Capital et Idéologie

ouvrage de Thomas Piketty

Capital et Idéologie est un essai d'économie publié par Thomas Piketty en septembre 2019. L'ouvrage fait suite au Capital au XXIe siècle[1].

Capital et Idéologie
Image dans Infobox.
Langue
Auteur
Genre
Sujet
Date de parution
Éditeur
Nombre de pages
1 197Voir et modifier les données sur Wikidata
ISBN 13
978-2-02-133804-1Voir et modifier les données sur Wikidata

La version anglaise, traduite par Arthur Goldhammer, est publiée en mars 2020 chez Harvard University Press sous le titre Capital and Ideology[2].

La sortie de l'ouvrage de Thomas Piketty est contemporaine de la sortie de l'ouvrage d'Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, Le Triomphe de l'injustice[3].

GenèseModifier

Thomas Piketty est un économiste français, réputé pour ses travaux sur les inégalités économiques dans le monde. Il publie un essai en 2012, Le Capital au XXIe siècle, qui sera vendu à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde[4].

Capital et Idéologie est une suite indépendante, pensée pour combler des lacunes de ce premier ouvrage. D'après Piketty, Le Capital au XXIe siècle est « trop occidentalo-centré » et ne se base pas assez sur l'histoire pour analyser l'évolution des idéologies inégalitaires[5].

TraductionsModifier

En août 2020, Thomas Piketty annonce que son ouvrage ne pourra pas sortir en Chine à la suite de désaccords avec l'éditeur chinois qui lui demandait des coupes dans le texte que l'auteur a refusé[6].

Réception de l'ouvrageModifier

Critiques positivesModifier

Dans une tribune publiée par Le Monde, Branko Milanović salue Capital et Idéologie qu'il qualifie de « monumental ». Il relève le paradigme présente par Piketty, basé sur l'économie de société, avec le fonctionnement des classes, en opposition aux nombreuses études économiques des dernières décennies ayant « une vision de la société aussi abstraite qu’erronée ». Ainsi, l'analyse de Piketty de la « gauche brahmane » et la « droite marchande » est l'illustration même de l'utilisation de ces données pour mettre en lumière la corrélation entre l'évolution des richesses et les changements politique et sociale au sein des démocraties. Il nuance toutefois sa critique en notant que la première partie du livre, bien que dense, se base sur des éléments simplifiés de l'Histoire et dont l'interprétation n'est pas toujours objective[7].

Dans Alternatives économiques, Christian Chavagneux le qualifie de « livre majeur »[8] et de « monument »[9].

Dans Le Point, le journaliste économique Pierre-Antoine Delhommais offre une critique positive du livre qui « vaut vraiment la peine d’être lu : très enrichissant, si l’on ose dire, et stimulant intellectuellement, impressionnant surtout d’érudition historique, avec en plus ce sérieux scientifique qui offre la garantie de statistiques et de graphiques. »[10].

Critiques négativesModifier

Dès la sortie de l'ouvrage, le livre reçoit des critiques négatives visant les mesures proposées par Piketty en fin d'ouvrage, notamment par les partisans du libéralisme, qui critiquent la marque des convictions politiques de l'auteur, ostentatoirement affichées dans le livre.

Des tribunes sont publiées dans les journaux Les Echos et Challenges pour décrire le livre comme infiniment plus radical que Le Capital au XXIe siècle, signé notamment par Philippe Aghion, qui affirme qu'« il ne faut pas éradiquer le 1 % ! »[11],[12]. Pour Claude Robert, du journal en ligne Contrepoints, le livre est un éloge du « racket généralisé », qui « propose d’aller plus loin encore sur la voie de la confiscation » que le communisme. La volonté de Piketty de restreindre voire interdire la circulation du capital entre pays afin d'empêcher la fuite des riches à l'étranger lors de l'application d'un impôt sur le patrimoine avec un taux marginal montant jusqu'à 90% est pour Claude Robert une véritable attaque contre les libertés individuelles[13].

