Attaque d'Anvers

L'attaque d'Anvers, en néerlandais Franse Furie (« furie française »), qui a lieu le , au cours de la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), qui oppose les habitants des Pays-Bas, soulevés depuis 1566 contre Philippe II, roi d'Espagne et souverain des Pays-Bas, sous la direction du prince Guillaume d'Orange (« le Taciturne »).

L'affaire d'Anvers n'oppose cependant pas les Néerlandais aux Espagnols, mais à des troupes françaises sous la direction du duc François d'Anjou (en néerlandais Frans van Anjou), frère du roi Henri III. Elle se produit à la suite de la déposition de Philippe II par les États généraux (26 juillet 1581) et de l'attribution de la souveraineté au duc d'Anjou par le traité de Plessis-lès-Tours. Mais, insatisfait de la situation qui lui est faite dans ce pays hostile à l'absolutisme, il tente au début de 1583 un coup de force militaire, qui est un total échec.

Pour les habitants d'Anvers, c'est la seconde « furie » de la guerre d'indépendance, après celle que leur ont fait subir les Espagnols en novembre 1576 (sac d'Anvers).

ContexteModifier

Les Pays-Bas de Charles Quint à Philippe IIModifier

Les dix-sept provinces des Pays-Bas sont un des héritages de Charles Quint, venu du duc de Bourgogne Charles le Téméraire. En 1549, Charles, aui est aussi roi d'Espagne et qui a été élu empereur en 1519, redéfinit le statut des Pays-Bas (Pragmatique Sanction), qui en fait une entité séparée du Saint Empire, devant revenir à son fils Philippe, futur roi d'Espagne.

En 1555, date de l'abdication de Charles Quint, Philippe II reçoit la couronne d'Espagne et les dix-sept provinces (ainsi que la Franche-Comté)[1]. Philippe II est représenté dans chaque province (non pas en tant que roi d'Espagne, mais en tant que comte de Flandre dans le comté de Flandre, duc de Brabant dans le duché de Brabant, etc.) par un gouverneur (stathouder) et au niveau de l'ensemble par un gouverneur général, assisté par le Conseil d'État. Chaque province a une représentation (les états provinciaux), mais il existe aussi des états généraux des Pays-Bas.

Les débuts de la guerre d'indépendance (1566-1578)Modifier

Les tensions, politiques (rôle de la noblesse locale) et religieuses (problème du protestantisme), entre les élites néerlandaises et Philippe II aboutissent en 1566 à une crise et au début de la « révolte des Gueux », qui, en 1568, se transforme en guerre lorsque le prince Guillaume d'Orange, membre du Conseil d'État et leader de la noblesse, lance une offensive contre l'armée du duc d'Albe, gouverneur général depuis 1567.

Cette offensive échoue, mais la guerre reprend en 1572 (prise de Brielle) et cette fois, l'insurrection s'installe solidement dans les provinces du nord, notamment la Hollande et la Zélande. Le duc d'Albe est remplacé en 1573.

En novembre 1576, a lieu le sac d'Anvers par les troupes espagnoles, ce qui provoque la signature par l'ensemble des provinces d'un traité, la pacification de Gand, visant à surmonter les différends entre catholiques et protestants. Mais cette unité se brise au cours des années suivantes, sous le gouvernorat d'Alexandre Farnèse, petit-fils de Charles Quint.

La déchéance de Philippe II et l'avènement de François d'AnjouModifier

L'Union d'Arras, du 6 janvier 1579, rassemble le comté d'Artois, le Cambrésis, le comté de Hainaut et la ville de Douai, qui abandonnent le camp de la rébellion, reconnaissent la souveraineté de Philippe II et proclament le catholicisme comme leur seule religion.

Le , les provinces insurgées répliquent en se regroupant dans l'Union d'Utrecht, formant les Provinces-Unies des Pays-Bas. Guillaume d'Orange, leader de l'insurrection, et les États généraux des Provinces-Unies cherchent alors un successeur à Philippe. Après l'échec des négociations avec Matthias de Habsbourg, ils arrivent à un accord avec François d'Anjou, frère du roi Henri III.

En septembre 1580 est signé le traité de Plessis-lès-Tours, par lequel les États généraux se déclarent prêts à accepter François d'Anjou comme roi. Mais il s'agirait d'une monarchie constitutionnel, le duc d'Anjou devrait se contenter d'être une figure représentative, tandis que le pouvoir réel demeurait dans les mains des États généraux.

