Équilibre sylvo-cynégétique

Une placette clôturée, montrant ce que serait la régénération de la forêt sans dégât de gibier
Le chevreuil est l'une des espèces qui - quand elle est très abondante - peut freiner la régénération forestière ; On dit alors qu'il y a déséquilibre sylvo-cynégétique
Les cultures cynégétique intraforestières (ici en forêt de Verdun, en 2004) visaient à sédentariser les populations de gibier en forêt, de manière à limiter les dégâts du gibier dans les champs cultivés périphériques, mais elles ont aussi contribué à de fortes augmentations des populations de sangliers et chevreuils. On leur préfère maintenant un agrainage très diffus

L'expression « équilibre sylvo-cynégétique » désigne, dans le vocabulaire francophone commun aux forestiers et chasseurs, le stade où les populations d'herbivores ou omnivores (sauvages et susceptibles d'endommager les arbres, les plantes ou d'en consommer excessivement les graines ou propagules) permettent la régénération naturelle et durable de la forêt.

Les orientations régionales forestières de lorraines (ORF) le définissent comme :

un équilibre « qui permet une régénération naturelle et artificielle d’essences adaptées aux stations et bien représentées dans le peuplement actuel du massif, sans protection. L’obtention de l’équilibre passe par une sylviculture permettant d’améliorer la capacité d’accueil des massifs forestiers et surtout par l’attribution et la réalisation des plans de chasse »[1].

Pour intégrer les notions de dégât du gibier et les relations entre forêt et milieux ruraux périphériques, on parle aussi parfois d' équilibre agro-sylvo-cynégétique, que les acteurs des milieux où agriculture, sylviculture et chasse coexistent peuvent rechercher[2],[3].

Dans de nombreuses régions européennes, la quantité d'ongulés a significativement ou beaucoup augmenté au cours du XXe et début du XXIe siècle, suscitant localement l'inquiétude des forestiers et des agriculteurs (cf dégâts du gibier) ou une augmentation du risque de collision avec des véhicules. Uniquement porter l'accent sur le contrôle de la population (par la chasse par exemple) ne fait cependant "que négliger d'autres facteurs sous-jacents susceptibles de renforcer le conflit entre la faune sauvage et la foresterie" insiste le chercheur en foresterie D. Kuijper (2011)[4].

LégislationModifier

En France, la loi (via le Code forestier) demande aux forestiers de décliner ce concept d'équilibre à trouver entre population d'herbivores et d'arbres dans la directive régionale d'aménagement, qui - en tenant compte des orientations régionales forestières (ORF) et des textes nationaux et internationaux en vigueur, et de « l'objectif de compétitivité de la filière de production » doit identifier « les grandes unités de gestion cynégétique pertinentes pour chacune des espèces de gibier faisant l'objet d'un plan de chasse en application de l'article L. 425-2 du code de l'environnement ; pour chacune de ces unités, elle évalue l'état d' équilibre entre les populations d'animaux et les habitats forestiers et son évolution prévisible au regard de chaque grande option sylvicole régionale, en examinant notamment l'évolution prévisible des surfaces sensibles aux dégâts. Elle définit, le cas échéant, les modalités de mise en place d'un observatoire du renouvellement des peuplements ».

PrécisionsModifier

Il s'agit d'un équilibre dynamique, souvent précaire, surtout dans les cas où les animaux sont alimentés (agrainage).

Une des difficultés est d'anticiper l'évolution des populations de cervidés, et le taux de prélèvement qui sera assuré par les chasseurs, en l'absence de grands prédateurs naturels.

La chasse est une source de revenus financiers (usufruit) parfois importants pour le forestier, mais en l'absence de grands carnivores ou lorsque ceux-ci sont devenus très rares, et lorsque certaines conditions favorisent des pullulations d'individus (agrainage excessif (« nourrissage »), nourriture abondante dans les champs jouxtant les forêts, plans de chasse favorisant les femelles et la reproduction, etc.) des espèces herbivores peuvent devenir assez abondantes pour mettre en péril la "bonne" régénération (régénération naturelle ou artificielle) de la forêt.

Espèces concernéesModifier

Les espèces les plus concernées sont en Europe de l'Ouest :

Ampleur et localisation du phénomèneModifier

 
Exemple de protection d’arbre planté par un manchon, nécessaire en cas de présence trop importante de gibier

Pour des raisons parfois diverses, dans plusieurs massifs ou régions d'Europe les populations d'ongulés et de cervidés en particulier (cerf/chevreuil) ont nettement augmenté[5]. C'est un phénomène aussi constaté en zone tempérée nord-américaine[6],[7] et en Nouvelle-Zélande[8]. Les hivers plus doux et des changements dans les pratiques de gestion sylvicole et cynégétique sont souvent cités comme causes de ce changement[9], ainsi que des modifications des règles de gestion[10], des modifications des pratiques sylvicoles[11]) de même que certains changements dans les pratiques et paysages cultivés[12].

