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Une friche industrielle, espace délaissé, favorise l'installation spontanée de la biodiversité floristique et faunistique, en sélectionnant dans un premier temps les espèces les plus adaptées à la vie au contact des Hommes.

L'expression « biodiversité ordinaire » (ou « nature ordinaire », « biodiversité commune ») désigne, en écologie, l'ensemble des espèces abondantes dans un écosystème donné. Face au constat d'une régression de la diversité animale, floristique, fongique et génétique parmi des espèces autrefois très communes (hirondelles, abeilles, anguilles...), de nombreux auteurs invitent à accorder une attention plus soutenue à la nature ordinaire et à la protéger dans des espaces tels que les villes (biodiversité urbaine), les zones humides.

Sommaire

DéterminationModifier

La biodiversité ordinaire est un concept qui se définit principalement par opposition[1] : par opposition tout d'abord à une biodiversité « extraordinaire » (c'est-à-dire emblématique ou charismatique, comme les grands mammifères, les super-prédateurs ou certaines espèces spectaculaires[2]), et secondairement par opposition aux espèces plus rares ou de densité plus faible (que cela soit naturel ou dû à une perturbation humaine). Pour Couvet et Vandevelde (2004), les espèces ordinaires seraient donc « celles qui ne sont ni menacées, ni domestiquées, ni exploitées », ce qui représente environ 80 % des espèces de vertébrés connues[3]. Il n'existe cependant pas de définition consensuelle ni d'harmonie dans l'usage des différents synonymes de cette expression, et la formule définitoire la plus rassembleuse semble provisoirement celle de « nature qui nous entoure »[3], ce qui permet d'élargir a notion de biodiversité au-delà de l'échelle trop réductrice d'espèce, et d'envisager cet ensemble à l'échelle de la communauté[3].

En Europe et en Amérique du Nord, la biodiversité ordinaire est ainsi constituée en grande partie par des oiseaux communs[4], des insectes[5] et d'autres invertébrés[6], ou surtout des plantes[7], éventuellement qualifiées de « mauvaises herbes »[8] – autant de constituants de ce que le paysagiste Gilles Clément nomme le « Tiers paysage »[9].

Il s'agit donc d'une nature qui n'est ni tout à fait sauvage ni tout à fait domestique, celle qui s'est adaptée à cet entre-deux qui recouvre de fait une superficie désormais extrêmement vaste à l'échelle de la planète[1].

Laurent Godet a proposé trois définitions distinctes de la « nature ordinaire »[10] :

  • Une définition anthropocentrique qui la « définit comme un "écotone" entre les espaces dominés par l’Homme d’un côté et ceux desquels il est absent (ou presque) »,
  • une définition anthropogénique où la nature ordinaire, influencée par les activités humaines, serait un « espace tampon entre forçages anthropique et environnementaux »,
  • une définition écologique où elle serait une « nature composée d'espèces communes ».

Denis Couvet et Jean-Christophe Vandevelde[3] proposent ensuite trois modes possibles de représentation de la biodiversité ordinaire (correspondant à trois approches scientifiques distinctes) : comme ensemble de communautés, comme bioindicateur sentinelle, et comme réseau écologique.

Dans tous les cas, la qualification d'« espèce commune » est toujours relative à un espace géographique donné : une même espèce peut être très commune dans une portion de son aire de répartition et rarissime dans une autre, comme le loup gris[11] ou le vautour fauve[12]. Cette notion est également variable dans le temps, suivant les variations temporelles d'abondance des différentes espèces[13].


Importance écologiqueModifier

La biodiversité ordinaire constitue l'essentiel de la biomasse des écosystèmes, et détermine donc « la fertilité des sols, la qualité des eaux, la pollinisation des végétaux, l’équilibre des écosystèmes face aux espèces introduites et la régulation des ravageurs des cultures »[14]. La biodiversité ordinaire constitue ainsi sans doute le maillon le plus important des processus écosystémiques, et la base indispensable sur laquelle les espèces ou interactions plus rares et complexes peuvent se développer, fournissant nourriture, habitat et interactions biotiques à une large gamme d'espèces potentielles[15].

