Îles des Bienheureux

lieu mythologique situé aux extrêmes limites du monde

Dans la mythologie grecque, les îles des Bienheureux (en grec ancien μακάρων νῆσοι / makárôn nễsoi), ou îles Fortunées, sont un lieu mythologique situé aux extrêmes limites du monde, que l'on a tenté d'identifier au cours des âges avec des îles de la côte atlantique de l'Afrique.

Le mythe et la philosophieModifier

Dans la mythologie grecque, les îles des Bienheureux sont un lieu des Enfers où les âmes vertueuses goûtaient un repos parfait après leur mort. Elles étaient placées aux confins occidentaux de la Libye (au sens ancien, c'est-à-dire le Nord-Ouest de l'Afrique), donc dans l'Océan Atlantique[1]. Leur fonction et leurs caractéristiques les rendent très semblables aux champs Élysées. Elles ont notamment été décrites par Pindare dans ses Olympiques[2] et par Hésiode[3]. Parmi les « bienheureux » séjournant dans ces îles mythiques, on retrouve (selon les auteurs) Achille, Alcmène, Cadmos, Harmonie, Diomède, Lycos, Médée, Pélée, Pénélope, Eurydice, Nestor, Rhadamanthe, Télégonos, les tyrannoctones, Anchise

En philosophie, le mythe des îles des Bienheureux est souvent mentionné par Platon dans la République[4], dans le Banquet[5] et dans le Ménéxène[6] ; le Gorgias en fait le séjour des âmes « ayant vécu saintement dans le commerce de la vérité, âme d'un simple citoyen ou d'un philosophe qui ne s'est pas dispersé dans une agitation stérile »[7]. Mais ce séjour n'est pas seulement un au-delà après la mort ; ce n'est pas seulement la traduction symbolique à travers un mythe de la vie de recherche philosophique des platoniciens dans l’Académie. C'est aussi un moyen d'argumentation qui a servi à démontrer la classification des biens en nécessaires et désirables : les habitants de telles îles, délivrés des besoins terrestres, se consacrent en effet entièrement à la contemplation. Si nous étions dans les îles des Bienheureux, quel besoin aurions-nous de l’art oratoire, puisqu'il n'y a pas là de procédures judiciaires ? Quel besoin aurions-nous des vertus de justice, de courage, de maîtrise de soi, et même de l'intelligence éthique (en latin, prudentia) ? Seules la connaissance et la contemplation pure seraient encore désirables : c'est ce que montre Cicéron dans son Hortensius, à la suite d'Aristote qui utilise ce mythe dans son Protreptique ; et pour cette vie de pure contemplation, le véritable modèle des îles des bienheureux du Protreptique, « cette terre rêvée d'un autre monde philosophique », c'est la tranquillité du cabinet de travail dans le jardin retiré de l'Académie[8]. Le même Cicéron mentionne aussi brièvement ces îles, sous forme de compliment dans une de ses nombreuses lettres à son ami et confident Atticus, qu'il écrit depuis Tusculum[9].

Selon une tradition antique rapportée par la Souda et Jean Tzétzès, le nom, au singulier s'applique initialement à l'ancienne acropole de Thèbes, la Cadmée. Plus précisément, makaron nêsos désigne le lieu où Sémélé est frappée par la foudre de Zeus en majesté. Or l'étymologie de l'expression « champs Élysées » est également « lieux sanctifiés par la foudre ».

Identification géographiqueModifier

Pline l'Ancien évoque ces îles dans les livres IV et VI son Histoire naturelle, publiée vers 77. Il les situe près de l'Espagne[10], allant jusqu'à donner les distances exactes[11].

Ptolémée, dans sa Géographie rédigée vers l'an 150, considère que ces îles sont à la limite ouest du monde habité. Il y fait passer le méridien zéro, point de départ de ses mesures de longitude, à l'instar de Greenwich aujourd'hui. Ces îles, telles qu'elles sont mentionnées par Ptolémée, sont classiquement identifiées aux îles Canaries. Des chercheurs récents penchent plutôt pour les îles du Cap-Vert[réf. nécessaire].

Au XIIIe siècle, Bar-Hebraeus, dans son traité sur « la forme du ciel et de la terre », indique — après s'être référé à Ptolémée — que « les îles fortunées sont au nombre de sept grandes, situées en latitude depuis l'équateur jusqu'au troisième climat. On raconte que leurs habitants étaient plongés dans l'idolâtrie, quand un saint vint près d'eux et leur annonça la parole de l'Évangile ; ils crurent et furent baptisés. D'autres disent que ce sont les fils de Réchab dont il est question dans le prophète Jérémie et qu'ils suivent la loi de Moïse »[12].

