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Événement climatique de 8200 BP

Évolution des températures au Groenland, de −11 000 ans jusqu'à aujourd'hui.

L'événement climatique de 8200 BP est l'expression employée par les climatologues pour décrire la chute brutale des températures qui s'est produite environ 8 200 ans avant le présent (BP), ou environ 6 200 ans av. J.-C. Cette anomalie climatique s'est ensuite prolongée durant deux à quatre siècles. Pendant cette période, les températures sont demeurées plus élevées que durant le Dryas récent, mais plus froides que durant le Petit âge glaciaire. Cet évènement a constitué une exception notable durant l'optimum climatique de l'Holocène. Durant l'événement, la concentration atmosphérique de méthane a chuté de 80 ppb, ce qui indique une réduction des émissions de 15 %[1].

IdentificationModifier

Un refroidissement rapide autour de 6200 av. J.-C. a été reconnu pour la première fois par le botaniste suisse Heinrich Zoller en 1960 dans le Val Mesolcina. Il l'a désigné par l'expression Misox oscillation[2]. Cet évènement, identifié également en Norvège, y est nommé Finse event[3]. En 1997, Bond et ses collaborateurs ont supposé qu'il était lié à un cycle climatique de 1 500 ans[4]. Les recherches postérieures ont cependant montré que cette hypothèse n'était probablement pas la seule, et sans doute pas la principale, pour expliquer ce phénomène climatique.

Les traces les plus évidentes laissées par cet évènement se trouvent dans les régions de l'Atlantique nord. Elles sont notamment visibles dans les carottes de glace prélevées au Groenland et dans les strates sédimentaires à la fois des zones tempérées et des zones tropicales[5],[6],[7]. Il est moins perceptible dans les carottes glaciaires extraites en Antarctique et dans les couches sédimentaires d'Amérique du Sud[8],[9].

RefroidissementModifier

Ce refroidissement serait dû essentiellement à un apport majeur d'eau glacée dans l'Atlantique en raison de l'effondrement final de la calotte glaciaire des Laurentides qui recouvrait une grande partie de l'Amérique du Nord. Lors du réchauffement climatique du début de l'Holocène de gigantesques lacs issus de la fonte des glaces se sont formés dans ces régions. À la suite de l'effondrement de barrages naturels, deux de ces lacs, le lac Ojibway et le lac Agassiz, se seraient brutalement déversés dans l'océan Atlantique[10],[11],[12]. Leurs eaux très froides et à la salinité très faible auraient affecté la circulation thermohaline de l'Atlantique nord, réduisant le transport de chaleur de l'Atlantique et produisant un refroidissement du climat.

L'estimation de l'ampleur du refroidissement varie selon les moyens par lesquels on le mesure de 1 à 5 °C. Les baisses de températures les plus fortes se sont produites dans les régions du nord de l'Atlantique, alors qu'en Europe elles ont atteint environ 0,5-1 °C et moins de 0,5 °C dans les régions subtropicales du nord de l'Atlantique[13]. Au Groenland, le refroidissement a débuté autour de 8175 avant le présent et en moins de 20 ans les températures moyennes ont baissé de 3,3 °C. La période la plus froide a duré environ 60 ans et l'évènement complet autour de 150 ans[1]. En Indonésie, des carottes extraites d'un ancien récif corallien témoignent d'une baisse des températures d'environ 3 °C[14]. Au sud de l'Atlantique, on observe au contraire une hausse des températures très limitée de moins de 0.5 °C[13]. Une aridité remarquable a également été identifiée en Afrique du Nord et, dans le même temps, l'Afrique de l'Est a subi une sécheresse généralisée de cinq siècles. L'évènement a provoqué une chute globale du taux atmosphérique de CO2 d'environ 25 ppm sur une période de plus de 300 ans[15].

Hausse du niveau de la merModifier

Selon Claude Hillaire-Marcel, environ 160 000 km³ d'eau se seraient déversés en moins de deux ans du lac Agassiz vers l'océan[16]. Le niveau de la mer aurait alors monté de 0,5 à 4 m en plus de la hausse naturelle liée au réchauffement climatique post-glaciaire[17]. Ces variations sont perceptibles y compris dans des régions éloignées de l'Amérique du Nord.

Dans la zone de la baie d'Hudson, en raison des rééquilibrages eustatiques, la hausse du niveau de la mer a été modérée. Par rapport à la hausse moyenne, les différences régionales sont en effet très importantes. Dans le delta du Mississippi, la hausse observée n'atteint que 20 % de la moyenne globale, dans le nord-ouest de l'Europe elle atteint environ 70 % et en Asie environ 105 %[18]. Alors que le refroidissement global fut temporaire, le nouveau niveau de la mer s'est maintenu.