Le 26 juillet 1581, les États généraux votent la déchéance formelle de Philippe comme souverain des Pays-Bas (acte de La Haye).

En janvier 1583, le duc d'Anjou, impatienté par le retard pris par son couronnement et en désaccord avec les limitations que le traité imposait à son autorité et avec les concessions religieuses au protestantisme majoritaire dans les Provinces-Unies, planifia de se rendre maître militairement de diverses cités des Flandres et du Brabant[pas clair].

L'attaque d'AnversModifier

PréparatifsModifier

Faisant partie du plan qui consistait à faire pénétrer les forces du duc d'Anjou à l'intérieur de plusieurs cités de la zone, le , la garnison française de Dunkerque profita d'un affrontement mineur entre ses troupes et les habitants, pour s'assurer militairement de la place. Ils procédèrent de la même manière à Ostende, Dixmude, Termonde, Alost et Vilvorde. À Bruges, à cause d'un retard dans la mise en exécution des plans, les chefs français furent arrêtés par les autorités néerlandaises, averties de ce qui s'était passé dans les autres cités.

Ayant l'intention de prendre aussi Anvers, capitale du Brabant et résidence de Guillaume d'Orange, ayant comme bourgmestre Philippe de Marnix, le , le duc d'Anjou amena ses troupes à Borgerhout[2], près d'Anvers, sous le prétexte de préparer une attaque contre Eindhoven.

Méfiant des intentions françaises, Guillaume d'Orange demanda à François d'Anjou la raison de la présence de ses troupes près d'Anvers ; Anjou répondit en garantissant sa fidélité aux Provinces-Unies et en s'engageant de ne pas introduire de troupes dans la cité.

Attaque de la villeModifier

Le 17 janvier à midi, 300 soldats de la cavalerie d'Anjou s'approchèrent de la porte d'Anvers, en feignant d'accompagner un homme blessé et sollicitant d'entrer dans la cité pour le soigner. Après avoir abattu les soldats qui défendaient la porte, ils entrèrent dans la cité, en donnant l'accès au reste de l'armée, qui les suivait avec 3 000 mousquetaires et 600 hommes à cheval, commandés par le comte Rochepot.

La faible garnison qui défendait Anvers fut rapidement submergée par les assaillants, qui se dispersèrent aussitôt dans les rues pour mettre la ville à sac. Les citoyens d'Anvers fermèrent les portes de la cité et improvisèrent une défense désespérée ; durant une heure, avantagés par la dispersion des forces françaises dans les rues étroites, ils engagèrent des combats au corps à corps dans toute la ville. Ces affrontements causèrent la mort d'environ 1 500 soldats français, et 500 autres furent faits prisonniers[3] — notamment Jean Bodin, ambassadeur du duc d'Anjou, qui a fait le récit de cette attaque[4] —, alors que les pertes parmi les habitants sont estimées à un peu plus de 100[5].

Retrait du duc d'AnjouModifier

 
Tableau satirique peint vers 1585 : la vache représente les provinces des Pays-Bas. Philippe II essaie de la diriger ; ses éperons labourent les flancs. Guillaume d'Orange retient la vache par les cornes et Élisabeth Ire lui donne à manger. La vache défèque sur le duc d'Anjou qui lui soulève la queue.

Après la déroute, le duc d'Anjou se retira avec le reste de ses troupes vers Termonde ; sa route s'est vue interrompue par la rupture intentionnelle d'une digue à Malines, causant une inondation au passage des Français, et qui provoqua environ 1 000 morts parmi eux[5]. Continuant vers le sud, ils arrivèrent à Mons, où ils stationnèrent.

Cette attaque est connue dans la littérature anglo-saxonne comme la furie française, en souvenir de la furie espagnole de 1576, lors de laquelle les tercios espagnols mirent à sac la cité, tuant plusieurs milliers de citoyens[6].

ConversationsModifier

Depuis Mons, le duc d'Anjou engagea une correspondance avec Guillaume d'Orange et avec les autorités d'Anvers, dans laquelle il justifiait son désir de contrôler Anvers par les offenses que lui infligeaient les États généraux qui voulaient limiter son autorité ; il réaffirmait sa fidélité à la cause hollandaise et attribuait les événements à une insubordination de ses troupes.

