominée par des cultures propres, d'abord celle de Balakot (4000-3500 av. J.-C.), nommée d'après un site (Baloutchistan) situé sur le côte à 88 kilomètres au nord-ouest de Karachi qui est le plus ancien village connu dans les régions basses, érigé en briques crues, certaines ayant déjà le ratio 1:2:4 caractéristique de l'ère d'intégration. Ses habitants semblent largement faire reposer leur subsistance sur la pêche (avec une exploitation des ressources maritimes et de la zone côtière), la chasse et la cueillette, même s'ils disposent d'animaux domestiqués et cultivent le blé et la jujube. Le matériel céramique le plus ancien témoigne d'affinités avec les cultures des terres hautes du Baloutchistan[15]. Le site d'Amri (Sind), situé plus au nord sur la rive occidentale de l'Indus, au contact direct du Baloutchistan, a donné son nom à une période plus tardive (3600-3000 av. J.-C.), atteste de la poursuite du développement des communautés des zones basses : architecture en terre crue de plus en plus élaborés (avec des sortes de greniers comme il s'en trouve sur les zones hautes), introduction de la poterie peinte au tour, objets en cuivre, aussi apparition des « pains » triangulaires en terre cuite caractéristiques de l'ère d'intégration. Une vingtaine d'autres sites contemporains ont été mis au jour dans la province du Sind, signe du succès de la colonisation de la vallée de l'Indus, qui pose les bases au développement de la culture harappéenne[16].

Plus au nord dans le Pendjab se développe la culture de Hakra/Ravi (v. 3500-2700 av. J.-C.). La céramique de Hakra est faite au tour, peinte et incisée. Celle de Ravi est similaire mais on ne sait si elle relève d'un même groupe culturel. 99 sites de cette période ont été identifiés dans le désert du Cholistan lors d'une prospection, allant du campement temporaire jusqu'au village permanent (Lathwala, 26 hectares), preuve de l'existence dès cette période d'un réseau d'habitat hiérarchisé et du débat d'une concentration de l'habitat autour de quelques sites majeurs. Harappa se développe à partir du milieu du IVe millénaire av. J.‑C., avec des constructions en roseaux renforcés de plâtre, pas encore de la terre crue[17].

La période de Kot Diji : vers l'intégration (v. 3200-2600 av. J.-C.)Modifier

 
Localisation des principaux sites et ensembles culturelle de la période de régionalisation.

Sites et culture matérielleModifier

Durant les derniers siècles du IIIe millénaire av. J.‑C., une culture commence à s'étendre progressivement dans la vallée de l'Indus, la tradition archéologique nommée d'après le site de Kot Diji (Sind), qui est unanimement considérée comme faisant partie de la phase ancienne de la culture harappéenne (certains la faisant remonter plus haut dans le temps comme vu plus haut). Elle est caractérisée par une poterie majoritairement modelée au tour, avec différents types de décors, notamment des bandes simples en noir ou marron ornant le col des récipients, qui évoluent vers des motifs plus complexes, sinueux, circulaires, aussi des décors géométriques, des décors en « arêtes de poisson » et « feuilles de pipal » à l'origine des décors caractéristiques de la période harappéenne mature, aussi des représentations de la « divinité à cornes »[18],[5].

L'aspect le plus marquant des évolutions de cette période est l'apparition d'agglomérations plus vastes, et entourées par des murailles en terre crue, montrant l'émergence de communautés intégrant de plus en plus de personnes et en mesure d'entreprendre des travaux planifiés par une autorité dont la nature nous échappe. En plus de Kot Diji (2,6 ha), il s'agit notamment de Harappa (phase 2, autour de 25 hectares), Rehman Dheri (Khyber Pakhtunkhwa ; plus de 20 hectares) et Kalibangan (Pendjab, bassin du Ghaggar ; 4 hectares). Certains de ces sites présentent également des zones artisanales spécialisées dans la poterie, ce qui montre une division du travail plus poussée. Rehman Dheri comprend une vaste plate-forme adossée à sa muraille qui pourrait avoir supporté un bâtiment public. Viennent ensuite un ensemble d'habitats moins vastes, des villages permanents essaimés dans la campagne environnant les sites les plus grands qui fonctionnent comme des points d'ancrage pour les communautés[19],[20].

Dans les régions voisines, le site de Mehrgahr au Baloutchistan est toujours occupé et a livré de la céramique kot dijienne. Dans la basse vallée de l'Indus, Balakot et Amri sont également toujours occupés. La région située entre le bassin de l'Indus et celui du Gange comprend également des sites de cette période (Banawali, Kunal, au voisinage de Kalibangan, Rakhigarhi et Bhirrana plus à l'est) présentant des fortes affinités avec la culture. Dans le Gujarat et le Saurashtra, plusieurs sites présentent également un matériel les rattachant à l'horizon harappéen ancien (Dholavira, Padri, Kuntasi)[19]. Sans doute des réseaux d'échanges relient ces différentes régions dès cette période ; ainsi Harappa a livré des produits venant des zones côtières[21].

La transition vers la période d'intégrationModifier

La période de Kot Diji/période harappéenne ancienne présente de nombreuses similitudes avec celle qui suit : de nombreux sites occupés à cette période le sont encore à la suivante, des motifs peints sur la céramique ancienne se retrouvent à la période mature (notamment la « divinité à cornes »), les modules de briques sont semblables à ceux de la période suivante, des symboles ressemblant aux signes de l'écriture indusienne ont été identifiés sur des sites de cette période (Padri, Kalibangan, Dholavira, Harappa)[22]. Reste à savoir pourquoi et comment s'effectue la transition entre les deux périodes. La césure entre la période ancienne et la période mature est en effet visible sur de nombreux sites : une destruction par le feu marque la rupture à Kot Diji et Gumla, une phase intermédiaire correspondant à cette même transition a été repérée à Amri et des discontinuités apparaissent ailleurs (Kalibangan, Balakot, Nausharo, aussi Harappa), certains sites sont abandonnés, le Khyber Pakhtunkhwa présentant peu de sites de la période mature, l'occupation de la vallée de Quetta déclinant, tandis que dans le Sind les sites qui émergent au sortir de la transition sont souvent construits sur du sol vierge. Le processus d'intégration est donc peut-être mené à son terme de manière brutale (voire violente selon certains, même si les destructions sont loin de représenter la majeure partie des cas), avec des rivalités entre les différentes agglomérations murées, il a manifestement impliqué des mouvements de population, et en un laps de temps limité commencent à émerger de vastes agglomérations sur un territoire encore plus étendu que durant la période ancienne[23],[24].

La civilisation harappéenne mature : une ère d'intégration (v. 2600-1900 av. J.-C.)Modifier

 
Localisation des principaux sites de la période d'intégration.
 
Poterie noire. H env. 80 cm. Burzahom, Kashmir. 2700 av J.-C. Musée National, New Delhi
 
Pot incisé. Les motifs peints aux cornes recourbées laissent supposer des liens extra territoriaux avec des sites tels que Kot-Diji, dans le Sindh. H env. 50 cm. Burzahom, Kashmir 2700 av. J.-C. Musée National, New Delhi

Autour de 2600 av. J.-C., après cette phase de discontinuité, de nombreux sites de développent le long de l'Indus et de ses affluents, notamment le système hydrographique Ghaggar-Hakra, ainsi que dans des régions voisines.

Intégration et expansionModifier

En quelques générations, approximativement entre 2600 et 2500, émerge un ensemble de sites allant de vastes agglomérations de plus de cent hectares (Mohenjo-daro, Harappa, Ganweriwala) jusqu'aux villages en passant par des villes de taille intermédiaire. La culture matérielle sur ces différents sites présente de nombreuses similitudes, dont des rupture par rapport à la période précédente : planification urbaine, méthodes de construction, ouvrage hydrauliques, aménagements sanitaires urbains, usage de briques standardisées, de poids et mesures standardisés, d'une poterie similaire, de techniques artisanales semblables (travail de perles de carnélite, objets en cuivre et bronze, lames en pierre), emploi de sceaux et d'une écriture harappéenne, le tout traversé par de nombreux échanges au sein des régions et entre elles[25]. C'est une « ère d'intégration », telle que définie par J. Schafer, une période d'« homogénéité prononcée de la culture matérielle répartie sur un vaste territoire, reflétant un niveau intense d'interaction entre les groupes sociaux »[26]. À son maximum d'extension, la civilisation harappéenne couvre un espace de plus de 3 millions de km² et des milieux très divers, depuis la côte de Makran à l'ouest jusqu'aux alentours de New Delhi au nord-est et le Gujarat au sud-est, et jusqu'en Afghanistan au nord avec le site de Shortughai dans l'Hindou Kouch (isolé en l'état actuel des connaissances)[27].

