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Époque de Kamakura

période de l'histoire du Japon
Époque de Kamakura
鎌倉時代

1185 – 1333

Description de cette image, également commentée ci-après
Le « Grand Bouddha » (Daibutsu) du temple Kōtoku-in, Kamakura, milieu du XIIIe siècle.
Informations générales
Statut Monarchie, dictature féodale
Capitale Kamakura
Langue japonais ancien
Religion Bouddhisme, shintoïsme
Pouvoir
1185-1192 Insei Imperial Seal of Japan.svg
1192-1333 Shogunat de Kamakura Sasa Rindo.svg

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L'époque de Kamakura (鎌倉時代, Kamakura jidai?, 1185–1333) est l'une des 14 subdivisions traditionnelles de l'histoire du Japon. Cette période, qui commence en 1185 et s'achève en 1333, est placée sous l'autorité politique du shogunat de Kamakura.

Sommaire

Histoire politique du Japon à l'époque de KamakuraModifier

Le triomphe des guerriers et la guerre de GenpeiModifier

Article détaillé : Guerre de Genpei.
 
Emplacement des batailles de la guerre de Genpei.

Les dernières décennies de l'époque de Heian furent marquées par l'ascension de la classe guerrière japonaise au détriment de la famille impériale et de la noblesse de cour, en premier lieu le clan Fujiwara qui dominait jusqu'alors les affaires politiques. Les querelles successorales impériales des années 1150 virent ce phénomène se confirmer, qu'il s'agisse de la rébellion de Hōgen en 1156 ou de la rébellion de Heiji en 1159-60, en particulier la seconde qui vit une explosion de la violence à la cour impériale. Au sortir de cette décennie houleuse, la cour était dominée par le chef du clan Taira, Kiyomori, qui avait mis au pas la famille impériale dominée par l'empereur retiré Go-Shirakawa, ainsi que ses rivaux les Fujiwara et les Minamoto de la lignée Seiwa Genji, et présidait une clientèle de guerriers tout en se voulant bien intégré dans les cercles de la cour, et il parvint notamment à marier une de ses filles à l'empereur[1].

L'hégémonie de Kiyomori suscita de nombreuses résistances à la fin des années 1170, auxquelles il réagit vigoureusement en exécutant ses opposants, y compris un prince impérial, en faisant emprisonner l'empereur retiré Go-Shirakawa. En 1180, sa décision d'imposer le retrait de l'empereur régnant Takakura, afin que celui-ci soit remplacé par son fils Antoku, le petit-fils de Kiyomori suscita la révolte du prince impérial Mochihito, qui lança un appel à l'aide aux guerriers des provinces, ouvrant la guerre de Genpei. Cet appel fut reçu favorablement par plusieurs grandes familles guerrières. Minamoto no Yoritomo[2], l'un des quelques Minamoto à avoir survécu aux purges commanditées par Kiyomori, devait devenir le principal rival des Taira. Vivant depuis en exil dans le Kantō, il y avait forgé des alliances avec les clans guerriers des régions orientales, en particulier les Hōjō (des descendants des Taira), dont il avait épousé une des filles, Masako[3].

Les Taira se débarrassèrent rapidement de leurs rivaux dans la région de la capitale, mais leur campagne contre le Kantō échoua en 1180. Ils parvinrent à imposer leur autorité sur les provinces occidentales, où plusieurs familles s'opposaient à leur autorité, mais ne constituaient pas une menace sérieuse en raison de leur division. Pendant ce temps, dégagé de la menace, Yoritomo consolidait ses positions dans le Kantō, à partir de sa base installée à Kamakura où il constitua une véritable capitale concurrente à Kyoto où il forma une administration. Il parvint à dominer progressivement les guerriers du Kantō, qui intégrèrent son armée de vassaux (bushidan), au prix de l'élimination de plusieurs clans qui lui étaient opposés, jouant des rivalités des uns contre les autres afin de s'attacher ceux dont il avait favorisé les ambitions. Kiyomori mourut en 1181, ce qui affaiblit les Taira, d'autant plus qu'un nouvel adversaire de valeur s'était levé contre eux, Kiso Yoshinaka, un membre du clan Minamoto et cousin de Yoritomo, mais brouillé avec lui. L'action de ce chef de guerre fut décisive puisqu'il chassa les Taira de Kyoto en 1183, mais il échoua dans ses campagnes contre leurs positions occidentales. Yoritomo, de concert avec Go-Shirakawa, dépêcha alors contre lui ses frères Yoshitsune et Noriyori, qui le défirent et l'acculèrent au suicide en février 1184. Dans les mois qui suivent, les troupes Minamoto conduites là encore par Yoshitsune et Noriyori anéantirent les forces Taira (batailles d'Ichinotani en mars 1184, de Yashima en mars 1185 et de Dan-no-ura en avril 1185). Dans le courant 1185, l'influence du clan Taira était anéantie, le jeune empereur éliminé, et les Minamoto étaient parvenus à une position hégémonique[4].

Minamoto no Yoritomo et la création du shogunatModifier

Yoritomo créa en l'espace de quelques années un régime d'un nouveau type, mettant définitivement à bas l'ordre du Japon antique. Depuis sa capitale Kamakura, il commença à partir de 1180 à se comporter en monarque, nommant ses proches serviteurs à des postes provinciaux dans l'Est du pays, usurpant les fonctions de la cour impériale, et ses principaux vassaux installèrent des résidences à proximité de son palais, comme cela se faisait traditionnellement à Kyoto. Lorsqu'il revint en grâce auprès du parti de l'empereur retiré Go-Shirakawa en 1183, sa domination de fait sur les provinces orientales fut reconnue officiellement, même si elle était vue en principe comme une délégation du pouvoir par l'empereur, en échange du versement des redevances dues aux domaines de la cour dans ces régions. Les succès de ses troupes lui permirent ensuite de voir son autorité militaire étendue à tout le pays, et donc de devenir officiellement le chef de l'élite guerrière du Japon[5].

Néanmoins, les relations entre Yoritomo et Go-Shirakawa se dégradèrent après la défaite définitive des Taira. L'empereur retiré joua contre le sire de Kamakura son demi-frère Yoshitsune, principal acteur des triomphes militaires des Minamoto. Mais ce dernier ne parvint pas à se constituer une base solide de fidèles, et sa tentative d'émancipation tourna court. Il se réfugia au Nord de Honshu, auprès de la branche locale du clan Fujiwara (les « Fujiwara du Nord »), qui disposait alors d'une quasi-indépendance de fait. Yoritomo fut alors en position d'exiger plus de prérogatives, et se fit octroyer fin 1185 le droit de nommer ses vassaux dans les provinces, aux postes de gouverneurs militaires provinciaux (shugo) et d'intendants domaniaux (jitō). Il étendit ainsi considérablement son influence et put récompenser ses fidèles avec des fonctions très lucratives. Le régime de Kamakura était alors solidement installé[6]. Yoritomo renforça encore son autorité dans les années suivantes, en envoyant ses troupes contre les Fujiwara du Nord, sous le prétexte de se voir restituer son demi-frère exilé. Ce dernier fut mis à mort par ses hôtes, mais cela ne suffit pas à arrêter les armées des Minamoto, qui les anéantirent en 1189[7]. Sans rival, Yoritomo put alors se faire confirmer ses prérogatives de façon définitive par la cour impériale. Après la mort de Go-Shirakawa en 1192, il se fit octroyer l'ancien titre de « Grand général pacificateur des barbares », sei i taishōgun, qui, abrégé en shōgun, devait donner son nom à la fonction de chef militaire suprême (et en général monarque de fait) du Japon qu'il venait de créer, et durer jusqu'en 1868[8]. Ce régime est tantôt désigné comme le shogunat, ou bien le Bakufu, « gouvernement de la tente », dérivé du fait que la « tente » désignait le quartier général d'un chef de guerre[9].