Certaines communautés de biodiversité ordinaire font l'objet d'un suivi scientifique, comme en France le Suivi Temporel des Oiseaux Communs (programme « STOC »), qui suit les populations des 100 espèces d'oiseaux les plus communs du territoire métropolitain depuis 1989[16].

Aspect socialModifier

Même si les espèces spectaculaires jouissent souvent d'un grand succès auprès du public (qui s'exprime à travers les zoos[17], les sorties naturalistes[18], les médias ou les voyages[19]), c'est bien la biodiversité ordinaire qui constitue le paysage naturel le plus familier à la plupart des humains, notamment occidentaux ou citadins[3], et ce même si la connaissance de cette biodiversité est parfois très restreinte[20].

Par cette familiarité, les espèces communes constituent potentiellement un lien majeur dans la connexion des populations humaines à la nature[18].

En conservationModifier

La conservation de la nature s'est longtemps limitée aux espaces et espèces rares, spectaculaires ou charismatiques[2].

Or, si les espèces communes ne sont généralement pas menacées d'extinction (contrairement à celles recensées par la Liste rouge de l'UICN des espèces menacées), les effectifs de leurs populations connaissent cependant des diminutions drastiques dans certains écosystèmes du fait des activités humaines[4], ce qui perturbe leur fonction écosystémique, et fragilise les processus écologiques auxquelles celles-ci participent[15]. En conséquence, la surveillance et la conservation de la biodiversité ordinaire sont des approches en plein développement dans le champ de la biologie de la conservation[14],[21]., et tout particulièrement dans le cadre du courant de l'écologie de la réconciliation[15]. La création en 2013 de la Plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) est un exemple typique de cette prise de conscience des enjeux que représente la biodiversité ordinaire.