Les ressorts politiques et culturels du phénomèneModifier

L'émergence est si soudaine que certains chercheurs ont pensé qu'elle résultait d'une conquête extérieure ou d'une migration, mais ils sont aujourd'hui minoritaires. Les archéologues sont convaincus d'avoir fait la preuve qu'elle est issue de la culture harappéenne ancienne qui l'a précédée comme cela a été vue. L'organisation politique et sociale de la civilisation harappéenne mature ne peut être déterminée avec certitudes en l'absence de sources écrites, aussi de nombreuses propositions ont été faites au regard des découvertes archéologiques, et par comparaison avec les autres civilisations de la Haute Antiquité, en premier lieu la Mésopotamie. Selon toute vraisemblance la période d'intégration correspond à un stade de développement politique qui est celui de l’État, reposant sur une autorité politique centrale sur qui repose l'idéologie unifiant et défendant l'ordre social et assurant son expansion[28]. Cela s'accompagne d'une division du travail et d'une organisation de la production poussées, ce qui se voit en particulier dans les différents traits caractéristiques de la civilisation de l'Indus retrouvés sur un vaste espace et le fait que l'habitat urbain soit manifestement planifié. Par le passé, au regard de ces éléments on a pu évoquer l'existence d'un « empire » (M. Wheeler, S. Piggott). L'uniformité culturelle, longtemps mise en avant comme caractéristique de la civilisation harappéenne, a néanmoins été relativisée car des différences entre régions et sites sont apparues : l'organisation des villes n'est pas si uniformisée qu'on l'a pensé, de même que la culture matérielle, à commencer par la poterie, les plantes cultivées et consommées varient d'une région à l'autre, les pratiques funéraires divergent, des monuments sont spécifiques à certains sites (comme les plate-formes de Kalibangan interprétées par le passé comme des « autels de feu »), tandis qu'il est apparu improbable qu'un site vaste territoire ait pu être dominé par une seule entité politique à cette période[29],[30].

Les modèles récents reposent plutôt sur l'existence de plusieurs entités centrées sur les plus vastes agglomérations dominant le réseau urbain hiérarchisé, à savoir Mohenjo-daro au Sind, Harappa au Pendjab, Dholavira au Gujarat, Ganweriwala (et aussi Lurewala) au Cholistan et Rakhigarhi en Haryana[31],[32], ce qui implique l'existence de relations hiérarchiques, politiques et économiques (notamment des réseaux d'échanges), entre ces sites et ceux qui constituent leur arrière-pays, et aussi entre les différentes régions. G. Possehl (qui ne reconnaît pas d’État dans la civilisation harappéenne) a ainsi proposé l'existence de six « domaines » régionaux, entités cohérentes du point de vue géographique, reposant sur ces grands centres urbains, proposant ainsi l'existence d'une diversité entre les « Harappéens ». J. Kenoyer, D. Chakrabarti et R. Wright ont de la même manière envisagé un paysage politique divisé, la similitude de culture matérielle n'impliquant pas forcément une unité politique. Quoi qu'il en soit cette organisation politique est suffisamment solide pour être en mesure de maintenir le fonctionnement de ce système pendant plusieurs siècles[33],[34].

La période harappéenne tardive : effondrement et retour au local (1900-1300 av. J.-C.)Modifier

 
Localisation des principaux sites et cultures de la période de localisation.

Durant plus de 700 ans, la civilisation de l'Indus est prospère. Puis, à partir de la fin du IIIe millénaire av. J.‑C., elle commence à progressivement se désintégrer : fin des grandes agglomérations urbaines, de l'urbanisme planifié, de l'architecture monumentale, du système d'écriture et de poids et mesure. Émergent progressivement, donc sans rupture brutale, plusieurs cultures locales succédant à la civilisation harappéenne « mature » là où elle s'était développée. C'est un phénomène long et complexe qui a pu être défini comme une période harappéenne tardive, puis une ère de « localisation ». La fin des cités harappéennes a pu également être vue comme la conséquence d'une « crise », et analysée sous l'angle de l'étude d'un effondrement, d'une désurbanisation, ou encore d'une simple transformation et une réorganisation dont les causes, sans doute multiples, restent à élucider[35],[36].

Les nouvelles cultures régionalesModifier

Dans le Pendjab, la période harappéenne récente est celle de la culture dite du « cimetière H » de Harappa, qui va d'environ 1900 av. J.-C., jusqu'en 1500 ou 1300 selon les auteurs. Le matériel archéologique de ce cimetière a livré une céramique rouge peinte noir, représentant des oiseaux, taureaux, poissons et plantes stylisés ; cette poterie dérive manifestement des traditions antérieures, et ne peut être vue comme reflétant l'arrivée de populations extérieures. Ce matériel se retrouve sur les sites prospectés au Cholistan. Dans cette région seul un site de la période précédente reste occupé, et le nombre de site identifié est de 50 contre 174 pour la période précédente. Les nouveaux sites sont pour beaucoup des campements temporaires et il y a moins de traces de spécialisation artisanale ; mais le plus vaste site, Kudwala, couvre tout de même 38,1 hectares, et une poignée d'autres fait entre 10 et 20 hectares[37],[38].

Dans la basse vallée de l'Indus, Mohenjo-daro est dépeuplé, l'autorité civique y disparaît comme en témoigne la réoccupation de sa partie centrale par des fours à céramique, et de nombreux petits sites comme Allahdino et Balakot sont abandonnés. La période de Jhukar qui succède localement à l'ère d'intégration est mal connue, seulement identifiée par des prospections sur une poignée de sites (Jhukar, Mohenjo-daro, Amri, Chanhu-daro, Lohumjo-daro). La poterie caractéristique de la période, rouge/rose à décor de bandes peintes en rouge, jaune rougeâtre ou noir, remonte en fait à la fin de la période mature, et devient dominante par la suite, ce qui plaide là encore en faveur d'une forme de continuité[39].

Dans la région d'interfluve entre Indus et Gange, 563 petits sites (en général moins de 5 hectares) de la période ont été prospectés. Le site de Banawali est encore occupé. Les analyses sur les sites de Sanghol (Pendjab indien) et Hulli (Uttar Pradesh) montrent qu'à cette période l'agriculture est très diversifiée. La région est ensuite intégrée dans la culture de la poterie de couleur ocre[40].

Dans le Gujarat, les sites urbains tels que Dholavira et Lothal se dépeuplent et perdent leur caractère urbain, tout en restant occupés. Le nombre de sites repérés sur le pourtour du golfe de Kutch et dans le Saurashtra pour la période est néanmoins supérieur à celui de la précédente (120 contre 18), mais ils sont bien moins étendus. Y apparaît dans le courant de la période tardive une céramique rouge lustrée qui supplante les traditions plus anciennes. Le vaste site de Rangjpur, qui donne parfois son nom à la période, couvre environ 50 hectares. Le site de Rojdi, qui couvre 7 hectares, dispose d'une enceinte faite de terre damée mêlée de pierrailles. On y a constaté une diversification des plantes cultivées et une intensification de ces cultures, étalées durant toute l'année, phénomène qui semble caractéristique de la période de localisation, donc un changement dans les modes de subsistance[41],[42].

Dans les hautes terres du Baloutchistan, plusieurs sites témoignent de destructions violentes (Nausharo, Gumla), couramment vues comme témoignant de la fin brutale de l'ère harappéenne, en tout cas de nombreux sites sont abandonnés ou réoccupés par des nécropoles, présentant dans certains cas un matériel vu comme présentant des éléments d'origine centre-asiatique ou iranienne. Le site de Pirak dans la plaine de Kachi est peuplé vers 2000 av. J.-C. et occupé sans discontinuité jusqu'en 1300 av. J.-C. environ. C'est un centre artisanal intégré dans des réseaux d'échange allant jusqu'au Gujarat et la mer d'Arabie[43].

Au nord de l'Indus, dans les vallées de Swat et de Dir, où la civilisation mature n'était pas présente, on identifie traditionnellement la culture à tombes du Gandhara, datée de 1700-1400 av. J.-C. pour sa première phase (la dernière phase, la quatrième, allant jusqu'au IVe siècle av. J.-C. ou plus tard), qui doit son nom à ses tombes à cistes, et dans laquelle on a voulu voir une manifestation des migrations indo-aryennes depuis l'Asie centrale vers le sous-continent indien (voir plus bas). Il n'y a pas vraiment d'éléments matériels montrant de telles relations, et du reste les tombes attribuées à cette culture se sont avérées avoir des datations extrêmement diverses après de nouvelles analyses et plutôt témoigner d'une sorte de tradition funéraire s'étalant sur plusieurs millénaires que d'une « culture » à proprement parler. L'étude des habitats de la période est limitée[44],[45].

