Boulangisme

mouvement politique français de la fin du XIXᵉ siècle
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Le boulangisme est un mouvement politique populiste et attrape-tout français de la fin du XIXe siècle (1885-1891) qui constitue une menace pour la Troisième République. Son nom est dérivé de celui du général Georges Boulanger, militaire de prestance qui devient ministre de la Guerre, se rend populaire par ses réformes militaires, mais inquiète les républicains opportunistes au pouvoir, et certains radicaux, par ses discours belliqueux et sa volonté de réviser la constitution.

Un colporteur d'imprimés diffuse des portraits du général Boulanger auprès d'une famille paysanne.
Propagande, huile sur toile de Jean-Eugène Buland, 1889.

Au départ de ce mouvement se trouve une affaire d'espionnage avec l'Empire allemand. Boulanger est à l'origine d'une politique d'espionnage et d'utilisation de fonctionnaires français connaissant la région pour surveiller l'Alsace-Lorraine, ce qui conduit en 1887 à l'affaire Schnæbelé.

Contexte et causes

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La revanche et le patriotisme

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Le boulangisme s'inscrit dans un contexte particulier et a de multiples causes, certaines structurelles et d'autres conjoncturelles. Le boulangisme a pour contexte une situation de tensions avec le sentiment d'une France défaite et humiliée par la Guerre de 1870, avec la perte de l'Alsace-Lorraine. Mais si la Revanche peut être demandée par certains, c'est pourtant la recherche de la paix qui est recherchée par les Français avant 1885.[1]

En effet, les républicains, après leur victoire de 1879, utilisent un discours ambigu mêlant paix et revanche qu'ils seraient les seuls à pouvoir obtenir. Les réformes sur la gymnastique à l'école et l'éducation militaire, le congrès de la Ligue de l'enseignement en 1882, la fondation de la Ligue des patriotes et la création des bataillons scolaires la même année ainsi que l'essor des sociétés paramilitaires et des productions artistiques et littéraires montrent l'inflation du patriotisme. La situation diplomatique change drastiquement en 1885 avec un durcissement du ton de Bismarck après la chute de Jules Ferry et un pic de tension en 1887 avec l'affaire Schnæbelé qui alimente la popularité de Boulanger. Cependant, dès 1886, le patriotisme français diminue sensiblement. Cela est marqué par la création du Souvenir français qui voit s'éloigner la douleur de la Guerre pour entretenir plutôt sa mémoire. Les Français sont alors refroidis par la position ferme de Bismarck et refusent d'aller plus loin dans la confrontation.[2]

La crise parlementaire

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Un autre élément constitutif du mouvement boulangisme est son antiparlementarisme. La crise parlementariste n'est pas uniquement française mais touche la plupart des régimes occidentaux entre les années 1850 jusque 1890. Les régimes censitaires sont mis en place dans la plupart des pays au début du siècle avec un idéalisme qui est vite victime d'une forte désillusion. La critique du parlementarisme comme antidémocratique se retrouve alors fortement dans les écrits de Karl Marx par exemple mais aussi chez un certain nombre de radicaux. Durant les dizaines années qui suivent, la crise s'étant aux États-Unis, en Italie, en Espagne, en Autriche, en Grèce et en France.[3]

Alors que la IIIe République est censée être une synthèse entre système parlementaire censitaire et conventionnel elle n'est ni l'un, ni l'autre. L'antiparlementarisme français est surtout contre ce régime « bâtard ». De plus, le régime refuse de comprendre les blocages et les critiques en les rejetant tous dans la droite monarchiste et antirépublicaine. Les réformateurs républicains sont finalement isolés, comme Gambetta, ou même Jules Ferry qui demande en 1886 de mettre des limites aux pouvoirs de la Chambre.

Il y a deux oppositions au parlementarisme, en dehors des légitimistes, les plébiscitaires et les conventionnels. Ils portent des critiques communes : la lenteur des réformes, le juridisme, l'éloignement du pays réel. Mais leurs natures sont opposées. Les premiers veulent le renforcement de l'exécutif, augmenter la séparation des pouvoirs, et les autres les supprimer. Le premier groupe est donc bonapartiste, le second est socialiste, notamment guesdiste et blanquiste. Les bonapartistes ajoutent comme critiques l'absence d'autorité, l'instabilité ministérielle ainsi que le manque de référendum.

Les socialistes et radicaux détestent aussi le régime actuel, le suffrage universel lui-même est vu avec méfiance car vu comme bourgeois tout en estimant que le régime est à bout de souffle. L'antiparlementarisme est très large et touche jusque dans la littérature et le domaine juridique. La boulangisme est antiparlementaire car c'est la plus importante critique du régime et il peut se targuer d'être républicain tout en séduisant la droite. Il peut alors séduire à gauche et à droite tant qu'il ne va pas dans le détail de ses intentions et reste dans la critique. À l'inverse la majorité républicaine n'arrive pas à proposer de grandes réformes, limité par une culture politique qui les empêche de voir leurs propres erreurs.[4]

La crise des institutions

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Blocage institutionnel

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La IIIe république est elle-même en crise pour plusieurs raisons. La plus importante est notamment son blocage institutionnel. En effet, entre 1883 et 1940, sa forme ne va presque pas changer. Les lois de 1875 forment un régime représentatif d'un peuple muet, sans référendum ou de dissolution, hors de 1877, pour faire trancher le peuple. Le changement de député ne change alors finalement que peu de chose à court terme. De plus, sans contrôle de constitutionnalité, la majorité est omnipotente.

L'instabilité ministérielle n'est pas conjoncturelle pour le régime mais structurelle. Alors même que l'élection de 1881 est une victoire républicaine, quatre gouvernements tombent en série jusque 1883 avec l'arrivée de Jules Ferry. Le thème de l'instabilité, du jeu des partis et des égoïsmes va nourrir le boulangisme. Le régime souffre notamment d'une absence d'alternance politique et le refus de prendre en compte l'importante minorité politique (42 % des votants en 1885). De plus, les modérés refusent d'entendre qu'une autre forme républicaine existe et une révision est maintenant inenvisageable. Le boulangisme peut alors devenir le porte voix de la République ouverte face à la « République confisquée ».

Selon Bertrand Joly, la principale raison pour cette instabilité est que le législatif domine l'exécutif alors qu'il n'y a pas de discipline de groupe au nom de la souveraineté du député.[5] D'autres éléments s'ajoutent dans les critiques envers les institutions : l'absentéisme endémique des élus, le cumul des mandats et des fonctions et l'absence de contrôle de constitutionnalité, ainsi que le chaos des débats budgétaires.[6]

La Présidence et le Sénat

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Dans les rangs des radicaux, boulangistes ou non, deux critiques des institutions sont récurrentes, le président de la République et le Sénat. Selon eux, le président ne devrait pas exister et il ne s'agit que d'une survivance des orléanistes.[6]

Le Sénat quant à lui est vu comme une instance conservatrice, voire réactionnaire. Au début des années 1870, il est cependant une chambre inférieure à la Chambre des députés. C'est finalement sous le ministère de Gambetta qu'il montre sa puissance. En effet, il est capable de totalement bloquer toute réforme constitutionnelle en jouant pleinement son rôle de contrepoids avec la Chambre lors de la réunion du Congrès (l'Assemblée nationale) en 1884. Alors que la révision était un thème porteur pour tous les républicains en 1881, en 1885, le thème est relégué aux seuls radicaux et à la droite. En effet, à partir de 1882 sous Gambetta, la révision est lancée, mais alors que Gambetta portait une vision des pouvoirs limités du Congrès, la Chambre demande la révision illimité. Son gouvernement chute alors.

C'est finalement sous Jules Ferry que la révision est actée avec un projet modéré. Finalement, le Sénat tranche en estimant que le Congrès n'avait pas de pouvoir illimité et en évitant de réduire ses propres pouvoirs budgétaires. Cette révision est une douche froide pour les radicaux et les révisionnistes qui voient confirmer leurs craintes d'un Sénat conservateur. La colère et le sentiment de trahison se retourne contre Ferry et les opportunistes.[7]

Enfin, les quelques tentatives de réformes ultérieurs par les républicains modérés échouent, comme Jules Ferry et Léon Gambetta avec un véritable Premier ministre à l'anglaise, sans jamais y parvenir faute de soutien politique ou budgétaire.[8]

Le mode de scrutin

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Les républicains au pouvoir ont une vision du mode de scrutin à la fois utopique et cynique. En théorie, le candidat est choisi par l'électeur, mais le gouvernement n'hésite pas à user des méthodes qu'elle critiquait sous l'Empire : la candidature officielle via des fonctionnaires et les préfets a priori et a posteriori, la partialité des conseils de préfectures avec les résultats des élections et bien entendu la vérification des pouvoirs par la Chambre elle-même. Les résultats en voix sont d'ailleurs floues et les journalistes n'ont que rarement les données officielles, ne comptant que le rapport en siège à la Chambre.

Le mode de scrutin orthodoxe républicain est de liste pour dépersonnaliser les élections et en réduire les fiefs électoraux et donner le pouvoir aux militants pour présenter des candidatures. Le scrutin de liste est donc réinstitué en 1885 après l'échec de Gambetta de la constitutionnaliser en 1882. Il n'est cependant pas question de proportionnelle et on garde le fait majoritaire, fabriquant les pièges que le boulangisme va user avec une version plébiscitaire. La représentativité des majorités de gouvernement est alors presque toujours inférieure à 50 % dès 1877. De plus, il y a un problème endémique de corruption, un découpage injuste des circonscriptions et un refus de mettre en place des pratiques garantissant le secret de vote (l'enveloppe et l'isoloir) ce qui accroit les pressions et la corruption. Les réformes de 1889 pour les instaurer sont des échecs en renvoyant éternellement en commission les propositions de loi. Dernier point, l'élection des outre-mer est totalement truquée et faussée, avec une garantie presque totale d'une victoire républicaine.[9]

La critique des fonctionnaires

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Un autre sujet dont le boulangisme se fait l'écho est la critique des fonctionnaires. Si la critique des agents de l'État n'est pas nouvelle, elle se popularise en raison de l'augmentation de leur nombre, d'un certain rôle politique qui leur est donné, à tort ou à raison, ainsi que le succès littéraire de Georges Courteline, travaillant au ministère des Cultes entre 1880 et 1894 et dépeignant des fonctionnaires grisés par leur statut et des employés revendicatifs. Les critiques qui semblent universelles (absentéisme, fainéantise, médiocrité…) sont toutes autant présentes. Si l'accroissement des fonctionnaires s'explique notamment par les réformes militaires et scolaires, le rôle politique de certain fonctionnaire est fondée sur le fait que ceux-ci n'ont aucun véritable statut et doivent donc être recommandés par leurs chefs et par des politiques alors que le Conseil d'État et la magistrature ne leur sont pas favorable.[10]

Certains fonctionnaires, notamment les postiers et les gardes-champêtres, sont souvent actifs dans les campagnes électorales et doivent une loyauté pleine et entière sous peine de révocation. Le malaise des fonctionnaires va aussi être exploités par le boulangisme en usant de l'ostracisation des catholiques pratiquants et des socialistes à ces postes, promouvant alors la République ouverte. De manière plus générale, c'est la modernisation de l'État avec son intervention plus importante dans la vie des citoyens qui est récupérée par le boulangisme.[11]