Notes et référencesModifier

  1. a et b Rémi Beau, « Nature ordinaire », dans D. Bourg & A. Papaux, Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, Presses universitaires de France, .
  2. a et b (en) Frédéric Ducarme, Gloria M. Luque et Franck Courchamp, « What are “charismatic species” for conservation biologists ? », BioSciences Master Reviews, vol. 1,‎ (lire en ligne).
  3. a b c d et e Denis Couvet et Jean-Christophe Vandevelde, « Biodiversité ordinaire: des enjeux écologiques au consensus social », dans Elena Casetta & Julien Delors, La biodiversité en question, Les Éditions Matériologiques, (ISBN 9782919694549, DOI 10.3917/edmat.delor.2014.01.0181, lire en ligne).
  4. a et b (en) Julliard, R., Jiguet, F. et Couvet, D., « Common birds facing global changes: what makes a species at risk? », Global Change Biology, vol. 10,‎ , p. 148–154 (DOI 10.1111/j.1365-2486.2003.00723.x, lire en ligne).
  5. (en) N Deguines, R Julliard, M de Flores et C Fontaine, « The Whereabouts of Flower Visitors: Contrasting Land-Use Preferences Revealed by a Country-Wide Survey Based on Citizen Science », PLOS ONE, vol. 7, no 9,‎ (lire en ligne).
  6. Frédéric Ducarme, « Pourquoi étudier les invertébrés ? Quelques arguments d’Aristote », sur Smithsonian Institute, National Museum of Natural History, .
  7. (en) A Muratet, N Machon, F Jiguet, J Moret et E Porcher, « The role of urban structures in the distribution of wasteland flora in the greater Paris area, France », Ecosystems, vol. 10, no 4,‎ , p. 661-671 (lire en ligne).
  8. Nathalie Machon et al., Sauvages de ma rue : Guide des Plantes sauvages des villes de France, Paris, Le Passage - Muséum national d'histoire naturelle, , 416 p. (ISBN 978-2847421873).
  9. Gilles Clément, Manifeste pour le Tiers paysage, Paris, Éditions Sujet/Objet, 2004.
  10. Richard Dumez, « Les limites de la biodiversité ordinaire », sur edu.MNHN.fr.
  11. (en) « Canis lupus », sur iucnredlist.org.
  12. (en) « Gyps fulvus », sur iucnredlist.org.
  13. (en) Peter Kahn, « Children’s affiliations with nature: Structure, development, and the problem of environmental generational amnesia », Children and nature: Psychological, sociocultural, and evolutionary investigations,‎ , p. 93-116 (lire en ligne).
  14. a et b Marc de Nale, « La biodiversité ordinaire : pourquoi et comment ? », sur Ecocert.
  15. a b et c (en) Denis Couvet et Frédéric Ducarme, « Reconciliation ecology, from biological to social challenges », Revue d’ethnoécologie, vol. 6,‎ (DOI 10.4000/ethnoecologie.1979, lire en ligne).
  16. Frédéric Jiguet, « Suivi Temporel des Oiseaux Communs (STOC) », sur vigienature.mnhn.fr.
  17. (en) Agathe Colleony, AC. Prevot, M. Saint-Jalme, S. Clayton, « Conservation and the « extinction of experience » : do zoos matter ? », sur oceanpark.cn.
  18. a et b (en) Cosquer, Alix, Raymond, Richard et Prevot-Julliard, Anne-Caroline, « Observations of Everyday Biodiversity: a New Perspective for Conservation? », Ecology and Society, vol. 17,‎ (lire en ligne).
  19. (en) Walpole MJ et Leader-Williams, N, « Tourism and flagship species in conservation », Biodiversity and conservation, vol. 11, no 3,‎ , p. 543–547.
  20. (en) Ballouard JM, Brischoux F et Bonnet X, « Children Prioritize Virtual Exotic Biodiversity over Local Biodiversity », PloS One, vol. 6, no 8,‎ (DOI 10.1371/journal.pone.0023152, lire en ligne).
  21. Mougenot C., Prendre soin de la nature ordinaire, nouvelle édition, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2003, URL : http://books.openedition.org/editionsmsh/1293.

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  • Rémi Beau, « Nature ordinaire », dans D. Bourg & A. Papaux, Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, PUF, .
  • Denis Couvet et Jean-Christophe Vandevelde, « Biodiversité ordinaire: des enjeux écologiques au consensus social », dans Elena Casetta & Julien Delors, La biodiversité en question, Les Éditions Matériologiques, (ISBN 9782919694549, DOI 10.3917/edmat.delor.2014.01.0181, lire en ligne).
  • Gilles Clément, Manifeste pour le Tiers paysage, Paris, Éditions Sujet/Objet, (ISBN 978-2914981026).
  • Nathalie Machon et al., Sauvages de ma rue : Guide des Plantes sauvages des villes de France, Paris, Le Passage - Muséum national d'histoire naturelle, , 416 p. (ISBN 978-2847421873).
  • Frédéric Jiguet, 100 oiseaux communs nicheurs de France, Paris, Delachaux et Niestlé, , 224 p. (ISBN 978-2603017616).
  • Catherine Mougenot, Prendre soin de la nature ordinaire, Paris, INRA, coll. « Natures sociales », , 230 p. (ISBN 978-2-7380-1045-2).
  • Laurent Godet, « La « nature ordinaire » dans le monde occidental », L’espace géographique, vol. 4,‎ , p. 295-308.
  • (en) Michael L. Rosenzweig, Win-Win Ecology : How the Earth’s Species Can Survive in the Midst of Human Enterprise, Oxford University Press, .
  • Collectif, dossier « Agir en zone humide ordinaire », Zones Humides Infos (ISSN 1165-452X), no 88-89, 2015, p. 1-12 Lire en ligne
  • Philippe Clergeau, « Une biodiversité urbaine ? », Courrier du CNRS: Cities, ciutades, villes, no 82,‎ , p. 102-104