Bagne de la Guyane française

Bagne de la Guyane française
Image illustrative de l’article Bagne de la Guyane française
L'intérieur de la prison du Bagne, sur l'île royale
Localisation
Pays Drapeau de la France France
Région Guyane
Coordonnées 5° 17′ nord, 52° 35′ ouest
Géolocalisation sur la carte : Guyane
(Voir situation sur carte : Guyane)
Bagne de la Guyane française

Le bagne de la Guyane française (ou bagne guyanais) désigne un ensemble de camps et pénitenciers situés en Guyane, ancienne colonie pénale devenue département et région d'outre-mer français.

Histoire du bagne guyanaisModifier

Dès la Révolution française, des députés (comme les révolutionnaires Billaud-Varenne et Collot d'Herbois en juillet 1795 ou les 65 déportés de Fructidor en septembre 1797[1]), des journalistes, des monarchistes et des prêtres sont déportés à Cayenne et à Iracoubo. Au total, on recense plus de 330 déportations durant cette période[1]. Cependant, les bagnes de Guyane ne sont officiellement dédiés aux Travaux forcés qu’en 1852.

La transportation massive de milliers de forçats s’adosse à deux utopies liées à l’émergence de la modernité politique et sociale à partir des années 1830 : celle de la régénération des individus par le travail, et celle de la colonisation des marges de l’Empire par l’exil forcé[2]. Une série de décrets en 1852 et 1853 complétés par une loi de Transportation en 1854 fondent la réponse du Second Empire à l’inquiétude grandissante de la population française au sujet des problèmes sanitaires et sécuritaires liés à la concentration de milliers de forçats dans les bagnes portuaires (Toulon, Rochefort, Brest, etc.). Cette loi organise la peine des Travaux forcés à accomplir hors du territoire métropolitain pour les prisonniers de droit commun. La Guyane est choisie tant pour extraire du corps social sa frange « contaminée et contaminante » que pour offrir une voie de réhabilitation par le travail au grand air. Cette première époque du bagne se transforme en une véritable hécatombe humaine due à une administration défaillante, aux nombreuses épidémies et aux mauvais traitement infligés aux prisonniers[3].

Mais une autre loi va conduire à la mise en place de l’internement des délinquants multirécidivistes, autrement dit va pénaliser les petits larcins de la misère, ces « bas-fonds » [4] redoutés par la République conservatrice. La loi du 27 mai 1885 portant relégation des récidivistes, entraîne « l’internement perpétuel sur le territoire des colonies ou possessions françaises » des délinquants et criminels multirécidivistes. […] Cette loi établie une « présomption irréfragable d’incorrigibilité », c’est-à-dire qu’elle fixe un nombre de peines, une quantité d’infractions au-delà de laquelle un individu est déclaré totalement inamendable par la pénalité classique » [5]. Cette loi distingue, dans une logique criminologique, les délinquants par accident des délinquants « par nature ». Elle répond au sentiment d’insécurité croissant de la population française et repose sur les constats pseudo-scientifique de la criminologie naissante autour de l’Italien Lombroso : la criminalité est un « mauvais gêne », la misère son « bouillon de culture »[6]. Elle instaure de surcroît le principe de la "double peine" : tout individu condamné à moins de huit années de travaux forcés est tenu, à l’expiration de sa peine, de résider pendant un temps égal à la durée de sa condamnation[7]. Si la peine est supérieure à huit ans, il doit y résider à vie.

À ces deux types d’internement s’ajoute une déportation des opposants politiques et des condamnés pour haute trahison – à l’exemple du capitaine Dreyfus qui arrive au bagne sur l'île du Diable le 12 mars 1898. Les bagnes de Guyane deviennent ensuite des outils de répression dans les mouvements d’indépendance des sociétés coloniales. Les Indochinois succèdent aux Algériens dans les années 1930[8].

Il faudra des années de témoignages pour abolir le bagne. Par exemple, le journaliste Albert Londres se rend au bagne de Cayenne en 1923, et en tire un reportage indigné sur les horreurs commises[9]. Son reportage suscitera de vives réactions dans l'opinion mais aussi au sein des autorités pour l'amélioration des conditions de détention. Des campagnes de dénonciations comme celle menées par la Ligue des Droits de l’Homme ou l’Armée du Salut de Charles Péan militent pour que la loi sur la Transportation disparaisse du Code Pénal français. L'officier Charles Péan publie à ce propos l'ouvrage Terre de bagne en 1933.

Un décret-loi du Front populaire, proposée par le député guyanais Gaston Monnerville, alors Sous-Secrétaire d'État aux colonies, abolira officiellement le bagne en 1938 [3]. Cependant, si les convois vers la Guyane cessent, les prisonniers déjà présents sont sommés de finir leur peine, et une nouvelle hécatombe verra le jour sous le Régime de Vichy, années d’horreurs où les difficultés matérielles se superposent à de nouvelles logiques concentrationnaires[10]. Les derniers bagnards rapatriés quittent la Guyane le . Au total, plus de 3 000 rapatriés ont quitté la Guyane entre 1946 et 1953 par groupes de 200 à 300 sur le navire affrété par l’Armée du salut.

Liste des camps et pénitenciersModifier

Plusieurs pénitenciers flottants se trouvaient au large de Cayenne et Kourou et se nommaient La Chimère, Le Grondeur et La Truite.