Le malaise intellectuel et moral

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La France des années 1880 connaît aussi une crise intellectuelle et morale qui se poursuit ensuite et qui participe à la naissance au boulangisme. L'interrogation sur son avenir, les frustrations et le mécontentement engendrent un terreau fertile pour le populisme de Boulanger. La crise intellectuelle concerne surtout les élites et se trouve être une continuation des sentiments des décennies précédentes. Le scientisme est toujours présent mais fortement critiqué, le naturalisme semble sur le déclin dans le milieu des années 1880, le wagnérisme s'impose peu à peu en musique et l'impressionnisme hésite. Les sciences humaines connaissent un fort essor avec une histoire qui se veut plus méthodique tandis que la géographie et la sociologie naissent comme des disciplines indépendantes. Il s'agit à la fois d'une vitalité et d'un scepticisme renforcé couplé d'un sentiment de décadence française, d'une France malade. La France sur le déclin est alors opposée à l'Allemagne en plein âge d'or.[12]

De plus, un mécontentement sourd est présent dans les classes sociales défavorisées, critiquant de plus en plus les élites affairistes avec le sentiment que les grands sont trop éloignés des petits. Le boulangisme utilise alors pleinement cette rhétorique des oubliés et des élites, alors que Boulanger lui-même est invité par ces mêmes élites et obtient d'importants soutiens financiers des grands commerçants. Ce sentiment est doublé d'un sentiment d'être mal, ou pas, dirigé, par des ministres qui ne sont là que pour quelques mois. Le boulangisme va alors jouer sur deux tableaux : l'envie de la stabilité et de l'efficacité, et l'envie d'un pouvoir césarien. C'est finalement le second point qui va rapidement l'emporter, augmentant le poids de la vision bonapartiste du mouvement. L'affairisme et la corruption de la classe politique est elle-aussi un catalyseur de la rancœur des électeurs, couplées aux découvertes sur Paul et Albert Grévy et aux abus de la recommandation et des faveurs. La passivité du régime envers les affaires de corruption bien connue au niveau national appuie sur le sentiment d'impunité de la classe politique. Une certaine opinion est aussi fortement opposée au colonialisme en cours avec au minimum une demande de statut quo face à ces dépenses jugées inutiles.[13]

Le régime et les républicains tendent aussi à réduire fortement les espérances et les enthousiasmes par un rejet de la personnalisation et du dynamisme personnel, ce que beaucoup de républicains retrouvent ensuite avec Boulanger. Celui-ci fait espérer du changement, de la vie et du mouvement alors que les modérés s'immobilisent rapidement, Boulanger est alors un exutoire du changement pour le changement de certains et un aveuglement facile pour d'autres.[14]

La crise sociale et économique

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Alors que Jacques Néré a fortement relié le boulangisme à la crise économique des années 1880, pour en faire la cause principale. Cette thèse monocausale est aujourd'hui rejetée par l'historiographie. La crise économique commençant déjà à la fin du Second Empire dans l'agriculture et que le krach de l'Union générale en 1882 en est que le pic. La Grande Déflation touche tous les pays occidentaux entre 1873 et 1896, avec un prolongement en France jusqu'à la fin du siècle. Le secteur agricole est fortement touchée par le phylloxéra depuis les années 1860, la production stagne et la rente du sol recule. Cependant, cette stagnation est sectorielle et il n'y aucune tensions graves. Le secteur industrielle est plus durement affecté avec une chute des prix et une augmentation du chômage tout en ayant une augmentation minime du niveau de vie des travailleurs. Les principales personnes touchées sont donc les rentiers et les ouvriers. Le gouvernement actionne des leviers économiques dès 1878 avec le plan Freycinet mais qui ralenti au milieu des années 80. C'est surtout le tournant protectionniste qui est adopté par tous les pays, en dehors de la Grande-Bretagne, qui va permettre d'obtenir le soutien des campagnes au régime, alors que les radicaux y sont opposés.

Le gouvernement modéré ne fait aussi que peu dans le domaine des lois sociales. À l'exception de la loi de 1884 qui autorise les syndicats, les modérés considèrent que le travail ne relève pas de l'État. Aucune des revendications du monde ouvrier n'est entendue. La construction du métro parisien est reportée et dans le secteur de la construction à Paris 80 000 ouvriers sont touchés par le chômage alors que dans tout le pays la main-d'œuvre étrangère génère une tension xénophobe, parfois violente. En 1886, la situation est au plus bas, 8 700 entreprises font faillite et l'agitation sociale est forte. Jusqu'en 1888, les tensions sont importantes et la plus grande partie des actions sociales se soldent par des échecs, montrant ainsi la faible organisation ouvrière et un manque d'éducation politique qui pousse alors plus facilement dans les bras des démagogues. Le boulangisme agit justement dans ce sens avec de vagues promesses prolétariennes, qui ne prennent pas dès que l'encadrement est fort comme en Isère. À l'inverse, Paris, avec ses nombreux nouveaux arrivants déracinés et isolés est un terreau fertile.

Les commerçants et les artisans sont aussi fortement mécontents face à une situation précaire et à la corruption du monde politique et avec un attachement fort au paternalisme social avec une teinte xénophobe, antisémite et réactionnaire. Le monde rural est bousculé par les changements : l'école, la mairie, le bureau de poste, la gare, le service militaire, la presse, et enfin, le cabaret qui favorise l'alcoolisme. Les progrès techniques sont accueillis de manière très différentes mais les plus pauvres sont conduits à l'exode en ville. De plus, les anciennes autorités locales (châtelain et curé) sont isolées, alors que les rentiers du sol préfèrent s'installer dans les villes.

Le boulangisme va donc tenter de canaliser toutes ces crises pour effectuer des réformes avant que la situation ne devienne critique, hanté notamment par le socialisme et la possible révolution sociale. Cet appel à la peur sociale est une bonne tactique qui touche notamment les élites conservatrices et les bourgeois libéraux. Les années 1889 et 1890 marquent une amélioration de la conjoncture qui montre que la situation n'est pas catastrophique comme le boulangisme va le dire.[15]

Historique du boulangisme

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Le boulangisme avant Boulanger

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Un certain nombre de contemporains, comme Paul Déroulède, font de Léon Gambetta un premier Boulanger en devenir. En effet, en 1882, après sa chute, il devient amer et souhaite alors le retour d'un pouvoir fort, avec un vrai gouvernement et même une dissolution. Cependant, il ne parle jamais de changer les lois constitutionnelles mais uniquement le fonctionnement de celles-ci.

Un autre cas qui se rapproche plus de Boulanger est le général Jean Thibaudin, ministre de la Guerre à partir de janvier 1883. Il s'agit lui aussi d'un soldat victorieux, victime de la commission de révision des grades, clérical sous l'Empire puis très républicain. Il met en non-activité les princes d'Orléans et semble favorable aux radicaux. Cependant, il est forcé à la démission après un incident avec l'Espagne en octobre. L'extrême-gauche est alors furieuse et souhaite son retour. Il est cependant cité dans l'affaire Wilson et ment sur une relation avec Mme Limouzin qui lui brise sa carrière, étant mis à la retraite dès 1888. Il se rallie alors au boulangisme, sans pour autant gagner en popularité. Cet événement rapide montre que les radicaux sont prêts à se rallier un général dès que celui-ci semble prendre leur cause.

La Ligue républicaine pour la révision de la Constitution est donc créée en le 8 mars 1883 après un échec d'appel à la révision dans la Chambre. Le groupe de l'Extrême gauche en est l'initiateur. La Ligue n'a pas vocation à être électorale et doit éviter les bonapartistes et l'illégalité. Le premier meeting a lieu le 11 mars et les deux premières réunions privées les 15 et 20 mars. Le manifeste qui en sort obtient le soutien de 80 adhésions dont 5 sénateurs et 62 députés, une centaine de municipalités et de journaux. Le plus grand meeting en province a lieu le 20 mai à Lille avec un discours de Georges Clémenceau. Mais juste après celui-ci, presque plus rien ou presque. En juin, la Ligue est presque déjà morte-née et disparaît dès le printemps 1884, face à une opinion publique qui y est indifférente, la Ligue ne touchant finalement que Paris et le sud de la France, Clémenceau et Camille Pelletan ne prennent pas en mins la gestion de la Ligue. Enfin, le manifeste pour la révision souffre de l'imprécision de son programme ainsi que des moyens. Une manière de faire qui ressemble fortement à ce que Boulanger va effectuer, sauf que les radicaux n'ont pas une aussi forte influence que lui, mais portent aussi les mêmes lacunes : programme imprécis, peu de relais locaux et absence de réflexion sur la stratégie. Pire, les futurs boulangistes radicaux qui sont déjà dans la Ligue, dont Naquet, ne tirent aucune leçon de cet épisode et vont le rééditer avec Boulanger.

Laguerre et Michelin, futurs boulangistes, continuent à vouloir la révision et à haïr Jules Ferry et les opportunistes, au point de perdre tout repère politique. Les journaux La Ligue et L'Action sont fondés en décembre 1884 et novembre 1886 et se placent comme premiers journaux véritablement boulangisme[16].

La lente déstabilisation du régime

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Les élections législatives de 1881 voient la victoire des républicains et sont marquées par un nouveau recul de la droite monarchiste. L'ensemble du camp républicain semble revenir renforcé par le scrutin. Mais si Jules Ferry est confirmé à la présidence du conseil, il est mis en difficulté dès la discussion sur le protectorat tunisien début novembre, il démissionne et le président Grévy se résout à appeler le populaire Léon Gambetta deux mois plus tard. Cependant, lui-même est usé par son poste de président de la Chambre qui lui a fait des ennemis dans l'aile radicale et l'aile conservatrice des républicains. Il ne peut alors former un gouvernement que de fidèles, sans socle à la Chambre. Alors que Gambetta a une vision d'un cabinet de législature avec un esprit d'initiative, il perd très rapidement et doit démissionner face à l'échec de sa révision constitutionnelle qui figurait pourtant dans le programme des républicains. Le régime sombre alors dans une nouvelle série de gouvernements de moins de six mois, jusqu'au retour de Jules Ferry en 1883. La Chambre est alors incohérente, elle refuse par exemple l'élection des juges, pourtant une revendication républicaine. La mort de Gambetta le 31 décembre 1882 permet un regroupement des opportunistes autour de Ferry qui peut ensuite revenir au pouvoir et donner un véritable gouvernement. Il termine alors les réformes (droit syndical, divorce et loi municipale) et épure la magistrature tout en colonisant l'Afrique et enfin, il fait une petite révision constitutionnelle[17].

