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Bombardement de Bouaké

Informations générales
Date
Lieu Bouaké
Belligérants
Drapeau de la Côte d'Ivoire Côte d'IvoireDrapeau de la France France
Forces en présence
2 avions Su-25inconnues
Pertes
aucune9 morts[1]
38 blessés[1]
Civils :
Drapeau des États-Unis 1 mort[1]

Première guerre civile ivoirienne

Coordonnées 7° 41′ 00″ nord, 5° 01′ 59″ ouest

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Bombardement de Bouaké

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Bombardement de Bouaké

Le 6 novembre 2004 à 13 h 15[2], deux Soukhoï Su-25[3] de l'armée de l'air ivoirienne pilotés par des mercenaires biélorusses et assistés de copilotes ivoiriens[3] effectuent un bombardement sur la base française de Bouaké, faisant neuf morts et 38 blessés parmi les soldats français et un civil américain membre d'une ONG. Cette attaque est un épisode-clé de la crise politico-militaire en Côte d'Ivoire et comporte encore de nombreuses zones d'ombre.

ContexteModifier

Depuis l'intervention française à la suite de l'éclatement de la guerre civile, la Côte d’Ivoire est coupée en deux : le Sud, contrôlé par le président Laurent Gbagbo, et le Nord, aux mains des rebelles des Forces nouvelles. Les forces françaises, dans le cadre de l’opération Licorne, sont déployées entre les deux belligérants avec les casques bleus de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) pour établir une zone de confiance.

Toutefois, le 4 novembre 2004, les forces gouvernementales lancent une offensive contre les rebelles, l'opération Dignité. Déployée en tant que force d’interposition et chargée par l’ONU de faire respecter le cessez-le-feu, l’armée française reçoit l’ordre de Paris de ne pas réagir, même s'il semble que l'Elysée aient tenté avec vigueur de les en dissuader[4]. Ainsi, le 4 novembre, les deux Su-25 frappent un bataillon des Forces nouvelles à Bouaké dans la matinée puis le PC d'un officier de ces dernières. Dans l'après-midi, ils prennent pour cible la tour RTI et l'hôtel Tropico. Le lendemain, une colonne de Fanci menée par le capitaine Konan[4] progresse au sol vers Bouaké. Les Su-25 ciblent Séguéla et Baboulifla, localités en dehors de Bouaké. Le 6 novembre, les opérations aériennes se poursuivent à Bongora, Brobo, Séguéla et Bouaké.

DéroulementModifier

Le 6 novembre 2004 en début d’après-midi. Les deux Sukhoi Su-25 décollent de l’aéroport de Yamoussoukro, pilotés par deux pilotes biélorusses, Boris Smahine et Youri Souchkine, secondés par deux copilotes ivoiriens, le lieutenant-colonel Ange Gnanduillet et le lieutenant Patrice Oueï.

Vers 13 h 20, ils effectuent un premier passage de reconnaissance au-dessus du lycée français Descartes de Bouaké où l'armée française a installé une base[2], avec plusieurs centaines de militaires et une soixantaine de blindés sous le commandement du colonel Destremau[4]. Puis l’un d’entre eux plonge en piqué et lâche ses roquettes sur l’objectif, un gymnase abritant le mess des officiers[5].

Le bombardement fait dix morts et 39 blessés :

  • neuf militaires français appartenant aux 2e RIMa, RICM et 515e régiment du train[3] : Thierry Barathieu, Philippe Capdeville, Francis Delon, Benoît Marzais, Laurent de Rambure, Patelias Falevalu, Franck Duval, Emmanuel Tilloy et David Decuyper[6]
  • un civil américain : Robert J. Carsky, un agronome américain de 49 ans travaillant pour Africa Rice[7]

Riposte françaiseModifier

Jacques Chirac, le président français, donne l'ordre de détruire les deux Su-25.

Deux Soukhoï ainsi que trois Mil Mi-24 et un Mil Mi-8 postés sur la base de Yamoussoukro sont ainsi détruits par l'armée française quinze minutes après l'attaque[8],[9].

Conséquences immédiatesModifier

Une heure après l'attaque sur le camp des forces françaises, des combats éclatent entre les militaires français et ivoiriens pour le contrôle de l'aéroport d'Abidjan, essentiel pour la France dans la perspective d'établir un pont aérien.

Le 6 novembre 2004, Charles Blé Goudé lance un appel à la télévision ivoirienne peu de temps après le bombardement des positions françaises par les Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI) et la riposte française qui a détruit tous leurs moyens militaires aériens. Les partisans du président ivoirien s’attaquent en représailles aux ressortissants français à Abidjan et plusieurs milliers de Français sont évacués en catastrophe du pays.

Conséquences à long termeModifier

Commanditaires et mercenairesModifier

De retour à Yamoussoukro, les deux pilotes biélorusses sont exfiltrés vers le palais de Yamoussoukro.

À Abidjan, des éléments de la Force Licorne prennent l’aéroport et arrêtent 15 hommes, principalement ukrainiens, mais aussi russes et biélorusses, chargés de l'armement et de la maintenance des avions et hélicoptères russes du régime Gbagbo[6]. Ils retiennent durant quatre jours ces individus, qui sont interrogés par les Forces spéciales françaises à Abidjan[5], avant d'être relâchés et remis au consul de Russie, le 11 novembre, en présence d’un délégué du Comité international de la Croix-Rouge, sur ordre de Paris.

Cinq jours plus tard, huit Biélorusses sont interceptés par les autorités togolaises à la frontière avec le Ghana, embarqués dans un minibus[3]. Parmi eux, l’un des deux pilotes[5].

