Ouvrir le menu principal

Boustrophédon

forme d'écriture bidirectionnelle
Crystal128-fonts.svg Cette page contient des caractères spéciaux ou non latins. Si certains caractères de cet article s’affichent mal (carrés vides, points d’interrogation, etc.), consultez la page d’aide Unicode.
Illustration qui explique le principe d'un boustrophédon.

Le boustrophédon désigne une écriture dont le sens de lecture change alternativement d'une ligne sur l'autre, à la manière du bœuf marquant les sillons dans un champ, allant de droite à gauche puis de gauche à droite. Le terme vient de l'adverbe grec ancien βουστροφηδόν boustrophêdón, de βοῦς boũs « bœuf » et στροφή strophế « action de tourner ». Souvent, le ductus des lettres est également inversé en changeant de sens ; par exemple, la lettre Є tracée de gauche à droite deviendrait Э de droite à gauche.

Le boustrophédon a été principalement utilisé à des stades anciens d'écritures avant que celles-ci ne se fixent dans un sens précis : le grec, par exemple, s'est d'abord écrit de droite à gauche[1].

HistoireModifier

Dans la Grèce ancienneModifier

Inscription de Sigée, vers 550-540 avant l'ère chrétienne (British Museum, numéro d'inventaire BM GR 1816.6-10.107) :

Inscription en boustrophédon Texte normalisé Interprétation
  ΦΑΝΟΔΙΚΟ

³ΕΜΙΤΟΡΜΟΚ
ΡΑΤΕΟΣΤΟ
ΠΡΟΚΟΝΝΗ
ΣΙΟΚΡΗΤΗΡ
ΑΔΕ:ΚΑΙΥΠΟΚ
ΡΗΤΗΡΙΟΝ:Κ
ΑΙΗΘΜΟΝ:ΕΣΠ
ΡΥΤΑΝΗΙΟΝ
ΕΔΩΚΕΝ:ΣΥΚΕ
ΕΥΣΙΝ

Φανοδίκο

ἐμὶ τὀρμοκ-
ράτεος το͂
Προκοννη-
σίο κρητῆρ-
α δὲ καὶ ὐποκ-
ρητήριον κ-
αὶ ἠθμὸν ἐς π-
ρυτανήιον
ἔδωκεν Συκε-
εῦσιν.

 
Une inscription en boustrophédon du Ve siècle av. J.-C. : le code de Gortyne, Crète.
 
Inscription en latin et en boustrophédon inverse sur le Lapis Niger.

Remarque : l'inscription se présente en deux alphabets et dialectes : ionien puis attique (avec l'alphabet épichorique local) ; l'exemple donné ne reprend que le texte écrit en dialecte ionien (d'où l'utilisation de η là où l'attique serait ᾱ), avec les lettres actuelles et non celles du document originel. En effet, celui-ci datant d'avant la réforme de -403 (adoption d'un alphabet officiel légèrement différent des usages locaux), il ne suit pas non plus l'orthographe classique : ο, par exemple, sert à noter la voyelle /ọ̄/ (long et fermé), qui sera ensuite transcrite ου (Φανοδίκο = Φανοδίκου, etc.).

Le texte signifie : « Je suis [la stèle] de Phanodikos, [fils] d'Hermokratês, [fils] de Prokonnêsos, et il a donné aux Sigéens un vase pour le vin avec son support, ainsi qu'une passoire, [déposés] dans le prytanée ».

Le code de Gortyne est un autre exemple bien conservé d'une très longue inscription en boustrophédon rédigée dans la première moitié du Ve siècle av. J.-C.

L'écriture « boustrophédon » était utilisée [réf. nécessaire] dans les defixiones, qui étaient des tablettes de magie dans la Grèce antique. Ces sorts étaient rédigés (ou plutôt « fixés ») dans la matière, c'est-à-dire sur des tablettes de terre, de cire ou de plomb. Ils étaient jetés à l'encontre d'un adversaire dans le but de le diminuer ou de contrarier sa victoire (pour empêcher une conquête amoureuse ou encore s'assurer une victoire sportive ; des defixiones ont en effet été trouvées sur le site des Jeux olympiques, implorant les divinités d'accorder la victoire à leur auteur.

Dès le VIe siècle av. J.-C., on décèle des « tentatives pour ramener l'écriture à des normes communes[2] ». L'écriture boustrophédon, « qui ne présentait aucune commodité[3] » est abandonnée peu à peu. En -403, l'archonte Archinos prend un arrêté qui fixe le sens de l'écriture de gauche à droite.

Dans le reste du mondeModifier

L'étrusque fonctionne parfois en boustrophédon.

Les anciens textes en Guèze, langue liturgique de l'Église éthiopienne orthodoxe, de l'Église érythréenne orthodoxe et de la communauté Beta Israël, étaient en boustrophédon. L'écriture safaïtique l'était originellement.