Pourquoi l'effondrement ?Modifier

Les causes de l'« effondrement » de la civilisation de l'Indus ont suscité de nombreuses propositions. Le topos de l'invasion d'une population venue de l'extérieur a été avancé, avec pour protagonistes les Indo-aryens de langue indo-européenne (le sanskrit védique) qui seraient les ancêtres de la caste supérieure de la société indienne ancienne, les Brahmanes, dominant les autres castes issues des populations déjà présentes sur place, ce dont on trouverait l'écho dans le Rig Veda (voir théorie de l'invasion aryenne). Cette hypothèse est en général rejetée par les archéologues : les récits védiques sont complexes à contextualiser, les traces de destructions violentes résultant d'une invasion dans la vallée de l'Indus ne sont pas concluantes, il est difficile de détecter des migrations sur la seule culture matérielle, et les études génétiques plaidant en faveur de migrations impactant grandement le profil des populations du sous-continent indien ne sont pas jugées concluantes[46],[47]. Selon les mots U. Singh, « une des explications les plus populaires du déclin de la civilisation harappéenne est une de celles pour lesquelles il y a le moins de preuves »[48]. Néanmoins l'idée de migrations importantes depuis l'Asie centrale à cette période avec un impact sur la fin de la civilisation de l'Indus reste répandue[49]. Sans se prononcer sur son lien avec cet effondrement, des études de 2019 concluent sur un apport génétique depuis les steppes eurasiatiques dans la première moitié du IIe millénaire av. J.‑C., certes mineur dans les gênes des populations actuelles du sous-continent indien qui seraient essentiellement des descendantes des populations déjà présentes dans la région au paléolithique, mais qui plaiderait en faveur d'un mouvement migratoire correspondant à l'arrivée des locuteurs de l'ancêtre du sanskrit védique dans cette région[11].

Des causes naturelles ont également été invoquées : des inondations dues à des crues de l'Indus ont été repérées jusqu'à Mohenjo-daro, et semblent avoir été récurrentes ; elles sont parfois imputées à des événements tectoniques, et dans un scénario les eaux du fleuve auraient été éloignées de la ville. Cela ne peut être confirmé. En revanche les preuves d'assèchement progressif du réseau hydrographique Ghaggar-Hakra à la suite de mouvements des cours d'eau les arrosant sont plus claires et expliqueraient le déclin du nombre de sites dans cette région, quoi que la chronologie de ce phénomène soit mal déterminée. Pour les zones côtières, une montée brusque des eaux de la mer d'Arabie a également été évoquée, causant des inondations et une salinisation des sols. En tout état de cause ces explications sont difficilement généralisables à l'échelle de toute la civilisation harappéenne. La surexploitation des sols est également invoquée comme étant l'origine d'une salinisation de ceux-ci, les rendant moins fertiles, ce qui aurait pu jouer dans le déclin de la civilisation harappéenne. D'autres ont avancé le rôle de la déforestation. Ces propositions n'ont pas eu beaucoup d'écho en l'absence d'éléments probants[50],[51]. De la même manière les propositions de rôles d'un changement climatique et d'épidémies qui auraient contribué à ce déclin sont jugées peu probantes pour un espace aussi vaste, couvrant des milieux bien différents[52]. Dans un autre registre, il a été avancé que le déclin du commerce à longue distance aurait décliné en raison de changements politiques en Mésopotamie, ou d'un changement dans l'approvisionnement de cette dernière, réorienté vers l'ouest, et en fin de compte impacté négativement les réseaux d'échanges traversant le golfe Persique et le plateau Iranien, donc les marchands harappéens et les élites de cette civilisation, donc affaibli le système politique ; là encore les preuves manquent, les sites impliqués dans le commerce du golfe disparaissant manifestement après l'effondrement de la civilisation harappéenne[53].

Aucune explication unique ne semble donc valable, a fortiori pour une civilisation couvrant autant de régions, ce qui inciterait à la recherche de plusieurs causes, un « mix » de ces différents éléments, qui aurait in fine déstabilisé l'édifice politique et social harappéen et aurait entraîné sa chute. Cela suppose d'intégrer à l'équation des éléments d'ordre idéologique et psychologique, expliquant la recherche de nouvelles alternatives ou le rejet de la domination des élites traditionnelles. Mais en l'absence d'une meilleure connaissance de ce système cela reste impossible à appréhender[54]. Du reste selon les propositions de N. Yoffee concernant les effondrements de cultures préhistoriques et antiques, il faut remarquer qu'il s'agit de dynamiques récurrentes, et que pour ces hautes époques ce sont en fin de compte plutôt la constitution et la stabilisation d'un État qui sont exceptionnelles que son absence ou son échec[55].

Les villes harappéennes : peuplement, urbanisme et architectureModifier

Un réseau urbain hiérarchiséModifier

Plus d'un millier de sites datés de la période mature ont été repérés. Ils sont couramment répartis en fonction de leur taille, ce critère permettant de déterminer plusieurs groupes constituant un réseau hiérarchique. Au sommet se trouvent les cinq sites les plus vastes (plus de 80 hectares) : Mohenjo-daro, Harappa, Ganweriwala, Rakhigari, Dholavira. Viennent ensuite les sites de second rang présentant des traits urbains, également de tailles différentes, certains faisant entre 10 et 50 hectares, d'autres sites entre 5 et 10 hectares, puis des petits sites disposant de murailles couvrant de 1 à 5 hectares. Enfin une myriade de sites encore plus petits à caractère rural ou à spécialisation artisanale[56],[57].

Les agglomérations principalesModifier

 
Les ruines de Mohenjo-daro.

Il s'agit des cinq sites majeurs identifiés et fouillés, peut-être les « capitales » des différents États harappéens, auxquelles il faut peut-être ajouter un sixième, Lurewala, non fouillé ; d'autres sites ayant fait l'objet de prospections ont pu atteindre une taille importante.

Mohenjo-daro (Sind) est le plus vaste site harappéen connu, couvrant plus de 200 hectares, le plus fouillé également. Il est fondé au début de la période d'intégration selon un plan régulier. Il est organisé autour de deux tells principaux : la ville basse à l'est et la citadelle à l'ouest. La première, couvrant environ 80 hectares, était peut-être entourée d'une muraille. Son espace intérieur est divisé par quatre avenues principales d'axe est-ouest et nord-sud, à partir desquelles partaient de nombreuses rues plus petites divisant la ville en blocs comprenant des résidences et des ateliers et approvisionnés en eau par des puits (plus de 700 repérés dans la ville). Un vaste édifice public a été mis au jour au sud (temple ? résidence d'un chef ?). La citadelle, protégée par une muraille ou un mur de soutènement épais, comprend une plate-forme artificielle de 400 × 200 m s'élevant à 12 m de haut, comprenant un groupe d'édifices monumentaux dont les noms n'indiquent qu'une fonction envisagée lors de premières campagnes de fouilles, en général rejetée depuis : du nord au sud le « grand bain », le « grenier », le « collège des prêtres », le « hall de l'assemblée » (voir plus bas)[58],[59].

 
Localisation des zones de fouilles du site de Harappa.

Harappa (Pendjab occidental), le site éponyme de la civilisation de l'Indus, occupé depuis l'époque ancienne, s'étend sur plus de 150 hectares. Les premiers fouilleurs y avaient identifié une organisation autour de deux collines comme à Mohenjo-daro, mais depuis les fouilles ont démontré la présence de quatre ensembles murés distincts, au moins, autour d'une vaste dépression, peut-être une sorte de réservoir. Ces ensembles ont dû être construits au fur et à mesure de l'expansion du site, mais les liens entre les communautés les occupant nous échappent. Le tell F, entouré par un mur épais, est en quelque sorte l'équivalent de la citadelle de Mohenjo-daro, comprenant divers édifices publics, là encore des unités identifiées comme des « greniers », et des espaces résidentiels. Le tell AB, plus élevé et lui aussi protégé par une grande muraille, est trop érodé pour que des bâtiments aient pu y être identifiés. Le tell E, une ville basse elle aussi emmurée, dispose dans sa partie sud d'une porte ouvrant sur une avenue large de 5 mètres, et un espace identifié comme un marché, avec des ateliers à proximité[60],[61].

 
Plan du site de Dholavira.

Dholavira (Gujarat), étendu sur environ 100 hectares, est situé sur l'île de Kadir, au contact de ressources et voies de communication maritimes. Il est occupé depuis l'époque ancienne, mais sans présenter de traits harappéens à cette période ; il les adopte au début de l'ère d'intégration. Son organisation est atypique : un grand mur extérieur grossièrement rectangulaire délimite un espace de 47 hectares, avec une ville basse où ont été identifiés des espaces artisanaux, ainsi que des grandes citernes creusées dans la roche collectant les eaux de pluie, et en son centre trois autres espaces rectangulaires avaient été divisés par des murailles : une « ville moyenne », et une citadelle divisée en deux unités de taille comparable (l'« enceinte » et le « château ») comprenant des monuments aux fonctions non déterminées[62].

Rakhigarhi (Haryana), couvrant plus de 100 hectares, présente une occupation planifiée dès la période ancienne. Cinq tells y ont été repérés, dont une citadelle entourée d'un mur en briques crues, avec des plateformes, des espaces rituels (« autels de feu »), des espaces artisanaux[63],[64].

Ganweriwala (Pendjab), dans le désert du Cholistan, est un site d'environ 80 hectares divisé en deux tells, qui n'a pas fait l'objet de fouilles régulières[64].