Le ministre togolais de l’Intérieur, François Boko décide de les placer en garde à vue et alerte le représentant de la DGSE et du SCTIP (Service de coopération technique internationale de police)[5] à l'ambassade de France à Lomé, à qui il transmet leur identité. Mais les autorités françaises semblent avoir décidé de ne rien faire[3] et François Boko se résout à leur expulsion[5] après les avoir détenus deux semaines[6]. Les individus relâchés disparaissent[3].

Les avions et équipages des Soukhoï avaient été acheminés depuis la Biélorussie via le Togo par un trafiquant d'armes bien connu, Robert Montoya, ancien gendarme de l’Elysée sous François Mitterrand[3]. Les deux pilotes, Youri Souchkine et Boris Smahine, ne sont notamment pas réapparus depuis lors[4].

Enquête et procèsModifier

Une enquête judiciaire est ouverte en 2005 par le tribunal des armées de Paris[5].

En 2016, la juge d’instruction française Sabine Kheris, chargée du dossier depuis 2012 (et la quatrième juge depuis le début de la procédure[10]), demande le renvoi devant la Cour de justice de la République des anciens ministres Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier, suspectés d'avoir agi délibérément pour soustraire à la justice des mercenaires biélorusses suspectés d'être responsables de l'attaque contre les forces françaises[11].

Le 25 juin 2018, le parquet de Paris sollicite le renvoi devant la cour d’assises pour « assassinats, tentatives d’assassinats et destruction des biens d’autrui aggravée par deux circonstances (en réunion et au préjudice d’une personne dépositaire de l’autorité publique) » de trois pilotes accusés d’avoir participé au raid : deux lieutenants de l’armée ivoirienne, Patrice Oueï et Ange Magloire Gnanduillet Attualy, et un mercenaire biélorusse, Youri Souchkine[2]. Elle a en revanche rendu un non-lieu partiel concernant un autre mis en cause bélarusse, Boris Smahine, estimant ne pas avoir de “charges suffisantes” à son encontre.

ThèsesModifier

Selon le général Henri Poncet, la frappe « était manifestement délibérée », mais il estime toutefois que le président Gbagbo était « trop fin politique pour donner un ordre aussi absurde ». Il propose l'hypothèse suivante : « Lorsqu’il a été clair que l’aventure militaire allait tourner à l’échec, les extrémistes [dans l’entourage de Gbagbo] se sont sentis en danger. Ils ont donc décidé sciemment de s’engager dans une stratégie de rupture [avec] la France [qui] avait le profil du bouc émissaire responsable de l’échec […]. Je persiste à penser que ces extrémistes, dans lesquels on peut inclure Mamadou Koulibaly, Charles Blé Goudé, Kadet Bertin Gahié et Philippe Mangou, se trouvaient à l’origine directe du bombardement du lycée Descartes. »[12]

Selon l’avocat des victimes françaises, Me Jean Balan, quelqu’un a fourni une fausse information à l’armée ivoirienne afin qu’elle bombarde la base française de Bouaké, le but étant de légitimer le renversement du président Gbagbo[7]. Cette thèse est celle de la « bavure manipulée » : l’armée ivoirienne aurait été informée par les services secrets français de la tenue dans le bâtiment bombardé à Bouaké d’une réunion de rebelles, alors que celui-ci était un local vidé pour l'occasion sous le prétexte d'inventaire. Il n’était pas prévu que des soldats iraient s’abriter derrière. L’objectif était de stopper l’offensive ivoirienne et de mettre le président ivoirien en grande difficulté.

Notes et référencesModifier

  1. a b et c Bombardement de Bouaké en 2004 : Alliot-Marie, Villepin et Barnier ne seront pas poursuivis, Le Monde avec AFP, 23 mai 2019.
  2. a b et c Pierre Lepidi et Charlotte Bozonnet, « Bombardement de Bouaké en 2004 : vers l’ouverture d’un procès en France », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 3 mai 2019).
  3. a b c d e f et g Thomas Hofnung, « Bouaké : pourquoi la juge veut renvoyer Alliot-Marie, Villepin et Barnier devant la Cour de justice », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 3 mai 2019).
  4. a b c et d Alexandre François, « Côte d'Ivoire: l'armée française face aux mystères de Bouaké », Slate Afrique,‎ (lire en ligne, consulté le 8 mai 2019).
  5. a b c d e et f « Côte d’Ivoire : mourir pour Bouaké », Jeune Afrique,‎ (lire en ligne, consulté le 5 mai 2019).
  6. a b et c Laurent Léger, Trafics d'armes : enquêtes sur les marchands de mort, Flammario, coll. « Enquête », , 341 p. (ISBN 978-2080688002, lire en ligne), p. 89-106.
  7. a et b Vincent Duhem, « Bombardement à Bouaké : Robert J. Carsky, l’Américain oublié », Jeune Afrique,‎ (lire en ligne, consulté le 5 mai 2019).
  8. Pascal Le Pautremat, Les guerriers de la république : forces spéciales et services secrets français, 1970-2009, Choiseul, , p. 137.
  9. Anthony Lattier, « L’Affaire du bombardement de Bouaké (2) : les zones d’ombres (Rediffusion) », RFI, 22 août 2016.
  10. Cette procédure a été lancée par la juge d'instruction aux Armées Brigitte Raynaud,
  11. « Soupçons sur la Cour pénale internationale », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne, consulté le 24 décembre 2017)
  12. Mathieu Olivier et Vincent Duhem, « Bombardement de Bouaké : de Paris à Abidjan, qui était aux commandes ? », Jeune Afrique,‎ (lire en ligne, consulté le 8 mai 2019).