Une autre cause est que ces grands herbivores sont revenus dans les forêts, mais généralement sans les grands prédateurs qui les controlaient autrefois ; or ces derniers ont deux effets régulateurs : la prédation directe, mais aussi un effet indirect qui est d'entretenir un contexte de peur et d'alerte permanente chez les proies, qui passent donc moins de temps à se nourrir et plus à fuir ou à se cacher.

La conséquence de la dynamique de population des cervidés (cerfs notamment) et sangliers est que la régénération forestière ou le succès des plantations sont freinés voire localement stoppés[13],[14],[15] , [16],[15]) avec un déclin des espèces les plus appétentes pour ces herbivores, parfois au détriment de la diversité spécifique des arbres[13],[15] et de la flore herbacée[17], ce qui peut secondairement aussi affecter d'autres espèces, d'oiseaux par exemple[18] ou encore de certains micromammifères[19].

Ce phénomène augmente les coûts de régénération forestière (obligation de pose de grillage ou protections individuelles pour chaque plant). Selon Milner et al. 2006 diminuer le nombre de ces herbivores ne suffit pas. Il faut aussi mieux comprendre ce qui les favorise dans la gestion forestière contemporaine[10].

Notion relativeModifier

La notion d'« équilibre sylvo-cynégétique » est relative au massif et à sa vulnérabilité, et au "taux de perte acceptable" par le forestier. Habituellement, en cas de forte pullulation, des mécanismes de régulation de type épidémie apparaissent, mais éventuellement alors que des dégâts significatifs sont déjà mesurés sur les arbres.

Pour la législationModifier

En France : La loi précise « Le développement durable des forêts implique un équilibre sylvo-cynégétique harmonieux permettant la régénération des peuplements forestiers dans des conditions économiques satisfaisantes pour le propriétaire. Cet équilibre est atteint notamment par l'application du plan de chasse défini aux articles L. 425-1 à L. 425-4 du code de l'environnement, complété le cas échéant par le recours aux dispositions des articles L. 427-4 à L. 427-7 dudit code » Art. L. 1er de la Loi d'orientation sur la forêt 2001)[20].

Pour la certification forestièreModifier

Les référentiels d'écocertification forestières intègrent notamment cette préoccupation (recommandation, dans le cas de PEFC, obligation pour le FSC)

RéférencesModifier

  1. Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt ; [Plan pluriannuel régional de développement forestier de Lorraine 2012 - 2016 ] ; voir page 7 de la version PDF consultée 2012-12-10
  2. futura-sciences, Équilibre agro-sylvo-cynégétique
  3. Ministère de l'envionnement, Les schémas de gestion cynégétique fixent les dispositions relatives à l’équilibre agro-sylvo-cynégétique dans chaque département et à l’échelle des unités de gestion cynégétique. Ces schémas incluent tous les dispositifs existants (plan de chasse, plan de gestion, prélèvement maximum, etc.) qui permettent la recherche de cet équilibre. La gestion de la chasse est régie par le code de l’environnement : - articles L. 425-1 à L. 425-15 pour la partie législative ; - et articles R. 425-1 à R. 425-20 pour la partie réglementaire.]
  4. Kuijper D.P.J (2011) Lack of natural control mechanisms increases wildlife–forestry conflict in managed temperate European forest systems. European Journal of Forest Research, 130(6), 895. 12 mai,
  5. Apollonio M, Andersen R, Putman R (2010) European ungulates and their management in the 21st century. Cambridge University Press, Cambridge
  6. McShea WJ, Underwood HB, Rappole JH (1997) The science of overabundance deer ecology and population management. Smithsonian Institute Press, Washington, DC
  7. Côté SD, Rooney TP, Trembley J-P, Dussault C, Waller DM (2004) Ecological impacts of deer overabundance. Annu Rev Ecol Syst 35:113–147
  8. Tanentzap AJ, Burrows LE, Lee WG, Nugent G, Maxwell JM, Coomes DA (2009) Landscape-level vegetation recovery from herbivory: progress after four decades of invasive red deer control. J Appl Ecol 46:1064–1072
  9. Mysterud A, Stenseth NC, Yoccoz NG, Langvatn R, Steinheim G (2001) Nonlinear effects of large-scale climatic variability on wild and domestic herbivores. Nature 410:1096–1099
  10. a et b Milner JM, Bonenfant C, Mysterud A, Gaillard JM, Csanyi S, Stenseth NC (2006) Temporal and spatial development of red deer harvesting in Europe: biological and cultural factors. J Appl Ecol 43:721–734
  11. Bobek B, Boyce MS, Kosobucka M (1984) Factors affecting Red Deer (Cervus elaphus) population density in southeastern Poland. J Appl Ecol 21:881–890
  12. Mysterud A, Langvatn R, Yoccoz NG, Stenseth NC (2002) Large-scale habitat variability, delayed density effects and red deer populations in Norway. J Anim Ecol 71:569–580
  13. a et b Ammer C (1996) Impact of ungulates on structure and dynamics of natural regeneration of mixed mountain forests in the Bavarian Alps. For Ecol Manag 88:43–53
  14. Van Hees AFM, Kuiters AT, Slim PA (1996) Growth and development of silver birch, pendunculate oak and beech as affected by deer browsing. For Ecol Manag 88:55–63
  15. a b et c Kriebitzsch WU, von Oheimb G, Ellenberg H, Engelschall B, Heuveldop J (2000) Development of woody plant species in fenced and unfenced plots in deciduous forests on soils of the last glaciations in northernmost Germany. Allgemeine Forst und Jagdzeitung 171:1–10
  16. Scott D, Welch D, Thurlow M, Elston DA (2000) Regeneration of Pinus sylvestris in a natural pinewood in NE Scotland following reduction in grazing by Cervus elaphus. For Ecol Manag 130:199–211
  17. Augustine DJ, Frelich LE (1998) Effects of white-tailed deer on populations of an understory forb in fragmented deciduous forests. Conserv Biol12:995–1004
  18. McShea WJ, Rappole JH (2000) Managing the abundance and diversity of breeding bird populations through manipulation of deer populations. Conserv Biol 14:1161–1170
  19. Healy WM, Brooks RT (1988) Small mammal abundance in Northern hardwood stands in West Virginia. J Wildl Manag 52:491–496)
  20. Art. L. 1er Loi n°2001-602 du 9 juillet 2001 d'orientation sur la forêt

AnnexesModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  • Blandin P (1994) Le problème de l’équilibre sylvo-cynégétique dans la forêt domaniale de Tronçais. Rapport d’expertise. Muséum National d’Histoire Naturelle.
  • (en) Cote, S.D., Rooney, T.P., Tremblay, J.P., Dussault, C. & Waller, D.M. (2004). Ecological impacts of deer overabundance. Annual Review of Ecology Evolution and Systematics, 35: 113-147.
  • Daburon H (1968). Vers un meilleur aménagement sylvocymégétique par l'inventaire des gagnages à grand gibier.
  • Dornier C (1974) Les daims de la forêt de Sélestat-Illwald. Un problème d'équilibre sylvo-cynégétique. Gaz. Off. Chasse, 599, 1-1.
  • (en) Gill, R.M.A., Beardall, V., 2001. The impact of deer on woodlands: the effects of browsing and seed dispersal on vegetation structure and composition. Forestry (Oxf.) 74, 209-218.
  • François Klein, Agnès Roquencourt et Philippe Ballon (2008). Pour un meilleur équilibre sylvo-cynégétique-Des pratiques favorables aux cervidés. Brochures de l'ONCFS.
  • (en) Naaf, T. and M. Wulf (2007). « Effects of gap size, light and herbivory on the herb layer vegetation in European beech forest gaps. » Forest Ecology and Management 244(1-3): 141-149.
  • Pascal Normant, Philippe Ballon et François Klein (2004). À propos de l'équilibre sylvo-cynégétique et des moyens de l'obtenir. Rendez-vous techniques, (6), 14-18.
  • Pesce J & Charry J (1992). Plan de chasse du grand gibier, réglementation actuelle, réalités et réflexions. Bulletin office National de la Chasse, (167), 50-53.
  • (en) Suzuki, M., T. Miyashita, et al. (2008). « Deer density affects ground-layer vegetation differently in conifer plantations and hardwood forests on the Boso Peninsula, Japan. » Ecological Research 23(1): 151-158.
  • Teuşan S (1993) La régéneration naturelle comme critère d’équilibre sylvo-cynégétique dans la Foret Domaniale du Donon. Mémoire de fin d'études, Nancy.
  • (en) Tremblay, J. P., Huot, J. & Potvin, F. (2007) Density-related effects of deer browsing on the regeneration dynamics of boreal forests. Journal of Applied Ecology, 44: 552-562.
  • Wencel M.C (2006). Les ORGFH: deux années de concertation en faveur de la nature ordinaire. Faune sauvage, 270, 6-14.

Liens externesModifier

  • (fr) Réserves Naturelles de France, association loi 1901 assurant la coordination de l'action nationale et régionale des réserves naturelles françaises.
  • (fr) Rapport de l'Inspection générale de l'Environnement, intitulé « Évaluation du réseau des réserves naturelles » (Ministère de l'écologie, 22 mars 2007)