Les sites intermédiairesModifier

Il s'agit de sites de tailles très diverses, allant de 1 à 50 hectares, qui disposent en général de murailles et qui témoignent d'une planification dans l'organisation de l'habitat. Ils présentent donc des traits urbains et fonctionnent comme des relais des sites principaux. On peut y distinguer plusieurs catégories au sein de cet ensemble, en fonction de leur taille.

Kalibangan (Rajasthan), situé sur le Ghaggar, est occupé dès l'époque ancienne sur un tell (KLB-1), puis se développe à l'époque mature sur deux ensembles, avec l'apparition d'une cité basse plus étendue à l'est et divisée par de vastes rues dont le tracé ne suit pas celui des murailles (KLB-2) et aussi d'un énigmatique petit espace rituel (KLB-3, des « autels de feu »). Le premier ensemble (KLB-1) est alors une citadelle aux murs épais, divisée en deux ensembles, avec des unités résidentielles au nord, et un espace sans doute rituel au sud, avec un puits et un bain[65],[66].

Banawali (Haryana, district de Hissar), situé également sur le Ghaggar, est un site occupé dès l'époque ancienne mais complètement remanié au début de l'ère d'intégration. Il est ceint d'une muraille de 275 × 130 mètres, avec une muraille interne au tracé semi-elliptique de 105 mètres de long et 6 de large, délimitant dans sa partie sud une citadelle, reliée avec la ville basse par une citadelle. Des résidences et espaces artisanaux y ont été fouillés[67],[68].

Lothal (Saurashtra, Gujarat) est un site côtier de plus de 4 hectares défendu par un mur de 300 × 400 mètres, avec des rues dessinant un plan orthonormé. En dépit de sa petite taille le site disposait d'habitations avec des aménagements hydrauliques en briques cuites, et de plusieurs espaces artisanaux. À l'est du site se trouvait un bassin rectangulaire en briques cuites d'environ 212 × 36 m au sol et 4,15 m de profondeur, interprété comme un lieu où les bateaux pouvaient accoster[69],[70].

Sutkagen-dor (Baloutchistan) est le site harappéen le plus occidental à avoir été fouillé, sur la région côtière du Makran, mais à 48 kilomètres à l'intérieur de terres, peut-être proche d'une crique asséchée depuis qui lui donnait un accès à la mer. Le site est divisé entre une ville basse au nord et à l'est, et une citadelle défendue par un mur épais et des tourelles, comprenant une plateforme en briques crues de 173 × 103 mètres[71].

Surkotada (Kutch, Gujarat) est un petit site muré de 130 × 65 mètres avec des bastions aux angles, divisé en deux parties par un mur interne, une « citadelle » à l'ouest et une « zone résidentielle » à l'est, avec des rues au tracé irrégulier. Beaucoup d'autres sites de même taille n'ont pas une organisation interne claire, et disposent d'une seule muraille, à l'image de Kuntasi, site de 2 hectares délimité par une muraille qui faisait entre 1 et 1,5 mètres, qui disposait de plusieurs espaces artisanaux[72].

Les sites de rang inférieurModifier

La majorité des sites harappéens identifiés, mais rarement fouillés, sont des petits villages agricoles ou bien des sites spécialisés dans une activité artisanale. Selon les résultats des prospections dans le désert du Cholistan, 29 % des 174 sites repérés relèveraient de la première catégorie, et près de 50 % de la seconde. Le site côtier de Balakot (Baloutchistan), témoin des débuts de la sédentarisation dans la région basse de l'Indus, est encore occupé à l'époque mature et relève alors de ce groupe[73]. Allahdino, situé une quarantaine de kilomètres à l'est de Karachi, est un site villageois de 1,4 hectares sans muraille, mais avec un habitat organisé suivant une orientation et une grande résidence érigée sur une plate-forme, et y a été retrouvé un ensemble d'objets précieux (en or, argent, bronze, agate, carnélite) montrant que certains de ses habitants avaient pu accumuler des richesses importantes[74].

Les composantes des agglomérations harappéennesModifier

Organisation interne, murailles et portesModifier

 
Une ruelle de la ville basse de Mohenjo-daro.

L'aptitude à la planification urbaine de la civilisation de l'Indus est évidente, dans les grandes cités et également les autres agglomérations.

Les villes harppéennes sont entourées d'une muraille construite en briques crues, avec un revêtement extérieur en briques cuites ou en pierre. Elles sont entretenues régulièrement et parfois sur une très longue période, comme l'atteste le fait que les murailles de Harappa sont en place pendant sept siècles environ. Ces murs sont percés de portes en briques cuites ou pierre, laissant des passages en général de 2,5 à 3 mètres, plus restreints que les rues, sans doute afin de contrôler l'accès à la ville. Il y a peu d'indications que ces murailles et portes aient eu une finalité défensive, les portes ouvrant directement sur les rues sans autre forme de contrôle ; mais il existe des cas de portes présentant une fonction défensive, comme à Surkotada ou elle a une forme en "L"[75].

Les agglomérations principales et secondaires de la période mature sont divisées secteurs murés séparés par une muraille, en général deux, que les archéologues nomment « ville basse » et « citadelle » la seconde étant en général érigée plus haut et disposant de murailles plus massives, aussi de traces d'une fonction défensive plus affirmée. De façon classique la citadelle se situe à l'ouest et la ville basse à l'est, mais ce modèle admet des exceptions comme Banawali et Dholavira qui ont une citadelle au sud. De plus des villes comme Harappa et Dholavira sont divisées en plus de deux secteurs[75].

Suivant une organisation qui émerge durant la période de Kot Diji et se propage de façon systématique au début de la période mature, les agglomérations harappéennes sont organisées en blocs résidentiels séparés par des rues en général d'orientation est-ouest et nord-sud. Les voies principales mesurent plus de 8 mètres de large, avec un séparateur en leur centre. Elles ouvrent sur un ensemble de rues secondaires de 4-5 mètres de large[75].

Briques et autres matériaux de constructionModifier

 
Petites et grandes briques mises au jour à Lothal.

Contrairement à ce qui a pu être proposé par le passé, il n'y a pas de trace de standardisation des unités de mesure dans l'architecture et la planification urbaine. Il a été proposé d'identifier des objets mis au jour sur une poignée de sites comme servant d'échelles de mesure, mais même si elles ont pu avoir une telle fonction elles proposeraient toutes des mesures différentes, et sont quoi qu'il en soit trop petites pour être utilisées pour des mesures longues. En revanche il est certain qu'un ratio de 1:2:4 (hauteur, largeur et longueur) est employé pour mouler les briques sur les sites harappéens. Les briques étaient en général crues, mais sur les sites principaux elles sont aussi cuites. Les petites briques crues mesurent environ 6 × 12 × 24 cm ou 7 × 14 × 28 cm, et sont utilisées pour la plupart des murs, les installations d'évacuation des eaux, les escaliers et les fours. Les grandes briques crues ont pour dimension environ 10 × 20 × 40 cm et servent pour les terrasses et les murailles. Les briques cuites servent pour le revêtement des murailles, parfois aussi les installations hydrauliques (évacuation des eaux, bains, puits). De la pierre ou des tessons de poterie pouvait aussi servir à renforcer les ouvrages imposants. Dans les régions où la pierre est plus abondante (Kutch, Baloutchistan), elle sert pour faire les bases des murailles et terrasses, parfois aussi pour les aménagements hydrauliques. Le bois est également employés dans la construction, pour faire des piliers de soutien, des poutres, et des encadrements de portes et fenêtres[76].

Aménagements hydrauliquesModifier

La qualité des installations hydrauliques sur les sites harappéens a rapidement attiré l'intérêt des archéologues. Cela concerne les puits, les réservoirs, les bains et les canalisations d'évacuation des eaux usées.

Les villes harappéennes disposent souvent de puits permettant à leurs habitants de s'approvisionner en eau. À Mohenjo-daro, chaque bloc de résidence a son puits, et il s'en trouve également le long des rues. À Harappa les puits sont moins nombreux, mais la dépression située au centre du site a pu servir de réservoir, alimenté par les eaux pluviales ou bien un canal d'approvisionnement dérivé de la Ravi. Des réservoirs en briques alimentés par de l'eau de rivière ont été dégagés à Dholavira, où ils étaient connectés et disposaient de chambres permettant de ralentir leur envasement, et à Lothal, un vaste réservoir qui a aussi pu être interprété comme un dock, mais il n'y a pas de trace d'installation portuaire[77].

Les résidences sont couramment équipées en bains et latrines, et des dispositifs permettaient l'évacuation des eaux usées : une petite canalisation relie la résidence à une plus grande canalisation collectant les eaux usées du bloc résidentiel, qui étaient ensuite dirigées au-delà des murailles de la ville pour se déverser dans les champs alentours. À Dholavira sont attestés des réservoirs pour collecter les eaux usées, bien séparés de ceux d'alimentation en eau[78].

