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Application de la pensée complexe à la vie sur d'autres planètes

L’application de la pensée complexe à la vie sur d’autres planètes témoigne du vivant et de son environnement en tant que système complexe. L’environnement intervient comme facteur essentiel tant dans la création de la vie que dans son maintien. Pour se créer et se développer la vie exige des conditions spécifiques, bien qu’elles puissent être très différentes. La pérennisation de la vie impose le maintien de ces conditions dans des limites relativement étroites. Une régulation s’en trouve nécessaire. Elle est obtenue par le jeu des antagonismes à l’œuvre dans le vivant. Les antagonismes sont inhérents à tout système vital. Leurs inter-rétroactions assurent les équilibrages.

Le vivant utilise des éléments se trouvant dans l’atmosphère, la terre ou la mer. Il les rejette après transformation. La matière inerte en est transformée. De nouvelles interactions entre vivant et matière inerte en résultent. Il se crée des boucles où les déchets sont produits par les organismes vivants puis réutilisés par eux, assurant ainsi le renouvellement de la vie. La naissance et le développement du vivant illustrent parfaitement l’organisation des systèmes complexes avec ses antagonismes, ses régulations, ses boucles rétroactives.

La création du vivant est imprévisible. La forme qui en résultera provient du caractère aléatoire dans le processus de sa formation. Des propriétés nouvelles émergent des interactions et créent de nouvelles interactions. À chaque interaction se crée un sujet différent. L’imprévisibilité résulte également des inter-rétroactions avec l’environnement.

Sommaire

Système complexeModifier

L’élaborationModifier

Le rôle du hasardModifier

L’univers vivant a émergé et évolué en dehors de tout projet, de toute intentionnalité et de toute finalité. Il en est résulté un foisonnement sans fin de formes diversifiées que Charles Darwin a qualifiées de « formes les plus belles et les plus merveilleuses ». L’élaboration d’un système complexe n’obéit à aucune loi définie[1]. Le hasard se trouve dans tous les stades de la création et de l’évolution d’un système complexe. De par son fonctionnement, la vie elle-même crée du hasard. Il est partout présent dans la vie. Des propriétés nouvelles apparaissent. Elles modifient la structure du système[2]. Le hasard n’est pas le signe d’une ignorance provisoire. Il a des causes structurelles :

  • L’origine de la vie ne peut être conçue sans rencontres aléatoires.
  • Son évolution est souvent le résultat de mutations génétiques dues au hasard.
  • L’être vivant génère du hasard par ses décisions aléatoires.
  • La combinaison des patrimoines dans les reproductions sexuelles comporte du hasard[3].

L’auto-organisationModifier

Une histoire évolutiveModifier

L’organisation vivante relève du bricolage dans le sens où ce terme comporte dans sa signification opportunisme, utilisation de matériaux venus de toutes provenances et éventuellement détournés de leur fonction première. Ainsi certaines cellules sont devenues des éléments d’autres cellules. Des cellules de la membrane externe de l’embryon chez les animaux se transmuent en cellules qui forment le tissu nerveux[4]. De par son fonctionnement le système se modifie car il émerge des propriétés supplémentaires. Ces propriétés apparaissent non pas de façon programmée mais en interaction avec l’environnement[5]. Les fonctions ne naissent pas pour répondre à un besoin. Elles sont les conséquences d’interactions. Ainsi les yeux n’ont pas été faits pour voir. L’œil résulte de la rencontre du vivant et de son milieu. Cette adaptation du vivant aux conditions de son environnement se traduit par une organisation qui est une auto-organisation[6]. Cette éco-auto-organisation comme l’appelle Edgar Morin est le fruit d’une très longue histoire évolutive. Les configurations réorganisatrices et régulatrices se sont établies par paliers et ont conduit à une complexité de plus en plus grande. Les nombreuses boucles (boucle alimentaire, boucle énergétique, boucle de la vie et de la mort, etc.) s’enchevêtrent dans une grande Pluriboucle auto-organisée[7].

La sélection naturelleModifier

Le maintien des conditions compatibles avec la vie s’effectue par la sélection naturelle. Celle-ci n’en est pas le seul élément. Les organismes ne sont pas seulement sélectionnés par les facteurs environnementaux. Les organismes aussi sélectionnent et modèlent l’environnement. Ils sélectionnent ce qui les sélectionne et intègrent les transformations. Intégration et sélection sont à la fois complémentaires et antagonistes. Elles permettent les adaptations[8].