Détenus célèbresModifier

 
Alfred Dreyfus en 1903.

Notes et référencesModifier

  1. a et b Louis-José Barbançon, « Aux origines de la guillotine sèche. La déportation dans les Assemblées révolutionnaires », Criminocorpus. Revue d'Histoire de la justice, des crimes et des peines,‎ (ISSN 2108-6907, lire en ligne, consulté le 30 avril 2020)
  2. Marc Renneville, « Les bagnes coloniaux : de l’utopie au risque du non-lieu », Criminocorpus. Revue d'Histoire de la justice, des crimes et des peines,‎ (ISSN 2108-6907, lire en ligne, consulté le 30 avril 2020)
  3. a et b Michel Pierre, « Le siècle des bagnes coloniaux (1852 - 1953) », Criminocorpus. Revue d'Histoire de la justice, des crimes et des peines,‎ (ISSN 2108-6907, lire en ligne, consulté le 30 avril 2020)
  4. (en) Dominique Kalifa, Les bas-fonds, Seuil, (ISBN 978-2-02-110463-9, lire en ligne)
  5. Jean-Lucien Sanchez, « La relégation (loi du 27 mai 1885) », Criminocorpus. Revue d'Histoire de la justice, des crimes et des peines,‎ (ISSN 2108-6907, lire en ligne, consulté le 30 avril 2020)
  6. Charles A. Ellwood, « Lombroso's Theory of Crime », Journal of the American Institute of Criminal Law and Criminology, vol. 2, no 5,‎ , p. 716–723 (ISSN 0885-4173, DOI 10.2307/1132830, lire en ligne, consulté le 1er mai 2020)
  7. Jean-Lucien Sanchez, « La relégation des récidivistes en Guyane française. Les relégués au bagne colonial de Saint-Jean-du-Maroni, 1887-1953. », Thèse, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS),‎ (lire en ligne, consulté le 30 avril 2020)
  8. Danielle Donet-Vincent, « Les « bagnes » des Indochinois en Guyane (1931-1963) », Criminocorpus. Revue d'Histoire de la justice, des crimes et des peines,‎ (ISSN 2108-6907, lire en ligne, consulté le 30 avril 2020)
  9. Albert (1884-1932) Auteur du texte Londres, Au bagne (Ed. nouv. rev. et corr.) / Albert Londres, (lire en ligne)
  10. Jean-Lucien Sanchez, « L'abolition de la relégation en Guyane française (1938-1953) », Criminocorpus. Revue d'Histoire de la justice, des crimes et des peines,‎ (ISSN 2108-6907, lire en ligne, consulté le 30 avril 2020)
  11. « Mystères d’archives », sur Programmes ARTE (consulté le 12 novembre 2015)

Voir aussiModifier

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Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  • Cayenne, matricule 51793 / Bande-dessinée de Stéphane Blanco et Laurent Perrin, 2013, (ISBN 978-2-9545678-0-8)
  • Jean-Claude Michelot, La guillotine sèche : Histoire du bagne de Cayenne, Paris, Fayard, 1981, 361p. (ISBN 2-2130-1105-2)
  • Jean-Pierre Fournier, Vision du bagne : la vie des forçats, de St-Martin-de-Ré à la Guyane, Paris, éd. du Pélican, 1989, 156 p - Vilo Guyane Presse Diffusion
  • Philippe Lartin, Mémorial du bagne de la Guyane, éd. Orphie, 1988, 5 vol. 204 p., 199 p., 207 p., 192 p., 192 p.; ill. - (ISBN 2-9502-0991-2)
  • Maurice Alhoy, Les bagnes : histoires, types; mœurs, mystères, Paris, Gustave Havard, Dutertre et Michel Lévy Frères, (lire en ligne)
  • Auguste Liard-Courtois, Après le bagne !, Paris, Fasquelle, , 328 p. (lire en ligne)
  • Laviol, H., Les Mystères du bagne ou Blondel le condamné innocent, Genève, J. Meyer, 18??, 1360 p. (lire en ligne)
  • Mireille Maroger, Bagne, Paris, Denoël, , 241 p. (lire en ligne)
  • Maurice Alhoy, Les bagnes : histoires, types; mœurs, mystères, Paris, Gustave Havard, Dutertre et Michel Lévy Frères, (lire en ligne)
  • André-Daniel Laffon de Ladébat, Journal de ma déportation à la Guyane française, Paris, Société d’éditions littéraires et artistiques, , 382 p. (lire en ligne)
  • François Barbé de Marbois, Journal d’un déporté non jugé, ou déportation en violation des lois, décrétée le 18 fructidor an V, t. 1, Paris, Chatet, Fourcier J., , 275 p. (lire en ligne)
  • François Barbé de Marbois, Journal d’un déporté non jugé, ou déportation en violation des lois, décrétée le 18 fructidor an V, t. 2, Paris, Chatet, Fourcier J., , 328 p. (lire en ligne)
  • Michel Pierre, Le temps des bagnes, 1748-1953, Tallandier, 2017.
  • Jean-François Tifiou, De Quimper à Cayenne, le singulier destin d'une Bretonne, 2017, 173 p. Editions Feedback

Films -DocumentairesModifier

Liens externesModifier