L'un des derniers éléments est le retour du scrutin de liste pour les élections de 1885, malgré l'opposition de Ferry et de Grévy, porté par le jeune Pierre Waldeck-Rousseau, devant permettre d'éviter les extrêmes et mieux prendre en compte la démographie. Cependant, ce scrutin de liste est pondéré par le fait que les listes ne sont pas solidaires et les électeurs peuvent faire leurs propres panachages, le tout au niveau départemental. Les élections sénatoriales de janvier 1885 renforcent encore les républicains, les bonapartistes disparaissant alors presque totalement[18]. Jules Ferry chute en mars 1885 avec l'affaire du Tonkin, il fut attaqué sous ce prétexte par les radicaux, notamment par Georges Clémenceau, par la droite mais aussi par une partie de ses soutiens opportunistes, le tout pour l'empêcher de mener les élections et de se diriger vers l'Élysée. Enfin, la Chambre reprends la main et s'assure que le régime ne deviennent pas parlementaire et reste d'assemblée. C'est finalement Henri Brisson qui forme un gouvernement, après son premier refus, celui de Freycinet et l'échec de Constans, souhaitant appeler Boulanger au gouvernement. Ce gouvernement, plus à gauche, mais d'assemblage entre toutes les nuances de républicains hors radicaux trop avancés, effectue une purge des directions et des préfectures mais n'a aucun programme de gouvernement. Alors que les gouvernements précédents ont fortement usé de l'administration pour influencer l'élection, Brisson donne des ordres inverses.

Les élections de 1885 sont marquées par une forte mobilisation de la droite, à la surprise des républicains qui ne proposent pas de véritable programme. L'Union des droites est renforcé par l'union de tous les royalistes et par la désunion des bonapartistes[19]. Ces élections n'ont finalement qu'un intérêt limité pour la révision et les éléments constitutionnels, ainsi que les éléments purement politiques (comme la liberté d'association, l'élection des juges ou la question de la politique coloniale). Le premier tour du scrutin le 4 octobre est un coup de massue pour les républicains qui n'obtiennent que 127 élus contre 176 conservateurs[20] Pour le second tour, les républicains se rassemblent pour résister et les pressions administratives sont massives. Il y a finalement un renversement avec seulement 26 conservateurs élus au second tour pour 248 sièges[21]. Ce scrutin de 1885 fragilise les républicains, les radicaux et les opportunistes devant gouverner ensemble. Les républicains modérés considèrent alors que la Chambre est ingouvernable face à trois pôles d'à peu près égale taille. Si l'échec républicain est multifactoriel, usure des opportunistes, crise économique mais c'est surtout la désunion et la faible organisation partisane dans les départements qui échouent à faire des listes cohérentes et d'union. Les mentalités républicaines sont finalement assez peu capables d'évoluer, peu conscientes du problème ou ne voulant pas le résoudre. Alors que les électeurs souhaitent une union pour la stabilité du régime, les comités républicains souhaitent en réalité garder leur autonomie. La création de véritables partis permettrait alors la modernité démocratique, élément que le Boulangisme va vite entreprendre et mettre à son profit autant qu'elle le peut[22].

Naissance du boulangisme : Boulanger, ministre la Guerre

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En , après plusieurs mois d'activation de ses réseaux, Georges Boulanger devient ministre de la Guerre dans le 3e gouvernement Freycinet. Il a alors le soutien de de Georges Clemenceau qui semble l'imposer à Freycinet et est publiquement connu comme proche de celui-ci[23].

Boulanger choisit comme directeur de cabinet un proche des radicaux et comme sous-chef, un franc-maçon. Les opportunistes le critiquent immédiatement pour ses positions, mais aussi sur son passé, comme un ambitieux et peu scrupuleux. Il leur donne raison en adressant à l'armée un message le jour même de sa nomination et crée un bureau de presse pour alimenter les journaux, notamment radicaux, de ses actions passées et présentes[24]. Boulanger a déjà bien compris que pour se maintenir, et pour flatter son ego, il a besoin de ce qui est aujourd'hui appelé une campagne médiatique d'influence de l'opinion[25]. Pour cela, en plus de l'accès et pour la première fois au ministère pour les journalistes, il dépense une importante somme, qui ne peut qu'être estimée à au moins 200 000 francs, provenant notamment du fonds secret du Ministère, qui est le plus important de toute la période, il semble aussi en profiter pour se désendetter et vivre une vie de luxe. Avec cet argent, il finance des articles à sa gloire, mais aussi parfois des feuilles entières comme La France militaire qui est totalement acquise à sa cause. Tout cela est cependant officieux, plutôt bien travaillé et utilisant déjà l'ambiguïté du boulangisme ; exalter le républicain et un homme fort, courageux et chef de guerre.

Cette exaltation est à son paroxysme le 14 juillet 1886, où il rétablit une manifestation de la revue des troupes sous prétexte du retour du Tonkin mais où il monte un cheval noir spécialement acheté pour l'occasion et où il remonte les Champs-Élysées avec tous les officiers du ministère. Il éclipse alors les personnalités civiles, ternes en comparaison. Il fonde aussi en janvier, le Cercle militaire du ministère, achetant un bâtiment pour celui-ci en avril et demandant à tous les officiers de la garnison de Paris d'y adhérer. L'inauguration officielle a lieu le 16 juillet avec un grand défilé et des personnes payées pour l'acclamer[26].

Boulanger comprend aussi que pour exister, il faut faire parler de lui. En plus des nombreuses décorations, célébrations et autres manifestations où la presse est toujours conviée, il maintient l'illusion d'être un radical et un homme d'action. C'est pourquoi, il s'évertue à accélérer les dossiers en cours de ses prédécesseurs comme l'adoption du fusil Lebel, la création d'une salle d'honneur dans chaque régiment, l'autorisation du port de la barbe, le baptême des casernes par des noms de victoires ou de grands soldats, il améliore aussi les conditions de vie des conscrits. Toutes ces actions permettent de se faire bien voir de l'armée et d'obtenir l'estime du Français moyen[26].

De plus, il profite de crises pour se mettre en avant. Par exemple, lors de la grève de Decazeville, alors que la troupe occupe la ville, il indique en mars que l'armée ne prendra pas partie à la Chambre. Cependant, il fait arrêter deux journalistes venus encourager les grévistes et permet tout de même l'arrestation de certains grévistes pour casser la grève à partir d'avril. L'affaire Saussier en juin compte davantage, car elle renforce l'idée des opportunistes que Boulanger est dangereux. Le général Saussier est un véritable républicain, le gouverneur militaire de Paris, que Boulanger cherche à évincer. Alors que le journal Le Gaulois attaque l'administration militaire, le gouverneur répond publiquement. Le gouverneur est en tort, Boulanger en profite pour lui envoyer un blâme et muter son chef d'état major à Marseille. Saussier défend alors son adjoint tandis que la presse radicale pense qu'il l'a sacrifié. Boulanger tente d'aller plus loin et présente au Conseil des ministres un décret pour mettre le général en disponibilité. Cependant, le Président Grévy refuse de signer et Boulanger doit reculer. C'est à ce moment que Jules Ferry, et donc les opportunistes, retire son soutien à Boulanger et commence à s'en méfier. Boulanger choisit de faire profil bas et de plutôt laisser les journaux faire son éloge[27].

En juin, la loi d'exil des princes est votée par la Chambre. Dès juillet, Boulanger entreprend de lui-même de radier les princes Murat et fils, tous les princes, le comte de Paris et le duc d'Aumale avec une interprétation très large de la loi. Le Conseil d'État conteste sa décision mais ne peut revenir sur la décision de lui-même. Il rejette tous les recours des princes à l'exception des Murat. Le duc d'Aumale écrit à Grévy directement pour ne pas être expulsé, sans succès. Boulanger se défend contre la droite monarchiste face à ces radiations et obtient à nouveau le soutien des radicaux, se justifiant en disant que ceux-ci n'avaient eu ces grades que pour leur sang, oubliant leurs campagnes en Algérie. C'est à ce moment là que les lettres de Boulanger écrites entre 1879 et 1880, alors que celui-ci cherchait son soutien pour une promotion, sont publiées sans le consentement du duc. Boulanger dément d'abord les extraits, s'énerve mais lorsque la totalité des lettres est publiée, il doit avouer. Grévy et Freycinet le blâment mais ne le démettent pas. Boulanger échappe à la tourmente uniquement par les vacances parlementaires et cet événement montre déjà que Boulanger ment ouvertement pour obtenir ce qu'il veut[28].

En décembre, après la chute du ministère Freycinet, La France militaire plaide pour un régime à l'américaine avec une inamovibilité des ministres de la Guerre, de la Marine et des Affaires étrangères. Il menace aussi que l'armée pourrait sortir de sa neutralité pour rétablir un véritable gouvernement qui agit[29].

Boulanger continue d'être ministre de la Guerre dans le gouvernement de replâtrage de René Goblet, malgré la perte progressive de soutien de Clémenceau. Il garde cependant ses soutiens radicaux qui obligent les opportunistes à le garder au gouvernement[30]. Jules Ferry prépare à partir de début 1887, l'éviction de Boulanger en profitant de son aliénation des radicaux modérés qui le trouvent trop belliqueux. Boulanger est officiellement désigné par Bismarck comme une menace pour la paix le 11 puis le 28 janvier 1887[31]. En février, il fait une erreur politique et diplomatique en donnant une lettre confidentielle au tsar de Russie via l'attaché militaire mais sans passer par le ministre des Affaires étrangères. En mars, lors de la discussion d'un projet de loi militaire, il est défait sur la question de la transformation de Polytechnique en école civile. Il utilise alors les journaux pour s'adresser au président de la commission. Face au tollé, il doit s'excuser[32]. Cependant, c'est bien l'affaire Schnæbelé qui consolide sa légende de général Revanche.

Cette affaire d'espionnage et diplomatique est aussi très politique. Poussé par le chancelier Otto von Bismarck, des agents de police prussiens arrêtent un commissaire spécial à la frontière entre la France et l'Alsace-Lorraine. Celui-ci est un espion français, bien connu des services de contre-espionnage allemand. La France ne le reconnait pas comme espion. Cependant, le Conseil des ministres est divisé, René Goblet est pour envoyer un ultimatum aux allemands, Boulanger souhaite amener 40 000 hommes à la frontière et envoyer des estafettes pour surveiller les mouvements des troupes et se préparer à la guerre. Il est alors soutenu par Édouard Lockroy et le ministre de la Marine. Cependant, le Président Grévy ainsi que le ministre des Affaires étrangères Flourens, tempèrent les ardeurs et ne jouent qu'une stratégie juridique en demandant une enquête et en indiquant que le commissaire était en mission, invité par son homologue allemand. Bismarck, face à de solides arguments recule et libère Schnæbelé le 30 mars. Cependant, cet épisode, alors que Boulanger y tient une place publique réduite, va être fortement utilisé pour construire sa légende et accélérer son éviction par les opportunistes[33].

Cette éviction est cachée mais facilement comprise par tous, il s'agit d'une alliance de circonstance entre la droite modérée et les opportunistes, avec l'appui de certains radicaux. Alors que Boulanger pense garder son poste, il comprend rapidement qu'il était véritablement visé par une machination. Celle-ci va être utilisée par tous les radicaux pour dénoncer ces alliances, elle va être utilisée pour renforcer sa légende de services rendus, de persécutions imméritées et d'espérances nationales autour de lui. Pourtant les premiers mois, il s'agit d'un non-événement pour la presse et la population[34].