RésidencesModifier

Il n'y a pas de modèle de maison harappéenne à proprement parler. Les résidences sont constituées de plusieurs pièces, souvent organisées autour d'un espace central, et ouvertes sur des rues latérales. Les plus vastes constructions comprennent de nombreuses pièces, et sont peut-être à interpréter comme des palais. Si l'on se fie aux maquettes de résidences en terre cuite mises au jour, ces maisons ont un toit en terrasse, et un ou deux étage(s), ce qui est confirmé sur certain sites par la présence de bases d'escaliers. Les cuisines devaient se trouver dans les cours ou bien des pièces fermées où ont été repérés des foyers. Les latrines et les pièces d'eau, équipées de plateformes en briques cuites servant pour le bain, se situent dans des petites pièces le long d'un mur extérieur afin d'évacuer les eaux par des canalisations[79].

Citadelles et bâtiments publicsModifier

Les citadelles des villes harappéennes reposent sur des terrasses en briques crues, entourées d'une muraille en général plus imposante que le reste de l'agglomération, ce qui en fait manifestement des lieux de pouvoir liés aux élites dirigeantes.

Les constructions qui ont été dégagées là où leur surface n'a pas trop été érodée ont suscité de nombreuses interprétations. La citadelle de Mohenjo-daro est le groupe monumental le plus étudié. Il comprend divers, nommés suivant les premières interprétations les concernant, et n'indiquent pas une fonction assurée. Le « Grand bain », complexe de 49 × 33 m qui dispose de son propre mur extérieur, comprend une entrée avec deux portes successives au sud, menant vers une antichambre puis une centrale colonnade centrale de 27 × 23 mètres menant au bassin en briques cuites de 12 × 7 m qui a donné son nom à l'édifice, dont l'étanchéité est assurée par du bitume. Des pièces, dont des salles d'eau, et une autre colonnade entourent cette unité. À l'est du Grand bain se trouve un espace nommé « grenier », vaste mais dont très érodé, puis plus au sud un hall à piliers[80].

Le Grand bain a peut-être pu servir à des rituels en lien avec son bassin, mais l'état des connaissances ne permet pas d'en savoir plus. Une construction de Harappa a également été nommée « grenier » à la suite de M. Wheeler qui y voyait des greniers publics ; il s'agit d'un édifice organisé autour de deux blocs de 42 × 17 mètres divisées en plus petites unités de 15,77 × 5,33 m séparées par des corridors. Aucune trace de grain n'a été retrouvée que ce soit dans le grenier de Mohenjo-daro ou celui de Harappa, qui sont du reste deux structures d'aspect différent. J. Kenoyer voit dans le grenier de Mohenjo-daro un grand hall, G. Possehl maintient une interprétation utilitaire en y voyant un entrepôt lié au Grand bain. Un édifice dans le secteur HR-B de Mohenjo-daro, de 80 × 40 m et comprenant 156 pièces, qui a pu être interprété comme un ensemble de sept unités, a été réinterprété par M. Vidale comme un complexe de type palatial. D'autres ont proposé de la même manière de voir des temples ou des résidences d'élites dans divers édifices de grande taille des agglomérations principales[76],[81]. Dans le site secondaire de Lothal, un édifice de la citadelle désigné comme un « entrepôt », comprenant 64 podiums de 1,5 m de hauteur et 3,6 m², séparés les uns des autres par un espace de 1 m. Des scellements y ont été retrouvés, ce qui plaiderait bien en faveur de l'hypothèse de l'entrepôt[82].

Cimetières et pratiques funérairesModifier

 
Sépulture de femme provenant de Rakhigarhi, avec offrandes funéraires. Musée national (New Delhi).

Les lieux de sépulturesModifier

Des sépultures des différentes phases de la période harappéenne ont été mises au jour sur plusieurs sites.

Harappa a fourni la plus grande partie de cette documentation et la plus étudiée : le cimetière R-37, d'époque mature avec une centaine de tombes, et le cimetière H, deux strates (I et II) d'époque tardive avec environ 150 sépultures, situés au sud du tell AB et à l'est du tell E, et dans une moindre la zone G située au sud du tell ET a livré une vingtaine de squelettes, apparemment d'époque mature[83]. Ces cimetières, en premier lieu R-37, ont fait l'objet de nombreuses recherches dans les domaines de la bioarchéologie (étude des squelettes issus de fouilles archéologiques) qui ont permis d'apporter des connaissances précieuses sur la vie des personnes qui y ont été inhumés (morphométrie, anthropologie dentaire, paléopathologie, paléodiète, puis analyses isotopiques)[84]. Les études paléopathologiques sur cette nécropole ont révélé que les défunts qu'on y trouve ont eu des bonnes conditions de santé durant leur vie, et il est estimé qu'ils sont probablement issus des catégories aisées de la population[85].

Les cimetières des autres sites n'ont pas fait l'objet de fouilles et recherches aussi poussées. À Mohenjo-daro aucun cimetière n'a été fouillé, mais environ 46 tombes ont été dégagées lors des fouilles des zones résidentielles. Un vaste cimetière a été exploré à Dholavira mais peu de tombes y ont été fouillées. Un cimetière a été fouillé à Farmana (Haryana), comprenant 78 tombes sur un espace de 0,07 hectare (le cimetière faisant environ 3 hectares au total). D'autres sépultures ont été mises au jour à Rakhigarhi, Kalibangan, Lothal. Il n'y pas de trace d'autre pratique funéraire que l'inhumation, même s'il a été proposé que la crémation ait été pratiquée[86].

Les tombes et le matériel funéraireModifier

Les inhumations se font en général dans de simples fosses rectangulaires ou ovales creusées dans le sol, dans lesquelles un individu est déposé, couché sur le dos, la tête vers le nord à Harappa, tandis qu'à Farmana se repère une évolution de l'orientation dans le temps, reflétant peut-être la succession de groupes différents sur le site. Certains cadavres ont été placés dans des cercueils en bois, et/ou enveloppés dans un linceul. Quelques sépultures en briques ont été repérées à Harappa, Kalibangan et Lothal, et en pierre à Dholavira. La nécropole de Harappa étant restée en usage sur plusieurs générations, les sépultures anciennes ont souvent été perturbées par des inhumations plus récentes qui ont donné lieu à plusieurs cas de déplacements d'ossements et de cadavres mutilés par les fossoyeurs afin de faire de la place aux nouvelles tombes. Un même phénomène est observé à Farmana. À Kalibangan en plus des tombes à fosse le cimetière comprend des fosses circulaires contenant des corps accompagnés de poteries, et des fosses rectangulaires ou ovales avec des poteries mais pas de corps, inteprétés comme des cénotaphes[87],[88].

Les tombes d'adultes sont en général accompagnées de poteries, mais pas celles d'enfants. La quantité varie d'une tombe à l'autre : certains adultes sont inhumés sans poteries, d'autres avec quelques-unes, et cela va jusqu'à 52 poteries à Harappa et 72 à Kalibangan. Les ornements (colliers de perles, amulettes, bracelets, miroirs en bronze) sont surtout portés par les femmes, moins par les hommes. On ne trouve en revanche aucun sceau ou objet inscrit dans les sépultures, ni d'objets en or ou pierres précieuses[89]. Bien que leurs tombes présentent en fin de compte peu d'objets précieux, des distinctions sociales apparaissent tout de même et les objets en métal et pierre dures, les bracelets en terre cuite ou encore la poterie peinte de qualité semblent être des marqueurs de richesse[90].

Productions artisanales et circulation des biensModifier

Une grande variété d’activités artisanalesModifier

Le développement de la civilisation harappéenne se traduit par une diversification et une spécialisation des activités artisanales, déjà visible durant les phases anciennes, et qui se poursuit durant la période mature. L'existence de nombreuses spécialités a pu être attestée ou déduite à partir des données issues des fouilles archéologiques. Le bois, l'argile et les produits animaux (notamment les os) sont les plus aisément accessibles dans les centres urbains et les villages et transformables suivant de procédés relativement simples. La pierre est certes moins aisément accessible, mais elle sert à fabriquer certains objets en pierre polie ou taillée suivant des procédés assez simples. La confection d'étoffes est très peu documentée car il n'en reste quasiment pas de trace, mais on sait que le coton, le lin et le chanvre sont cultivés, la laine des moutons utilisée, et des fibres de soie ont été identifiées sur des ornements et ont donc être pu employées pour faire des vêtements. La production d'objets de luxe demande plus d'expertise. Les bracelets en argile chauffé à haute température, du mobilier en bois comprenant des incrustations en coquillage ou pierres colorées. Le travail des pierres dures pour fabriquer des sceaux ou des perles de colliers, le travail de la nacre, de la faïence ainsi que la métallurgie, du cuivre, du bronze, de l'or, rentrent dans la catégorie des activités plus spécialisées dont la production est destinée aux élites[91].

Circuits et organisation des productions artisanalesModifier

Ces différentes activités artisanales sont intégrées dans des circuits de circulation et de transformation allant de l'extraction des matières premières et leur diffusion, à la réalisation d'un produit fini dans un atelier et à sa distribution à sa destination finale, même si des usages postérieurs sont possibles (en fin de compte jusqu'à la sépulture qui est le lieu de découverte privilégié des objets fabriqués par les artisans harappéens). Le grand changement de la période mature est manifestement l'intégration de certains de ces cycles dans des institutions dirigées par les élites de l'Indus, comme l'attestent les nombreuses empreintes de sceaux, le fait qu'elles présentent une iconographie uniforme, et l'existence de poids et mesures standardisés.