À un certain stade de leur développement les bactéries tiraient leur énergie du sulfure d’hydrogène. L’hydrogène devint rare car étant léger, il s’échappait dans l’espace. Le manque d’hydrogène entrava leur développement. Une mutation, parmi les millions qui affectent quotidiennement l’ADN des bactéries, leur permettait de tirer l’énergie de la lumière du Soleil. Contrairement à beaucoup d'autres qui conduisent à la mort, cette mutation fut intégrée dans le système. Les bactéries eurent alors suffisamment d’énergie pour décomposer l’eau et utiliser son hydrogène[9]. Ce n’est pas la sélection qui a assuré ce développement. La sélection ne pouvait s’opérer qu’après acquisition d’une propriété nouvelle. Le principe du vivant n’est pas la sélection mais l’auto-organisation[10].

Les antagonismesModifier

L’auto-organisation nécessite des antagonismes. Ceux-ci sont indispensables à la régulation. Ce sont les rétroactions qui maintiennent la constance d’un système[11].

L’action des organismes vivants modifie leur milieu. Le milieu peut leur devenir défavorable. Sans la présence d’antagonismes cette modification peut conduire à leur mort. Ainsi les bactéries à la recherche d’hydrogène ont libéré l’oxygène de l’eau. L’oxygène en grande quantité est un toxique. Son excès dans l’atmosphère a provoqué, il y a environ 2 milliards d’années, une catastrophe d’ampleur planétaire. De nombreuses espèces furent immédiatement anéanties. Ce fut de loin la plus grande crise de l’environnement que la Terre ait jamais endurée. Des mutations permirent à certaines bactéries de résister à la toxicité de l’oxygène. Une réorganisation du microcosme s’ensuivit qui permit la continuation de la vie[12].

Les organismes vivants trouvent dans leur milieu les éléments qui leur sont nécessaires. Par contre certains de ces éléments, s’ils se trouvent à trop forte dose, peuvent leur être défavorables. Pour que les conditions du milieu restent adéquates à leur survie il faut que les quantités excessives soient éliminées. Une régulation s’effectue par les antagonismes. La croissance ou décroissance du vivant est fonction de l’optimalité des conditions régnantes. Ainsi un élément nécessaire, s’il est en bonne quantité dans l’environnement, favorise le développement. Le vivant s’en empare. Lorsque cet élément se fait rare la croissance diminue. Moins de croissance indique plus d’éléments restant dans le milieu. La quantité d’éléments augmente. La croissance reprend. Le cycle recommence.

En l’absence d’organismes vivants le déversement de silice par les fleuves entraînerait une quantité de silice dans les mers incompatible avec la vie. C’est le cycle vital des diatomées qui élimine la silice excédentaire. Les diatomées utilisent le silice pour former leur carapace. Lorsqu’elles meurent la carapace tombe au fonds des océans. La quantité de silice dans la partie supérieure des eaux en est diminuée. Si cette quantité devient insuffisante le développement des diatomées est freiné. La quantité de silice augmente. Les diatomées peuvent à nouveau s’épanouir jusqu’au recommencement du cycle[13].

Les bouclesModifier

Dans le non-vivantModifier

Tout système complexe comporte des cycles et des boucles. Parmi les cycles du non-vivant il y a le cycle du jour et de la nuit, celui des saisons, le cycle de l’eau, celui de la matière cosmique. Les étoiles naissent par agglomération des atomes et meurent en les dispersant avant de se reconstituer quelque part dans la galaxie[14]. La boucle de l’eau comprend l’évaporation au-dessus des océans, les nuages qui entraînent la vapeur d’eau sur les continents, la pluie qui fait tomber l’eau et les fleuves qui ramènent l’eau dans les océans.

Dans le vivantModifier

De son côté le vivant a ses propres boucles. La plus importante est la boucle alimentaire. Les éléments du sol servent de nutriments pour les plantes, les plantes pour les herbivores, les herbivores pour les carnivores. Après leur mort les déchets végétaux et animaux sont décomposés par des micro-organismes. Les éléments retournent à la terre. La boucle est bouclée. Le cycle recommence. Concernant la boucle respiratoire les plantes dissocient le gaz carbonique et rejettent de l’oxygène. Les animaux absorbent l’oxygène dans leur respiration et rejettent du gaz carbonique.