Conséquences sur l'environnement et le peuplement humainModifier

Ce changement climatique a eu des conséquences très importantes sur l'environnement et sur les populations humaines. Leur intensité et leur nature mêmes ont été très variables selon les régions[19], elles sont toutefois beaucoup plus fortes que ce qui était supposé dans un premier temps[20]. Cet évènement est en effet le dernier en date connu dont l'intensité est comparable aux évènements de Heinrich durant la dernière glaciation[21]. Ainsi, dans l'est de la Méditerranée, la réduction significative des pollens d'arbres correspondrait à une baisse des températures hivernales de plus de 4 °C[22]. Dans la région du lac de l'Accesa (Italie centrale) les hivers , mais aussi les étés, sont devenus nettement plus humides alors, qu'au contraire, à Tenaghi Philippon (Grèce), les hivers sont restés secs et les étés sont devenus humides [23]. Les régions bordant l'Atlantique, quant à elles, ont probablement connu des inondations catastrophiques en raison d'une hausse de la mer d'environ 0,5 m[24].

Ces évènements climatiques extrêmes ont altéré la préservation des sites archéologiques, comme dans le site de Sidari (île de Corfou) dont les couches d'occupation ont été détériorées par des phases de pluies diluviennes[25],[26]. Dans certaines régions, il est difficile d'affirmer que l'absence de sites est liée à la disparition des populations ou à la dégradation des sites[27]. Toutefois, même en tenant compte de ce facteur, on constate une diminution, et dans certaines régions une disparition des sites archéologiques, et probablement de l'occupation humaine. Le Proche-Orient a connu un déclin démographique[28] et les grands villages ont été abandonnés[29]. Des régions entières semblent dépeuplées pendant plusieurs siècles, notamment au nord de la Méditerranée[25], à l'exception remarquable du site de Lepenski Vir dans les Portes de Fer[30]. Dans le sud de la France, en se basant sur les datations carbone 14, les sites mésolithiques ont disparu des abords de la Méditerranée et ont reculé au nord d'une ligne passant par Montélimar[31]. Les îles méditerranéennes se sont dépeuplées[32], par exemple la Corse qui était régulièrement fréquentée par des populations mésolithiques durant le 8e millénaire, n'est pas occupée durant les quelques siècles précédant le début du Néolithique, au début du 6e millénaire[33]. La péninsule ibérique fut également très affectée[34]. Au sud de la Méditerranée, on observe aussi des changements environnementaux et des changements culturels durant cette période[35].

Au contraire, la première occupation du nord des Balkans par des agriculteurs-éleveurs, comme dans le site de Džuljunica-Smărdeš en Bulgarie[36], serait une conséquence directe de cet évènement climatique. Il est donc possible que le développement du Néolithique vers l'Europe centrale et occidentale mais aussi à l'intérieur de la Turquie[37] ait été au moins en partie provoqué par ce dernier[38].