Circulation des matières premières et produits finisModifier

Les espaces de l’artisanatModifier

La standardisation et ses implicationsModifier

 
Poids provenant de sites de la civilisation de l'Indus. Musée national (New Delhi).

Les arts de l’IndusModifier

Les productions des artisans de l'Indus qui nous sont parvenues concernent un nombre réduit de spécialités par rapport à ce qui devait être produit, avant tout pour des raisons de conservation des objets. Il s'agit en premier lieu des poteries et objets en terre cuite, des objets en métal, de la sculpture sur pierre et de représentations gravées sur les sceaux.

Céramique et terre cuiteModifier

Les poteries, datées vers 6000 av. J.-C., sont alors d'une facture grossière. Aux Ve et IVe millénaires, les cultures du Balouchistan produisent des céramiques de qualité, souvent ornées et d'une riche variété de décors peints. Le développement du commerce des céramiques, entre 3000 et 2500 av. J.-C., montre des variantes régionales dans la fabrication, mais leur structure et le vocabulaire ornemental restent à peu près identiques. La production a surtout un caractère utilitaire, le style des récipients restant stéréotypé.

Les figurines de terre cuite, quant à elles, sont très diversifiées : femmes en train d’accoucher, ou encore d’accomplir des tâches domestiques, taureaux attelés à des chariots, animaux divers... Elles sont conservées, pour l'essentiel, au Musée national de New Delhi, au Musée national de Karachi, ainsi qu'au British Museum à Londres, et au musée Barbier-Mueller à Genève. Environ 80 figures humaines ont été retrouvées, principalement dans des dépôts de remplissage. Les plus anciennes, aux traits schématiques, sont parfois ocrées. Puis apparaissent des figures féminines aux poitrines plus marquées, avec des détails plus nombreux, et des personnages assis. Certains éléments appliqués aux figurines féminines évoquent des chevelures, des coiffures complexes et leurs ornements, ainsi que des ceintures, plus ou moins sophistiquées, et parfois des motifs en forme de serpent sur le corps. On note aussi des réalisations sommaires, souvent de sujets féminins, hauts d'une quinzaine de centimètres, aux hanches larges, possédant des bijoux (boucles d'oreilles, colliers, ceintures), parfois accompagnées d'un enfant (au sein ou sur les hanches), ou avec un ventre proéminent.

Figurines de terre cuite. Sites de Mohenjodaro, Harappa, Dholavira, Banawali et Kalibangan

MétauxModifier

 
Jeune femme nue et parée, dite : "Danseuse". Statuette de bronze. H : 14 cm. Trouvée en 1926 dans une maison de Mohenjo-daro. Musée National, New-Delhi.
 
Vue de face

Le métal est utilisé pour la fabrication d’armes , ou d'outils et de rasoirs. Certains éléments décoratifs de métal ont été découverts, comme des statuettes (dont la fonction reste à déterminer).

La plus célèbre statuette de bronze représente une jeune femme nue et parée, dans une attitude qui l'a fait surnommer « La Danseuse ». Réalisée vers 2000 avant notre ère et conservée au Musée national de New Delhi, elle figure une jeune fille au corps élancé et gracile. Les grands bracelets qui entourent son bras gauche, ainsi que son collier, semblent être des accessoires de mode. La profusion d'ornements, et la coiffure singulière en font une représentation typée : les traits du visage rappellent ceux des peuples dravidiens, ce qui a pu renforcer l'idée que ce peuple pourrait être l'une des composantes ethniques de la vallée de l'Indus. La nudité du personnage, ainsi que le pubis très marqué pourrait indiquer une tradition de prostitution sacrée.

Le Musée national de New Delhi conserve d'autres éléments de bronze, dont un char au modelé stylisé datant de 2500-2300 av. J.-C. Celui-ci, tiré par deux chevaux munis de harnais, et occupé par un conducteur tenant un long fouet. La partie avant du char est ornée d'une petite représentation d'un cheval.

SculptureModifier

 
Tête virile dite du « roi-prêtre », calcaire ou stéatite blanche (?). H. 19 cm. Mohenjo-Daro, IIIe. millénaire av. J.-C. National Museum, Karachi, Pakistan.

L'image la plus connue d'un possible dignitaire est celle d’un personnage barbu, coiffé d’un bandeau, et portant un vêtement décoré de motifs de trèfles, souvent identifiée, mais sans raisons bien précises, comme celle du « roi-prêtre de Mohenjo-Daro »[réf. nécessaire]. Seule la tête et les épaules du personnage nous sont parvenues. L'hypothèse d'une autorité religieuse est due notamment aux yeux entrouverts, qui indiqueraient que l'homme est absorbé par la méditation, comme les dieux et les ascètes dans l'art indien. Néanmoins, les traits physiques et la cohérence dans l'exécution des détails rapprochent plutôt cette œuvre de la civilisation mésopotamienne. Son costume d'apparat, semé de dessins trifoliés (à valeur symbolique ?), n'a pas de comparaisons en Inde, mais apparaît dans l'ancienne Méditerranée orientale. Les bijoux ornant la tête et le bras du personnage renforcent l'hypothèse d'une figure importante de la société.

GlyptiqueModifier

De nombreux cachets en stéatite ont été découverts (environ 4 200, dont plus de 2 000 à Mohenjo-Daro). Ils portent des inscriptions dans une écriture pictographique où l'on a relevé plus de 400 signes. Les cachets sont souvent décorés d’un animal unicorne, mais aussi de zébus, buffles, tigres, éléphants, crocodiles et autres. D’autres cachets représentent des motifs mythologiques, où un homme qui porte une coiffure à corne joue un rôle central. Il apparaît parfois dans un arbre, devant lequel se prosterne un autre individu. Parfois il est représenté assis à la façon des yogis, et entouré d’animaux, ce qui explique qu’on en ait fait une représentation d’un proto-Shiva en Pashupati, une forme du dieu dite « maître des animaux ».

L'écriture de l'Indus et ses usagesModifier

La période harappéenne mature voit le développement d'un système d'écriture, peut-être dérivé de symboles attestés pour la période ancienne. Elle est attestée essentiellement dans un contexte administratif et gestionnaire, par des inscriptions brèves. L'écriture qu'elle transcrit n'a pas été identifiée, et toutes les tentatives de traduction ont échoué.

Supports et système d'écritureModifier

Plus de 3 700 objets inscrits ont été mis au jour, plus de la moitié provenant de Mohenjo-daro, et une autre large portion de Harappa. Il s'agit en majorité de sceaux et d'empreintes de sceaux sur de l'argile, notamment des sortes de jetons ou de tablettes, également de tablettes et d'autres objets inscrits ou moulés en bronze ou cuivre, os et pierre, des poteries[92],[93].

Les inscriptions sont courtes : la plus longue comprend à peine 26 signes, et en général les inscriptions sur cachets ont cinq signes. Le répertoire comprend 400 à 450 de signes simples ou composés, avec des variations. Il semble qu'il y ait eu des évolutions au cours du temps, mais le contexte stratigraphique des objets anciennement exhumés n'est pas bien renseigné, ce qui rend leur classement chronologique difficile. En tout cas la similitude des signes reflète une nouvelle fois le haut degré d'intégration culturelle existant dans la civilisation harappéenne, ou du moins son élite. Il est généralement supposé que cette écriture est un système logo-syllabique, associant des logogrammes (un signe = une chose) et des phonogrammes syllabiques (un signe = un son, une syllabe), un même signe pouvant potentiellement signifier les deux. L'écriture se lisait probablement de gauche à droite. L'absence de textes longs et de bilingues rend impossible toute entreprise de traduction, qui implique notamment de deviner la langue écrite, ou du moins le groupe linguistique auquel elle appartenait (les langues dravidiennes et indo-européennes étant les candidates les plus souvent proposées), puisque même si on suppose que plusieurs langues étaient parlées sur le territoire couvert par la civilisation de l'Indus, il semble que l'écriture n'ait servi à transcrire qu'une seule langue, celle de l'élite[94],[95].

Les fonctions des objets inscritsModifier

La question des usages de cette écriture, sans doute économiques, administratifs, politiques et religieux, renvoie souvent à celui des objets sur lesquelles elle est inscrite. Les écrits les plus courants sont ceux figurant sur les scellements de poteries servant à des transactions ou à du stockage, ce qui renvoie à un contrôle et une authentification de ces opérations par des administrateurs ou des marchands qui devaient être identifiés par les sceaux. La compréhension de ces derniers suppose non seulement d'interpréter les signes d'écriture, mais aussi les images qui y figurent, en général des animaux, qui servaient peut-être à identifier des groupes (guildes, castes, clans ?) ou des individus (des sortes de pièces d'identité ?). Ces sceaux ont sans doute plusieurs usages utilitaires et symboliques. Les inscriptions sur jetons et tablettes ont sans doute un même type de finalité gestionnaire, servant à enregistrer des opérations et à communiquer des informations sur celles-ci entre plusieurs personnes. Certaines inscriptions ont peut-être un contexte religieux et rituel, servant à identifier une divinité à laquelle on destine des offrandes. Il a également été proposé que les tablettes et jetons en métal portant des inscriptions aient pu servir de monnaie. Un panneau portant une inscription incrustée mis au jour à Dholavira est plus atypique, il a été désigné comme une « enseigne » mais sa finalité exacte, peut-être dans le cadre d'un usage civique, est inconnue[96],[93].