Le pouvoir de Yoritomo, qui « régna » jusqu'à sa mort en 1199, s'appuyait en premier lieu sur ses hommes-liges (gokenin) auxquels il avait confirmé ou octroyé des droits sur des domaines, notamment à la suite de confiscations au dépens des vaincus de la guerre de Genpei, ainsi que des positions administratives, grâce aux prérogatives qu'il avait lui-même obtenu d'abord par son autorité de fait, puis grâce à la légitimation de son pouvoir par la cour impériale. La consolidation de son autorité légale était donc essentielle pour sa légitimité auprès de ses vassaux. Elle s'appuyait également sur des organes en place dès 1185 : le Bureau des samouraïs (samurai dokoro), contrôlant la classe guerrière, par l'établissement de registres des vassaux enregistrant notamment leurs obligations accomplies et à faire, et supervisant l'action des gouverneurs militaires et l'accomplissement par les vassaux provinciaux d'un service militaire au profit du shogunat, à Kamakura ; la Chancellerie (mandokoro) s'occupait de la proclamation des édits du shogun ; et le Bureau des affaires juridiques (monchūjo) supervisait la rédaction des lois et règlements, ainsi que l'instruction et le suivi des affaires juridiques que le shogunat avait à trancher. Si le premier organe était contrôlé par des guerriers, en revanche les deux autres étaient occupés par des membres de l'aristocratie civile[10].

La mise en place de l'hégémonie des HōjōModifier

Lorsque Yoritomo s'éteint en 1199, le pouvoir nominal fut transmis à son jeune fils Yoriie, alors âgé de 17 ans, mais le pouvoir à Kamakura passa dans les faits au clan de sa mère Masako, les Hōjō. Ceux-ci étaient jusqu'alors un clan de guerrier du Kantō d'importance secondaire, mais ils étaient parvenus aux premiers postes grâce à leur alliance matrimoniale avec Yoritomo. Masako[11] était la personnalité dominante du clan, et s'imposa dans les années suivant la mort de son époux comme le dirigeant du shogunat en dépit du fait qu'elle ait prêté ses vœux bouddhiques, ce qui lui valut le surnom de « nonne-shogun » (ama-shōgun). Yoriie étant manipulé par le clan de son épouse, les Hiki, elle le fit déposer et sans doute assassiner en 1203, pour le remplacer par son second fils, Sanetomo. Puis elle écarta par la suite son propre père afin de prendre plus fermement aux côtés de son frère Yoshitoki la direction du clan Hōjō. En 1213, elle fit éliminer son principal opposant dans l'administration, Wada Yoshimori, le chef du Bureau des samouraïs, son clan et ses principaux soutiens. Cela entraîna la confiscation au profit des Hōjō et de leurs hommes-liges des postes-clés de l'administration de Kamakura et des principaux domaines du Kantō, leur permettant de consolider leurs positions. Yoshitoki cumula alors les fonctions de chef des trois organes principaux de l'administration shogunale, et prit le titre de « régent », shikken, lui donnant de fait le pouvoir suprême sur le shogunat. En 1219 le shogun Sanetomo, qui n'exerçait aucun rôle politique, fut assassiné par son neveu et fils adoptif Kugyō, qui fut mis à mort derechef. La question de savoir si les Hōjō étaient derrière le meurtre reste posée, en tout cas cela marqua la fin de la dynastie shogunale des Minamoto car ni le shogun défunt ni son neveu n'avaient de successeur[12].

Ces troubles précipitèrent la rupture entre les Hōjō et la cour impériale de Kyoto, alors dirigée par l'empereur retiré Go-Toba, qui était le beau-père du shogun, entraînant le début de la guerre de Jōkyū en 1221. Grâce à l'intervention décisive de Masako pour mobiliser les hommes-liges de son clan, l'armée des Hōjō fut rapidement sur le pied de guerre et infligea une défaite rapide aux troupes impériales. Le régime de Kamakura venait de remporter une victoire décisive sur la cour de Kyoto et les opposants au shogunat, et le pouvoir des Hōjō était définitivement installé pour plus d'un siècle[13].

Entre Kamakura et Kyoto : l'édifice administratif et juridiqueModifier

Yoshitoki et Masako moururent respectivement en 1224 et 1225. Jusqu'aux années 1270 le Japon ne connut pas de trouble majeur, ce qui permit la consolidation dans la durée du gouvernement des Hōjō et du régime shogunal, une fois passée l'épreuve du feu. Du point de vue institutionnel, il s'était alors établi que la cour shogunale de Kamakura était dirigée par le chef de la branche aînée du clan Hōjō (le Tokusō), qui portait comme il a été vu précédemment le titre administratif de shikken, couramment traduit par « régent » (du shogunat). Cette fonction se transmit d'abord au fils de Yoshitoki, Yasutoki, puis en 1242 au petit-fils de celui-ci, Tsunetoki, en 1246 au frère de ce dernier, Tokiyori, en 1256 à Nagatoki, en 1266 à Masamura et en 1268 à Tokimune, dont le « règne » (jusqu'en 1284) est couramment vu comme l'apogée du régime des Hōjō. Le régent était le chef de la classe guerrière du Japon, qui était alors en position de force. À compter de la prise de pouvoir de Tsunetoki en 1224-25, il était secondé par un vice-régent, le « cosignataire » (rensho), également un Hōjō, et assisté par un conseil de treize membres (hyōjōshu) qui l'assistait dans les prises de décisions les plus importantes, et servait de cour d'appel en dernier ressort. Il était constitué de chefs de familles alliées des Hōjō, leurs vassaux directs, les miuchibito, et d'hommes-liges du shogunat. Le mode de gouvernement prit donc un tournant plus délibératif et moins despotique que précédemment[14],[15]. Quant à la fonction de shogun, elle était totalement à la merci des régents Hōjō, qui, après l'avoir confiée à des membres de la famille Kujō, une branche du prestigieux clan Fujiwara, la placèrent entre les mains de princes de la famille impériale ; les shoguns ne furent jamais une menace sérieuse pour les régents, qui évincèrent ceux d'entre eux qui ambitionnèrent d'avoir plus d'influence que ce qui leur était permis. De même, il y eut peu d'opposition parmi les familles de l'élite guerrière, et les quelques révoltes, comme celle des Miura en 1247, furent rapidement réprimées[16],[17].

Les relations entre Kamakura, le nouveau centre de pouvoir, et l'ancien, Kyoto où résidait l'empereur, qui restait en principe l'autorité suprême, ont fait l'objet de nombreuses discussions[18]. Pour désigner le régime politique de Kamakura, on a pu parler de « dyarchie »[19] ou encore d’« État bicéphale »[20]. Pour gérer les rapports avec la cour de Kyoto après la victoire de 1221, fut créée la fonction de tandai : établi dans le palais de Rokuhara à Kyoto (l'ancienne résidence des Taira), ce personnage issu de la branche principale du clan Hōjō (souvent fils aîné ou frère cadet du régent) constituait une tête de pont de Kamakura, chargé d'exercer un contrôle sur la cour impériale[15]. À Kamakura, le mōshitsugi, choisi parmi les membres du puissant clan aristocratique des Saionji (alliés du shogunat), était une sorte d'« ambassadeur » pour la cour de Kyoto[21]. Si la cour de l'empereur était placée sous surveillance, elle n'en gardait pas moins d'importantes prérogatives et une importante activité, restant un centre majeur d'autorité civile et judiciaire, pour la partie occidentale du Japon, tandis que l'est était dirigé directement par Kamakura[22],[16]. On a pu donc parler de complémentarité entre les deux cours, et plus largement entre la catégorie des guerriers et des nobles, dans le gouvernement du premier Japon médiéval[20]. Le rapport de force était quoi qu'il en soit en faveur de la cour de Kamakura, comme l'illustra en 1246 le fait que la question de la succession impériale fut tranchée en faveur de Go-Saga, qui avait les faveurs du régent, contre l'avis des nobles de Kyoto[23].