Des soutiens paradoxaux

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Alors qu'avant 1885, Boulanger était connu de toutes les forces politiques, puisqu'il avait fait des démarches chez tous, il se froisse avec les opportunistes en Tunisie puis début 1886, qui voient déjà en lui un danger qu'il faut écarter.

En 1886 et 1887, Boulanger bénéficie du soutien d'une partie de la gauche radicale (Clemenceau lui-même le conseilla à Charles de Freycinet comme ministre de la Guerre dans son cabinet en 1885) et de l'extrême-gauche qui voient en lui un général républicain ayant rendu le service militaire obligatoire pour les ecclésiastiques (« les curés sac au dos »), expulsé les princes d’Orléans de l’armée (1886), amélioré les conditions de vie du soldat (réduction du temps du service militaire, adoption du fusil Lebel) et évoqué une possible fraternisation entre la troupe et les mineurs en grève de Decazeville.

Après 1887, autour du général Boulanger se regroupèrent, d'une part, des républicains révisionnistes (favorables à une révision de la Constitution), pour la plupart des radicaux intransigeants, et, d'autre part, des bonapartistes et des monarchistes désireux de renverser la République.

Le boulangisme rencontre le succès en nourrissant deux passions populaires : la patrie et le peuple. La patrie comporte, comme corollaire, l'espoir de la revanche contre l'Allemagne, tandis que le peuple repose sur l'espoir d'une politique sociale portée par les radicaux boulangistes, voire par les socialistes boulangistes, notamment des blanquistes, ceux-là qui ont quitté le Comité révolutionnaire central d'Édouard Vaillant pour créer le Comité central socialiste révolutionnaire, boulangiste.

Sur le plan institutionnel, le boulangisme reposait donc sur une grande ambiguïté. Les républicains radicaux espéraient une « révision » des institutions installées de façon provisoire en 1875, « pour aboutir à une république définitive et incontestée », mais les monarchistes et les bonapartistes espéraient profiter de la révision de la constitution pour renverser la République. La droite (notamment la duchesse d’Uzès, les familles d’Orléans et Bonaparte) apporta donc un soutien financier au boulangisme. Selon l'historien Bertrand Joly, « Boulanger ne peut se passer de l'aide royaliste ; sans l'argent, les meneurs et les électeurs ruraux de la droite, le boulangisme serait mort-né au printemps 1888 »[35].

Boulanger, militaire ou candidat ?

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Le général Georges Boulanger par Nadar.

Alors qu'il est ministre, mais militaire donc inéligible, en , les radicaux lui proposent déjà une candidature sénatoriale en Seine-et-Oise qu'il refuse publiquement[36] En juin, Le Figaro annonce une candidature de Boulanger à Nantes pour les cantonales d'août, sans suite[37].

Après son éviction en mai 1886 du gouvernement, les radicaux intransigeants, Henri Rochefort en tête, proposent de mettre la pression sur les opportunistes en s'appuyant sur un plébiscite lors d'une élection partielle à Paris. Rochefort, ainsi que la Ligue des patriotes et certains journaux radicaux, proposent d'ajouter le nom de Boulanger à l'unique candidat radical. De cette manière, Boulanger obtient environ 13 % des votants. Le 26 mai, face à l'annonce de l'échec du retour de Boulanger, Alfred Naquet propose à Boulanger un coup d'état, ce que le général refuse sachant qu'il n'a aucune chance d'y parvenir.

La première manifestation purement boulangiste se déroule à l'Opéra de Paris le soir du 31 mai, après la nomination de Rouvier et l'accord entre les opportunistes et la droite pour obtenir un gouvernement sans le général. Elle est de petite taille et de courte durée mais prononce déjà le retour de Boulanger, chante En revenant de la revue et une colonne se dirigeant vers l'Élysée mais sans aller bien loin[38].

Le premier meeting pro-Boulanger est organisé sous le couvert d'une manifestation en soutien aux alsaciens-lorrains condamnés par l'Allemagne le 18 juin comme séditieux mais ayant aussi un Français vivant en Alsace. Déroulède, qui était en froid avec Boulanger, retourne auprès de lui avec le soutien de la Ligue des Patriotes parisienne et organise le meeting le 24 juin, où il ovationne Boulanger et critique longuement le nouveau gouvernement. Entre 3 000 et 5 000 personnes sont présentes, le gouvernement et l'État-major décide alors de cesser de ménager Boulanger et le mute le 29 juin à Clermont-Ferrand comme chef de corps d'armée[39]. Son départ le donne lieu à une démonstration de foule : entre 10 000 et 20 000 personnes envahissent la gare de Lyon, couvrent le train d'affiches « Il reviendra » et bloquent son départ pendant plus de trois heures et demie. Durant la nuit, la manifestation se déplace à la place de la Bastille jusqu'à minuit puis environ 1 200 personnes se dirigent dans la Rue du Quatre-Septembre et affrontent la police avant de se disperser. Les derniers attroupements à l'Opéra et à la Bourse se dispersent à 2h du matin. Cet événement, malgré son impréparation par Déroulède et Boulanger qui ne pensaient que quelques centaines de personnes seraient présentes, fut perçu comme une tentative de complot et d'insurrection[40].

À Clermont-Ferrand, Boulanger cherche à se maintenir dans l'actualité dans l'objectif de redevenir ministre. L'Intransigeant et L'Autorité parlent tous les jours de lui. Sur place, il soigne sa propagande avec l'aide du conseiller municipal et ancien communard Achille Ballière, distribuant ou vendant des affiches de ses discours, mais aussi des portraits, des médailles et des bustes de lui-même[41]. Le 14 juillet, Déroulède appelle à une grande manifestation mais seul 3 000 personnes sont présentes à la Gare de l'Est puis à Longchamp[42].

Le 17 juillet, son nom est inscrit par les radicaux locaux à une élection partielle de la Loire-Inférieure et obtient 3,1 % des votants. Dans certains quartiers radicaux de Nantes, il approche les 25 %. Deux semaines plus tard, son nom est à nouveau écrit dans une partielle de la Meuse avec 2,43 % des votants. Un nombre qui semble peu élevé mais qui, pour un non-candidat, est déjà significatif[43].

En octobre, le scandale des décorations éclate, provoquant d'importants troubles et une forte colère de l'extrême-gauche et des radicaux. De même, la droite, se sentant flouée par l'accord avec le gouvernement, s'attaquent directement aux opportunistes. La corruption révélée, les diverses manœuvres pour étouffer l'affaire mais aussi la manière dont la sortie de crise a été effectué, couplée à des manifestations organisées par Paul Déroulède, révèlent la crise intense de la République et permet au boulangisme de se développer sur ces colères[44].

Fin novembre, Boulanger rencontre Armand de Mackau promirent leur soutien au candidat à la présidence de la République Freycinet qui s'engagerait à prendre Boulanger comme ministre de la Guerre. Selon Mackau, Boulanger aurait indiqué qu'il pourrait ainsi faire un coup d'État pour remettre le comte de Paris sur le trône, tandis que selon René Le Hérissé, il n'accepte que le plan de Freycinet à la présidence sans la restauration. Le plan échoue lorsque Mackau ne parvient pas à convaincre les royalistes de voter pour Freycinet[45].

Le 2 janvier 1888, le général rencontre le prince Napoléon (Jérôme), sur demande de Georges Thiébaud, qui lui promet son soutien, notamment financier, pour mettre en place la stratégie électorale de Dillon, le plébiscite via les élections partielles[46]. C'est pourquoi, malgré son inéligibilité — car militaire — il est présenté aux élections dans 7 départements sous étiquette bonapartiste le 26 février. Contrairement aux autres élections où son nom figurait, la campagne, bien que tardive et désorganisée, est bien commandée par Thiébaud, avec le soutien secret de Boulanger. Celui-ci ment au ministre Logerot sur son engagement politique, alors que les rapports de police confirment bien la réalité. Les scores de Boulanger sont globalement satisfaisants, avec environ 12,31 % des votants soit 57 772 voix. Cependant, il s'agit d'un échec total dans les Hautes-Alpes et dans la Haute-Marne avec moins de 1 000 voix. La tactique ne fonctionne en réalité que par un vote négatif contre le gouvernement, dans le cas où il existe des réserves de voix de droite ou de gauche par l'absence de candidats. Cependant, ce n'est pas l'analyse contemporaine et les opportunistes et une partie des radicaux protestent face à ces résultats[47]. Le 11 mars, il est à nouveau candidat dans les Bouches-du-Rhône mais face aux critiques, Thiébaud préfère retirer la candidature, obtenant alors seulement 1 % des voix. Le 13 mars, est publié le premier numéro de La Cocarde totalement bonapartiste, le premier journal s'en réclamant exclusivement[48].

Le 14 et le 16 avril, Boulanger et les royalistes établissent une alliance où les seconds financent fortement le boulangisme, de l'ordre de plusieurs milliers de francs par mois. En échange, Boulanger semble promettre de rétablir la monarchie[49].

En 1888, il sollicite la duchesse d'Uzès (héritière de la plus riche maison de vins de Champagne) pour 25 000 francs puis 3 millions au nom du Roi.

Le 15 mars, le ministre de la Guerre, Logerot rédige un rapport contre Boulanger en raison de son insubordination, étant venu à de multiples reprise à Paris sans l'aval de Logerot. Il est alors mis en non-activité par retrait d'emploi : son avancement est en suspension, il doit être en tenue civile et sa solde est réduite de 40 %. Il a aussi besoin d'une autorisation pour choisir sa zone de résidence et en sortir. Cette décision est une surprise pour tous, car Logerot n'avait prévenu personne, Tirard ne peut qu'approuver et pense que Boulanger va disparaître après avoir été élu. Les opportunistes en général ne comprenant pas du tout la nature de la crise et de la tactique électorale[50]. Le lendemain, Dillon, Laguerre et Rochefort accompagnés d'autres boulangistes et de Boulanger lui-même, créent le Comité républicain de protestation nationale (CRPN) chargé l'organiser le boulangisme. Il appelle immédiatement à voter pour Boulanger pour les prochaines partielles dans les Bouches-du-Rhône ainsi que dans l'Aisne. Bien que les boulangistes obtiennent le soutien du comité bonapartiste local, la situation est trop défavorable et le Comité préfère retirer la candidature, bien que la propagande continue. Le jour du scrutin, Boulanger n'obtient que 1,37 % des voix dans les Bouches-du-Rhône mais 42,5 % dans l'Aisne. Il y a récupère les voix des radicaux non-gouvernementaux (60 % des voix) et de la droite bonapartiste (40% des voix). Cependant, après la rencontre avec Paul Doumer qui souhaite se retirer au profit de Boulanger, le Comité retire celui-ci au profit de Doumer.

Le 26 mars, le conseil d'enquête présidé par le général Victor Février prouve qu'il y a bien eu abandon de poste et indiscipline de la part de Boulanger et propose la radiation pour fautes graves et la mise à la retraite d'office. Logerot approuve dès le lendemain avec la signature du Président Carnot. Boulanger vient de revenir à la vie civile, lui permettant d'être officiellement éligible[51].