La PluriboucleModifier

Les boucles s’imbriquent. Elles ne se contentent pas de s’enchevêtrer, chacune dans son domaine. Les boucles du vivant et du non-vivant s’enchevêtrent entre elles.

La températureModifier

La température de la Terre est régulée par la boucle du vivant alors que la boucle du vivant est elle-même fonction de la température. La Terre s’échauffe lorsqu’il y a beaucoup de gaz carbonique qui est un gaz à effet de serre. La hausse de la température favorise le développement d’algues marines qui contiennent du carbone dans leur coquille. Lorsqu’elles meurent leur coquille tombe au fond des océans entraînant le carbone. Par manque de carbone il se crée moins de gaz carbonique. Il y a moins de gaz à effet de serre. La Terre se refroidit. Il se développe moins d’algues. Moins de carbone disparaît. Plus de gaz carbonique est créé. La Terre se réchauffe. La boucle recommence. La boucle du vivant est celle de la vie et de la mort des algues, celle du non-vivant est celle du taux de carbone dans l’atmosphère et de l’effet de serre. Elles sont enchevêtrées[15].

Le soufreModifier

Les pluies et les fleuves évacuent le soufre de la terre dans les mers. Il pourrait ainsi disparaître des masses terrestres. C’est un élément nécessaire aux organismes vivants. Ceux-ci assurent son retour sur les terres. Des algues marines le transforment en sulfure de diméthyle qui est volatile. Il s’échappe dans l’atmosphère et se trouve ramené sur terre par les pluies. Le cycle du vivant et celui de l’eau sont intégrés dans un même processus[16].

Le méthaneModifier

Le méthane est un gaz à effet de serre produit par des bactéries dans les boues et sédiments des lits marins, dans les marais et dans les estuaires des fleuves. C’est un régulateur de l’oxygène. Les organismes vivant dans les bas-fonds marins ne supportent pas l’oxygène. Il leur est toxique. Une partie de l’oxygène qui s’y trouve est transformé par des bactéries en méthane. L’autre partie de l’oxygène s’échappe dans l’atmosphère. Une régulation s’établit entre l’atmosphère et les bas-fonds. Lorsque l’oxygène se trouve en trop grande quantité dans l’atmosphère les bas-fonds produisent plus de méthane. L’oxygène transformé en méthane reste dans les bas-fonds aquatiques. Il se dégage moins d’oxygène dans l’atmosphère[17].

Des interdépendancesModifier

Vladimir Vernadsky a insisté sur les interdépendances entre les organismes vivants et la composition chimique de la Terre. Pour décrire les processus régissant l’ensemble du vivant et du non-vivant il utilise le terme « biogéochimiques »[18]. Edgar Morin souligne les connexions entre les cycles géoclimatiques et biologiques. La Terre avec ses êtres vivants est composée de myriades de mini-boucles interconnectées dans une grande Pluriboucle[19]. James Lovelock considère que les rétroactions entre le vivant et le non-vivant font de la Terre un être vivant. C’est le titre de son livre.

Les émergencesModifier

Les interactions dans un système complexe font émerger des propriétés nouvelles. Ces propriétés ne peuvent pas être prédites à partir des propriétés individuelles des constituants. Les émergences représentent un phénomène essentiel dans l’évolution du vivant[20].

La celluleModifier

L’émergence de la vie tient à la création d’une cellule, à sa faculté de se multiplier, de mémoriser des informations et de les transmettre. Chacune de ces propriétés résulte de phénomènes physico-chimiques banaux. Les multiples rencontres durant des centaines de milliers d’années dans le milieu très réactif de la soupe primitive ont permis l’assemblage d’atomes en molécules et de molécules entre elles. Ces molécules deviennent de plus en plus grandes jusqu’à devenir celles qui sont les constituants de la vie. Parallèlement se sont formés dans la soupe primitive des phospholipides. Ces molécules se replient normalement sur elles-mêmes. Elles forment ainsi une membrane créant des cellules séparées du milieu. Leurs propriétés chimiques permettent des échanges de substances entre l’intérieur et l’extérieur. Le vivant s’est développé alors dans les cellules par mutations et émergences. Margulis souligne que dans l’état actuel des connaissances, la vie sans membrane n’existe pas. La cellule vivante est une émergence non prévisible des propriétés des phospholipides[21].