Pour le journaliste Jean-Marc Vittori : « « Capital et idéologie » est bancal et débouche donc sur des propositions dangereuses », de plus « la démarche, plus souvent descriptive qu'explicative, fondée sur des positions de principe qui ne sont pas justifiées, manque étrangement de raisonnements économiques. »[14]. Pour l'économiste Jean-Marc Daniel: « En intitulant son dernier ouvrage « Capital et idéologie », Thomas Piketty rejoint le constat fait en 1948 par François Perroux dans son « Que sais-je » sur le capitalisme. Perroux commence en effet son texte par la phrase : « Capitalisme est un mot de combat ». Pour François Perroux, « capital » et « capitalisme » sont utilisés principalement pour nourrir le procès de l'économie de marché. Un procès, dit Perroux, qui, pour ceux qui l'instruisent, doit nécessairement déboucher sur une condamnation à la peine capitale. Et pourtant, le capitalisme a jusqu'à présent enterré ses fossoyeurs potentiels ; et ce parce que les reproches qui lui sont faits ont été infirmés par la réalité. »; et pour s'opposer à l'impôt sur le patrimoine défendu par Piketty, Daniel emploie cette citation de Rousseau tiré du Discours sur l'économie politique: « Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des citoyens, et plus important à certains égards que la liberté même ; soit parce qu'il tient de plus près à la conservation de la vie ; soit parce que les biens étant plus faciles à usurper et plus pénibles à défendre que la personne, on doit plus respecter ce qui peut se ravir plus aisément ; soit enfin parce que la propriété est le vrai fondement de la société civile, et le vrai garant des engagements des citoyens : car si les biens ne répondaient pas des personnes, rien ne serait si facile que d'éluder ses devoirs et de se moquer des lois. »[15]. Le philosophe Gaspard Koenig critique lui le ton biaisé et subjectif de l'auteur: « Loin de prétendre accomplir un travail de recherche objectif, Piketty assume de relire l'histoire du monde à l'aune d'une téléologie de l'égalité réelle. Rien d'autre ne compte : ni le contrat social, ni l'innovation, ni la culture, ni la paix, ni la mobilité, ni la prospérité… De manière tautologique, il condamne tous les régimes de l'ère pré-Piketty comme inégalitaires. », et s'étonne à propos de l'absence de justification pour l'obsession égalitaire de Piketty : « Puisque l'objectif ultime de l'histoire humaine est apparemment d'atteindre l'égalité, Piketty livre la recette fiscale d'une « réforme agraire permanente » afin de briser les patrimoines, de la manière la plus universelle et transparente possible : l'auteur suggère même d'utiliser les informations contenues dans les cartes de paiement individuelles, charmante prémisse d'une surveillance intégrale. Mais pourquoi l'égalité, au fait ? Hormis une brève allusion à Rawls et la vague promesse de maintenir la possibilité d'« aspirations différentes », Piketty ne prend pas la peine de justifier le fondement ultime de son système. En fermant ce livre, il ne nous reste plus qu'à retourner vivre comme nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. »[16]. Enfin, l'économiste Philippe Trainar, au delà de la critique des mesures proposées, est « surpris par des oublis majeurs, comme celui de Gramsci, dont l'analyse de l'intelligentsia devance celle de Piketty sur les « brahmanes de gauche ». On sera agacé par l'accumulation des raccourcis saisissants sur les débats d'idées, comme sur Dumézil, dont la thèse sur la tripartition sociale structure cependant l'ouvrage. »[17].