Le candidat Boulanger

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Rayé des cadres de l'armée, Boulanger se présenta à plusieurs élections avec un programme simple : la mise en place d'une Assemblée constituante. À force de promesses secrètes à ses différents concurrents, il finit par remporter des succès électoraux grandissants. Le 28 mars dans l'Aisne, Boulanger se désiste au second tour et indique se présenter de manière officielle dans le Nord. Il ne pose pas sa candidature dans la Dordogne, pour une élection le 8 avril, mais Thiébaud y effectue campagne en son nom. Dans l'Aisne, Boulanger obtient finalement au second tour 12,4 %, tandis que dans l'Aude il obtient 15,9 % sans y être candidat mais avec une forte publicité électorale. Dans la Dordogne, Boulanger obtient 59,4 % grâce aux voix bonapartistes, royalistes et radicales, il aurait probablement pu avoir encore plus si le CRN avait véritablement fait campagne, de même que Boulanger lui-même. Boulanger désavoue cependant cette élection et démissionne le 12 avril.

Le Nord est un choix stratégique car le département est industriel, renforçant l'idée d'un Boulanger radical, et hésitant entre la droite et la gauche. Les royalistes fournissent 200 000 francs pour la campagne tandis que le gouvernement donne 300 000 francs. Laguerre y est présent et organise une bonne campagne d'une semaine avec un fort battage médiatique. Boulanger est élu dès le premier tour avec 64,3 %. Son arrivée à la Chambre le est suivie par une foule importante de 10 000 personnes, Boulanger s'assoit à l'extrême-gauche. En réalité, Boulanger ne siège presque jamais, ne prend pas la parole, ou seulement pour lire un discours écrit, et ne participe pas aux votes.

Il est alors proposé de faire une demande de révision via la signature d'une charte au niveau nationale, mais le devis de 500 000 francs par Dillon enterre l'idée. Le 22 avril, le score dans l'Aude est médiocre mais cela est totalement éclipsé par les victoires précédentes. Le 28 avril, un banquet boulangiste est organisé au café Riche avec 20 députés, une manifestation ayant lieu après est réprimée par la police avec 39 arrestations, ainsi que Déroulède, de Susini et Le Hérissé, qui sont relâchés deux heures plus tard.

Le 29, deux importantes défaites ont lieu en Isère et en Haute-Savoie, la candidature n'étant posée qu'officiellement dans la première par La Cocarde sans l'aval de Boulanger qui désavoue mais poursuit la campagne. Boulanger n'obtient alors que 6 %. Pourtant, la Cocarde continue de payer pour une campagne encore plus importante au second tour et Boulanger progresse de 10 000 voix pour atteindre les 15 %[52]. Au mois de mai, les élections municipales se déroulent et les boulangistes ne sont presque pas représentés, puisque le CRN pensait que des votes spontanés pour le général aurait lieu[53].

Le 4 juin, Boulanger dépose une proposition de révision à la Chambre, où il interrompu à de multiple reprise, son discours et le débat qui suit sont médiocres et seul Clemenceau lui répond sur le fond. La Chambre refuse l'urgence proposée par les royalistes et la proposition est enterrée. Les royalistes lui demande alors de démissionner tout de suite, ce qu'il ne fait pas. Sa proposition se concentre sur l'executif qu'il souhaite renforcer tout en étant pour la suppression de la présidence, des ministres non-parlementaires et responsable uniquement devant le chef de l'exécutif, la suppression du Sénat et un référendum pour accepter la nouvelle constitution[54].

En Charente, une partielle est organisée le 17 juin, Boulanger ne se présente pas car les bonapartistes ne le soutiennent pas. C'est Paul Déroulède qui choisit de se présenter dans son département de résidence. Le CRN et Boulanger sont forcés de le soutenir tandis qu'il doit faire face au candidat opportuniste Lazare Weiller et au candidat bonapartiste Étienne des Seguins. La campagne est particulièrement violente, Weiller n'hésitant pas à dépenser généreusement son argent. Le résultat est de 40,95 % pour des Seguins, 31,25 % pour Weiller et seulement 26,92 % pour Déroulède qui se retire, alors que les royalistes veulent soutenir des Seguins, le CRN soutient Weiller. Le comité sur place continue la campagne du second tour où des Seguins est élu et Déroulède obtient tout de même 15,1 %. Face à cette défaite, Déroulède est en colère contre les boulangistes et se retire jusqu'en novembre[55].

Deux autres partielles dans le Loiret et dans le Rhône sont des échecs électoraux, le boulangisme entre en crise. Portalis et Mayer quittent le CRN tandis que le comte de Paris désavoue en partie l'alliance. Les opportunistes pensent alors que le boulangisme est déjà défait. Pourtant, le 12 juillet, Boulanger revient à la Chambre lors du débat sur la suppression des congrégations. Il prend la parole pour demander la dissolution et face aux attaques personnelles et au tumulte, Jules Méline demande la censure contre Boulanger qui démissionne, comme il l'avait déjà prévu. Boulanger entre ensuite en duel contre Floquet qui gagne, blessant dangereusement Boulanger qui est souffrant jusqu'au 21 juillet et l'humiliant. Se présentant dans l'Ardèche pour le 22 juillet, il ne peut se déplacer et la situation locale est très défavorable aux boulangistes puisque le comité royaliste local prône l'abstention et condamne Boulanger, il n'obtient que 38,5 %. En Dordogne, pour son remplacement de mai, il n'obtient que 5 %. Boulanger se déchaine en interne contre les royalistes qu'il accuse de trahison[56].

Pourtant, en août, Boulanger tente un coup politique important. Il se présente à la fois dans la Charente-Inférieure, dans le Nord et dans la Somme, contre l'avis de Dillon pour des raisons financières, et de ses proches pour des raisons électorales. Boulanger fait pour la première fois campagne en personne avec un grand tapage médiatique. En Charente-Inférieure, il bénéficie aussi d'une alliance avec les bonapartistes tandis que dans le Nord c'est Laguerre qui dirige les opérations face à un radical et un opportuniste. Dans la Somme, Albert de Mun n'obtient pas le soutien du comte de Paris mais les comités royalistes locaux soutiennent l'alliance. Le 19 août, le résultat est un choc pour les opportunistes : 56,43 % dans la Charente, 54,29 % dans le Nord et 61,7 % dans la Somme. Pourtant, encore une fois, ces victoires sont en trompe l'œil, elles éclipsent les lourdes défaites antérieures et les contemporains ne voient pas que la part des voix républicaines diminuent au profit des voix conservatrices. Les républicains et les boulangistes ne voient pas les lourdes lacunes du mouvement populiste pourtant bien visible entre mai et juillet[57].

Georges Boulanger part ensuite en vacances dans toute l'Europe jusqu'au 3 octobre, souhaitant faire une pause dans les élections et ne pas se présenter en province et subir des défaites. Sans campagne, il ne fait alors que 2 ou 3 % dans les partielles qui ont lieu. Dans le même temps, l'alliance avec la droite, et la rencontre avec le prince Jérôme est révélé dans la presse puis de la collusion avec les royalistes lors de l'élection présidentielle de 1888. L'alliance avec les royalistes toujours en cours, avec de nombreux détails est révélé le 27 octobre par Le Moniteur du Puy-de-Dôme, mais les républicains n'y croient pas[58]. Le mariage de sa fille, et sa volonté de divorcer de sa femme, lui aliène ses alliés royalistes et le menace de mettre fin à ces financements[59]. Alors que le projet de révision du gouvernement est présenté la chambre en octobre, les boulangers ne se réactive qu'à partir de décembre. Le premier mouvement à lieu à Nevers le 2 décembre où se regroupe des bonapartistes et des républicains autour de Boulanger où les discours sont contradictoires sur la vision du coup d'état du 2 décembre. Boulanger lui-même est ambigüe en rejetant la faute sur le parlementarisme de la Seconde République et justifiant le coup de Napoléon. À Paris, les comités boulangistes, après d'âpres débats, s'abstiennent de participer aux commémorations du député Alphonse Baudin, mort sur les barricades en 1851 pour ne pas soutenir le gouvernement. Cependant, il s'agit d'un renoncement de leur passé républicain qu'ils ne reprendront jamais[60].

Le 9 décembre, dans les Ardennes, Thiébaud souhaite se présenter à une élection partielle, cependant, les royalistes refusent catégoriquement et force Boulanger lui retirer son soutien et soutien publiquement le candidat royaliste, Auffray. Ce soutien n'est pas compris par le CRN qui vote un ordre du jour qui indique que seuls les révisionnistes via une constituante peuvent être boulangistes. Boulanger diminue son soutien au royaliste et tente de se justifier en interne. Laguerre, ayant maintenant connaissance de l'alliance, s'abstient de commentaires. Le résultat est finalement décevant pour les royalistes qui y voit une trahison des boulangistes et Boulanger doit renoncer à son divorce, rencontrer l'état-major royaliste et offrir de dissoudre le CRN. Lors de la rencontre avec Albert de Mun et les royalistes, Boulanger promet la restauration de la monarchie. Le CRN comprends qu'ils ont été trompés et que Boulanger travaille avec et pour la droite, cependant ils ne peuvent renoncer à la prise du pouvoir qu'ils estiment imminent ainsi qu'aux financements de Dillon. Ils rencontre Jérôme Bonaparte, apprenant par la même occasion que Boulanger avait déjà fait la démarche l'année précédant et espérant entre 500 000 et 1,2 millions de francs, provenant de l'impératrice Eugénie, qui, en février, refuse de soutenir « Plon-Plon ». Cela révèle surtout au CRN qu'il n'a aucune pouvoir décisionnel et que seul Boulanger décide véritablement. Le CRN soutien finalement aux royalistes et aux bonapartistes le 6 janvier[61].

Le , il se présentait comme candidat à Paris. La situation était inquiétante pour ses adversaires. Le président du Conseil général de la Seine Édouard Jacques lui fut opposé. La campagne fut intense. Boulanger l'emporta par 245 236 voix contre 162 875 à son adversaire, le radical Édouard Jacques, et 17 039 voix au blanquiste Boulé. Au moyen du système de candidature multiple, il s'était présenté et a été élu à peu près partout. Alors qu'il célébrait sa victoire en présence de 50 000 personnes, certains de ses partisans, dont Alfred Naquet, lui suggérèrent alors d'effectuer un coup d'État en marchant sur l'Élysée, mais il se refusa à les suivre sur cette voie, estimant qu’il avait toutes chances d’accéder rapidement au pouvoir sans avoir à violer la loi[62].

 
Le général Boulanger au milieu de ses principaux partisans.