Une tradition, dont Jacques d'Édesse se fait l'écho, raconte comment un certain moine Zozime, désireux de savoir ce qu'étaient devenus les descendants de Réchab, se trouva conduit jusqu'à leur île et y demeura en leur compagnie durant sept jours découvrant un peuple pieux, vivant nu et dans une grande innocence, recevant sa nourriture sans effort de certains arbres, et n'ayant plus eu de contact avec le « monde de vanité » depuis leur arrivée sur l'île. Toutefois, étant régulièrement visités par des anges, ils sont devenus chrétiens[13].

Comparaisons avec d'autres lieux mythologiquesModifier

Le poète écossais James Macpherson, dans son An introduction to the history of Great Britain and Ireland (1771), narre un conte écossais à propos d'une île fortunée des Celtes : Flath-Innis, ou Noble Island[14].

Le mythographe anglais Sabine Baring-Gould consacre aux Îles Fortunées un chapitre de son Curious Myths of the Middle Ages (1866-1868). Il compare ces îles à d'autres îles légendaires des cultures européennes, relevant une tradition d'un lointain paradis occidental. Il cite entre autres l'Atlantide, Méropide, le jardin des Hespérides, Ogygie, Avalon, l'île des Sept Cités, Brittia (en), Flath-Innis, Hvitramannaland, etc[15].

Dans la fictionModifier

Lucien de Samosate décrit son séjour fictif aux îles des Bienheureux dans son récit de voyage imaginaire Histoires vraies, rédigé au IIe siècle[16].

Notes et référencesModifier

  1. Selon Philostrate (Vie d'Apollonios de Tyane, V, 3), les îles des Bienheureux se situaient au large des îles Canaries.
  2. Pindare, Olympiques, II, v. 56-83.
  3. Les Travaux et les Jours, vers 168 à 173.
  4. Platon, La République [détail des éditions] [lire en ligne], Livre VII, 519 c et 540 b.
  5. Platon, Le Banquet [détail des éditions] [lire en ligne], 179 e - 180 b.
  6. Ménéxène, 235 c.
  7. Gorgias (Platon), 523 b, 524 a et 526 c.
  8. Jamblique, Protreptique, fragment 58 ; Werner Jaeger, Aristote, éd. L’Éclat, 1997, p. 74-75 et 97.
  9. Cicéron, Lettres à Atticus (lire en ligne) : "Je crois qu'après vous il n'y a pas d’homme moins complimenteur que moi ; ou s’il nous arrive de l'être à l'un ou a l'autre, ce n'est pas entre nous du moins. Je vais donc vous parler en toute sincérité. Que je meure, si ce Tusculum, ou d'ailleurs je me plais tant, si les îles Fortunées elles-mêmes pourraient m'offrir de quoi me passer de vous des journées entières."
  10. Pline l'Ancien, Histoire naturelle (lire en ligne), Livre IV, XXXVI. 1 : "En face de la Celtibérie sont plusieurs îles appelées Cassitérides par les Grecs à cause des mines de plomb qu'elles renferment; et, en face du promontoire des Arrotrèbes, six îles des Dieux, que quelques-uns ont appelées Fortunées."
  11. Pline l'Ancien, Histoire naturelle (lire en ligne), Livre VI, XXXVII. "Des auteurs rapportent qu'au delà sont les îles Fortunées et quelques autres. Le même Sebosus (en) est allé jusqu'à en donner le nombre et les distances, disant que Junonia est à 750.000 pas de Cadix ; que Pluvialia et Capraria sont à cette même distance de Junonia, vers l'occident ; que dans Pluvialia il n'y a pas d'autre eau que l'eau de pluie ; qu'à 250.000 pas sont les îles Fortunées, à la gauche de la Mauritanie, sur la ligne de trois heures de l'après-midi (sud-ouest) ; qu'une île est appelée Convallis à cause de ses concavités, et une autre Planaria à cause de son apparence; que le tour de Convallis est de 350.000 pas, et que les arbres s'y élèvent à la hauteur de 114 pieds."
  12. Bar-Hebraeus, Traité de l'ascension de l'esprit sur la forme du ciel et de la terre, traduction française de François Nau, p. 121.
  13. Jacques d'Édesse, Les fils de Jonadab fils de Réchab et les îles Fortunées, traduction française de François Nau, 1899.
  14. James Macpherson, An introduction to the history of Great Britain and Ireland, (lire en ligne)
  15. Sabine Baring-Gould, Curious Myths of the Middle Ages (lire en ligne)
  16. Lucien de Samosate, Histoires vraies (lire en ligne), Livre II, passages 4 à 28.

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  • Gregory Nagy, Le Meilleur des Achéens. La Fabrique du héros dans la poésie grecque archaïque, Seuil, coll. « Des Travaux », 1999 (ISBN 2-02-012823-3).
  • Gilles Szynalski, La situation spatio-temporelle de l'île des Bienheureux, Université de Genève, Département des sciences de l'Antiquité, 2000.

Liens externesModifier