L'évolution du gouvernement provincial reflète aussi la montée en puissance du gouvernement des guerriers. Le shugo, gouverneur militaire provincial, était le rouage essentiel de la domination du shogunat de Kamakura sur le Japon, puisqu'il était chargé notamment de mobiliser les hommes-liges du régime et d'assurer la paix dans les provinces. Nommé par les régents Hōjō, il exerçait alors sa fonction de façon temporaire[24]. Dans ce même processus, le shogunat mit progressivement la main sur la gestion des domaines publics (kōryō or kokugaryō), qui étaient aux mains par de fonctionnaires résidents (zaichō kanjin)[25]. L'autre cadre essentiel de l'emprise locale du shogunat était le jitō, intendant nommé sur des domaines privés (shōen) comme publics, qui était là encore en général un homme-lige du pouvoir de Kamakura, depuis le temps de Yoritomo. Depuis la victoire de 1221 contre le pouvoir impérial, les régents avaient mis la main sur une bonne partie des domaines de l'Ouest dépendants jusqu'alors de Kyoto, et confièrent leur gestion à des guerriers venus de l'Est. L'intendant avait une fonction administrative mais aussi des prérogatives policières et judiciaires dans son domaine, et pouvait transmettre sa charge à ses héritiers ; cela même si les propriétaires de ces domaines, des aristocrates ou des monastères, conservaient leur droit à une portion du revenu issu de celui-ci. Cette situation ne manqua pas de générer des conflits. L'importance du groupe militaire originaire du Kantō fut donc renforcée sous la domination des Hōjō, en étendant son emprise sur l'administration des provinces, notamment par le biais des domaines publics et privés qui étaient une institution essentielle dans l'encadrement des populations rurales et le prélèvement d'une partie de leurs productions. Cela se fit en particulier aux dépens de la noblesse traditionnelle qui perdit son emprise sur les provinces, y compris sa zone d'influence traditionnelle occidentale ; en revanche elle préserva son ancrage dans la région de Kyoto, qui restait la plus riche et la plus peuplée[26]. L'autre aspect important de l'activité des Hōjō après la guerre de Jōkyū fut législatif. En 1232, Yasutsoki présida la rédaction d'un nouveau code, le Goseibai shikimoku (ou Jōei shikimoku), à partir de décisions de jurisprudence prises depuis le début du shogunat. Il devait servir de base au gouvernement des guerriers, et de référence à la législation médiévale japonaise. Le régent entendait renforcer sa légitimité en démontrant sa capacité à exercer une bonne justice, gage du maintien de l'ordre dans un pays pacifié. Ce texte cherchait donc à réguler les rapports potentiellement tumultueux entre les guerriers, mais aussi les relations familiales. Durant cette période calme sur le plan militaire, les pouvoirs centraux durent surtout arbitrer des litiges au sein des élites, en particulier entre élites militaires et civiles au sujet de la domination des domaines publics, préférant les solutions à l'amiable afin d'éviter les rancœurs et de préserver la paix[27]. Les événements les plus graves auxquels ils durent faire face furent deux famines dévastatrices, en 1229-1232 et 1257-1260[19].

La période des invasions mongolesModifier

Article détaillé : Invasions mongoles du Japon.
 
Portion du mur défensif (genkō bōrui) érigé autour de Hakata (Fukuoka) en prévision de la seconde invasion mongole, mise au jour par des fouilles archéologiques.

Le plus grand défi qui se posa au régime de Kamakura dans la seconde moitié du XIIIe siècle fut sans contexte la volonté des Mongols d'étendre leur suprématie sur l'archipel japonais. Rendus maîtres de la péninsule coréenne depuis 1258 après plusieurs décennies de conflits, les Mongols de Kubilai Khan tournèrent leur regard vers le Japon dans les années suivantes, dépêchant en 1566 une ambassade qui atteignit Kamakura et Kyoto, invitant à la soumission le « roi du Japon », probablement l'empereur, mais ce fut le régent du shogunat, Hōjō Tokimune, qui trancha. La demande fut laissée sans réponse, et le régime de Kamakura ordonna aux guerriers de Kyūshū de se préparer à une invasion[28].

Celle-ci survint en 1274. Les forces d'invasion comprenaient des troupes mongoles et coréennes, ces dernières étant essentielles pour les déplacements et batailles maritimes. Les îles de Tsu-shima et d'Iki furent ravagées, puis les troupes mongoles débarquèrent dans la baie de Hakata. Les combats furent manifestement d'une violence qui dépassa les attentes des soldats japonais, qui subirent de lourdes pertes. Les Mongols rebroussèrent néanmoins chemin, soi-disant en raison d'une tempête, mais cela reste débattu[29].

Les Japonais avaient désormais pris la mesure de leur adversaire, et se préparèrent à une seconde attaque après une nouvelle demande de soumission de la part de Kubilai, qui fut à son tour rejetée. Un grand mur (genkō bōrui) fut érigé pour défendre la baie de Hakata, et les troupes furent désormais mobilisées à l'échelle du pays entier. Les Mongols revinrent en 1281, deux ans après avoir définitivement soumis la Chine des Song, avec des troupes bien plus conséquentes que précédemment (jusqu'à 140 000 selon certaines sources). Les îles situées entre la Corée et Kyūshū furent à nouveau dévastées, puis les troupes d'invasion débarquèrent là encore dans la région de Hakata, où elles furent contenues par les soldats japonais grâce aux lignes de défense établies durant les années précédentes. Là encore le salut des Japonais serait venu d'un phénomène météorologique vu comme une intervention surnaturelle, le « vent divin » (kamikaze), un typhon qui aurait dispersé les troupes mongoles. Quoi qu'il en soit, celles-ci battirent en retraite après plusieurs jours de combats durant lesquels elles n'avaient apparemment pas gagné beaucoup de terrain[29].

Ce triomphe, largement à mettre au crédit du régime de Kamakura, renforça considérablement son prestige et son autorité. Il avait désormais pris en main fermement l'administration de Kyūshū, grâce aux années de préparatifs militaires, en y implantant des cadres militaires issus du clan Hōjō et de ses alliés, sous la supervision d'un représentant local, le Chinzei-tandai, installé à Hakata (l'actuelle Fukuoka). Cette situation spéciale perdura, car pendant plusieurs années (au moins jusqu'au milieu des années 1290) le risque d'une troisième invasion fut jugé sérieux[30]. Néanmoins cette victoire posa de nombreux problèmes au régime shogunal. Il convenait en effet de récompenser les guerriers qui avaient vaillamment défendu le pays, et avaient engagé de nombreux moyens à cette fin. Mais c'était une victoire défensive, qui se soldait sans conquête militaire, sans terres à confisquer et à redistribuer, aussi le pouvoir de Kamakura ne disposait pas de marges de manœuvres aussi larges que par le passé pour satisfaire les demandes des guerriers. Les droits des combattants non-vassaux du shogun sur leurs domaines furent néanmoins officiellement garantis par le régime de Kamakura, et ce dernier proclama aussi des édits de rémission de dettes au profit de ceux qui avaient perdus leurs domaines afin de financer l'effort de guerre[31].