En 1889, la moitié ou les deux tiers des députés boulangistes viennent de la gauche et de l’extrême-gauche[réf. nécessaire]. Paul Lafargue écrira : « La crise boulangiste a ruiné le parti radical ; les ouvriers, lassés d'attendre les réformes qui s'éloignaient à mesure que les radicaux arrivaient au pouvoir, dégoûtés de leurs chefs qui ne prenaient les ministères que pour faire pire que les opportunistes, se débandèrent ; les uns passèrent au boulangisme, c'était le grand nombre, ce furent eux qui constituèrent sa force et son danger : les autres s'enrôlèrent dans le socialisme. »[63] Friedrich Engels reprocha à de nombreuses reprises les complaisances de Lafargue pour le boulangisme.

Ainsi, à Paris, le boulangisme a percé dans les quartiers populaires et non bourgeois. Goguel évoque aussi : « Les troupes du boulangisme parisien, journalistes faméliques, camelots, ouvriers, épaves sociales, dressées contre les gros bourgeois du parlement et de la finance. » (François Goguel, La Politique des partis sous la Troisième République).

En province, le boulangisme pénètre très peu dans les fiefs de la droite traditionnelle, monarchiste et cléricale, selon les études d'André Siegfried, sauf dans certains cas comme la Charente-Inférieure, où le vote Boulanger bénéficie d'un « vieil attachement au bonapartisme déçu par le ralliement à une République modérée où le pouvoir semble se dissoudre dans les arcanes parlementaires », et dans les départements « mixtes » (ayant élu une députation de droite et de gauche en 1885), où les positions de la droite sont renforcées[64]. Cependant, Lissagaray rapporte que leurs députés sont les premiers défenseurs et le premier soutien de Boulanger à la Chambre des députés[65]. Selon Patrick Lagoueyte, la droite, d'abord rétive, finit par rallier un homme qu'elle juge capable de « restaurer l'autorité de l'État, dans la tradition plébiscitaire », certains milieux royalistes se figurant qu'il pourrait jouer « le rôle d'un connétable restaurateur de la monarchie », aveuglement dont Boulanger se sert sans renoncer à ses convictions républicaines[66]. D'ailleurs, en 1890, Mermeix révèle dans Les Coulisses du boulangisme[67] la collusion de Boulanger avec la droite monarchiste, l'entourage du général, composé jusqu'à la fin de républicains de gauche, servant de façade devant le pays, pour Zeev Sternhell[68]. D'après Jean-Louis Ormières, les droites entreprennent les premières démarches auprès de Boulanger, en la personne du baron de Mackau, dès l'élection de Sadi Carnot à la présidence de la République, le , et, quand, l'été suivant, le général l'emporte lors d'élections partielles dans trois départements, il attire aussi bien à lui l'électorat conservateur (royalistes et bonapartistes) que de la gauche radicale et socialiste[69].

Déclin

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La menace d'un mandat d'arrêt est lancée contre lui le pour complot contre la sûreté de l'État, et il doit s'enfuir en Belgique. Le gouvernement fait interdire le cumul des candidatures aux élections législatives par la loi du 17 juillet 1889[70], et aux élections du , les boulangistes n'ont que 72 élus contre 366 pour les républicains. Le boulangisme s'effondre.

Deux mois après la mort de sa maîtresse, le général Boulanger se suicide le sur sa tombe.

Quelques semaines avant les élections de 1893, lors de la séance du à la Chambre des députés, les élus du groupe se divisent au sujet du « faux Norton », commandité par le boulangiste Édouard Ducret mais salissant notamment Rochefort, ce qui entraîne les démissions retentissantes de Paul Déroulède et Lucien Millevoye. Relatant cette séance mémorable, La Lanterne du titre sur « La fin du boulangisme »[71]. De fait, seuls 16 boulangistes sont élus, le plus souvent comme « révisionnistes ». Ne faisant plus allusion au général, ils siègent à la gauche de la gauche et créent, à partir de 1893, un petit groupe nationaliste.

Idéologie et programme

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L'idéologie du boulangisme est assez difficile à cerner puisqu'il est par sa nature protéiforme. Il cependant assez assuré qu'il peut être qualifié de populisme, utilisant l'opposition entre les élites et le peuple, mais aussi de démagogique, puisque fondé dès le départ sur un flou politique et par des omissions, voir des mensonges.

La nature protéiforme du boulangisme complique aussi la définition des idées portées par le boulangisme. Ce qui est certain, c'est que le boulangisme est un mouvement d'opposition et de colère. Il s'oppose au gouvernement des opportunistes, au parlementarisme, à l'instabilité du régime et la proposition principale est la dissolution de la Chambre puis la Constituante. Cependant, après avoir dit cela, le programme positif du boulangisme n'existe que très peu, et cela est voulue par une partie de l'état-major en raison des contradictions internes insolubles.

Le boulangisme de Boulanger

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On peut cependant commencer par analyser la figure du boulangisme : Georges Boulanger. Cependant, les mensonges de celui-ci à ses proches ou en public empêche souvent de connaître ses propres idées. Officiellement, Boulanger se dit entièrement républicain, contre la dictature et la restauration et se défendra toujours sur ces points. Cependant, ses alliances avec les royalistes et les bonapartistes, où il semble pencher pour la restauration via le coup de force, remet en partie en cause ses paroles, qui peuvent aussi être des mensonges. Ses actions semblent pencher pour une vision pragmatique qui garderait donc la République, mais qui serait forcément consulaire et autoritaire pour rester en place, la conception de « parti national », au-dessus de tous les autres partis, sans politique, de masse et sans être officiellement un parti en est un exemple[72]. Boulanger semble véritable contre la dictature, de même pour le coup d'état, mais seulement parce qu'il pense que cela est trop dangereux pour son aventure et non pour des raisons morales[73]. Le poste que recherche Boulanger est lui-même obscure. En effet, après 1888, il ne peut revenir au ministère, son premier choix, mais il indique ne pas viser la présidence mais participe à un plébiscite sur sa personne qui viserait alors à le faire président[74].

Ses positions constitutionnelles se résument publiquement au triptyque : « dissolution-révision-constituante », ce qui correspond à une méthode plus qu'à du fond. Le 24 octobre 1888, il est auditionné à la Chambre et doit donc préciser sa pensée. Il s'agit cependant en très grande partie des idées prodiguées par Naquet. Il ajoute cependant que la constituante doit avoir un mandat déterminé lorsqu'il est mis en difficulté. Il propose la suppression de la présidence, puis après d'autres questions sur la présidence, il répond que celles-ci sont secondaires. Il précise que le chef de 'État serait responsable devant l'Assemblée, mais il semble penser à l'impeachment des États-Unis. Pour remplacer le président, il propose l'élection d'un conseil exécutif de 3 ou 5 membres, indépendant du législatif. À la question de la restauration par la constituante, il plaide pour l'insurrection. Après cet événement, plusieurs journaux rapportent des interviews de Boulanger, que celui-ci dément toujours et dont la véracité est douteuse. Cependant, celle obtenue en juin 1889 par le Pall Mall Gazette est authentique. Boulanger y prône la tolérance religieuse, la réintégration des sœurs dans les hôpitaux et une système éducatif proche des États-Unis[75]. Enfin, Boulanger est surnommé le «général Revanche », à tort selon Bertrand Joly. Il a en effet une réputation dès 1886 de vouloir celle-ci, grâce à un battage médiatique intense. De plus, Bertrand Joly estime que le boulangisme n'est pas en lui-même revanchiste, c'est à dire qu'il souhaite la guerre. Boulanger et les boulangistes s'en défendent d'ailleurs, ils se préparent à une guerre mais n'en veulent pas. Le patriotisme et le chauvinisme français face à l'Allemagne sont les éléments qui décrivent mieux l'attitude du boulangisme. Pour résumer, le boulangisme de Boulanger est uniquement une prise de pouvoir sans vision politique[76].

La question social pour Boulanger est peu importante. S'il indique qu'il doit y en avoir, la question politique prime. Le seul élément précis donné est pour l'assurance contre la maladie et l'assurance vieillesse. Il refuse la révolution sociale et les conservateurs comprennent qu'il n'est pas une menace pour l'ordre social[77].

Le boulangisme des boulangistes

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À l'inverse, le Conseil républicain national (CRN) fixe en théorie les grandes orientations du boulangisme. Cependant, il n'a pas non plus de programme officiel et s'y refuse à la fin 1888. Comme pour Boulanger, l'idée de permettre au plus grand nombre d'électeurs de les rejoindre. Les programmes qui sont publiés sont donc souvent parcellaires et individuels. Celui le plus complet est Naquet via ses articles dans son journal. Les quelques propositions du CRN portent sur la décentralisation et la paix extérieur.

Il existe cependant deux courants dans le boulangisme : les intransigeants et les plébiscitaires. Le premier est conventionnel, démocratique et reposant sur une Assemblée unique contrôlant l'exécutif, le second est à l'inverse, pro-présidentiel. La suppression du Sénat est une élément commun aux deux courants. Le camp conventionnel est le plus bruyant et le plus dans ses intensions, à l'inverse le présidentiel est discret et lui-même divisé en deux mouvances. La première, avec notamment Paul Déroulède, est républicain sur le modèle des États-Unis, la seconde est autoritaire, et regroupe les jérômistes, avec un régime plébiscitaire et autoritaire[78].

Les lieutenants de Boulanger parlent un peu de la question sociale, Gabriel Terrail demande des nationalisations par exemple. De même Naquet est pour la nationalisation des transports, des banques et des mines. Laisant repousse la révolution mais aussi la retraite puisqu'il préfère une vision individuelle plutôt que la « confiscation » par l'État. Dans les comités de la Seine, la situation est un peu différente puisque des programmes sont votés. les questions sociales sont toujours en fin de liste. Souvent, elle se résume à une phrase « améliorer le sort des travailleurs ». Elle est couplée avec la demande d'assurance d'infirmités et de vieillesse, parfois le chômage. À cela s'ajoute parfois la lutte contre les monopoles et les accapareurs, la diminution des impôts indirects, la journée de 8 heures, le repos hebdomadaire et la nationalisation de la Banque de France. Il n'y a pas d'attaques contre les patrons et la propriété privée[79].

L'antisémitisme

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La place de l'antisémitisme est assez faible dans le boulangisme, Boulanger lui-même n'étant pas antisémite. Cependant, les deux idéologies possèdent des points communs dont un rejet de la modernité, le populisme, la critique du capitalisme et surtout une concurrence d'électeurs potentiels. Cet antisémitisme est un support à d'autres phobies, l'opportunisme, le capitalisme et le christianisme. La chronologie est cependant proche, puisque l'ouvrage de Édouard Drumont, La France juive sort en mai 1886, mais cet antisémitisme est ultra minoritaire. Cependant, cet antisémitisme est utilisé comme arme contre le régime. Dans le boulangisme, il y a des combattants de l'antisémitisme : Déroulède, Laguerre, Andrieu, Girou, Cassagnac et Naquet mais en réalité il y aussi beaucoup d'antisémites comme Laur, Verguin, Martineau, Millevoye, Laisant, Barrès, etc...[80]

L'antisémitisme n'est jusqu'en 1890 qu'utilisé qu'à titre individuel et n'est pas proche du boulangisme. En réalité même, selon Bertrand Joly, le boulangisme occupe l'espace qui monopolise sa clientèle potentielle. À la fin du boulangisme, l'antisémitisme peu bénéficier des rancœurs des perdants du boulangisme[81].