Notes et référencesModifier

  1. a et b T. Kobashi et al., « Precise timing and characterization of abrupt climate change 8,200 years ago from air trapped in polar ice », Quaternary Science Reviews, vol. 26,‎ , p. 1212–1222 (DOI 10.1016/j.quascirev.2007.01.009, Bibcode 2007QSRv...26.1212K)
  2. (de) Heinrich Zoller, « Pollenanalytische Untersuchungen zur Vegetationsgeschichte der insubrischen Schweiz », Denkschriften der Schweizerischen Naturforschenden Gesellschaft, vol. 83,‎ , p. 45–156 (ISSN 0366-970X)
  3. Atle Nesje et Dahl, Svein Olaf, « The Greenland 8200 cal. yr BP event detected in loss-on-ignition profiles in Norwegian lacustrine sediment sequences », Journal of Quaternary Science, vol. 16, no 2,‎ , p. 155–166 (DOI 10.1002/jqs.567, Bibcode 2001JQS....16..155N)
  4. Bond, G. et al., « A Pervasive Millennial-Scale Cycle in North Atlantic Holocene and Glacial Climates », Science, vol. 278, no 5341,‎ , p. 1257–66 (DOI 10.1126/science.278.5341.1257, Bibcode 1997Sci...278.1257B, lire en ligne)
  5. R. B. Alley et al., « Holocene climatic instability; a prominent, widespread event 8,200 yr ago », Geology, vol. 25, no 6,‎ , p. 483–6 (DOI 10.1130/0091-7613(1997)025<0483:HCIAPW>2.3.CO;2, Bibcode 1997Geo....25..483A, lire en ligne)
  6. Richard B. Alley et Ágústsdóttir, Anna Maria, « The 8k event: cause and consequences of a major Holocene abrupt climate change », Quaternary Science Reviews, vol. 24, nos 10-11,‎ , p. 1123–49 (DOI 10.1016/j.quascirev.2004.12.004, Bibcode 2005QSRv...24.1123A)
  7. Kaarina Sarmaja-Korjonen et H. Seppa, « Abrupt and consistent responses of aquatic and terrestrial ecosystems to the 8200 cal. yr cold event: a lacustrine record from Lake Arapisto, Finland », The Holocene, vol. 17, no 4,‎ , p. 457–467 (DOI 10.1177/0959683607077020)
  8. (en) William J. [ed.] Burroughs, Climate: Into the 21st Century, Cambridge, Cambridge University Press, (ISBN 0-521-79202-9)
  9. K. Ljung et al., « South Atlantic island record reveals a South Atlantic response to the 8.2kyr event », Climate of the Past, vol. 4, no 1,‎ , p. 35–45 (DOI 10.5194/cp-4-35-2008, lire en ligne)
  10. (en) Jürgen Ehlers et Gibbard, Philip L., Quaternary Glaciations – Extent and Chronology. Part II: North America, Amsterdam, Elsevier, , 257–262 p. (ISBN 0-444-51592-5)
  11. D. C. Barber et al., « Forcing of the cold event 8,200 years ago by catastrophic drainage of Laurentide Lakes », Nature, vol. 400, no 6742,‎ , p. 344–8 (DOI 10.1038/22504, Bibcode 1999Natur.400..344B)
  12. Christopher R. W. Ellison et Chapman, Mark R.; Hall, Ian R., « Surface and Deep Ocean Interactions During the Cold Climate Event 8200 Years Ago », Science, vol. 312, no 5782,‎ , p. 1929–32 (PMID 16809535, DOI 10.1126/science.1127213, Bibcode 2006Sci...312.1929E)
  13. a et b Wiersma A. P., Renssen H., 2009, Model-data comparison for the 8.2 ka BP event: confirmation of a forcing mechanism by catastrophic drainage of Laurentide Lakes, Quaternary Science Reviews, vol. 25, p. 63-88
  14. (en) Brian Fagan, The Long Summer: How Climate Changed Civilization, New York, Basic Books, , 107–108 p. (ISBN 0-465-02281-2)
  15. Friederike Wagner et al., « Rapid atmospheric CO2 changes associated with the 8,200-years-B.P. cooling event », Proc. Natl. Acad. Sci. U.S.A., vol. 99, no 19,‎ , p. 12011–4 (PMID 12202744, PMCID 129389, DOI 10.1073/pnas.182420699, Bibcode 2002PNAS...9912011W)
  16. https://www.uqam.ca/entrevues/2008/e2008-092.htm
  17. Marc P. Hijma et Cohen, Kim M., « Timing and magnitude of the sea-level jump preluding the 8.2 kiloyear event », Geology, vol. 38, no 3,‎ , p. 275–8 (DOI 10.1130/G30439.1, lire en ligne)
  18. Roblyn A. Kendall, J.X. Mitrovica, G.A. Milne, T.E. Törnqvist et Y. Li, « The sea-level fingerprint of the 8.2 ka climate event », Geology, vol. 36, no 5,‎ , p. 423–6 (DOI 10.1130/G24550A.1, lire en ligne)
  19. Budja M., 2007, The 8200 calBP ‘Climate event’ and the process of neolithisation in south-eastern Europe, Documenta Praehistorica, vol. 34, p. 191-201
  20. Pross J., Kotthoff U., Müller U. C., Peyron O., Dormoy I., Schmiedl G., Kalaitzidis S., Smith A. M., 2009, Massive perturbation in terrestrial ecosystems of the Eastern Mediterranean region associated with the 8.2 kyr B.P. climatic event, Geology, vol. 37 n. 10, p. 887-890
  21. Thiebault S., 2010, Archéologie environnementale de la France, La Découverte, Paris, p. 49