Aspects sociaux et conditions de vieModifier

Au regard des découvertes archéologiques, la civilisation de l'Indus est à ranger dans la catégorie des sociétés dites « complexes » qui émergent au sortir du Néolithique en plusieurs endroits du Monde (Mésopotamie, Égypte, Chine, Mésoamérique, Pérou), caractérisées par une stratification sociale et une division du travail poussées, la présence d'agglomérations urbaines, d'une agriculture et d'un élevage déployé sur un vaste territoire. Son écriture n'éyant pas été déchiffrée, la connaissance de la structure sociale de la civilisation harappéenne est toutefois plus limitée que pour les autres civilisations similaires ayant une écriture et l'interprétation socio-politique des trouvailles archéologiques est peu assurée et tout laisse à penser que bien des aspects de cette civilisation resteront à jamais impossibles à approcher.

Les études portant les squelettes issus des cimetières harappéens (la bioarchéologie) ont permis d'élargir le champ d'étude au-delà de l'interprétation de l'architecture et de l'art, et offert de nouvelles perspectives d'analyse même si elles offrent encore peu de certitudes, et que les sépultures mises au jour concernent un échantillon très limité de la population harappéenne, provenant avant tout d'un site (Harappa) et probablement plutôt des personnes issues du groupe des élites[97].

Agriculture, élevage et stratégies de subsistanceModifier

La nature du système agricole de la civilisation de l'Indus est toujours largement sujet à conjectures, du fait de la pauvreté des informations qui ont pu nous parvenir, notamment parce que peu de sites villageois agricoles ont été fouillés et les études bioarchéologiques sur la diète de cette période en étant encore à leurs balbutiements[98]. Les éléments les plus tangibles sont les plantes cultivées et animaux abattus, identifiés grâce aux restes collectés sur les sites archéologiques, qui permettent ensuite, en comparant aux pratiques connues pour les périodes récentes, d'inférer sur les stratégies de subsistance des Harappéens et Harappéennes, qui ont pu varier en fonction des lieux et des époques en raison de l'ampleur temporelle et spatiale de cette civilisation.

Sur le vaste territoire couvert par la civilisation harappéenne, les cultures sont très variées, comme l'indiquent les restes de nombreux types de culture ont pu être identifiés sur les sites archéologiques, et les pratiques culturales doivent également diverger selon les potentialités des régions. La culture céréalière repose depuis le néolithique sur le blé et l'orge, principales cultures d'hiver à l'heure actuelle et probablement aussi dans le passé. Les cultures du riz et du millet, céréales de printemps, sont introduites à cette période depuis l'est (la vallée du Gange pour le premier). Les légumineuses, les pois et haricots, le sésame, le sorgho, le melon, la pastèque, la datte, le raisin sont d'autres cultures alimentaires attestées, alors que le coton semble également cultivé[99],[100]. Une étude menée sur le petit site de Masudpur (Haryana, dans l'arrière-pays de Rakhigarhi) indique que dès le milieu du IIIe millénaire av. J.‑C. au plus tard les cultures d'hiver (blé, orge, vesces) et les cultures d'été (millet, riz, culture tropicales telles que le haricot mungo, le haricot urd et le kuluttha) y sont associées et que les paysans plantent et récoltent donc toute l'année, disposant alors d'une alimentation très variée[101]. Pour ce qui concerne les techniques agricoles. Il n'y a pas de trace décisive d'ouvrage d'irrigation, mais des canaux de l'époque harappéenne ont été identifiés, et il est au moins évident que les agriculteurs harappéens pouvaient s'approvisionner auprès des puits et réservoirs courants sur les sites de l'époque. Des modèles en terre cuite d'araires ont été mis au jour[102].

Le buffle est domestiqué vers l'époque harappéenne ancienne, est devient l'animal domestique le plus courant aux côtés du bœuf, les moutons et les chèvres étant également élevés, de même que le cochon, qui semble avoir eu un rôle plus effacé dans l'alimentation. La pêche est un complément important, fournissant poissons et mollusques, notamment près des rivières, lacs et côtes, de même que la chasse, bien qu'il soit difficile d'identifier les animaux concernés[102],[100]. Sur le site de Shikapur (Kutch, Gujarat), 85 % des restes d'animaux proviennent d'espèces domestiquées, pour la plupart des bœufs, abattus après leur maturité (entre 3 et 8 ans), et les espèces chassées en plus des poissons, mollusques et oiseaux, comprennent le buffle sauvage, la gazelle, l'antilope, des cervidés, le cochon sauvage, le lièvre, l'âne sauvage, etc.[103]

Les recherches qui ont concerné les trouvailles des sites des cultures émergeant lors de la période harappéenne tardive ont à plusieurs reprises conclu sur une diversification des produits végétaux et animaux consommés, dans la continuité de la phase précédente (en particulier à la suite des travaux de S. Weber) : les paysans harappéens auraient donc participé à un phénomène de long terme allant vers des stratégies de subsistance reposant sur une agriculture et un élevage plus intensifs et à plus large spectre, complétés par la pêche et la chasse, permettant de s'assurer des ressources alimentaires disponibles durant toutes les saisons de l'année[104],[105].

Organisation politique et élites dirigeantesModifier

La civilisation harappéenne est une civilisation urbaine disposant d'un réseau d'agglomérations hiérarchisé, avec à son sommet un ensemble de villes importantes disposant d'une architecture monumentale concentrée dans un espace à part, la « citadelle », qui devait comprendre des bâtiments administratifs et des sortes de palais, et servir de centre politique des différentes entités se partageant l'espace couvert par cette civilisation, puisqu'il est généralement admis qu'il n'y a pas d'arguments suffisants pour envisager l'existence d'un « empire » centralisé dirigé par une élite autocratique à l'échelle de celui-ci. Cela plaide quoi qu'il en soit en faveur de l'existence de structures politiques complexes dirigées par une élite, qu'elles soient considérées comme méritant le qualificatif d'« État » à proprement parler ou pas (cela varie selon les auteurs et la définition qu'ils acceptent pour ce concept), et donc d'une stratification sociale, même si elle est peut-être moins prononcée que dans les civilisation urbaines contemporaines[106],[107].

Les objets mis au jour dans les sépultures et ailleurs tels que la poterie peinte, les bracelets et ornements en perles et pendentifs de pierres dures et métal, ou encore les sceaux sont manifestement des marqueurs de richesse de l'élite harappéenne[90]. Ce groupe est en mesure d'assurer durant plus 700 ans une organisation urbaine très sophistiquée pour la période, avec ses murailles, voies, aménagements hydrauliques, etc. Mais bien qu'il y ait des bâtiments publics (comme le Grand bain de Mohenjo-Daro et les édifices l'entourant), il n'y a pas de trace décisive d'une autorité monarchique trônant au sommet de cette élite (comme des tombes, des palais ou un art caractérisables comme « royaux », malgré la statue du « roi-prêtre » vue plus haut) suivant les exemples mésopotamiens et égyptiens, ce qui suggère d'envisager un modèle politique différent. Du reste il est possible que plusieurs systèmes politiques aient existé et coexisté sur ce vaste espace et durant cette longue période. G. Possehl a proposé de voir dans la société harappéenne un modèle d'organisation corporatiste très discipliné fondé sur le partage d'une idéologie commune, dirigé par des sortes de conseils, reposant sur la coopération plus que l'autorité hiérarchique. Sans rejeter complètement la possibilité de monarques par moments, J. Kenoyer a proposé de son côté d'envisager pour la plupart de la période un pouvoir collégial d'élites terriennes, marchandes ou religieuses à la tête de « cités-États ». B. B. Lal a lui envisagé un système de caste. Il a été proposé que les animaux représentés sur les sceaux harappéens (licorne, taureau à bosse, éléphant, rhinocéros, etc.) soient les symboles de différents clans ou d'organisations socio-politiques. Mais en l'absence d'écriture déchiffrée, cela reste très conjectural[108],[33],[109].

