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L'affaire du capitaine de nuit est une affaire politico-judiciaire à Malte en 1770 qui voit s'opposer une partie des chevaliers de Malte face à leur grand maître. Elle illustre l'état de déliquescence du pouvoir et des factions au sein de l'Ordre pendant ses dernières années dans les îles maltaises. Mais c'est surtout l'occasion d'une défiance profonde entre le peuple maltais et ses occupants qui ne fera ensuite que s'agrandir, 18 ans avant la fin de la domination de l'Ordre sur l'archipel. On a pu ainsi qualifier cette affaire de « préhistoire du sentiment national maltais[1]. »

Sommaire

ContexteModifier

 
Manoel Pinto da Fonseca par Pierre Bernard

En 1770, l'Ordre est dirigé depuis 29 ans par le grand maître vieillissant Manoel Pinto da Fonseca qui appuie son gouvernement principalement sur les Langues de Castille et d’Aragon, provoquant le ressentiment des autres Langues. L'autorité souveraine de l'Ordre, pourtant garantie par le traité de cession des îles par Charles Quint, est de plus en plus menacée, en particulier lors de la récente affaite de la Couronne ottomane où l'autorité du grand-maître dut s'effacer derrière celle du roi de France. La situation économique est également critique : les finances sont au plus bas, aggravées encore par l'envolée du prix du blé de Sicile à cause d'une disette. La gestion financière archaïque des dirigeants ne permet pas de mettre en place des mesures efficaces[1].

Face au vieux maître et à son gouvernement, une opposition informelle s'organise autour de quelques jeunes chevaliers, principalement français.

L'intervention du capitaine de nuitModifier

L'affaire éclate autour de la conduite d'un chevalier provençal, Paul Joseph Marie de Pins. Cet ivrogne notoire appartenait à une famille française qui avait obtenu du roi sa relégation pendant six ans dans son château. Après qu'on l'eut jugé suffisamment puni, il était reparti à Malte où il fréquentait surtout les tavernes de Floriana, dans les faubourgs de La Valette, « avec des gens de bas étage »[1].

Dans la nuit du , une rixe éclate dans une taverne. Raphael Zammit, capitaine de la police nocturne, intervient avec ses hommes. Devant l'attitude menaçante du chevalier de Pins, il se permet de l'arrêter sans ménagement et de l'envoyer, lié et garrotté, dans les prisons publiques. Le lendemain matin, de Pins est présenté à la Castellanie (le tribunal laïque) où il est retenu durant quatre heures. Dès qu'il en est averti, Pinto fait transférer le chevalier ivrogne au fort Saint-Elme, persuadé que le capitaine n’avait pas reconnu le chevalier parmi la populace. Or, contrairement à ce qu'on pouvait imaginer, il s’avéra que le policier savait à qui il avait à faire. « Cet événement fit une sensation prodigieuse. (…) Il n’y a pas d’exemple, depuis qu’il [l’Ordre] est établi dans cette île, qu’aucun Maltais ait osé porter la main sur un chevalier[2]. »

Devant l’indignation des chevaliers, en particulier de ceux de la Langue de Provence, Pinto fait libérer de Pins et conduire le capitaine Raphael Zammit à la prison criminelle, ordonnant qu’on le condamne à vie aux galères[1].

Récupération de l'affaire par l'opposition à PintoModifier

Quelques jeunes chevaliers, menés par Escudero, de Belmont et de Rohan, cherchent à tirer parti de la situation pour mettre le vieux maître Pinto en difficulté. Exagérant leur indignation, ils exigent que le malheureux capitaine soit fouetté devant l'entrée de chaque auberge hospitalière, en espérant un refus de Pinto. À leur surprise, Pinto accède à leur demande et fait exécuter la punition. Les opposants tentent alors de déstabiliser Pinto par la calomnie, l'accusant d'avoir organisé lui-même l'arrestation. Si cette manœuvre échoue, ils poursuivent leur pression en faisant circuler une pétition contre le gouvernement. Ils cherchent ensuite à porter leurs revendications devant la cour pontificale. Pinto doit répondre à ces attaques par des interventions à Rome et à Versailles. Le Pape cherche alors à calmer les esprits en rassurant Pinto sans s'opposer trop fermement à ses détracteurs. Il ravivent cependant la fureur de Pinto un peu plus tard en demandant à contrôler ses comptes[1].

Les mémoires de Jacques PrépaudModifier

Pour les chevaliers, l'affaire n'est donc qu'un prétexte pour s'affronter et régler leurs comptes. Ils tiennent pour quantité négligeable le sort de Raphael Zammit qui subit « en plus d’une très lourde peine, une humiliation que les Maltais ressentirent comme l’expression du mépris de ces nobles, Français pour la plupart, à l’égard de la population du pays[1]. »

C'est l'occasion que prend Jacques Prépaud pour adresser à Cibon, secrétaire de l’ambassade de l’Ordre à Paris, un important mémoire manuscrit[3]. Jacques Prépaud fait partie d'une riche famille franco-maltaise. Originaires de Marseille, les Prépaud s'installent à Malte en 1711 et font fortune dans le commerce du coton. Jacques Prépaud devient l’homme d’affaires du duc de Choiseul-Praslin dans les années 1760. En 1770 il est en France mais continue d'entretenir une correspondance assidue avec sa famille maltaise.