Dans le Financial Times, l'économiste Raghuram Rajan livre une critique négative de l'ouvrage[18]. Il juge « malavisé » le programme sociétal que propose Piketty dans le livre (revenu universel fixé à 60 % du salaire moyen, impôt progressif sur le revenu, le patrimoine et les émissions de carbone, dotation de capital pour chaque jeune adulte). Selon Rajan: « L’interprétation des données par Piketty est discutable, ce qui signifie que les prescriptions qui suivent pourraient être beaucoup plus nuisibles à la prospérité. De plus, alors qu’il prétend vouloir une plus grande participation démocratique, il plaide pour de grands programmes centralisés pilotés par les élites, ce qui suggère une sourde oreille aux mouvements de protestation qui ont secoué le monde. » Pour ce faire, Rajan s'appuie sur des travaux publiés par le National Bureau of Economic Research montrant que depuis les années 1980, les riches sont davantage des self-made men que des héritiers, contrairement à ce qu'affirme Piketty pour soutenir un impôt sur le patrimoine[19]. Rajan réfute l'argument de Piketty que des impôts fortement progressifs permettraient de retrouver les taux de croissance de Trente Glorieuses en se basant sur les travaux de Tyler Cowen et Robert Gordon. Rajan affirme également que « la focalisation de Piketty uniquement sur les questions de fiscalité et redistribution aveugle sa vision d'ensemble », par exemple sur les politiques économiques égalitaristes menées au Royaume-Uni et aux États-Unis, finalement abandonnées pour leur inefficience. Il trouve même des contradictions dans l'ouvrage quand d'une part Piketty est favorable à un rôle de l'État plus important dans l'éducation à travers une hausse des dépenses publiques mais quand d'autre part il critique le système éducatif public français favorable aux milieux aisés et facteur d'accroissement des inégalités. Enfin Rajan s'inquiète de la brutalité de certaines des idées de l'ouvrage, notamment la partie géopolitique du livre où Piketty propose la création d'un État européen supranational capable de faire usage de la force contre des pays refusant d'appliquer un système fiscal similaire telle que la Suisse[18].

Pour l'historien Nicolas Baverez, dans Le Figaro, les travaux de Piketty sur les inégalités sont importants car elles « jouent un rôle central dans les crises du capitalisme et de la démocratie » mais voit dans la conclusion du livre comme la dérive vers un projet totalitaire, ajoutant que « l’idéologue surplombe toujours l’économiste ». Il est en désaccord avec l'analyse de Piketty sur la montée des inégalités, existante dans les pays Asiatiques mais stable selon lui en Occident, invitant « à relativiser l’échec des modèles sociaux-démocrates », où les inégalités sont plus faibles que dans les colonies ou les dictatures. Selon Baverez, Piketty établit une association absurde entre capitalisme et droit de propriété comme seule variable des inégalités, en otant les questions de développement technologiques, d'investissement et d'emploi. Enfin, Baverez juge les propositions politiques de Piketty dangereuses voire autoritaires : « La plus grande faiblesse de Thomas Piketty concerne ses propositions pour construire un socialisme du XXIe siècle, qui oscillent entre l’utopie et la création d’un Big Brother planétaire. L’État fiscal et social mondial, déconnecté de toute forme de souveraineté démocratique, n’a heureusement aucune chance de voir le jour. »[20].

Le quotidien britannique de gauche The Guardian déplore le caractère abstrait et irréaliste des propositions de Piketty : « qu’advient-il du processus de création de valeur dans un monde où les riches se font confisquer leur richesse et leurs revenus sont aplanis (c’est-à-dire le problème réel qui a détruit l’expérience soviétique) ? Comment peut-on ranimer les démocraties dans lesquelles nous nous battons, si ce n’est en donnant à chaque citoyen un « bon pour la démocratie » pour égaliser les dépenses politiques des élites ? Au moment où nous arrivons à la page 1 027, et la théorisation par Piketty d'un gouvernement mondial, nous nous sentons vraiment perdus au milieu d'idées conceptuelles et complexes proches de l'absurde. »[21].