Le vivantModifier

Le vivant ne pouvait être prévu à partir de ses composants. Le tout ne peut être réduit aux parties qui le constituent[22]. Dans la soupe primitive, sous l’action des radiations solaires, se sont formées des molécules d’ARN et d’ADN. L’ARN a la faculté de se dupliquer de lui-même. L’ADN a la possibilité de se reproduire, de stocker l’information et de la transmettre. Les phospholipides ont la faculté de repliement et d’enfermement en restant perméables à certaines molécules. La symbiose de l’ensemble de ces éléments a fait émerger la vie dans le respect des lois physico-chimiques. Ce ne pouvait être prévu[23].

L’environnementModifier

Un système ne peut pas être considéré isolément mais doit l’être dans son environnement[24]. L’auto-organisation du vivant est une éco-auto-organisation en interactions avec l’environnement. La disponibilité en matériaux, le temps long permettant l’adaptation ont été des conditions indispensables à l’auto-organisation de la vie[25].

Les matériauxModifier

Les conditions qui permettent la vie sont étroites. Elles concernent non seulement l’existence de rotation et d’arrosage solaire mais aussi des conditions atmosphériques, géo-climatiques et écologiques indispensables à la vie[26]. La vie émerge par agglomération de la matière existante. Dans le système solaire trois éléments se trouvent à profusion : l’hydrogène, l’oxygène et le carbone. L’hydrogène est l’élément le plus simple et le plus abondant dans l’univers. La prédominance de l’hydrogène dans le corps humain reflète un univers d’hydrogène. Le carbone a également un rôle majeur dans l’évolution du vivant. Sa souplesse lui a permis de se combiner facilement à l’oxygène, hydrogène , azote, phosphore et soufre pour engendrer une grande diversité de substances. L’azote est également un élément de base des composants du vivant. Il se retrouve dans toutes les protéines, dans l’ARN et dans l’ADN. Le phosphore est le cinquième élément de l’ARN et de l’ADN. Il est également indispensable. Ses composés sont à l’origine des membranes qui entourent la cellule et qui sont semi-perméables[27]. Le vivant a pu émerger grâce à un environnement qui lui était particulièrement favorable. Il ne saurait être exclu qu’il puisse émerger dans un univers composé différemment[28].

Le temps longModifier

L’environnement est resté favorable aux conditions de la vie un temps long. Il aura fallu des centaines de millions d’années pour que s’agglomèrent ses éléments constitutifs. Le fait que les molécules d’ARN se dupliquent en dehors de toute vie témoigne de la difficulté à établir une définition claire et précise de la différence entre la matière vivante et la matière non-vivante[29]. Henri Atlan parle de l’effacement des barrières absolues entre le vivant et le non-vivant[30].

L’adaptationModifier

Le vivant s’adapte à l’environnement[31]. Les bactéries en raison de leur petite taille et de leur nombre gigantesque réagissent très vite à des changements d’environnement majeurs. Elle se reproduisent très vite. En conséquence le nombre de mutants est élevé. Les bactéries mutées qui sont mieux adaptées à l’environnement s’étendent très rapidement[32]. C’est ainsi qu’ont pu se substituer différentes sources d’énergie au fur et à mesure qu’elles s’épuisaient. Lorsque le glucose a manqué dans la soupe primitive les bactéries ont tiré leur énergie de l’hydrogène sulfuré. Lorsque le soufre s’est fait rare les bactéries ont utilisé les radiations solaires pour décomposer l’eau et en tirer l’énergie dont elles ont besoin[33].

Par ses inter-rétroactions avec l’environnement le vivant le modifie. Des régulations s’établissent. Lorsque l’action du vivant modifie l’environnement dans un sens qui lui devient préjudiciable son développement ralentit. Inversement lorsque son action lui est favorable son développement s’accélère. Ainsi s’établissent les régulations[34]. Le méthane est un gaz produit par des micro-organismes. Il participe à la régulation de l’oxygène. Sans le méthane la concentration de l’oxygène dans l’atmosphère s’élèverait jusqu’à un niveau où les incendies entraîneraient la disparition de toute vie terrestre. Ce qui fait dire à Lovelock que le vivant crée les conditions de son existence[35].

La complexitéModifier

La complexité tient au grand nombre d’entités en interactions. Chaque interaction a pour conséquence de modifier les évolutions. Il en émerge des propriétés nouvelles. Celles-ci interagissent également entraînant de nouveaux comportements et de nouvelles émergences. À chaque interaction le tout réagit sur les parties et les parties sur le tout[36].