La chute du régime de KamakuraModifier

Au sortir des années 1280, le régime de Kamakura pouvait donc paraître particulièrement solide. La guerre contre les Mongols lui avait permis d'étendre son emprise sur une plus grande partie du pays. De plus, la famille impériale était divisé depuis 1272 par une querelle successorale entre deux branches (Daikaku-ji et Jimyō-in), dans laquelle les Hōjō furent contraints d'intervenir, en établissant une alternance entre les deux lignées pour la succession sur le trône impérial[32]. Cependant l'élite guerrière du pays était traversée depuis les années 1270 par des lignes de fracture qui se creusèrent de plus en plus. Une rivalité opposait les deux principaux chefs de clans guerriers, Adachi Yasumori, représentant de la catégorie des hommes-liges du régime shogunal (gokunin) et beau-frère du régent Tokimune, et Taira Yoritsuna, chef de la catégorie des vassaux directs du clan Hōjō (miuchibito) et donc lui aussi très proche du régent. Á la mort de ce dernier en 1284 cette opposition larvée se mua en conflit violent, qui se solda par la victoire de Yoritsuna, la mort de Yasumori et une répression féroce à l'encontre de ses alliés. Le nouveau régent Hōjō, Sadatoki, étant encore jeune, Yoritsuna dirigea de fait le régime de Kamakura en tant que secrétaire du régent, jusqu'à ce que ce dernier ne se sente assez fort pour le faire assassiner, en 1293. Cette décennie de conflits internes à la classe guerrière du Kantō, qui avait fait jusqu'alors plutôt preuve de cohérence, devait laisser d'importantes séquelles, puisque certains clans de gokenin firent preuve de plus en plus de défiance vis-à-vis du régime des Hōjō[33].

Cela s'ajouta aux rancœurs de ceux qui se jugeaient insuffisamment récompensés de leur contribution aux guerres contre les Mongols, et également des élites aristocratiques et des temples qui avaient vu les guerriers appuyés par les Hōjō empiéter sur leurs domaines[34]. Le pouvoir de Kamakura chercha à répondre à cette situation en promulguant un édit de « gouvernement par la vertu » (tokusei) en 1297, mesure exceptionnelle par son ampleur, permettant le retour à leur ancien propriétaire des domaines cédés depuis vingt ans, sans compensation. La mise en application de cette mesure généra de nombreux litiges, et suscita finalement la frustration de ceux qui durent restituer les domaines qu'ils avaient acquis. Cela ne résolut du reste par le problème de l'appauvrissement des hommes-liges du shogunat, plutôt dû à la pratique des partages successoraux systématiques à chaque génération, grevant progressivement le niveau de vie de ces guerriers. L'attitude de plus en plus despotique du régime Hōjō, devenu très restrictif dans l'attribution des hautes responsabilités et prompt à écarter ses opposants, attisa encore plus les tensions[35]. Les premières décennies du XIVe siècle furent par ailleurs marquées par l'essor des violences dans les provinces occidentales, menées par des bandes de brigands qualifiés de « bandes malfaisantes » (akutō) par les sources officielles, contre lesquels les forces de police du shogunat furent de moins en moins efficaces[36].

La chute du régime de Kamakura devait se faire à l'instigation du nouvel empereur, Go-Daigo, intronisé en 1318, issu de la branche Daikaku-ji. Ce personnage atypique parmi la famille impériale ambitionnait de jouer un rôle politique de premier plan. Il commença par renforcer son influence à Kyoto, après la mort de son père l'empereur retiré Go-Uda en 1321. Il s'opposa frontalement à partir de 1324 avec Kamakura, sur la désignation de son successeur : contre le principe posé plus tôt, il souhaitait désigner son propre successeur, en écartant la branche rivale. Il perdit cependant cette première opposition. Dans les années qui suivirent, loin de relâcher ses efforts, il se rapprocha de divers groupes déçus par les Hōjō : des clans guerriers du Japon central, des groupes de « vauriens ». En 1331, la tension avec Kamakura était devenue telle que Go-Daigo choisit l'option de la rébellion, ouvrant les hostilités de la guerre de Genkō. Nouvel échec, suivi de son exil sur l'île d'Oki et de sa destitution du titre impérial au profit d'un membre de la branche rivale. Cela ne suffit pourtant pas à éteindre la révolte dans la région de Kyoto, notamment en raison de l'action du fils de Go-Daigo, le prince Moriyoshi, et des bandes brigandes de Kusunoki Masashige, et en 1333 Go-Daigo retournait auprès de ses alliés. Pour les réduire, Kamakura dépêcha des troupes conduites par Ashikaga Takauji, chef d'un clan guerrier du nord du Kantō. Mais ce dernier faisait partie des hommes-liges du shogunat sceptiques vis-à-vis des Hōjō, et préféra s'allier avec Go-Daigo, et ses troupes s'emparèrent du palais de Rokuhara où résidait le représentant de Kamakura à Kyoto, qui se suicida lors de sa fuite. Les foyers de révolte s'étaient alors embrasés dans plusieurs provinces, et finalement dans le Kantō, où la révolte fut menée par Nitta Yoshisada, un autre homme-lige. Les insurgés réussirent à prendre Kamakura, où le dernier régent, Hōjō Takatoki, se suicida accompagné de ses plus fidèles vassaux. Les derniers fidèles du shogunat de Kamakura rendirent les armes dans les jours qui suivirent, laissant l'empereur Go-Daigo comme seule autorité légitime pour diriger le Japon, ce qui ouvrait sur la période dite de la « Restauration de Kenmu »[37].

Les cadres sociaux et leurs évolutionsModifier

Les puissantsModifier

La période de Kamakura marqua l'affirmation de la puissance de la classe des élites guerrières, en plein essor depuis la seconde moitié de l'époque de Heian. Elle peut donc être considérée comme la catégorie dominante de la société japonaise de l'époque. Les études de Kuroda Toshio, avec sa théorie des élites dirigeantes (kenmon tansei), ont apporté un contrepoint à cette vision : il considérait que les élites traditionnelles de l'époque antérieure, les nobles de la cour de Kyoto (kuge) et les grands temples bouddhistes (jisha) préservèrent durant l'ère médiévale une importance cruciale qui faisait qu'il était impossible pour les guerriers de diriger le pays sans leur appui. Selon les propositions de Kuroda, les composantes des trois ensembles constituant l'élite médiévale avaient cinq caractéristiques communes : elles avaient un quartier général privé, qui gérait leurs affaires administratives et économiques ; les chefs de ces groupes émettaient des édits dont les instructions devaient être suivies par leurs dépendants, et avaient donc une valeur juridique dans ce cadre ; elles avaient par suite un ensemble de serviteurs qui avaient différentes fonctions (travailleurs, administrateurs, guerriers), développant donc une organisation institutionnelle privée avec sa propre logique de promotions ; le chef de chaque groupe avait une autorité juridique complète sur son lignage ; enfin le groupe exerçait un droit de contrôle et une juridiction sur son domaine privé, en principe à l'écart du pouvoir du gouvernement. Cette approche considère donc plutôt que l'élite est construite autour de trois « blocs » interdépendants malgré des rivalités : les guerriers, les nobles et les temples. Bien que généralement reçue pour ce qui concerne la réévaluation du rôle de l'aristocratie aulique, elle a reçu des critiques, en particulier sur la question de savoir s'il fallait y inclure le milieu des grands temples, qui ne semble pas afficher une autonomie et une cohérence similaires à celles du groupe guerrier autour du shogunat et du groupe aristocratique autour de la cour impériale[38],[20].

Les guerriersModifier

 
Takezaki Suenaga et de sa petite troupe de guerriers combattant lors des invasions mongoles du Japon. Rouleaux illustrés des invasions mongoles, XIIIe.
 
Peintures de guerriers. Détail des Rouleaux illustrés du Dit de Heiji, XIIIe.