Ce premier mémoire, aux accents parfois révolutionnaires[1], est l'occasion de tordre le cou à l'idée communément admise que les Maltais sont attachés à l'Ordre et profondément heureux sous leurs lois alors « qu’en général les Maltais détestent les Chevaliers, qu’ils se regardent comme le peuple le plus malheureux et qu’ils ne supportent le joug qu’avec peine et même impatience[4]. »

Un mois après son premier texte, Prépaud adresse un nouveau long mémoire à Fleury (ambassadeur de l’Ordre en France), dans lequel il développe plus encore l'opinion régnant au sein de la population maltaise :

« Ce qui est arrivé à Malte au capitaine de nuit présente aux yeux des Maltais, 1° un jugement sans forme et contraire au droit civil et au droit naturel, 2° une seconde punition ordonnée après la première, ce qui a produit bis in idem, axiome réprouvé en fait de punitions sur un même individu. (…)

Il n’y a point de chevalier qui ne croie les Maltais le peuple le plus heureux d’être sous la domination de l’Ordre. Sur quoi peuvent-ils fonder une pareille opinion lorsqu’il n’y a point de peuple plus malheureux et qui sait qu’il l’est. (…) Le Maltais n’a aucune sûreté ni pour sa personne, ni pour ses biens, ni pour son honneur à l’abri des lois auxquelles il est soumis, parce que ces lois sont elles-mêmes soumises à la volonté arbitraire de leur souverain le Grand Maître d’abord, et ensuite celle de tous les chevaliers tant grands que petits, tant jeunes que vieux, tant anciens que novices. (…) Le système du gouvernement à Malte, il faut trancher le mot, est absolument despotique envers le peuple. (…)

Si on ne prend pas le parti de remédier à tant de désordres, on peut s’attendre à des révolutions considérables. Un peuple malheureux réellement qui n’a aucune propriété, aucun débouché pour sa famille, aucune ressource pour vivre honnêtement, un peuple considérable qui est nécessairement armé, qui n’a pas de grands besoins, qui est naturellement brave et, quelquefois, féroce, n’est pas un peuple à mépriser. Si on en a besoin, il faut le gagner, il faut l’affectionner à ses maîtres. La justice et l’aisance en sons les moyens[5]. »

Ces textes permettent de mettre en évidence l'archaïsme et l'aveuglement du pouvoir hospitalier, face à une classe émergente à Malte de bourgeois lettrés qui s'opposent au mépris de l'Ordre envers la population et reprennent certaines des idées contemporaines des Lumières. C'est aussi l'embryon du sentiment national maltais[1], qui se développera ensuite au cours de la domination française puis britannique avant que Malte obtienne son indépendance en 1964.

Liens externesModifier

Alain Blondy, « L'affaire du Capitaine de nuit (1770), préhistoire du sentiment national maltais », Malta Historica New Series, vol. 13, no 1,‎ , p. 1-22 (lire en ligne)

Notes et référencesModifier

  1. a b c d e f g et h Alain Blondy, « L'affaire du Capitaine de nuit (1770), préhistoire du sentiment national maltais », Malta Historica New Series, vol. 13, no 1,‎ , p. 1-22 (lire en ligne)
  2. Ministère des Affaires Étrangères, Paris ; Correspondance politique, Malte 13, n° 136, des Pennes à Choiseul, Malte, , cité in Alain Blondy, « L'affaire du Capitaine de nuit (1770), préhistoire du sentiment national maltais », Malta Historica New Series, vol. 13, no 1,‎ , p. 1-22 (lire en ligne)
  3. Archives Nationales, Paris, M 958, n° 137, Beauregard, 20 avril 1770, cité in Alain Blondy, « L'affaire du Capitaine de nuit (1770), préhistoire du sentiment national maltais », Malta Historica New Series, vol. 13, no 1,‎ , p. 1-22 (lire en ligne)
  4. Archives Nationales, Paris, M 958, n° 139 cité in Alain Blondy, « L'affaire du Capitaine de nuit (1770), préhistoire du sentiment national maltais », Malta Historica New Series, vol. 13, no 1,‎ , p. 1-22 (lire en ligne)
  5. Archives Nationales, Paris, M 958, n° 140. Paris. 10 mai 1770, cité in Alain Blondy, « L'affaire du Capitaine de nuit (1770), préhistoire du sentiment national maltais », Malta Historica New Series, vol. 13, no 1,‎ , p. 1-22 (lire en ligne)