Edward Hadas, dans un article pour l'agence Reuters, trouve le livre « décousu, répétitif, confus et étroit d'esprit ». Pour Hadas, Piketty « prend beaucoup de temps pour développer des arguments assez évidents ». Il regrette l'emploie d'un ton « excessif » voire « hystérique » et pense que l'économiste français fait fausse route lorsqu'il fait abstraction de la production de masse, la mondialisation, l'ascension et la chute du communisme et le développement de l'Etat providence dans son analyse historique du XXe siècle qu'il ne regarde qu'à travers le prisme des inégalités économiques: « L'attention portée aux inégalités est tellement extrême qu'on a parfois le sentiment que les 60 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale sont des martyrs de la cause pour une plus grande égalité des revenus après impôt. ». Hadas constate que Piketty « reconnaît à peine que la croissance économique dans les pays en développement a grandement contribué à la réduction des inégalités entre pays » et rappelle qu'en dehors des Etats-Unis, l'accroissement des inégalités de revenus et de patrimoines au sein des pays développés est peu évidente. Hadas conclut en s'opposant frontalement à la thèse principale de l'ouvrage : « Piketty croit que ses digressions sont unifiées par un seul grand thème, qu’il décrit comme « l’importance des facteurs politico-idéologiques dans l’évolution des régimes d’inégalité ». Cette affirmation n'est pas convaincante. [et] en tant que philosophe de l’histoire, Piketty éprouve des difficultés à sortir de la banalité. »[22].

Notes et référencesModifier

RéférencesModifier

  1. Marie Charrel, « « Capital et Idéologie », le nouveau livre de Thomas Piketty, revient sur l’histoire mondiale des inégalités », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  2. https://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674980822
  3. « Après Piketty, l’essai de ces « Frenchies » de Berkeley va faire du bruit », .
  4. Sophie Fay et François Forestier, « « Le Capital au XXIe siècle » : Thomas Piketty fait son cinéma », sur L'Obs, (consulté le 2 mai 2020).
  5. Piketty 2019, p. 11.
  6. (en) « Rejecting Censorship of His Book, a French Star Economist Stands Up to China », The New York Times,‎ (lire en ligne).
  7. « Le nouveau livre de Thomas Piketty : « Une utilisation audacieuse et novatrice des données » », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le 2 mars 2020)
  8. Christian Chavagneux, « Thomas Piketty : « Oui, on peut combattre les inégalités ! » », sur Alternatives économiques (consulté le 29 mai 2020).
  9. Christian Chavagneux, « Capital et idéologie : le nouveau Piketty expliqué en 10 graphes », sur Alternatives économiques (consulté le 29 mai 2020).
  10. Pierre-Antoine Delhommais, « Pierre-Antoine Delhommais - Piketty : n'est pas Marx qui veut », sur Le Point, (consulté le 2 mars 2020)
  11. Vincent Beaufils, « Riches : La réponse d'Aghion à Piketty », sur challenges.fr,
  12. « Les chroniqueurs des « Echos » jugent « Capital et idéologie », de Thomas Piketty », sur Les Echos, (consulté le 2 mars 2020)
  13. Claude Robert, « Thomas Piketty sur le capitalisme : en route vers le racket généralisé ! », sur contrepoints.org,
  14. Jean-Marc Vittori, « Piketty : anatomie d'un pamphlet anticapitaliste », sur Les Echos, (consulté le 2 mars 2020)
  15. Jean-Marc Daniel, « Thomas Piketty ou la peine « capital » », sur Les Echos, (consulté le 2 mars 2020)
  16. Gaspard Koenig, « Saint Thomas, apôtre de l'égalité réelle », sur Les Echos, (consulté le 2 mars 2020)
  17. Philippe Trainar, « Thomas Piketty ou la tentation liberticide », sur Les Echos, (consulté le 2 mars 2020)
  18. a et b Raghuram Rajan, « Thomas Piketty’s ‘Capital and Ideology’: scholarship without solutions », sur www.ft.com, Financial Times, (consulté le 2 mars 2020)
  19. « May 2019 NBER Digest », sur www.nber.org (consulté le 2 mars 2020)
  20. Nicolas Baverez, « Nicolas Baverez: «L’idéologie, c’est capital!» », sur Le Figaro.fr, (consulté le 2 mars 2020)
  21. (en-GB) Paul Mason, « Capital and Ideology by Thomas Piketty review – down the rabbit hole of bright abstractions », The Guardian,‎ (ISSN 0029-7712, lire en ligne, consulté le 2 mars 2020)
  22. (en) « Breakingviews - Review: Piketty digs deep for fool’s gold », Reuters,‎ (lire en ligne, consulté le 3 mars 2020)

BibliographieModifier

Liens externesModifier

Sur les autres projets Wikimedia :