Alexandre Farnèse, gouverneur des Pays-Bas espagnols, essaya de profiter de la situation à son bénéfice, proposant au duc d'Anjou une alliance avec le parti espagnol. Les demandes démesurées du duc d'Anjou, qui voulut rester maître de plusieurs cités de la frontière franco-hollandaise en échange de la remise des places sous commandement français, empêchèrent un accord[5].

La mainmise simultanée du duc d'Anjou sur toutes les places ayant des garnisons françaises, l'interception de la correspondance avec son frère le roi de France et la découverte des pourparlers avec Farnèse montrèrent clairement la duplicité du duc d'Anjou à l'égard des Provinces-Unies, mais la situation de ces dernières dans la guerre contre l'Espagne n'était pas assez solide pour rompre les accords avec les Français : sans l'appui du duc d'Anjou, et par conséquent celui de la France, les Provinces-Unies ne seraient pas capables de contenir l'avancée des tercios espagnols d'Alexandre Farnèse. Guillaume d'Orange leur conseilla d'essayer de se réconcilier avec le duc, voyant dans cette stratégie l'unique manière de maintenir leur indépendance à l'égard de l'Espagne. Dans les derniers jours du mois de , le duc d'Anjou et les États généraux établirent un accord provisoire selon lequel[7] :

  • Les soldats français faits prisonniers durant l'attaque seraient libérés ;
  • On rendrait les propriétés du duc d'Anjou à Anvers ;
  • On remettrait au duc d'Anjou 90 000 florins[8] pour le paiement de l'arriéré des soldes des troupes françaises ;
  • Le duc d'Anjou devrait réactualiser les conditions du traité de Plessis-lès-Tours ;
  • Les troupes françaises devraient jurer fidélité aux États généraux ;
  • Les places prises par les forces françaises seraient rendues ;
  • Le duc d'Anjou devrait se retirer à Dunkerque avec ses troupes jusqu'à la conclusion définitive de l'accord.

ConséquencesModifier

Le commandement des troupes françaises passa au maréchal de Biron. Ce dernier s'empara de Gouda, et repoussa les Espagnols à Roosendaal, mais bientôt Alexandre Farnèse conquit Eindhoven, Diest, Westerlo, Gand et Bruges dans une avance rapide. Le duc d'Anjou tomba malade à Dunkerque et, devant la proximité de l'armée espagnole, revint en France. Farnèse continua sa marche, prenant Dunkerque, Nieuport, Dixmude et Menin[7].

Guillaume d'Orange fit fortifier Anvers. Son appui au duc d'Anjou et son mariage en avril avec Louise de Coligny, fille du chef des huguenots français Gaspard de Coligny, éveillèrent l'hostilité de la cité. Rejeté par les Anversois et craignant pour sa sécurité, le , il se retira en Zélande, province dont il était stathouder et où il comptait de nombreux partisans. En dépit de ses tentatives pour maintenir les appuis français du côté hollandais, l'opposition des États généraux et celle de la population finirent par obtenir l'expulsion des troupes françaises : le , elles embarquèrent à Biervliet (Zélande) pour se retirer définitivement en France[7].

François d'Anjou mourut en France en juin 1584. Guillaume d'Orange fut assassiné par Balthazar Gérard le mois suivant. Le retrait français facilita l'avancée des tercios d'Alexandre Farnèse qui capturèrent sans difficultés, au cours de cette année, les territoires le long de l'Escaut ; Zutphen et d'autres cités de Gueldre furent prises en septembre grâce au changement de camp de Guillaume van der Bergh, qui les remit aux Espagnols.

En , les tercios assiégèrent Anvers, obtenant la reddition de la cité en août 1585.

Voir aussiModifier

RéférencesModifier

  1. Les possessions autrichiennes de Charles (Hongrie, Bohême, duchés autrichiens, etc.) reviennent à son frère Ferdinand, qui est aussi élu empereur
  2. Actuellement, Borgerhout est un district d'Anvers.
  3. George Edmunson: History of Holland. Juan de Mariana parle de 2 000 prisonniers, un chiffre exagérément élevé.
  4. Jean Bodin, Lettre à Jean Bautru des Matras, le 25 janvier 1583.
  5. a b et c John Lothrop Motley: The rise of the dutch republic, cap. VI.
  6. Frédéric Duquenne (L'entreprise du duc d'Anjou aux Pays-Bas) se réfère à cette attaque comme "la folie d'Anvers".
  7. a b et c Juan de Mariana : Historia general de España.
  8. John Lothrop Motley parle de 30 000 florins

SourcesModifier