C'est également le cas de l'écriture de Rapa Nui. Les tablettes rongo-rongo de l'île de Pâques sont écrites en boustrophédon inversé : on lit la première ligne de la gauche vers la droite, puis on fait tourner la tablette de 180°, on lit également la deuxième ligne de la gauche vers la droite, et ainsi de suite.

 
Petit bronze grec d'un attelage en boustrophédon, de la deuxième age du fer, conservé au Musée des Merveilles.

Écritures sémitiquesModifier

L'écriture phénicienne avait adopté l'orientation de droite à gauche vers l'an -1000 [4], entraînant par la suite l'orientation de l'ensemble des écritures sémitiques : hébreu, araméen, arabe, etc.


Usages actuelsModifier

En informatiqueModifier

Le terme de boustrophédon désigne une manière de fonctionner des têtes d'impression d'une imprimante, lorsqu'elles sont capables d'imprimer dans les deux sens de déplacement du chariot.

En mathématiquesModifier

Algorithme du boustrophédon

Il existe en mathématiques une méthode, dite du boustrophédon[5], qui permet de calculer le développement limité de la fonction tangente en 0. Chaque ligne s'écrit dans le sens contraire de la précédente, en effectuant la somme du terme écrit précédemment et du terme écrit au-dessus :

1
0 1
1 1 0
0 1 2 2
5 5 4 2 0
0 5 10 14 16 16
61 61 56 46 32 16 0
0 61 122 178 224 256 272 272, etc.

La suite des nombres formant le côté droit de ce triangle (sans le premier chiffre), soit 1, 0, 2, 0, 16, 0, 272, etc., appelée suite des nombres tangents[6], donne la suite des coefficients du développement limité de la fonction tangente en 0 (en commençant par celui de  ) :

 

ce qui donne, après simplification :

 .

La suite formant le côté gauche (avec le premier chiffre), soit 1, 0, 1, 0, 5, 0, 61, 0, etc., donne la suite des coefficients du développement limité de la fonction sécante en 0 (en commençant par celui de  , c'est-à-dire le terme constant)[5].

En artModifier

Le terme s'emploie pour la réalisation de certains vitraux médiévaux. Par exemple, la verrière de la Passion de la cathédrale Notre-Dame de Chartres doit être lue en boustrophédon[7],[8].

Dans les pratiques d'écritureModifier

Chez l'enfantModifier

Lorsqu'un enfant ne perçoit pas assez tôt et assez fort "l'impératif d'écrire selon le choix d'Archinos" (voir §1 du présent article), de gauche à droite pour les langues issues du grec (ou de droite à gauche pour les langues sémitiques, par exemple), il explore l'écriture « en miroir » ; il écrit parfois même spontanément en mode boustrophédon[9].

Chez la personne très âgéeModifier

On observe chez certaines personnes très âgées ou chez des personnes atteintes de troubles de la pensée un « retour » à l'écriture « naturelle » en mode boustrophédon[réf. nécessaire].


CitationModifier

  • Michel Serres : « Écrivain, je vivais comme l'archaïque paysan du boustrophédon, vieux mot qui signifiait que le bœuf tirant la charrue se retourne au bout du sillon pour attaquer celui qui suit, en ligne parallèle mais en sens inverse » (in Variations sur le corps, Paris, Le Pommier, 2002, p. 8).

Notes et référencesModifier

  1. Threatte, The grammar of Attic inscriptions, W. de Gruyter, , 54–55 p. (ISBN 3-11-007344-7)
  2. A. Dain, L'écriture grecque M. Cohen et J. Peignot, Histoire et art de l'écriture, Paris, Robert Laffont, Coll. Bouquins, 2005, p. 623.
  3. A. Dain, ibid., p. 623.
  4. BnF, L'aventure des écritures, "Écriture phénicienne", http://classes.bnf.fr/ecritures/arret/lesecritures/ci/05.htm, consulté le 22 juillet 2019
  5. a et b Cunsheng Ding, Tor Helleseth, Sequences and Their Applications, Springer, 1999, p.122 The Boustrophedon transform
  6. « Tangent numbers », suite A000182 de l'OEIS
  7. Florens Deuchler, Le sens de la lecture. À propos du boustrophédon, dans Études d'art médiéval offertes à Louis Grodecki, éditions Ophrys, Paris, 1981 (ISBN 978-2-70800485-6)
  8. Hervé Cabezas, Études d'archéologie du vitrail français du XIXe siècle - III-Le sens de lecture des vitraux à séries de scènes, p. 65-76, dans Revue d' Archéologie Moderne et d'Archéologie générale, no 7
  9. http://www.universalis.fr/encyclopedie/boustrophedon/, "Mode d'écriture archaïque (on l'observe chez l'enfant ainsi que chez certains malades mentaux)"

AnnexesModifier

Sur les autres projets Wikimedia :

Articles connexesModifier

Lien externeModifier

  • Boustrophédon sur le site du Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL)