Anacoluthe

figure de style

L’anacoluthe (ou anacoluthon) est une rupture dans la construction syntaxique d'une phrase[1]. Il peut s'agir soit d'une maladresse involontaire de style, soit d'une figure de style utilisée délibérément pour prendre des libertés avec la logique et la syntaxe afin de sortir des constructions habituelles du discours écrit ou parlé. Tout anacoluthe volontaire ou pas produit une perturbation de la compréhension immédiate.

En tant que faute de construction de la phrase, l'anacoluthe se caractérise par une rupture logique dans le propos, une ambiguïté involontaire sans bénéfice stylistique.

En tant qu'audace de style, l'anacoluthe peut se justifier par une formulation inattendue mais puissante. Ce procédé est alors surtout l'apanage de la poésie ou d'un ouvrage à prétention poétique s'autorisant des licences c'est-à-dire des libertés dans la manière d'écrire.

Si l'on se réfère aux anciens ouvrages d'érudition rhétorique, la conception de l'anacoluthe a été loin de faire l'unanimité au cours du temps. Certains exemples font référence à des termes de figure admis par les uns ou omis par les autres[2].

ÉtymologieModifier

Le mot anacoluthe, substantif masculin, vient directement du grec ancien ἀνακολουθία formé du préfixe privatif ἀ(ν)- / a(n)- et de l'adjectif ἀκόλουθος / akólouthos, suiveur, compagnon, assistant. Toutefois, le terme grec anacoluthon lui-même est du genre neutre.

Anatole Bailly le trouve chez le rhéteur Denys d'Halicarnasse (Ier siècle av. J.-C.) avec le sens : « inconséquent, sans suite dans le raisonnement » ; chez le grammairien Apollonios Dyscole (IIe siècle) avec le sens de « forme irrégulière » ; enfin chez Diogène Laërce (IIIe siècle) comme terme signifiant « n'est pas en séquence logique », sous la forme nominative ἀνακόλουθον / anakólouthon que nous lui connaissons[3]. Ce terme devrait grammaticalement être masculin ; mais le féminin lui a été attribué, sans doute par contamination par les autres figures majoritairement féminines.

Usages dans l'écritModifier

PrésentationModifier

Le terme "anacoluthe" est souvent analysé comme une faute de raisonnement ou une erreur de grammaire[4]. L'emploi de l'anacoluthon comme figure de style est de ce fait délicat, la langue française étant assez pointilleuse quant « au non-respect de l'ordre syntaxique normal »[5].

Mais l'anacoluthe n'a été répertoriée qu'au XVIIe siècle[2] non comme erreur mais comme figure de style et sera donc exposé dans ce sens, à partir de citations, pour en éclairer la signification et en expliquer le style.

Les différents types de rupture syntaxiqueModifier

L'anacolutheModifier

Déjà au début du XIXe siècle le grammairien Pierre Fontanier considérait que l'anacoluthe "n'avait plus cours"[6], en ce sens qu'elle n'était déjà plus considérée comme une faute. Elle consistait en une ellipse du « corrélatif d'un mot exprimé », c'est-à-dire une omission d'un élément nécessaires à la compréhension du texte, afin de produire un effet de raccourci. Exemple, l'anacoluthe du distique suivant :

« Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fiera :
Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera [tel celui qui rit…]. »

— Jean Racine, Les Plaideurs

La disparition de l’élément corrélatif, celui, qui vient simplifier la syntaxe sans ternir le sens de la phrase, ne constitue plus une singularité : cette ellipse a été depuis longtemps assimilée par la langue moderne et n'est pas à considérer comme une rupture de construction.

Mais ces effets de "jeux avec la langue" revêtent des formes différentes, parfois proches, parfois éloignées de l'anacoluthe selon la figure de style à laquelle on a affaire. C'est ce qui est examiné ci-après.

Le zeugmaModifier

Cette figure, proche de l'anacoluthe, est une rupture syntaxique, mais d'une façon beaucoup moins radicale[7].

Avec les constructions où le verbe s'applique à la fois à un complément d'objet et à une proposition subordonnée :

« Ah ! savez-vous le crime et qui vous a trahie ? »

— Racine, Iphigénie

« L’usage courant voudrait que l'on répète "savez-vous". En effet, l'association d'un nom (le crime) et d'un proposition relative (qui vous a trahie) sans la répétition du verbe n'est pas autorisée dans la structure classique »[8].


Avec les constructions où le verbe s'applique à une proposition infinitive et à une proposition conjonctive :

« Elle lui a demandé de faire ses valises et qu'il parte immédiatement »

Ces constructions ne heurtent plus vraiment, sinon dans la langue châtiée, et sont presque passées dans la langue courante.

L’inversionModifier

Dans sa forme stylistique, elle est surtout rencontrée en poésie versifiée classique où l'usage s'en est établi depuis l'origine, soit pour sa commodité de prosodie ou de rythmique, soit pour mettre en valeur un membre de phrase. La figure est principalement limitée aux inversions grammaticales « sujet-verbe », « sujet-compléments » et « verbe-compléments ».

Exemple avec compléments de nom :

« Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour,
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
Le peuple saint en foule inondait les portiques ;... »

— Jean Racine, Athalie, Acte I, scène I (réplique de Abner à Joad)

Deux inversions de mots signifiant "le retour de ce jour" et "les portiques du temple", mettent en relief le jour et le temple au cours de cette fête religieuse.
La seconde inversion étant la conséquence de celle des 3e et 4e vers « Le peuple saint en foule inondait les portiques / Du temple, orné... »

L'écrivain Serge Koster souligne la force provoquée par ces inversions en affirmant :

« L’hyperbate, ou renversement, inversion : les classiques ont une prédilection pour cette figure qui, changeant le cours banal de l’ordre grammatical, accorde les exigences métriques et le suspens du sens. Voici l’officier Abner dans Athalie, (I, 1) : il annonce au grand prêtre Joad sa participation à la cérémonie où l’on célèbre la loi donnée sur la mont Sinaï. Pas un vers où l’inversion des compléments ne mobilise des pouvoirs qui forcent l’attention de l’auditeur[9]. »

Exemple avec l'inversion verbe-sujet :

« Il viendra quand viendront les dernières ténèbres. »

— Victor Hugo

La métrique du vers met le dernier mot, comme en exergue.

Exemple avec l'inversion verbe-complément, qui ici est un artifice pour permettre la rime " rajeunie / vie " :

« Un certain loup dans la saison
Que les tièdes Zéphyrs ont l’herbe rajeunie,
Et que les animaux quittent tous la maison,
Pour s’en aller chercher leur vie ; »

— Jean de La Fontaine, Le Cheval et le Loup. Livre V, VI

La tmèseModifier

La tmèse, du grec τμῆσις : tmêsis (« coupure »), est une figure de construction appelée également « disjonction morphologique » qui consiste à séparer deux éléments de phrases, habituellement liés, en y intercalant un ou plusieurs autres mots. Certains

Citons deux types de disjonctions :

  • disjonction syntaxique :

« Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts. »

— La Bruyère, Les Caractères

« Telles, immenses, que chacune
Ordinairement se para... »

— Mallarmé, Prose pour des Esseintes

  • disjonction sémantique :

« Et ils mangèrent des pommes bien vieilles de terre (cité par Georges Molinié)[10]. »

Quand la tmèse s'applique à un mot composé ou à une locution, par exemple, l'effet est aléatoire ou prétend à l'humour. Le procédé est bien représenté dans la poésie hermétique.

« Tambour et gifles battantes »

— Marcel Cressot (en), Le style et ses techniques

L'exemple cité, que le rhétoricien Henri Morier appelle un attelage, consiste « à compléter l'un des termes d'une locution par un seconde terme qui en rompt le caractère stéréotypé et renouvelle l'expression », ici « tambour battant »[11].

Mais si certaines de ces phrases ont un but humoristique, elles risquent la lourdeur[non neutre].

Il faut cependant signaler l'importance de la tmèse dans la poésie italienne. Selon le linguiste Mauro Candiloro, « dans la tradition poétique italienne, la tmèse est étroitement liée à la rime, en ce sens que les mots sont tronqués pour garantir la rime. C’est pourquoi on classe la « rime en tmèse » parmi les « rimes techniques » de la poésie italienne[12]. »

Le solécismeModifier

Un solécisme est une « faute dans les déclinaisons, dans les conjugaisons ou dans les constructions. »[13].

  • Exemple type connu (et toujours usité) de faute syntaxique dans une correspondance : le sujet sous-entendu de la proposition circonstancielle et celui de la proposition principale sont différents.

« Dans l'attente de votre réponse, veuillez agréer, Monsieur… »

Au lieu de :

« Dans l'attente de votre réponse, je vous prie d'agréer, Monsieur… »

Assez courante, cette faute génère souvent des imprécisions ou des maladresses. Par exemple :

« Bien connus des services de gendarmerie, les gendarmes ont perquisitionné au domicile de trois jeunes Avranchais »

— La Gazette de la Manche du , dans Le Canard Enchaîné du


  • Pour démontrer les dangers du solécisme, on peut citer par exemple celui, assez malencontreux, de l'écrivain Robert Sabatier :

« Bien rincé, la mémé mettait le beurre dans la baratte. »

— Les allumettes suédoises

Ici, le fait que beurre soit masculin, alors que mémé est féminin évite une mauvaise interprétation. Le lecteur rétablit de lui-même le sens de la phrase en considérant "beurre" comme sujet de la phrase[14].
On imagine l’ambiguïté si l'on remplaçait "la mémé" par "le pépé".


  • On peut rattacher à cette faute la construction délicate avec la locution « s’être vu » + l’infinitif, où la tentation est forte de placer par concision le pronom réfléchi « s' » comme complément du verbe à l’infinitif, alors qu'il n'est que son sujet. Généralement, le contexte sauve le sens.

« Il s’est vu décerner le premier prix. »

Au lieu de :

« Il s'est vu recevoir le premier prix. »

Normalement, dans le premier cas, on devrait traduire qu’il s’est vu lui-même en train de décerner un prix. Mais il est sûr que le sens voulu était qu’il a vu un prix qui lui a été décerné. « Se voir » correspond à une « vision de soi faisant une action » et non la « vision d’un fait qui se réalise pour soi ».
  • On peut y ajouter les phrases construites de façon trop raccourcie et qui en deviennent ambiguës :

« Elle est vivement éprise du jeune homme [musicien] et l’appelle pour lui donner des leçons. »

— Revue de Paris, (1835)

Comme souvent, le contexte permet de deviner qui donne les leçons. Mais selon une règle fondamentale du français, ce devrait être le sujet principal.
La phrase non ambiguë aurait due être :

« Elle est vivement éprise du jeune homme [musicien] et l’appelle pour qu'il lui donne des leçons. »

Si les deux sujets sont de même sexe, l’ambiguïté ne peut être levée qu'en disant :

« Il est vivement épris du jeune homme [musicien] et l’appelle pour que ce dernier lui donne des leçons. »

  • Il y a aussi des ellipses et des raccourcis familiers :

« C'était un de ces jeux qu'on prenait plaisir avec. »

« Ma gonzesse, celle que j'suis avec. »

— Renaud, Ma gonzesse, 1979

L'anglais utilise volontiers ce type de construction : It was one of these games we had fun with. My chick, the one I'm with.
Néanmoins, fait rarissime, on trouve une tournure adverbiale - que l'on peut toutefois considérer comme une inversion - chez La Fontaine :

« Il avait dans la terre une somme enfouie
Son cœur avec, n'ayant d'autre déduit
Que d'y ruminer jour et nuit. »

— Jean de La Fontaine, L'Avare qui a perdu son trésor. Livre IV, 20)

Le barbarismeModifier

Le barbarisme est brièvement évoquée ici dans le but de le différentier du solécisme précédemment décrit.

Un barbarisme est une faute de langue qui enfreint les règles de la morphologie (la forme employée n'existe pas), non celles de la syntaxe (c'est alors un solécisme : la forme existe mais est utilisée d'une manière grammaticalement incorrecte). Il consiste à importer dans une langue donnée des formes qui sont usuelles dans une langue étrangère ou d'utiliser un mot de façon incorrecte ou encore d'utiliser un mot inexistant[15].

Exemples :

  • recouvrir la vue pour recouvrer la vue : "recouvrir" mot existant mais mal utilisé ;
  • abrévier pour abréger : "abrévier" mot inexistant ou inventé.

L’anastropheModifier

Cette figure de mots, « variante d’hyperbate mais qui inverse l’ordre habituel des mots »[16], impose un changement de l'ordre habituel des termes ou des segments de la phrase, est principalement utilisée en poésie. Elle ne doit pas changer le sens des mots. Généralement, un sujet ou une apposition (procédé qui permet de qualifier un nom par un mot ou un groupe de mots sans lien ni verbe) ou un complément d'objet ou une subordonnée sont anticipés, c'est-à-dire énoncés bien avant le fin de la phrase, le verbe, ou les termes subordonnés concernés.

« Qui voudra connaître à plein la vanité de l'homme n'a qu'à considérer les causes et les effets de l'amour.
Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »

— Blaise Pascal, Pensées

On discerne classiquement une bizarrerie dans cette pensée attribuée à Pascal. Mais malgré l'anticipation du sujet qui précède immédiatement la proposition, la connexion par le pronom de rappel, « il », se fait naturellement et le sens n'est pas compromis. Tout au contraire, cette « antéposition » apporte une suspension qui retient l'attention et met l'esprit en attente.

Ce procédé est courant dans la langue parlée : « Tu ne sais pas la dernière avec Henri… son professeur de maths lui a demandé… ». Ainsi, on peut transcrire : « Le nez de Cléopâtre… [— Oui, qu'a-t-il ? —] S'il eût été plus court… »[17].

Notons cependant que cette citation est classiquement analysée de plusieurs manières :

  • soit comme une anacoluthe du fait du changement de sujet grammatical : "Le nez" remplacé par "la face du monde" ;
  • soit comme une anastrophe du fait de l'inversion de l’ordre habituel des mots : déplacement du sujet "Le nez de Cléopâtre" en tête de phrase ;
  • soit comme une prolepse du fait de l'anticipation de mots positionnés avant leur place normale dans la phrase : "Le nez de Cléopâtre".

Précisons cependant que, selon Patrick Bacry, « l'anacoluthe est si proche de la prolepse que la différence entre les deux figures est « fort ténue »[18].

« Étroits sont les vaisseaux, étroite notre couche.
Immense l’étendue des eaux, plus vaste notre empire
Aux chambres closes du désir. »

— Saint-John Perse, Amers, « Strophe »

Ici les mots "Étroits / étroite / Immense" sont inhabituellement positionnés avant leurs verbes respectifs.

« Toutes les dignités que tu m'as demandées,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées. »

— Pierre Corneille, Cinna

Dans l'exemple ci-dessus, le complément en « antéposition » se rapporte cette fois au complément d'objet direct du verbe de la principale et met naturellement « en avant », les faveurs multiples accordées (= « tu te rappelles tout ce que tu m'as demandé… eh bien, je t'ai tout accordé »).

Ce procédé est bien connu des linguistes : il s'agit de la thématisation, qui, en français, est caractéristique de la langue parlée (ou d'un dialogue théâtral) et bien souvent considérée comme une maladresse lorsqu'on la trouve dans le langage écrit (sauf s'il s'agit d'un dialogue).

L'anacoluthe comme connexion logique remplaçant la cohérence syntaxiqueModifier

Dans ce type de construction, la syntaxe de la langue n'est pas respectée et il est donc demandé au lecteur d'établir lui-même les liens entre les différentes parties de la phrase en s'appuyant sur le contexte.

« Étourdie, ivre d'empyreumes,
Ils m’ont, au murmure des neumes,
Rendu des honneurs souterrains. »

— Paul Valéry, La Pythie

C'est ce que le rhétoricien Jean-Jacques Robrieux appelle « Une anacoluthe archaïsante, car rappelant la syntaxe latine »[19]. Ici il y a rupture entre les mots « Étourdie, ivre d'empyreumes » et le pronom « m’ » auxquels ils se rapportent. En effet, la phrase poétique s'analyse ainsi :

  • le sujet du verbe principal « ont » est masculin pluriel, « ils » (les hommes),
  • le complément d’objet indirect, du verbe principal, est le pronom « m’ » (La Pythie), féminin singulier,
  • donc, le participe passé « étourdie » est dit apposé, c'est-à-dire séparé et placé avant le pronom personnel « m’ ».

Une construction syntaxique normale serait : « Ils (les hommes) m’ont rendu des honneurs souterrains, (sous le) au murmure des neumes, (à moi la Pythie qui suis) étourdie et ivre d'empyreumes »

« Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé… »

— Félix Leclerc

Un pronom personnel détaché en début de phrase, « moi ». Ce mot isolé d’une phrase incomplète (« moi, en ce qui me concerne… ») n’a pas de lien direct avec les souliers, sauf à prendre la partie pour le tout (synecdoque), ici « les souliers » pour le « moi ». Il s’agit d’une tournure familière pour attirer l’attention sur un propos dont on sera le centre (thème annonçant le prédicat) : l’équivalent de « quant à moi ». Cela rappelle le leitmotiv, en langage enfantin, d’un sketch ancien de Fernand Raynaud : « Moi, mon papa, il a un vélo. »

Mais c’est la formulation « mes souliers » qui apporte surtout de l’intérêt au vers du chansonnier. Au lieu d’écrire directement : « Moi, j’ai des souliers avec lesquels j’ai beaucoup voyagé. », un lien est suggéré entre la personne et l’objet (une hypallage[20]), mettant en évidence ces objets intimes comme faisant corps avec elle, illustrant ainsi le marcheur qui a mûri au cours du long voyage de la vie.

« Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra ; »

— Blaise Pascal, Pensée

« Exemple d’anacoluthe ou construction brisée. Le sujet de la phrase, comme on le voit, ne tombe directement sur aucun verbe[21]. »

« Ah ! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore menées par des imprudents !
Une fois par terre, leurs tilburys vont vous passer sur le corps ;
ils n’iront pas risquer de gâter la bouche de leur cheval, en l’arrêtant tout court. »

— Stendhal, Le Rouge et le Noir

Cet extrait, cité par Henri Morier[11], est donné par lui comme une faute grossière. Pourtant, dans le contexte, le sens est conservé malgré tout car il est difficile de se figurer d’entrée que ce sont les tilburys (voitures à cheval) qui sont jetées « par terre ». Le sujet est simplement rappelé par le « complément de nom » suivant. Il s’agit d’un style direct familier (c’est un personnage, Norbert, qui parle à Julien) sur les dangers de la circulation. C’est une sorte de mise en garde et le raccourci (une fois [que vous êtes] par terre…) qui exprime la rapidité du danger ne laisse pas le temps à une interprétation différenciée. L’incohérence syntaxique est transcendée par une « logique intuitive ».

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

— Baudelaire, L’Albatros

Cette fois, le sujet est annoncé par un participe passé (« exilé… ») qui se rattache à la fois au sujet de la principale (le Poète) et au complément d'objet direct de la principale suivante (l'empêche) dont le sujet (ses ailes) apparaît sous forme d’une synecdoque de son propre personnage, l’oiseau (« prince des nuées »).

Un autre exemple connu, issu du poète José-Maria de Heredia :

« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
[...]
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;... »

— José-Maria de Heredia, Les conquérants

Ce sont évidemment les "routiers et capitaines", et non pas l’azur, qui espèrent. Le sujet de « espérant » n’est rappelé que par le complément d’objet du verbe principal "leur sommeil" [sommeil d’eux qui espéraient...]. La logique est maintenue dans le sens que l’azur n’a pas de sentiment et le "vrai sujet" est l’élément principal du poème. C’est une sorte d'association logique entre le sens propre et le sens figuré (syllepse) qui allège le vers sans nuire à la compréhension.

L’anantapodotonModifier

L’anantapodoton, variante d’anacoluthe, aussi appelée particula pendens, est une figure de style dans laquelle, un des termes d’une expression alternative manque dans la phrase[22].

Elle se construit principalement à partir de corrélations connues : tantôt... tantôt..., plus... plus..., les uns... les autres…, soit... soit..., ou... ou...,  d’une part… d’autre part, etc.

C'est souvent une facilité d’écriture ou de versification qui laisse à l'auditeur ou au lecteur le soin de compléter, de rétablir ou de passer outre l'alternative.

« Pour les uns, c’est un grand homme, mais ça se discute. »

« Les uns, dirait-on, ne songent jamais à la réponse silencieuse de leur lecteur. »

— Paul Valéry

La suite attendue de l’énoncé ("pour les autres...", "les autres..."), qui devrait venir en symétrie, est sous-entendue. Il s’agit d’opinions dont l'alternative n'est pas indispensable, la compréhension se faisant naturellement par le raisonnement.

Exemple cité par Morier[11] :

« Ainsi je cours de course debridée
Quand la fureur en moi s’est desbordée...
Elle me dure ou le cours du soleil, [une journée] (On attendrait l'autre alternative « ou celui de... »)
Quelquefois deux, quelquefois trois... »

— Ronsard, Poèmes

Autres exemples :

  • « D’une part, tu vas te taire. ». (On attendrait que la phrase se poursuive avec « d’autre part... »)[22].
  • « Quelle est la différence entre une cigogne? ». (On attendrait que la phrase se poursuive avec « et une... »).

Où le sujet est aussi complément d'agentModifier

« Le vieillard eut raison l’un des trois jouvenceaux
Se noya dès le port, allant à l’Amérique ;
L’autre, afin de monter aux grandes dignités,
Dans les emplois de Mars servant la République,
Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
Le troisième tomba d’un arbre
Que lui-même il voulut enter;
Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter. »

— La Fontaine, Le vieillard et les trois jeunes hommes, Livre XI, 8

Les deux derniers vers de cet extrait d'une fable de La Fontaine sont habituellement cités comme exemple d’anacoluthe[23],[22],[16].

La logique syntaxique aurait en effet exigé que le sujet pronominal de la principale, « il », ne soit pas le complément d’agent nominatif (sujet) de la proposition subordonnée précédente. Pourtant, cette expression n’est pas taxée de solécisme (une faute) mais d'anacoluthe (figure de style). Le sens est préservé car le vieillard (sujet singulier) ne peut être confondu avec les trois jeunes hommes (complément pluriel), et le nom « vieillard » précède immédiatement le pronom « il » qui le représente dans la proposition suivante.

Le poète a tenté ici une expression audacieuse pour les besoins de la rime[24].

L'anacoluthe comme cohérence psychologique remplaçant la cohérence syntaxiqueModifier

Dans ce type de construction, la syntaxe de la langue n'est pas respectée et c'est le contexte psychologique qui donne son sens à la phrase poétique.

Une phrase commencée, oubliéeModifier

Pour Henri Bonnard « il y a anacoluthe quand une construction commencée est oubliée et fait place à une autre »[25], exemple :

« Ô ciel ! plus j'examine, et plus je le regarde,
C'est lui. D'horreur encor tous mes sens sont saisis. »

— Jean Racine, Athalie

La correction réclamerait : « plus il me semble que c’est lui… »[7]. C'est cette action de s'interrompre en parlant ou de cesser de parler (nommée aposiopèse) qui caractérise cette anacoluthe.

Si on replace les vers dans le contexte de la pièce : Athalie est en train d'examiner Eliacin, qui est en fait Joas, son petit-fils disparu. Soudain, elle reconnait Joas (qui est sous-entendu dans le vers, car elle est trop absorbée par son examen), elle ne termine pas sa phrase et exprime un « C'est lui. ». La cohérence psychologique a remplacé la cohérence syntaxique.

EnthymémismeModifier

Pierre Fontanier a tenté de définir une nouvelle figure : l'enthymémisme[26]. Le raisonnement du syllogisme (enthymème) y cède la place à la logique expresse d'un fort sentiment (amour, indignation, mépris, inquiétude, etc.) puis assortie d'une conclusion jaillissante (exclamation ou interrogation exclamative). Cette figure accompagne la plupart des exemples d'anacoluthe de cette catégorie. Mais il semble que sa définition, si elle est intéressante et détermine bien ce procédé, n'ait pas été reprise.

L'exemple suivant montre une liaison abrupte de deux groupes syntaxiques (asyndète) et le vers est construit sur une double ellipse, une sur chaque hémistiche.

« Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? »

— Racine, Andromaque.

En effet « « Inconstant » et « Fidèle » renvoient tous les deux à » t’ » et pas à « je » »[23].

« [Puisque] je t'aimais [quand tu étais] inconstant, [imagine combien] je t'aurais aimé [si tu avais été] fidèle ! »

Les deux procédés, assortis d'un « enthymémisme », s'unissent pour créer un raccourci saisissant de la passion exaltée d'Hermione. Cependant, il n'y a pas offense à la syntaxe et le sens est conservé.