L'élite guerrière constituait la partie haute de la catégorie des hommes d'armes, que l'on désigne tantôt par les mots bushi ou buke[39], ce dernier terme, littéralement « maison des guerriers », désignant alors plutôt le shogun ; « samouraï » (samurai), plus courant dans la littérature moderne, désignait plus précisément durant l'époque médiévale des guerriers au service d'un personnage puissant[40]. Cette catégorie sociale s'était constituée progressivement durant l'époque de Heian dans le cadre d'une privatisation et d'une décentralisation du pouvoir militaire. Elle accéda au pouvoir sous la direction de clans établis dans le Kantō, les Taira puis les Minamoto, dans le courant du XIIe siècle, profitant de l'affaiblissement de l'influence de la cour impériale, jusqu'à la constitution du régime shogunal, stabilisé par les Hōjō au début du XIIIe siècle.

Les gens d'armes avaient avant tout une assise provinciale et rurale. Ils étaient des intendants de domaines publics ou privés, disposant de terres agricoles leur permettant d'avoir des ressources suffisantes pour entretenir leur équipement militaire et celui de leur escorte. Cela explique pourquoi beaucoup de clans guerriers ont un nom provenant de celui d'un domaine qui était leur base historique, même si ce n'était pas forcément le lieu où ils avaient acquis leur fortune. Ils résidaient dans une sorte de manoir au centre de leur terroir, qui était à cette période un ensemble de bâtiments en bois, comprenant la maison du maître, celles de ses compagnons d'armes et serviteurs, des étables, ainsi que différents bâtiments d'exploitation. Elle pouvait être protégée par une palissade et un fossé. Ce qui singularisait les guerriers des autres membres des élites, c'était évidemment leur spécialisation dans le métier des armes, et du commandement pour les plus importants[41]. Les valeurs martiales de cette catégorie sociale dominée par un idéal viril étaient mises en avant dans les différents récits guerriers qui furent rédigés à l'époque, à l'image du Dit des Heike, et les exercices comme le yabusame, tir-à-l'arc exécuté sur un cheval au galop. L'idéal guerrier valorisait l'honneur du clan, du nom, dont était en particulier dépositaire le chef du clan, aîné de la branche principale (sōryō). Les autres membres du clan principal et des branches collatérales étaient ses subordonnés. Le pouvoir du maître du clan devait se renforcer avec le temps avec l'évolution des règles d'héritage au sein des guerriers. L'habitude traditionnelle était le partage du patrimoine entre les différents enfants, filles comprises, mais le principe de transmission de l'intégralité du patrimoine à l'héritier principal s'imposa progressivement afin d'enrayer le phénomène d'émiettement des domaines des guerriers qui était devenu un problème aigu dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Cette évolution devait principalement contribuer à affaiblir la position des femmes des familles guerrières. Durant la majeure partie de l'époque de Kamakura, les conditions traditionnelles de transmission des patrimoines leur laissaient des possibilités de diriger des domaines et il n'était pas inhabituel que certaines d'entre elles occupent des postes de régisseurs de domaines privés. Mais l'évolution des principes successoraux les priva d'un accès à de telles opportunités. A contrario les fils cadets, autres perdants des évolutions des règles d'héritage, avaient toujours la possibilité d'obtenir des domaines grâce à leurs prouesses au combat, ce qui n'était pas possible pour les femmes, généralement destinées à devenir épouses et mères. Ce phénomène devait triompher durant l'époque de Muromachi[42].

Les liens personnels étaient primordiaux dans le milieu des gens d'armes. Les structures familiales et claniques dominaient en principe les relations sociales, ce qui explique pourquoi la cohésion du clan Hōjō fut importante dans son système de pouvoir. Les liens au sein du groupe guerrier étaient également confortés par les alliances matrimoniales, qui jouèrent un rôle majeur dans la trajectoire des Hōjō, en premier lieu grâce à Hōjō Masako dont le mariage avec Minamoto no Yoritomo fut le principal facteur permettant la prise de pouvoir du clan ; par la suite ils conclurent divers mariages avec des clans guerriers du Kantō leur permettant de renforcer leurs liens avec eux. Au-delà de ces cadres familiaux, le système de la domination des gens d'armes dans le cadre du shogunat était construit sur un ensemble de liens de vassalité, constituant un système qui est couramment qualifié de « féodal ». Cela peut être vu comme une évolution du groupe guerrier, bushidan, dominant le Kantō et dirigé par les Minamoto. Les hommes-liges du shogunat, gokenin, préservèrent une importance cruciale dans l'organisation du régime, et leur fidélité face au pouvoir impérial fut cruciale pour permettre à ce régime de subsister. Ils devaient au régime le service militaire en temps de guerre, et de garde en temps de paix. En échange ils obtinrent de nombreuses gratifications, à commencer par des postes de gouverneurs militaires et intendants de domaines qui permirent au groupe des hommes d'armes, en premier lieu ceux originaires du Kantō, d'étendre son emprise sur tout le pays[43].

L'expansion et la stabilisation de la domination du shogunat sur le Japon permit donc aux élites guerrières de connaître une rapide ascension sociale et un enrichissement, tout en étant confrontées au risque de revers de fortune. Ainsi le clan Miura, originaire de la péninsule de Miura au sud de Kamakura dont il reprit de le nom et implantés dans la province de Sagami, dont les chefs Yoshiaki et Yoshizumi furent parmi les principaux membres du bushidan de Minamoto no Yoritomo durant la guerre de Genpei, et devinrent par la suite un des clans guerriers les plus importants du début du shogunat. Wada Yoshimori, issu d'une branche collatérale du clan, fut ainsi chef du Bureau des samouraïs. Il fut néanmoins éliminé en 1213 à l'instigation des Hōjō, appuyés par le chef de la branche principale des Miura, Yoshimura. Les Miura étaient un des principaux clans de l'élite guerrière disposaient alors des charges de shugo de plusieurs provinces (Yoshimura cumulant la direction de Kawachi et de Kii), ainsi que de celles de régisseurs de divers riches domaines, notamment à Kyūshū. Le chef suivant, Yasumura, tenta de renverser Hōjō Tokiyori en 1247, mais son échec entraîna sa perte et celle de son clan qui fut considérablement affaibli. Les revers de fortune étaient en effet courant parmi ces familles devant leur ascension au sort des armes[44]. À l'échelle provinciale, une nouvelle élite se forma en profitant des succès du régime shogunal et en les appuyant, en y érodant les positions des élites traditionnelles, la noblesse de cour et des temples[26]. Plusieurs clans guerriers originaires du Kantō ou du centre du pays reçurent ainsi des charges qui leur permirent de s'installer dans les provinces occidentales, où ils firent souche et parfois devinrent des clans locaux majeurs : par exemple les Kobayakawa, originaires du Sagami, implantés dans la province d'Aki à l'ouest de Honshu[45], ou encore les Ōtomo, également originaires du Sagami, qui devaient devenir un des plus importants clans de Kyūshū après que le poste de shugo du Bungo fut confié à leur chef Yoshinao au début de l'époque de Kamakura[46], et les Shimazu qui se virent confier le vaste domaine du même nom et placèrent la province de Satsuma sous leur coupe[47].

L'empereur et l'aristocratie civileModifier

 
L'empereur Go-Toba, peinture de Fujiwara no Nobuzane, 1221.

La cour impériale était un ensemble éclaté entre plusieurs pôles, dominés depuis la fin de l'époque de Heian par la maison de l'empereur retiré qui dirigeait en principe la famille impériale, y compris l'empereur régnant[48]. Ses bureaux (in-no-chō) avait la main sur l'administration impériale, et son organisation s'étoffa durant l'époque de Kamakura sur le modèle de celle du shogunat[49]. Dans la répartition des pouvoirs qui avait cours à cette période, la maison impériale gardait d'importantes prérogatives administratives et juridiques tout en étant clairement subordonnée politiquement au shogunat depuis l'échec de Go-Toba lors de la guerre de Jōkyū en 1221. Par ailleurs, son rôle cérémoniel de la cour restait intact, et son importance symbolique incontestée. C'est sans doute en bonne partie pour ces raisons que l'institution impériale fut préservée à cette période, quoi que les causes derrière cela soient discutées[50]. Son déclin fut cependant continu durant l'époque de Kamakura, sa division en deux branches achevant de la placer dans une position de faiblesse face au shogunat.