Le développement du vivant n’a été possible que par les inter-rétroactions complexes entre le vivant et son environnement. Par mutations et par symbioses les bactéries ont pu briser les molécules d’eau et en extraire l’hydrogène. Cette action leur était bénéfique. Mais l’extraction d’hydrogène libérait de l’oxygène. La composition de l’atmosphère en était modifiée. L’oxygène est un toxique pour les bactéries. Elles périrent en masse. L’action des bactéries (les parties) a modifié l’écosystème (le tout) et celui-ci s’est retourné contre elles (les parties) en les détruisant massivement. Les parties ont réagi. Des bactéries résistantes à l’oxygène émergèrent. Elles permirent la réorganisation du système sur la base de la respiration. Celle-ci avait un excellent rendement énergétique. Grâce à elle le vivant se développa de façon fulgurante sur terre et dans les océans[37]. Ces rebondissements témoignent de la complexité des inter-rétroactions entre le tout et les parties.

La complexité est aggravée par le rôle essentiel que jouent les mutations et les symbioses dans l’essor du vivant. Les mutations sont le produit du hasard. Les symbioses résultent de rencontres, elles aussi hasardeuses, et surtout imprévisibles[38].

L’ordre et le désordreModifier

La complexité inextricable et le hasard ne s’opposent pas aux notions d’ordre et d’organisation. L’ordre se construit à partir du désordre[39]. En témoigne la création de la vie. C’est dans le désordre de la soupe primitive qu’a pu émerger la vie et à partir de là les interactions qui régulent le vivant et le non-vivant.

L'improbabilitéModifier

L’imprévisibilité provient de la complexité du vivant et des méconnaissances concernant son fonctionnement[40]. À défaut de pouvoir prédire ce qui va être, il serait envisageable de prédire ce qui peut probablement arriver[41]. Mais l’organisation vivante est extrêmement improbable. Il n’a pas été possible de détecter jusqu’à présent l’existence d’une vie sur une autre planète. Cependant même dans l’improbable il y a des trous où s’aménagent des îlots de probabilité. La vie a pu se développer sur la Terre, mais dans un cadre extrêmement étroit de conditions spécifiques d’existence atmosphériques, géo-climatiques et écologiques[26]

La diversitéModifier

La diversité ne concerne pas seulement les êtres vivants. Des constituants du vivant peuvent être identiques mais avoir des fonctionnalités différentes. Un agencement différent des mêmes éléments produit des qualités différentes. La diversité est telle que l’imprévisibilité en est accrue[42]. Une seule et même protéine peut assurer dans une cellule plusieurs fonctions totalement différentes, apparemment sans lien entre elles. Des cellules génétiquement identiques répondent de façon hétérogène à certaines stimulations[43]. Les êtres unicellulaires, même lorsqu’ils disposent d’un génotype identique ne sont pas exactement semblables[44].

Les causes et les effetsModifier

Dans les systèmes complexes les effets finaux d’une cause sont imprévisibles[45]. Les effets réagissent sur les causes. Causes et effets sont en interrelation constante. Leurs combinaisons sont multiples, d’où l’imprévisibilité. L’environnement interfère[46]. Le vivant et l’environnement sont en relations constantes. Le vivant s’est développé sur la Terre par une suite de rétroactions entre lui-même et son environnement. Les conditions sur la Terre ont été à une époque compatibles avec la vie, voire ont favorisé son émergence. Le vivant a changé son environnement. Les bactéries se sont développées et ont modifié la composition de l’atmosphère. Des régulations se sont établies pour maintenir le milieu dans des limites compatibles avec la vie. Les adaptations n’ont pas toujours eu lieu. Les changements ont aussi entraîné des crises mondiales, des famines, des pollutions et des extinctions. Plus de 99,99 % des espèces apparues sur la surface de la Terre sont aujourd’hui éteintes[47]. Les conséquences finales de la création d’une cellule vivante étaient imprévisibles[48].

L’interdisciplinaritéModifier

Vernadsky, bien que minéralogiste de formation, a mis en évidence l’empreinte de la matière vivante dans la chimie terrestre et océanique. Il a lié les phénomènes biologiques et géochimiques. Il a également constaté que les conditions du milieu terrestre ont toujours et sans interruption été favorables à l’existence du vivant[49]. Ses travaux ont pu inspirer Lovelock dans ses recherches concernant la vie sur la Terre et son maintien. Bien que médecin et biologiste c’est sur la physico-chimie que Lovelock s’est basé pour caractériser la vie. Il a établi que c’est en analysant la composition physico-chimique de l’atmosphère qu’il est possible d’en déduire l’existence d’un vivant sur une planète[50]. Il a également mis l’accent sur les transformations de l’environnement nécessaires au maintien de la vie. Vernadsky comme Lovelock ont fait appel à plusieurs disciplines pour établir leurs théories.