Une société pacifique ?Modifier

Il n'y a pas de trace évidente de guerres sur les sites de la civilisation de l'Indus, peu d'armes ont été mises au jour et elles peuvent aussi bien avoir été employées pour la chasse que pour la guerre, les fortifications sont certes systématiques sur les sites urbains mais elles ne présentent que rarement des ouvrages proprement défensifs et semblent plutôt destinées à être une barrière symbolique et à contrôler des flux de biens et de personnes[110]. Cela singularise la civilisation harappéenne par rapport aux autres sociétés similaires, où les traces de conflits sont courantes, même sans l'appui de textes, et explique pourquoi les modèles de système politique évoqués plus haut concluent souvent sur le fait que la guerre, sans forcément avoir été absente, n'a pas joué un rôle important dans cette civilisation, et privilégient les phénomènes économiques et idéologiques ainsi que la coopération entre groupes plutôt que la coercition par l'élite dominante comme fondement de l'ordre social[111]. Certains considèrent cependant que cette interprétation des sources est potentiellement excessive et revient peut-être à sous-estimer le rôle des conflits dans cette civilisation[112].

Une étude de 2012 portant sur les traumatismes observés sur des crânes issus des cimetières de Harappa a réévalué la question en constatant un nombre plutôt élevé de lésions dues à des violences, moins important dans le cimetière R-37 dont les défunts sont sans doute placés plus haut dans l'échelle sociale que ceux des autres cimetières (la zone G, probablement aussi à dater de la période mature[113], et H, de la période tardive), ce qui tendrait à relativiser si ce n'est invalider cette vision de la société harappéenne comme peu marquée par les violences interpersonnelles, les tensions et l'exclusion sociales. En l'état actuel des choses les analyses sur les inégalités sociales et les violences reposant sur les restes d'humains sont insuffisamment développées pour permettre de tirer cela au clair[114].

Affinités biologiques et mobilitésModifier

Les analyses bioarchéologiques portant sur les squelettes mis au jour dans les nécropoles harappéennes ont initialement porté sur la recherche de caractères anthropologiques des individus afin de déterminer si oui ou non les anciens Harappéens et Harappéennes étaient les ancêtres des populations actuelles des mêmes régions, et aussi pour repérer les supposées « invasions aryennes », en analysant notamment la forme et la taille des crânes afin de déterminer un « type racial » des individus selon la terminologie ancienne, les « caractères phénotypiques » dans les études récentes. Les travaux de la fin du XXe siècle ont conclu à la présence de populations hétérogènes sur les sites harappéens, avec une ressemblance des anciennes populations avec les actuelles (les squelettes de Harappa ressemblant aux populations actuelles du Pendjab, ceux de Mohenjo-daro à celles du Sind)[115],[116]. Comme évoqué précédemment, des études génétiques ont depuis conclu sur le fait que les populations des époques harappéennes sont issues des groupes occupant les mêmes régions au paléolithique et non issues de migrations depuis une autre région, que leur héritage génétique se retrouve chez les populations vivant actuellement dans les mêmes régions, avec tout de même la trace d'une intrusion d'éléments depuis les steppes eurasiatiques durant la première moitié du IIe millénaire av. J.‑C. (donc les migrations indo-aryennes)[11].

Les études bioarchéologiques ont également étudié les mobilités sur des distances plus courtes. Celles portant sur les caractères phénotypiques et plus récemment les études chimiques sur les isotopes des os permettant d'analyser les déplacements des individus, concernant le cimetière R-37 de Harappa ont ainsi déterminé que les hommes qui y sont inhumés ne sont en général pas originaires de la ville, alors que ceux des femmes le sont, ce qui a été interprété comme le témoignage de patriques matrimoniales matrilocales (les époux viennent vivre chez leur épouse), et peut-être même d'un fosterage (ou confiage), donc que les hommes ont migré durant leur jeunesse à Harappa dans le but d'y vivre et d'épouser des femmes issues de familles locales[117],[118].

Conditions de santéModifier

La bioarchéologie a également concerné la paléopathologie et permis d'avoir un aperçu de la santé des anciens Harappéens et Harappéennes et donc de se faire une idée sur leurs conditions de vie. L'étude la plus importante a porté sur des squelettes du cimetière R-37 de Harappa, de différentes catégories d'âge, et ont indiqué des conditions de santé plutôt bonnes. Les individus inhumés dans ce cimetière, probablement issus des classes supérieures de la société, sont manifestement bien nourris, disposent de conditions d'hygiène convenables, ont subi peu de traumatismes physiques, et l'état de leur dentition semble également bon (surtout de l'insuffisance de l'émail, aussi des caries). Il s'agit de constats habituels des études sur la santé des populations agricoles anciennes. Ces travaux ont été complétés par d'autres analyses portant sur un nombre plus limité d'individus ou des pathologies spécifiques mais apportant parfois des résultats différents, résultant sans doute de différences sociales, comme cela a été vu pour les cas de traumatismes liés à des violences physiques[114], et également pour ce qui concerne les carences alimentaires, rarement observées à R-37, alors que 18 % des individus d'un échantillon issu de Mohenjo-daro présentent une altération du plafond de l'orbite (hyperostose porotique) qui est consécutive à une anémie. Là encore de nouvelles études bioarchéologiques devraient permettre de mieux appréhender la question[119].

Pour la période tardive et plus largement le IIe millénaire av. J.‑C., les analyses sur les squelettes de Harappa (cimetière H), et aussi des sites du Deccan (donc en dehors de la tradition de l'Indus), dressent un constat plus sombre sur la situation de la moitié nord du sous-continent indien à la fin de l'époque harappéenne : il y aurait bien une forme de « crise » à cette période qui se traduit par des marqueurs de stress révélant une malnutrition chronique, une mortalité infantile forte, des maladies et infections plus courantes[120].

ReligionModifier

La civilisation de l'Indus et ses voisinsModifier

L'économie de l'Indus semble avoir été largement dépendante du commerce, ce qui avait été facilité par des avancées majeures dans la technologie des transports : le char tiré par des bœufs, semblable à celui que l'on trouve aujourd'hui dans l'ensemble de l'Asie du Sud, et surtout le bateau pour la navigation sur les fleuves, voire dans le golfe arabo-persique. La plupart de ces derniers devaient probablement être de petite taille, à fond plat, peut-être à voile, assez similaires à ceux que l'on trouve toujours aujourd'hui sur l'Indus. Il y a aussi des indices d'une navigation maritime. Les archéologues ont ainsi découvert à Lothal un canal relié à la mer, et un bassin artificiel d'accostage.

À la lumière de la dispersion des objets manufacturés de la civilisation de l'Indus, son réseau commercial intégrait une immense zone, incluant des parties de l'actuel Afghanistan, du Nord et du centre de l'actuelle Inde, et s'étendant des régions côtières de la Perse à la Mésopotamie.

À partir de la seconde moitié du IIIe millénaire av. J.-C., des échanges entre la vallée de l’Indus et le golfe Arabo-Persique sont attestés par les tablettes sumériennes, qui font référence à un commerce oriental important avec la lointaine contrée de Meluhha — à rapprocher du mot sanskrit mleccha, non-aryen — qui semble se référer aux Indusiens. C'est le seul indice qui nous permet de penser que son peuple utilisait ce mot pour se nommer. De nombreux objets de type Indus (jarres, cachets, poids de pierre) ont été découverts sur les sites du Golfe, région identifiée avec Dilmun, qui, dans les textes mésopotamiens, sert d’intermédiaire avec Meluhha. Des sites harappéens apparaissent à des distances considérables de la vallée de l’Indus, notamment à Shortugaï (sur l’Oxus au Nord-Est de l’Afghanistan), à Sutkagen-dor (frontière entre le Pakistan et l’Iran) ou à Lothal (au Gujarat). De vastes agglomérations se développent également en Turkménistan méridional (Altyn-depe, Namazga-depe) où des contacts avec le Baloutchistan sont attestés depuis le Ve millénaire av. J.-C.

Parmi les cultures proches qui lui sont contemporaines, la culture de Kulli présente des caractères bien différents, mais celle dite de l'Oxus (ou BMAC) avait avec elle des liens évidents, car de nombreux objets produits en Bactriane ont été trouvés dans la vallée de l'Indus.

HéritageModifier

Les relations entre la civilisation de l'Indus et la première culture ayant pratiqué le sanskrit, qui a produit les textes védiques de l'hindouisme, ne sont pas claires. Les plus anciens textes védiques mentionnent un fleuve non identifié nommé Sarasvatî, et décrivent un monde, proche de l'utopie, qui vivait sur ses rives. Les textes plus tardifs font quant à eux référence à sa disparition.

Cependant, comme l'ont noté de nombreux archéologues, il y a quelque chose d'ineffablement « indien » dans la civilisation de l'Indus. Si l'on se réfère à la grande quantité de figurines représentant la fertilité féminine qu'ils nous ont léguées, il semble que les peuples de cette civilisation aient vénéré une forme de déesse-mère, dont on peut retrouver la trace dans l'hindouisme contemporain (Shakti, Kâlî, etc.). Leurs sceaux dépeignent les animaux d'une manière qui suggère la vénération, présageant le futur caractère sacré que les hindous attribuent à la vache et à d'autres animaux, comme le singe par exemple. Ils semblent avoir accordé une grande place aux ablutions et une importance notable à la propreté corporelle, comme les hindous aujourd'hui.

RéférencesModifier

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BibliographieModifier

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AutresModifier

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Voir aussiModifier

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