L'aristocratie au service de l'empereur était donc largement occupée par l'organisation de la vie aulique et continuait de recevoir des fonctions au service de la maison impériale, et plus largement des charges d'administration dans la capitale. Certes l'autorité de Kyoto et de l'élite civile fut bousculée par celle du pouvoir shogunal et des hommes d'armes, clairement prépondérants. Les nobles avaient perdu leur suprématie sur l'administration du pays, et devaient souvent faire place à des régisseurs issus de la classe guerrière sur leurs domaines, ce qui leur laissa des sentiments amers. Il convient cependant de les relativiser : les nobles conservaient d'importantes tâches administratives, judiciaires, le contrôle de vastes domaines, surtout dans la partie centrale du pays, et secondairement dans les provinces occidentales ; leurs liens forts avec les grands temples, qui étaient tous des fondations impériales ou aristocratiques, contribuaient également à maintenir leur rang. Leurs revenus restaient donc conséquents. De plus la noblesse de cour conservait une position dominante dans le domaine intellectuel[51].

Une remarquable illustration de la vie de la cour impériale et de la haute aristocratie à l'époque du shogunat de Kamakura triomphant se trouve dans les premiers chapitres du Towazugatari, le journal personnel de Dame Nijō (1258-v. 1307). Cette fille d'une grande famille noble fut offerte à son plus jeune âge par son père à l'empereur Go-Fukakusa, dont elle devint par la suite une concubine, avant d'entretenir d'autres liaisons avec des membres de la cour impériale. Celle-ci vivait alors dans la résignation devant son déclin politique et la nostalgie de son prestigieux passé, cherchant comme ses aïeules à savourer les plaisirs du vin, de l'amour, de la musique et de la poésie, tentant parfois de reproduire des scènes à la manière du Dit du Genji, vu comme l'illustration par excellence de cet âge d'or révéré. Dame Nijō fut finalement expulsée de la cour en 1283, apparemment en raison de la jalousie de l'impératrice ou de sa liaison avec l'empereur Kameyama, frère et rival de Go-Fukakusa, et formula alors ses vœux bouddhistes, destin courant chez les femmes de l'aristocratie[52].

Les clans aristocratiques connurent des évolutions diverses. Le clan Fujiwara avait perdu son hégémonie politique au profit des grands clans guerriers à la fin de l'époque de Heian, puis s'était divisé en cinq branches (Gosekke) se partageant ses charges traditionnelles de régent (sesshō) et grand rapporteur (kampaku) de la cour impériale[53], qui de toute manière avaient été vidés de l'essentiel de leur substance pour devenir surtout honorifiques. Mais le clan restait prestigieux et riche, s'appuyant notamment sur ses liens privilégiés avec le grand temple du Kōfuku-ji[54]. Une des cinq branches, les Konoe, disposait ainsi en 1235 de la bagatelle de 154 domaines répartis un peu partout dans l’empire[55]. Le clan de l'aristocratie civile le plus important politiquement à l'époque de Kamakura était celui des Saionji. Ils devaient leur fortune au fait que Saionji Kintsune (1171-1244) fut l'un des rares membres de l'élite de ce groupe à se ranger du côté des Hōjō lors de la guerre de Jōkyū qui les opposa à la faction impériale[56]. Par la suite il fut bien en vue à Kamakura, obtenant le poste de représentant de l'empereur (mōshitsugi) qui resta dans le clan. Les Saionji marièrent plusieurs de leurs filles à des empereurs, et obtinrent une influence considérable sur la cour de Kyoto, où ils disposaient notamment du poste lucratif de directeur des haras impériaux, qui donnait accès à des domaines de pâtures. Les Saionji accumulèrent d'importantes richesses : ils contrôlaient d'importants domaines dans la région de Kyoto et l'ouest du Japon, situés sur d'importants axes commerciaux, le poste de gouverneur de la province d'Iyo (Shikoku), ou encore le prestigieux temple de Munakata à Kyūshū[57].

En nouant des liens avec les familles guerrières bien en place à Kamakura, certaines familles de l'aristocratie civile purent par ailleurs connaître une ascension sociale (notamment ceux qui furent recrutés à des postes d'administration civile du shogunat), et certaines intégrèrent même ce groupe. Ce fut le cas des Uesugi, dont le fondateur, Shigefusa, issu d'une branche secondaire du clan Fujiwara, les Kajūji, s'installa à Kamakura parmi l'escorte du prince Munetaka lorsque celui-ci devint shogun en 1252. Il obtint par la suite le poste de gouverneur du Tamba, avec le domaine de Uesugi qui donna le nom à son clan. Son fils Yorishige occupa un poste à la cour impériale, au service de la princesse Eianmon'in, mais le clan devait prospérer grâce à ses alliances à Kamakura, par ses liens matrimoniaux noués avec le clan Ashikaga, la fille de Yorishige, Kiyoko, étant la mère du futur shogun Takauji Ashikaga. Grâce à cela les Uesugi devaient devenir l'un des clans guerriers les plus puissants du Kantō de l'époque de Muromachi[58].

Les grands templesModifier

 
Pagode à trois étages dans le complexe du Kōfuku-ji à Nara, XIIe siècle.
 
Paysage du mont Kōya, où se trouvait l'un des principaux temples de l'époque de Kamakura. Biographie illustrée du moine itinérant Ippen (rouleau II, section 4), 1299.

Les principaux temples bouddhistes qui avaient émergé aux époques de Nara et de Heian avaient constitué d'importants domaines qui faisaient d'eux des « puissants », en mesure de jouer un rôle de premier plan dans la société japonaise. Leur rôle premier était d'assurer la protection sacrée de l’État par le biais de divers rituels et services religieux. Ces institutions se présentaient comme des complexes monastiques situés dans la région centrale, en lien avec la cour impériale et les aristocrates dont les donations étaient à l'origine de leur puissance, assise sur le contrôle de nombreux domaines leur assurant des revenus confortables. Les temples majeurs étaient : à Nara le Kōfuku-ji, monastère familial du clan Fujiwara, qui en plus de ses domaines avait la fonction de shugo de la province de Yamato, et le Tōdai-ji, temple impérial ; l'Enryaku-ji du Mont Hiei, sans doute le plus riche et influent durant l'époque de Kamakura ; également l'Onjō-ji à Ōtsu, ou encore le temple du Mont Kōya (Kōya-san). Bien qu'ils fussent de plus en plus concurrencés par les membres du groupe guerrier, en particulier ceux qui étaient nommés régisseurs de leurs domaines, les grands temples conservaient une base économique considérable, en particulier dans les régions centrales et occidentales, et leur importance sociale et politique ne saurait être négligée[59]. Le fonctionnement économique de ce type d'institution est notamment connu grâce aux archives du Tō-ji, temple de Kyoto, qui connut à l'époque de Kamakura un nouvel essor grâce au patronage de Minamoto no Yoritomo puis celui de la princesse Sen'yōmon'in (1181-1252), fille de l'empereur retiré Go-Shirakawa, qui lui concéda son domaine[60].