Organisation du boulangisme

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Si Boulanger est la figure de proue du boulangisme, il n'est pas le théoricien, ni le stratège du mouvement. Avant sa mise à la retraite, Alfred Naquet, Henri Rochefort, Georges Laguerre et Arthur Dillon sont les têtes pensantes du mouvement, rejoint par Georges Thiébaud fin 1887.

Comité républicain national

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Image d'Épinal montrant les principaux lieutenants du boulangisme en 1889.

Après les premiers essais électoraux, les boulangistes souhaitent organiser le mouvement pour assurer une meilleure cohérence et obtenir la victoire. Le 16 mars est fondé le Comité républicain de protestation nationale[82] qui devient le 6 mai le Comité républicain national. Boulanger devient officiellement le président du Comité. Ce comité n'a aucun statut officiel, et ses archives ont toutes été détruites. L'objectif du comité est de diriger le boulangisme pour obtenir légalement et par le vote la victoire. Le siège change à de nombreuses reprises d'adresses selon les évolutions du boulangisme, il commence chez Arthur Dillon pour se termine au 46 rue de l'Arbre-sec à Paris. Lors de sa fondation : 15 personnes sont présentes, dont 11 députés, tous radicaux à l'exception de Francis Laur. Il y a aussi trois directeurs de journaux : Charles Lalou, Eugène Mayer et Henri Rochefort. Enfin, Paul Déroulède en est un membre fondateur. Rapidement, Boulanger et Dillon le rejoigne puis deux députés et Thiébaud. En avril, Naquet et Saint-Martin entre au CRN. Cependant dès l'été deux membres démissionnes face à l'arrivée de Thiébaud, qui est dès lors marginalisé. En 1889, le nombre de membres continue d'augmenter au grès des élections mais tous ne sièges pas dans le comité[83].

Le CRN n'est en réalité pas très puissante puisque la majorité des décisions sont prises à l'extérieur de celle-ci. Elle manque d'unité politique, de programme et de structure, les premières règles écrites n'étant faites qu'en janvier 1890. Si le président est Boulanger, celui-ci n'est que peu présent, préférant voir les membres en face à face ou en petit groupe et ne donnant aucune consigne clair lorsqu'il est présent. La vice-présidence devient centrale après la départ en Belgique de Boulanger et c'est d'abord Paul Déroulède qui est élu, rapidement remplacé par Boulanger par Léon Vacher puis Naquet et enfin Laisant. Il y a aussi deux secrétaires, remplacé par semestre, et un trésorier Dillon qui est remplacé après son départ en septembre 1889 par François Planteau[84].

Le comité est cependant rapidement dirigé de facto par Boulanger suivit par le duo Laguerre et Naquet, assisté de Laisant et Le Hérisé. Dillon est puissant et solitaire tandis que les radicaux forment la base qui suit le mouvement. Une tension permanente existe entre les membres, notamment envers Dillon qui est un royaliste mais d'où provient l'argent, contre Thiébaud, contre Déroulède car trop puissant avec sa Ligue des patriotes.[85]. Le CRN n'a aussi aucune information officielle sur l'alliance à droite et ferme les yeux sur la provenance de l'argent dont chacun sait qu'il provient des royalistes. Il sous-estime fortement les sommes données par les seuls royalistes. Pourtant en septembre 1889, l'alliance est claire pour tous puisque le presse boulangiste soutient des listes conservatrices. Cependant, le CRN pense pouvoir s'en débarrasser après la victoire de Boulanger, ne connaissant par les tenants et aboutissants de l'alliance faite par Dillon et Boulanger. Certains membres savent pourtant tout de l'alliance. Laguerre l'apprend en décembre 1888, mais accepte celle-ci contre 100 000 francs pour sauver son journal La Presse. Le Hérissé, savait aussi, Naquet l'apprend début 1889 mais Boulanger lui ment en minimisant ses promesses. Finalement, Naquet approuve l'alliance avec la droite en décembre 1888 comme une « marche parallèle »[86]. Le CRN n'arrive pas à fédérer les groupes boulangistes existants à Paris et en province qui refusent de se soumettre, tandis que le nouveaux groupes, surtout parisiens, sont peu nombreux et très autonomes[87].

Comités boulangistes

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Les comités sont la cellule de base de l'organisation boulangiste. Il existe des comités de quartier, d'arrondissement et de circonscription qui se chevauchent souvent. Ils fusionnent, se divisent et disparaissent sans archives ce qui empêche leur dénombrement et leur suivi. Les comités ont pour ordre de ne pas prendre le nom de « boulangiste » mais de « républicain national » ou « révisionniste » parfois « socialiste ». Il y a parfois jusque huit comités dans le même arrondissement, ne coopérant pas toujours entre eux.

Les créations se font par vagues : en juin 88, à l'automne puis au printemps 1889 avec un maximum d'efforts pour les prochaines élections et servant aux membres de la Ligue des patriotes dissoute de s'organiser. Les adhésions se font sans cotisation, souvent avec de multiples affiliations, avec des bureaux fortement renouvelés, les comités ne pouvant durer que pour une élection. Les comités varient en taille entre une dizaine et une centaine de membres. Il semble y avoir début 1989, un total de 500 adhérents dans tous les comités parisiens.

Les comités sont obsédés par leur indépendance, empêchant les regroupements, les coopérations et la coordination depuis le CRN. Les conflits internes sont le plus souvent autour des personnes, mais les décisions se font le plus souvent à l'unanimité. Les comités ont un programme de révision qui cherche la suppression de la Présidence de la République, mais aussi la suppression des ministres, qui doivent être remplacés par des fonctionnaires nommés et révoqués par la Chambre. Le référendum d'initiative populaire est proposée, ainsi que la suppression de la préfecture de police de Paris, la lutte contre les grands patrons et la revanche. Jusque mars 1989, l'alliance avec les royalistes est dénoncé mais avec les élections de fin d'année, l'alliance est déplorée mais jugée comme inévitable[88].

Au niveau au-dessus se trouve les ligues et les fédérations boulangistes. Il ne s'agit pas d'organisations régies juridiquement et elles n'ont pas une gestion régulière. Ces ligues et fédérations n'existent qu'à Paris et dans la banlieue.

Il existe des organisations pré-boulangistes (Fédération des groupes républicains socialistes de la Seine, depuis 1881) et ceux spécifiquement boulangiste (Fédération républicaine révisionniste, créée en mai 1888 ; Ligue d'action républicain, en avril 1888 ; Ligue boulangiste, en octobre 1888 et l'Union des patriotes républicains de la Seine, mars 1889) d'autres existent mais sont insignifiants. Ces groupes sont similaires dans les idées et ne se distinguent que par leur chefs. Il y a beaucoup de pluri-appartenance dans les ligues et fédérations.

Les effectifs sont difficiles à estimer car le taux de rotation des membres est très fort. En 1888, la Fédération des groupes républicains socialistes de la Seine compte 1 200 membres, diminuant jusque 500 à 700 membres en mars 1890. la Ligue d'action républicain comporte moins de 400 membres. Les effectifs sont donc très limités mais les militants sont très actifs.

Il existe aussi des mouvements professionnels et des regroupements par département ou région d'origine comme les auvergnats, les alsaciens-lorrains et les corses. L'union entre les ligues et fédérations étant professés sans que personne ne veulent le faire véritablement[89].

Signification du boulangisme

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Plusieurs interprétations du boulangisme, politiquement très composite, s'opposent. Était-il, comme le pensait Jacques Néré, un « catalyseur du mouvement social en France » provoqué par la crise économique de 1882 et frisant selon lui l'extrême gauche[90], ou, comme le laissent penser « les tractations secrètes de Boulanger avec les conservateurs », « un mouvement de droite qui exploite à des fins monarchistes le nationalisme effervescent et le mécontentement général »[91] ? La même question se pose quant à la nature de plusieurs mouvements du XXe siècle, ne serait-ce que pour le péronisme en Argentine et le getulisme au Brésil : populistes, fascistes, ouvriers[92],[93] ?

Hypothèse d'historiens

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  • Pour Zeev Sternhell, le boulangisme tient une place importante dans l'histoire politique française, première synthèse entre le nationalisme et certaines formes de socialisme, qui donnera plus tard naissance au fascisme. Cette vision est cependant minoritaire.
  • Le boulangisme marque probablement pour les monarchistes de l'époque le dernier espoir de restauration de la monarchie en France. Après cela, dans les années 1890, viendra la politique de ralliement des monarchistes à la République.
  • Le boulangisme a dédramatisé la question du socialisme en France, encore tabou quelques années après la Commune. Pour François Goguel, « le boulangisme a donné naissance à la fois au nationalisme et au socialisme moderne » (La Politique des partis sous la Troisième République). Pour René Rémond, « le boulangisme a frayé la voie au socialisme » (Les Droites en France). Le socialisme moderne s'est regroupé dans son opposition au boulangisme, sous l'impulsion notamment de Jean Allemane, Édouard Vaillant, etc.

Sentiments de l'époque

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« Les nouvelles chansons boulangistes » de Gaston Villemer, vers 1888.

Sentiments populaires

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Le boulangisme ne s'apparente pas à un mouvement socialiste, même si l'on considère que certaines personnalités issues de cette mouvance, surtout certains blanquistes, le soutiennent. En effet, Boulanger est « pour la patrie et pour le peuple »[95] ; peuple qui « a besoin qu'on s'occupe de lui comme d'un enfant »[96]. Boulanger écrit également au père Hyacinthe, le , qu'il veut « un gouvernement fort ; mais ce gouvernement ne doit pas être fort par la contrainte qu'il inspire ; il doit l'être par la confiance des masses populaires ».

Pour Paul Lafargue, « le boulangisme est un mouvement populaire justifiable à beaucoup de titres ». Cependant, il regrettera cette tendance ambiguë (lettre à Engels). Mais, pour Jean Jaurès, le boulangisme est « un grand mouvement de socialisme dévoyé », un détournement de son but. Ainsi, on peut dire qu'il y eut des mouvements sociaux ou populaires, mais aucunement que le boulangisme est un mouvement socialiste.

Par ailleurs, le programme politique de Boulanger est « contre le parlementarisme »[95], parlement où siègent principalement bourgeois et monarchistes : pour ces blanquistes dévoyés, le boulangisme est antibourgeois ; et pour les républicains, socialistes ou non, Boulanger est un antiparlementaire, adoptant une logique monarchiste, bref un homme dangereux pour la République.

Ainsi, « M. Boulanger estime que le peuple est bon « enfant » dont il faut s'occuper avec bienveillance ! Il veut être charitable avec le peuple ! C'est là une mortelle injure, après tant d'autres, pour la fierté nationale. »[96]

Pour Lissagaray, le peuple n'est aucunement naïf : « Le peuple sait ce que lui réservent ces bons apôtres qui disent ne lui vouloir que du bien et qui ne savent pas comprendre ses droits et respecter sa dignité. »[96]

De plus, avec l'affaire Schnaebelé, la politique et les bons sentiments de Boulanger n'étaient plus crédibles vis-à-vis de la République.