  22. Weninger B., Clare L., Rohling E. J., Bar-Yosef O., Böhner U., Budja M., Bundschuh M., Feurdean A., Gebel H.-G., Jöris O., Linstädter J., Mayewski P., Mühlenbruch T., Reingruber A., Rollefson G., Schyle D., Thissen L., Todorova H., Zielhofer C., 2009, The Impact of Rapid Climate Change on prehistoric societies during the Holocene in the Eastern Mediterranean, Documenta Praehistorica, vol. XXXVI, p. 7-59
  23. Peyron O., Goring S., Dormoy I., Kotthoff U., Pross J., de Beaulieu J.-L., Drescher-Schneider R., Vannière B., Magny M., 2011, Holocene seasonality changes in the central Mediterranean region reconstructed from the pollen sequences of Lake Accesa (Italy) and Tenaghi Philippon (Greece), The Holocene, vol. 21 n. 1, p. 131-146
  24. Weninger B., Alram-Stern E., Bauer E., Clare L., Danzelglocke U., Jöris O., Kubatzki C., Rollefson G., Todorova H., Van Andel T., 2006, Climate forcing due to the 8200 cal yr BP event observed at Early Neolithic sites in the eastern Mediterranean, Quaternary Research, vol. 66 n. 3, p. 401-420
  25. a et b Berger J.-F., Guilaine J., 2009, The 8200 cal BP abrupt environmental change and the Neolithic transition: A Mediterranean perspective, in Galop D., Carozza L., Magny M., Guilaine J. (Eds), Rhythms and Causalities of the Anthropisation Dynamic in Europe Between 8500 and 2500 cal BP: Sociocultural and/or Climatic Assumptions, Quaternary International, vol. 200, p. 31-49
  26. Berger J.-F., Metallinou G., Guilaine J., 2014, Reconsidering the Mesolithic-Neolithic Transition at the Site of Sidari (Corfu, Greece). New Geoarchaeological and Radiocarbon Data, Evaluation of the Post-depositional Processes, in Manen C., Perrin T., Guilaine J. (Eds), La transition néolithique en Méditerranée. Actes du colloque Transitions en Méditerranée, ou comment des chasseurs devinrent agriculteurs, Toulouse, 14-15 avril 2011, Éditions Errance, Arles, p. 213-232
  27. Mlekuž D., Budja M., Payton M., Bonsall C., Gašparič A. Ž., 2008, Reassessing the Mesolithic/Neolithic ‘gap’ in Southeast European cave sequences, Documenta Praehistorica, vol. 35, p. 239
  28. Demoule J.-P., 2010, Naissance des inégalités et prémisses de l’État, in Demoule J.-P. (dir.), La révolution néolithique dans le monde, CNRS Éditions, Paris, p. 411-426
  29. Berger J.-F., 2010, Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien et la néolithisation du bassin méditerranéen, in Demoule J.-P. (dir.), La révolution néolithique dans le monde, CNRS Éditions, Paris, p. 121-144
  30. Bonsall C., 2007, When was the Neolithic transition in the Iron Gates?, in Spataro M., Biagi P. (Eds), A Short Walk Through the Balkans: the First Farmers of the Carpathian Basin and Adjacents Regions, Società per la Preistoria e Protostoria della regione Friuli-Venezia Giulia, Quaderno 12, Trieste, p. 53-66
  31. Sénépart I., 2007, Chapitre 1 - Premiers bergers et paysans des côtes méditerranéennes (5800-4500), in Demoule J.-P. (dir.), 2007, La révolution néolithique en France, La Découverte, Paris, p. 32
  32. Guilaine J., 2010, Épilogue. Une révolution « humaniste », in Demoule J.-P. (dir.), La révolution néolithique dans le monde, CNRS Éditions, Paris, p. 476
  33. Broodbank C., 2006, The Origins and Early Development of Mediterranean Maritime Activity, Journal of Mediterranean Archaeology, vol. 19 n. 2, p. 199-230
  34. Fernández López de Pablo J., Gómez Puche M., 2009, Climate change and population dynamics during the Late Mesolithic and the Neolithic transition in Iberia, Documenta Praehistorica, vol. XXXVI, p. 67-96
  35. Rahmani N., Lubell D., 2012, Chapter 4 – Early Holocene Climate Change and the Adoption of Pressure Technique in the Maghreb: The Capsian Sequence at Kef Zoura D (Eastern Algeria), in Desrosiers P. M. (Ed), The Emergence of Pressure Blade Making. From Origin to Modern Experimentation, Springer, New York, p. 139-155
  36. Krauss R., Elenski N., Weninger B., Clare L., Çakırlar C., Zidarov P., 2014, Beginnings of the Neolithic in Southeast Europe: the Early Neolithic sequence and absolute dates from Džuljunica-Smărdeš (Bulgaria), Documenta Praehistorica, vol. XLI, p. 51-77
  37. Weninger B., Clare L., Gerritsen F., Horejs B., Kraus R., Linstädter J., Özbal R., Rohling E. J., 2014, Neolithisation of the Aegean and Southeast Europe during the 6600-6000 calBC period of Rapid Climate Change, Documenta Praehistorica, vol. XLI, p. 1-31
  38. Demoule J.-P., 2009, La colonisation néolithique de l’Europe balkanique : chronologie et processus, in De Méditerranée et d’ailleurs... Mélanges offerts à Jean Guilaine, Archives d’Écologie Préhistorique, Toulouse, p. 261

Voir aussiModifier