Si la communauté monastique (sōga, issu du sanskrit sangha) était supposée être marquée par l'égalité entre ses membres et l'élévation des plus méritants, et pouvait se réunir en assemblée pour des prises de décision importantes, en pratique l'organisation interne des temples bouddhistes de était très hiérarchisée. Les abbés et autres hauts administrateurs dirigeant les grands temples étaient choisis parmi les nobles. Les personnages d'origine élevée disposaient au sein de ces institutions de leurs propres pavillons qui constituaient des organismes internes aux temples, appelés monzeki, qui étaient à l'origine des fondations patronnées par une famille éminente et gardaient d'importants liens avec celle-ci, lui permettant en retour d'avoir une influence sur la vie de l'institution (en particulier pour la désignation de l'abbé). Parmi les groupes de moines plus précisément constitués, ceux spécialisés dans l'étude des textes bouddhistes, les gakushō ou gakuryo, souvent d'origine noble, se voyaient reconnaître une position importante. En revanche la nébuleuse des moines chargés des tâches de routine, les dōshu, occupait les positions médianes ou subalternes. Ce terme désignait des personnes occupant des fonctions très diverses : des travailleurs, mais aussi des administrateurs, quelque fois de véritables officiants du culte, et aussi ceux qui étaient susceptibles de prendre les armes. Le groupe des moines et plus largement du personnel des temples renvoyait donc aux hiérarchies sociales et à la complexité des statuts sociaux du Japon médiéval, nouvelle illustration s'il en fallait de l'imbrication des institutions religieuses dans la société de leur temps[61].

Dans la continuation de l'époque de Heian, les grands temples étaient des groupes de pression non négligeables, capables de mener des mouvements de protestation virulents (gōso) et de formuler des pétitions qui étaient entendues en haut lieu : il était courant que des groupes de moines manifestent à Kyoto pour faire pression sur la cour impériale afin d'obtenir des avantages, notamment des décisions favorables dans des litiges[62]. Par ailleurs ils étaient régulièrement impliqués dans affrontements impliquant des moines armés, qui opposaient tantôt des factions à l'intérieur des monastères, par exemple des monzeki tenus par des familles rivales (en particulier lors des élections d'abbés), ou des monastères rivaux, en général autour de litiges sur la possession de terres[63].

Il apparaît quoi qu'il en soit qu'à la différence des deux autres « blocs de pouvoir » les temples puissants ne constituaient pas une force réellement indépendante, en particulier des aristocrates qui les influençaient fortement et étaient impliqués dans leurs affaires internes, jusqu'à déterminer les luttes de faction en leur sein. On a donc pu parler de « semi-indépendance » à leur propos. Ils ne formaient pas non plus un groupe cohérent et solidaire en raison de leurs querelles d'écoles et rivalités internes[64].

Les domaines : organisation et évolutionsModifier

La domination des élites dirigeantes reposait sur le contrôle des différents domaines publics ou privés qui étaient leurs principales sources de richesse et d'autorité sur les populations laborieuses du pays. Cette structure domaniale était depuis l'époque de Heian la structure fondamentale de l'économie, et plus largement de son administration, et fournissait le cadre de vie de la majeure partie de la population de l'époque de Kamakura. Ces domaines n'étaient pas forcément d'un seul tenant, et leurs tailles étaient extrêmement variables, certains occupant un espace restreint tandis que d'autres s'étendaient à l'échelle d'une province. C'était dans ce cadre que se déroulaient principalement les interactions entre les puissants et le reste de la population. Le cadre domanial était divisé entre des domaines publics, kokugaryō (ou koryō) et domaines privés, shōen ; on a pu parler à ce propos de « système domanial » ou « système shōen-kokugaryō »[65]. Les shōen sont de loin les mieux documentés et ceux qui ont fait l'objet de plus d'études.

Les shōen, apparus à l'époque de Heian, étaient des domaines qui appartenaient à un puissant, membre de la famille impériale, de la haute aristocratie civile ou un grand monastère. Ces domaines bénéficiaient en général d'exemptions fiscales et l'administration provinciale ne pouvait y pénétrer : il s'agissait donc de propriétés détachées du contrôle économique des pouvoirs publics. Les ressources des maîtres des domaines consistaient en des prélèvements en nature (nengu, zōkuji) sur les productions domaniales, potentiellement très variées car ils pouvaient regrouper une vaste gamme d'activités : produits agricoles des rizières et autres champs ou des jardins et vergers, des mûriers, exploitation des ressources halieutiques, des forêts, des bambouseraies, des espaces de chasse, des salines, des ateliers artisanaux, également des péages, etc. Ces contributions étaient prélevées sur les travailleurs des domaines, qui étaient également susceptibles de devoir des corvées. En pratique le propriétaire ne résidait généralement pas dans son domaine et en possédait beaucoup, et ne s'impliquait pas directement dans leur gestion. D'autres personnes prenaient en charge pour son compte les affaires de ses domaines et la perception des droits sur les populations qui y résidaient, à commencer par des sortes de propriétaires secondaires, généralement des nobles de second rang, qui déléguaient à leur tour les droits et services et ainsi de suite jusqu'au niveau des institutions domaniales internes, où les agents domaniaux (shōkan) avaient en général des terres à leur disposition en échange de leur service. Ces différents droits de gestion et de prélèvements étaient nommés shiki ; ils étaient divisibles et aliénables. S'était ainsi constituée un structure pyramidale allant du propriétaire nominal du domaine aux agents locaux en charge des unités internes du domaine et aux cultivateurs, donc comprenant potentiellement beaucoup de niveaux, chacun disposant d'un shiki. Ainsi les produits prélevés sur un domaine étaient répartis entre plusieurs bénéficiaires, en dernier lieu le propriétaire effectif[66].

Quant aux domaines publics, moins documentés, il semble que leur organisation n'ait pas grandement différée de celles domaines privés. Ils étaient dirigés à l'échelle provinciale par un organe d'administration appelé kokuga. Au niveau local ils étaient gérés par des fonctionnaires locaux (zaichō kanjin), qui disposaient comme les agents des domaines privés d'un ensemble d'obligations et de droits, percevant donc des revenus sur les populations dont ils avaient la charge, et qui étaient également souvent des guerriers[67]. En pratique les revenus des domaines publics bénéficiaient également à des puissants, qui disposaient des hautes charges d’administration provinciale, y compris certains grands temples (le Tōdai-ji à Suō).

Le phénomène le plus caractéristique de l'époque de Kamakura concernant les droits sur les domaines privés comme publics fut l'introduction dans la structures des bénéficiaires de leurs revenus des intendants/régisseurs appelés jitō[68]. Ceux-ci devaient percevoir les prélèvements pour le compte du propriétaire, gérer le domaine, son administration, sa sécurité. C'étaient en général des membres de la catégorie des guerriers, jusqu'alors plutôt laissée pour compte dans la répartition des domaines privés, recevant cette fonction grâce à une décision du shogunat, et non par délégation du propriétaire du domaine suivant le principe habituel. Ce phénomène commença avec Minamoto no Yoritomo et profita aux hommes-liges du shogunat (gokenin), et se poursuivit par la suite, servant à plusieurs reprise à confisquer les droits sur la terre à des personnes ayant perdu un conflit et à récompenser ceux qui avaient servi le vainqueur. Cela généra de nombreux litiges entre régisseurs et propriétaires sur l'attribution des produits des prélèvements, et aussi la répartition des structures internes des domaines, les régisseurs cherchant souvent à étendre les tenures sous leur dépendance. Ces derniers n'ayant en général pas les moyens d'assurer directement leur autorité sur leurs domaines, et n'ayant pas de possibilité de chasser le jitō, ils devaient recourir à des actions en justice, qui ont enregistré nombre de ces litiges. Dans d'autres cas en revanche ils coexistaient plus pacifiquement, ayant trouvé un accord de répartition des droits et obligations. Il n'empêche que ce phénomène constitua dès l'époque de Kamakura un facteur d'affaiblissement de l'autorité des propriétaires sur leurs domaines, et plus largement un début de mise à bas du système des domaines, avec un début de privatisation de ceux-ci par les régisseurs de la classe militaire, qui se constituaient une assise locale leur permettant de devenir de véritables « seigneurs » des lieux où ils étaient implantés. Ce phénomène d'appropriation concerna aussi dans une moindre mesure les agents domaniaux en charge des zones de culture. L'époque de Muromachi devait voir l'accentuation et l'aboutissement du processus de démantèlement des domaines[69].