« Captive, toujours triste, importune à moi-même,
Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ? »

— Racine, Andromaque

Là encore : interrogation brusque du second vers. On trouve aussi une sorte d'anastrophe dans le premier vers mais avec une apposition qui se rattache au sujet d'une subordonnée très lointaine. Racine aurait pu inverser facilement les deux vers. Pourtant, il aurait manqué un trait psychologique.

Une énallage accentue l'expression. Le premier segment est à la première personne et, dans le vers suivant, le sujet qui s'y rattache est à la troisième personne. Lors de son entretien avec Pyrrhus, Andromaque s'épanche d'abord, puis se voyant trop intimiste (« à moi-même ») devant le vainqueur qui la retient prisonnière, elle coupe court avec une interrogation « enthymémique » afin de reprendre son personnage officiel : Andromaque, princesse otage de guerre, veuve du héros Hector.

« Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits,
Et ne l'aimer jamais ? »

— Racine, Athalie

Un mouvement d'indignation encore illustré par un enthymémisme, où l'on note aussi un report expressif de l'adverbe « jamais » en fin de phrase. De ce fait, la rupture syntaxique passe bien. Ce procédé est surtout employé en poésie où la concision est souvent recherchée. Le mélange d'une conjonctive et d'une infinitive est généralement proscrit, surtout en prose, à cause d'une dissymétrie souvent inélégante, quoiqu'il soit désormais accepté dans la langue familière.

AposiopèseModifier

Cette figure de style consiste à suspendre le sens d'une phrase en laissant au lecteur le soin de la compléter.

« La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce,
Font insensiblement à mon inimitié
Succéder… Je serais sensible à la pitié ? »

— Racine, Athalie

Cette fois, il s'agit comme d'un monologue intérieur et la ponctuation indique clairement que le propos n'est pas continué (aposiopèse) à cause d'un sentiment soudain qui envahit le personnage et que ce dernier va exprimer avec davantage d'émotion par un enthymémisme.

Usages dans la culture contemporaineModifier

Culture populaireModifier

« Anacoluthe » est un des jurons favoris du capitaine Haddock.

Création artistiqueModifier

Anacoluthe est le titre d’un livre d’art qui propose un dialogue poétique entre des textes de Laurent Grison et des photographies plasticiennes de Nathan R. Grison (Editions Apeiron, 2015). Cette expérience esthétique est fondée sur la figure de l’anacoluthe dont la définition est placée en tête d’ouvrage[27].

PresseModifier

Dans le journal le Monde un lecteur s'est plaint de « cet envahissement d’anacoluthes dont est actuellement victime la presse écrite francophone... » dont il cite l'exemple d'un article intitulé "Celui par qui le VIH arriva…" : « Soupçonné d’être un prostitué, la mort de cet adolescent fait émerger à nouveau des fantasmes autour du lien entre la maladie inconnue et la dépravation sexuelle »[28].

Mediapart considère que « Si l’anacoluthe a de beaux jours devant elle, c’est parce que le discours dominant devient à la fois de plus en plus pauvre et de plus en plus normatif et autoritaire. Mais ce n’est plus le message qui est autoritaire, c’est le medium. »[29].

Notes et référencesModifier

  1. Définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales
  2. a et b [PDF] Jean-Louis Dufays, « L'anacoluthe, ou le casse tête de l'évaluation », Enjeux, no 15,‎ , p. 125-134 (lire en ligne, consulté le 28 avril 2020)
  3. Catherine Dalimier, Apollonios Dyscole-Traité des conjonctions, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, (ISBN 2-7116-1472-7, lire en ligne) page 314
  4. Chantal Content. Erreur de syntaxe : l’anacoluthe, Bescherelle, 20/08/2018
  5. Anacoluthe : infinitifs et participes. Le système de justice du Canada, 7/01/2015
  6. Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1821-1830,1977,1996,2009, 505 p. (ISBN 978-2-0812-2310-3)
  7. a et b Benoît Melançon. Anacoluthe toi-même ! L’Oreille tendue, 22/03/2012
  8. Axelle Beth, Elsa Marpeau. Figures de style. Librio. E.J.L., 2005, 96 p., pages 65-66 (ISBN 978-22903-4809-3)
  9. Serge Koster, Racine : une passion française, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Perspectives critiques », , 200 p. (lire en ligne)
  10. Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF-Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui », , 757 p. (ISBN 978-2-2531-3017-8)
  11. a b et c Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires », 1989,1998, 1360 p. (ISBN 978-2-1304-9310-5)
  12. Mauro Candiloro, La poésie de Paolo Volponi comme forme complexe de relation. Linguistique., Lyon, Université de Lyon, , 429 p.
  13. Pierre Richelet. Dictionnaire de la langue française, ancienne et moderne. Tome III. Frères Duplain, Lyon, 1759, 907 p., page 605
  14. Écriture : Gare au sujet ! Mon BestSeller.com, 12/07/2017
  15. Fawzi Demmane. Le bon usage. Les solécismes 3/11/2011
  16. a et b Luc Fayard. Les figures de style
  17. L'exemple a été présenté comme une phrase complète. Pascal a multiplié des notes éparses, non destinées à être publiées en l'état. Les éditeurs ont donc chacun livré les Pensées avec la ponctuation qu'ils jugeaient la plus adaptée. Ainsi, l'édition de la Pléiade (1976) présente le segment initial de la phrase comme un intitulé : « Le nez de Cléopâtre : » Reprendre cette ponctuation (probablement arbitraire) aurait ici écarté toute discussion
  18. Ni-Lu-Hoa Nguyen., Les figures de style, Paris, Éditions Belin, 1992 in Ni-Lu-Hoa Narration graphique: l'ellipse comme figure et signe peircéen dans la Bande Dessinée, Montréal, Thèse Université de Montréal, , 348 p. (lire en ligne) page 27
  19. Jean-Jacques Robrieux, Rhétorique et argumentation, Paris, Armand Colin, (ISBN 978-2-2006-0301-4, lire en ligne)
  20. Cette hypallage, figure sur le sens des mots, est imbriquée dans cette anacoluthe, figure sur la construction des phases
  21. Léon Feugère. Morceaux choisis des classiques français. Classe de rhétorique. 1867
  22. a b et c La culture générale. Anacoluthe et l’anantapodoton
  23. a et b Études littéraires-Anacoluthe
  24. Certains y verront un clin d’œil du fabuliste, un archaïsme latin (le latin excluant justement le sujet et le complément de la proposition subordonnante). On trouve d’ailleurs dans le vers un latinisme authentique (d’ailleurs répété au cours de la fable): « il grava » pour « il fit graver »
  25. Henri Bonnard. Anacoluthe. Grand Larousse de la langue française, 1971, p.162-162. in Josiane Boutet et Pierre Fiala. Les télescopages; Persée, 1986 Lire en ligne
  26. Bernard Sève. Le roman comme enthymème; Persée, 1982, p.102-115
  27. Cf. la présentation de ce livre sur le site de l'éditeur.
  28. L’attaque-de-l’anacoluthe-géante. Le Monde, 26/07/2012
  29. Bernard Gensane. Aux abris : les anacoluthes sont parmi nous ! Médiapart, 27/08/2015

AnnexesModifier

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BibliographieModifier

  • (fr) Michèle Aquien, Dictionnaire de poétique, LGF,

BibliographieModifier

Bibliographie des figures de styleModifier

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budé Série Latine », , 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8).
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique françoise, Paris, A. Wechel, (ASIN B001C9C7IQ).
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain, (réimpr. Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux.), 362 p. (ASIN B001CAQJ52, lire en ligne)
  • Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, (ISBN 2-0808-1015-4, lire en ligne).
  • Patrick Bacry, Les Figures de style et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets », , 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8).
  • Bernard Dupriez, Gradus, les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français », , 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1).
  • Catherine Fromilhague, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres », 2010 (1re  éd. nathan, 1995), 128 p. (ISBN 978-2-2003-5236-3).
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui », , 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6).
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin, , 228 p., 16 cm × 24 cm (ISBN 978-2-2002-5239-7).
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier cycle », , 256 p., 15 cm × 22 cm (ISBN 2-1304-3917-9).
  • Hendrik Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion, , 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6).
  • Groupe µ, Rhétorique générale, Paris, Larousse, coll. « Langue et langage », .
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin, , 218 p. (ISBN 2-200-26457-7).
  • Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, Paris, Le Livre de poche, , 475 p. (ISBN 978-2-253-06745-0).

Articles connexesModifier

Liens externesModifier