Sentiments politiques

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C'est alors, en 1888, en réaction au boulangisme, contre le césarisme et le plébiscite de Boulanger, qu'est créée la Société des droits de l'homme et du citoyen par Clemenceau, Ranc et Joffrin.

Lissagaray décrit dans Le Bilan de Boulanger, publication de la Société, toutes les réactions vis-à-vis de la politique de Boulanger ; politique de droite en accord avec les royalistes et bonapartistes contre la bourgeoisie de la gauche parlementaire (d’où aussi sa popularité dans la masse ouvrière souvent de sentiment apolitique).

Ainsi, à ce niveau, le plébiscite, c'est-à-dire tendre la main au prolétaire comme Boulanger l’a fait lors des grèves et de son soutien au peuple par l’armée est politiquement biaisée ; le sentiment populaire n’a plus sa place dans cette politique.

L'anti-Boulangisme est donc une réaction politique du parti républicain contre une nouvelle dictature comme il y en eut après chaque révolution du XIXe siècle en France. Le parti républicain de toutes tendances confondues regroupe des personnalités et des groupes pas forcément politiques, mais dont les membres élus siègent à gauche de l'Assemblée :

« Appartenant aux fractions diverses de la grande famille républicaine, nous croyons qu'une entente entre tous ceux qui sont demeurés fidèles à la République est nécessaire pour mettre un terme à l'aventure boulangiste, si humiliante pour notre pays. […] Nous fondons la Société des droits de l'homme et du citoyen. Elle a pour objet la défense de la République, par la lutte sans merci contre toute entreprise de réaction de dictature[97]. »

Ainsi, « Ce qui fait la force passagère de ce qu'on appelle le parti boulangiste et de ce qui n'est en réalité que la coalition de mécontents déraillés et ambitieux hypocrites, c'est que l'électeur auquel s'adresse la secte nouvelle, n'a pas eu sous les yeux toutes les pièces du procès qu'elle prétend faire à la République. […] »[97]

À droite de la Société des droits de l'homme et du citoyen, les modérés proches de Jules Ferry se réunissent au sein d'un autre rassemblement antiboulangiste, l'Association nationale républicaine.

L’état-major boulangiste

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Le parti boulangiste, gravures publiées dans L'Illustration, 7 et .
 
Le « Comité de protestation nationale », gravure publiée dans L'Illustration nationale, .
 
Caricature parue en 1888 dans la revue boulangiste La Diane. Dans le camp boulangiste, on reconnaît Georges Laguerre, Henri Rochefort, Alfred Naquet, Paul Déroulède, Georges de Labruyère, Alfred Le Petit et Antonin Louis.

Boulangistes de droite

  • Albert de Mun, théoricien du corporatisme chrétien.
  • Arthur Dillon, ou comte Dillon (1834-1922), officier de cavalerie, ami de Boulanger depuis Saint-Cyr, puis secrétaire général de la Compagnie du câble transatlantique, financier du Boulangisme, élection de député invalidée en 1889[98].
  • Georges Thiébaud, journaliste bonapartiste, qui lance, avec Dillon, une campagne de presse « à l’américaine » (comme on dit déjà à l’époque) en faveur de Boulanger.
  • Maurice Barrès, républicain nationaliste.
  • Armand de Mackau, député de l’Orne en 1866-1918 (sauf 1870-1876). Un des représentants monarchistes. Après l’échec du boulangisme, se rallie à la République à l’Action libérale de Jacques Piou[98].
  • Charles Lalou (1841-1918), industriel, directeur des mines de Bruay, patron de presse (La France), boulangiste, député du Nord (1889-1893)[98].
  • Louis-Gaston Villemer, parolier[99].
  • Émile Driant (1855-1916), officier de zouaves, député de Meurthe-et-Moselle en 1910-1916 (Action libérale), grand écrivain d’anticipation militaire sous le nom de capitaine Danrit[98].
  • Alfred Koechlin-Schwartz (1829-1895), industriel, député du Nord en 1888-1889[98].
  • Ernest Legendre (1855-1914), publiciste[100].

Boulangistes radicaux

  • Henri Rochefort (1831-1913), journaliste, radical de la mouvance socialiste, républicain et anticlérical, député en 1869, membre du gouvernement de la défense nationale, député de la Seine de 1885 à 1886. Directeur du journal l’Intransigeant. Après le boulangisme il adhère à un « socialisme national »[101] et s'oppose à la révision de la condamnation de Dreyfus[98].
  • Paul Déroulède (1846-1914), journaliste-écrivain de la revanche de 1870, jacobin social, surtout anti-communard, disciple de Gambetta, fondateur de la Ligue des patriotes en 1882, député de Charentes en 1889-1899, anti-dreyfusard[98].
  • Alfred Naquet (1834-1916), député du Vaucluse en 1876-1883, sénateur du Vaucluse en 1883-1890, député de la Seine en 1893-93, puis du Vaucluse en 1893-1898[98].
  • Jean Placide Turigny (1822-1905), médecin, député de la Nièvre de 1876 à 1905, gauche radical-socialiste, maire de Chantenay[98].
  • René Le Hérissé (1857-1922), député puis sénateur d’Ille-et-Vilaine de 1886 à 1920, radical puis groupe de la gauche démocratique[98].
  • Jean-Baptiste Saint-Martin (1840-1926), député du Vaucluse et de la Seine en 1877-1893 et 1906-1910, radical socialiste, directeur de l’École des Beaux-Arts d’Avignon[98].
  • Eugène Mayer, financier, rachète en 1877 La lanterne, journal radical-socialiste anticlérical.
  • Maurice Vergoin (1850-1892), avocat républicain radical, député de Seine-et-Oise en 18895-1889[98].
  • Louis Andrieux (1840-1931), avocat, député du Rhône et des Basses-Alpes en 1876-1889 et 1910-1924. Après le boulangisme : républicain de gauche[98].
  • Eugène de Ménorval (1829-1897), conseiller municipal autonomiste de Paris.

Boulangistes blanquistes

  • Pierre Denis (1828-1907), socialiste, membre de la Commune de Paris.
  • Ernest Granger (1844-1914), représentant blanquiste sous le Second Empire avec Blanqui, Eudes et Tridon ; communard, cofondateur du Comité révolutionnaire central, rédacteur en chef du Cri du Peuple après la mort d’Eudes, député de la Seine en 1889-1893)[98].
  • Frédéric Boulé (1843-19..), syndicaliste, meneur de la grève des terrassiers parisiens en juillet-août 1888, concurrent blanquiste de Boulanger et du radical Jacques lors de l'élection parisienne du puis candidat boulangiste aux élections suivantes.
  • Alexandre Froger, député de la Sarthe en 1885-1889 puis de la Mayenne en 1889-1893, socialiste chrétien.
  • Georges de Labruyère (1856-1920), compagnon de Séverine, journaliste au Cri du Peuple et fondateur de La Cocarde.
  • Ernest Roche (1850-1917), ouvrier graveur, membre du comité blanquiste de Bordeaux, secrétaire de la chambre syndicale des mécaniciens, délégué des associations syndicales ouvrières au Congrès socialiste de Marseille, député de la Seine en 1889-1906 et 1910-1914, un des fondateurs des soupes populaires[98].
  • Breuillé.
  • Gabriel Terrail dit « Mermeix » (1859-1930), journaliste et écrivain, fonde la Cocarde (boulangiste) en 1888, député de la Seine en 1889-1893[98].

Boulangistes députés du « groupe ouvrier »[102] de 1885

 
Caricature parue dans Le Don Quichotte représentant Georges Laguerre tirant le général Boulanger sur un char (1888).
  • Charles-Ange Laisant (1841-1920), scientifique, député de Loire-Inférieure en 1876-1885 et de la Seine en 1885-1893, dreyfusard[98].
  • Georges Laguerre (1856-1912), avocat, député du Vaucluse 1883-1889 et 1910-1912 et député de la Seine en 1889-1893[98].
  • Henri Michelin (1847-1912), juriste, président du conseil municipal de Paris en 1884, député de la seine en 1885-1889 et 1893-1898[98].
  • Clovis Hugues (1857-1907), premier député ouvrier socialiste en France. Réélu député de Marseille en 1885, il prend part au mouvement boulangiste. Il est député socialiste de la Seine entre 1893 et 1906 (19e arrondissement)[98].
  • Paul Susini, dit Paul de Susini (1843-1901), médecin, socialiste, député de la Corse en 1885-1889[98].

Autres boulangistes

  • Francis Laur (1844-1934) (député de la Loire en 1885-1889 puis de la Seine en 1889-1893, socialiste national)[98].

Notes et références

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  1. Origine populisme, p. 29-31.
  2. Origine populisme, p. 31-34.
  3. Origine populisme, p. 38-40.
  4. Origine populisme, p. 41-45.
  5. Origine populisme, p. 46-48.
  6. a et b Origine populisme, p. 48-51.
  7. Origine populisme, p. 51-53.
  8. Origine populisme, p. 57.
  9. Origine populisme, p. 53-56.
  10. Origine populisme, p. 57-58.
  11. Origine populisme, p. 58-59.
  12. Origine populisme, p. 62-63.
  13. Origine populisme, p. 63-67.
  14. Origine populisme, p. 68-70.
  15. Origine populisme, p. 71-76.
  16. Origine populisme, p. 131-135.
  17. Origine populisme, p. 137.
  18. Origine populisme, p. 138.
  19. Origine populisme, p. 139-142.
  20. Origine populisme, p. 146-149.
  21. Origine populisme, p. 154.
  22. Origine populisme, p. 159.
  23. Origine populisme, p. 165.
  24. Origine populisme, p. 166.
  25. Origine populisme, p. 169.
  26. a et b Origine populisme, p. 169-175.
  27. Origine populisme, p. 172-182.
  28. Origine populisme, p. 175-182.
  29. Origine populisme, p. 188.
  30. Origine populisme, p. 190.
  31. Origine populisme, p. 199-200.
  32. Origine populisme, p. 167 & 169.
  33. Origine populisme, p. 205-207.
  34. Origine populisme, p. 208-210.
  35. Joly 2022, p. 385-386.
  36. Origine populisme, p. 182.
  37. Origine populisme, p. 185.
  38. Origine populisme, p. 213-215.
  39. Origine populisme, p. 218-219.
  40. Origine populisme, p. 220-223.
  41. Origine populisme, p. 224.
  42. Origine populisme, p. 227.
  43. Origine populisme, p. 225.
  44. Origine populisme, p. 229-242.
  45. Origine populisme, p. 254-257.
  46. Origine populisme, p. 259-260.
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Voir aussi

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Articles connexes

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Bibliographie

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Liens externes

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Textes d'époque (en ordre chronologique)

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Autres sites

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  • « Au cœur du mouvement bonapartiste durant l’épisode boulangiste : le témoignage de Clément de Royer, représentant personnel du prince Victor », Revue du Centre d'Études et de Recherches sur le Bonapartisme, no 38, [lire en ligne].
  • Alexandre SUMPF, Histoire par l'image, La propagande boulangiste, 2008, [lire en ligne].