La complexité des questions biologiques et leur rapport avec l’environnement nécessite de les étudier dans un cadre interdisciplinaire. Ce n’est que dans les dernières années du XXe siècle que le concept de pluridisciplinarité s’est mis en place. En 1961 parut la théorie chimiosmotique. Elle explique le fonctionnement des membranes semi-perméables et les potentiels énergétiques qu’elles recèlent. Cette théorie physico-chimique a été émise par des physiologistes. Les biologistes, relevant d’une autre discipline, ont mis une dizaine d’années pour l’intégrer. Ils ne concevaient pas jusqu’alors la membrane comme un système complexe, hétérogène, asymétrique et actif et restaient enfermés dans leur discipline[51].

Notes et référencesModifier

  1. Colloque, p. 128, 392
  2. Colloque, p. 168, 169, 173
  3. Morin 1980, p. 366, 367
  4. Edgar Morin, La méthode, La connaissance de la connaissance, Seuil, 1986, p. 53, 54
  5. Colloque, p. 168, 172, 378
  6. Atlan, p. 184, 185
  7. Morin 1980, p. 45, 29, 338
  8. Morin 1980, p. 34, 54
  9. Margulis, p. 103, 104, 75
  10. Morin 1980, p. 53, 54
  11. Morin 1977, p. 120
  12. Margulis, p. 103, 112, 113
  13. Lovelock, p. 116
  14. Edgar Morin 1977, p. 60, 62
  15. Margulis, p. 301, 302
  16. Lovelock, p. 123, 124
  17. Lovelock, p. 93 à 96
  18. Vernadsky, p. 74, 251
  19. Morin 1980, p. 26, 29
  20. Atlan, p. 10, 11
  21. Margulis, p. 47 à 53
  22. Edgar Morin 1977, p. 106
  23. Margulis, p. 45, 46, 50, 51
  24. Edgar Morin 1977, p. 70
  25. Morin 1980, p. 18
  26. a et b Morin 1977p. 82
  27. Margulis, p. 32 à 34, 44, 45, 77
  28. Margulis, p. 313
  29. Margulis, p. 72
  30. Atlan, p. 23
  31. Morin 1980, p. 47
  32. Margulis, p. 75
  33. Suty 2014, p. 7
  34. Morin 1980, p. 48
  35. Lovelock, p. 95, 96
  36. Colloque, p. 378
  37. Margulis, p. 103, 104, 112
  38. Atlan, p. 12, 14
  39. Edgar Morin 1977, p. 78
  40. Atlan, p. 52
  41. Colloque, p. 13
  42. Edgar Morin 1977, p. 146
  43. Atlan, p. 130, 131, 80
  44. Morin 1980, p. 151
  45. Morin 1980, p. 81, 82
  46. Edgar Morin 1977, p. 269, 270
  47. Margulis, p. 19, 112, 64, 65
  48. Edgar Morin 1977, p. 270, 271
  49. Vernadsky, p. 72, 130, 223 à 225, 263, 252, 253
  50. Margulis, p. 296
  51. Legay, p. 10, 11, 77, 26

BibliographieModifier

  • Edgar Morin, La méthode, vol. 1 : La nature de la nature, Paris, Seuil, , 398 p. (ISBN 978-2-020-04634-3, OCLC 868619875).
  • Edgar Morin, La méthode, vol. 2 : La vie de la vie, Paris, Seuil, (OCLC 917309254, lire en ligne).
  • Lynn Margulis, Dorion Sagan et Anne de Beer (trad. de l'anglais par Gérard Blanc, préf. Lewis Thomas), L'univers bactériel, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points / Sciences » (no 148), , 339 p. (ISBN 978-2-020-52568-8, OCLC 470183103)
  • James Lovelock, La terre est en être vivant, Flammarion, 1993
  • Wladimir Vernadsky, La biosphère, Seuil, 2002
  • Jean-Marie Legay, L’interdisciplinarité dans les sciences de la vie, éditions Quæ, 2006
  • Colloque de Cerisy, Déterminismes et complexités: du physique à l'éthique, La Découverte, 2008


Articles connexesModifier