Les populations occupant le domaine étaient donc souvent mises à rude épreuve en raison des luttes des élites, qui se manifestaient dans les tentatives de prise de contrôle de domaines rivaux, ou d'extension sur ceux-ci par empiètement progressif, et supposait donc de placer sous son contrôle les exploitants des terroirs en question, question cruciale en ces temps où la main d’œuvre n'était pas particulièrement abondante et avait tendance à être mobile, d'autant plus que la fuite était souvent la meilleure façon de résister à un propriétaire trop demandeur. Les changements de propriétaires domaniaux étaient susceptibles d'affecter les paysans si le nouveau maître augmentait la pression fiscale et les corvées[70]. Face aux gestionnaires des domaines, les victimes avaient des moyens de résistance en portant plainte. Leurs protestations portaient alors surtout sur les abus de pouvoir des régisseurs et des agents domaniaux, comme celle rédigée en 1275 par les paysans du domaine d'Atekawa (province de Kii) à l'attention du propriétaire, le temple Jakuraku-ji de Kyoto, qui dénonçait les agissements du jitō, qui leur imposait notamment des corvées pour les besoins de ses propres possessions, les menaçait régulièrement et leur infligeait des traitements cruels[71].

Agriculteurs et non-agriculteursModifier

Si la majeure partie de la population se consacrait aux activités agricoles, et avant tout la riziculture, et que l'étude de l'agriculture et de la paysannerie a longtemps monopolisé les études économiques et sociales, l'importance des activités et populations « non agricoles » dans le Japon pré-moderne a été réévaluée, en particulier à la suite des études d'Amino Yoshihiko, qui a mis en évidence le fait qu'il ne fallait pas considérer que des domaines ayant une agriculture peu productive étaient forcément pauvres car ils pouvaient construire leur richesse sur d'autres activités[72]. Les sources de cette période documentent en particulier les groupes vivant des activités maritimes ou lacustres, ceux peuplant les espaces incultes des montagnes, ou encore ceux vivant des échanges, notamment diverses professions itinérantes, très actives dans cette période de développement commercial. La documentation laisse également entrevoir divers groupes de populations vues comme marginales, comme les « non-humains », se consacrant à des activités vues comme impures. Par ailleurs la fin de l'époque de Kamakura a vu l'essor des « bandes mauvaises », terme qui désigne généralement des groupes commettant du brigandage et de la piraterie, mais aussi des rebelles au pouvoir shogunal.

Activités agricoles et monde paysanModifier

L'agriculture reposait sur la riziculture, qui connut un début d'essor durant la première époque médiévale grâce à l'introduction de la culture de la variété de riz du Champa, qui a une croissance plus rapide et une plus grande résistance à la sécheresse que les variétés cultivées antérieurement au Japon, et également l'amélioration et la construction d'ouvrages d'irrigation. Dès le XIIIe siècle certains domaines se mirent à pratiquer une double récolte annuelle (riz en été et blé ou orge en hiver), ce qui fut favorisé par le pouvoir de Kamakura qui avait donné pour consigne de ne pas taxer la seconde récolte. L'agriculture semble donc connaître une intensification, également renforcée par l'usage plus courant d'engrais animal et végétal. En revanche l'expansion des zones en culture semble avoir été limitée[73]. Il convient également de ne pas se laisser trop influencer par les documents de l'administration domaniale qui privilégie les unités de productions céréalières, et en premier lieu le riz, car les paysans disposaient également à côté d'autres champs ou de jardins où ils faisaient pousser des céréales, du chanvre, diverses variétés de fruits et légumes qui étaient pour eux essentiels, en plus de pouvoir exploiter l'espace inculte (friches, pâtures, bois et forêts, rivières et marécages)[74]. Les quelques progrès dans l'agriculture entraînèrent manifestement une augmentation de la production, et également des échanges de produits agricoles (voir plus bas), mais les famines restèrent une réalité durant l'époque de Kamakura, qui connut deux épisodes dévastateurs en 1229-1232 et 1257-1260.

Les structures agraires étaient organisées dans le cadre des domaines, privés et publics. Les premiers occupaient en gros un peu plus de la moitié du territoire agricole sous administration domaniale, le reste étant sous le contrôle des domaines publics[75]. Mais il y avait des variations régionales : selon les registres de terres, la province d'Awaji en 1223 était répartie entre 72 % de domaines privés et 28 % de publics, tandis que dans la province de Wakasa en 1265 le rapport était de 53 % pour le public et 47 % pour le privé[76]. Ils n'étaient du reste pas forcément d'un seul tenant, et leurs tailles variaient énormément. Les espaces agricoles y étaient souvent divisés en unités appelées myō, qui servaient de base pour l'organisation du travail et la taxation. Cependant de nombreux exploitants vivaient en dehors de ces structures et étaient organisés individuellement en foyers (zaike), en cette période d'habitat rural essentiellement dispersé. Selon les types de terres, leurs tenanciers étaient également susceptibles de devoir des corvées. Les myōshu, qui avaient en charge la gestion d'un myō, et percevaient pour le compte des autorités domaniales les taxes dues par les exploitants, étaient les élites villageoises. Les couches moyennes et basses de la paysannerie sont moins aisées à identifier dans les textes, la terminologie n'étant pas claire, vu qu'elle s'intéresse surtout à leur statut fiscal et pas à leur niveau de vie, et qu'il existait par ailleurs une portion non négligeable de populations paysannes mobiles changeant d'exploitation au gré de circonstances diverses. Les genin constituaient la couche basse de la population agricole, des travailleurs ayant un statut servile, travaillant sur les domaines des différents bénéficiaires de droits d'exploitation des domaines, y compris les myōshu[77]. La question de savoir s'ils constituaient la majeure partie des exploitants des domaines ou bien s'il existait une couche moyenne de paysans plus indépendants et aisés reste débattue. P. Souyri identifie pour les dernières décennies de l'époque de Kamakura une catégorie des paysans autonomes, qui verraient une amélioration de leurs conditions de vie grâce à une meilleure production agricole et participeraient plus activement à la prise de décision dans leurs communautés villageoises. Cela posait les bases du renforcement des institutions rurales qui fut manifeste au XIVe siècle[78].

Les gens de la merModifier

 
Vue de Yugeshima.

Les côtes de l'archipel japonais étaient occupées par des communautés vivant essentiellement des activités maritimes, avant tout la pêche, mais aussi la production de sel, le commerce et le cabotage, les « gens de la mer » dont le rôle a été mis en avant par les études d'Amino[79]. Ces sont les exemples les mieux connus de domaines non dominés par les activités agricoles.

On trouvait plusieurs de ces communautés le long des côtés de la province de Wakasa donnant sur la mer du Japon. Initialement itinérantes, elles se stabilisèrent progressivement durant l'époque de Kamakura, formant des villages côtiers disposant d'une organisation collective régissant les zones de pêche. Elles devinrent rapidement prospères, sans doute plus que les communautés agricoles de la même province, s'intégrant dans des circuits d'échanges larges, et les appétits des puissants se tournèrent vers elles, ce qui aboutit à leur intégration dans des domaines institutionnels dans le courant du XIIIe siècle, notamment l'Enryaku-ji. Cela eut pour effet de leur offrir des débouchés privilégiés dans les domaines du temple[80].

Yugeshima (province d'Iyo ; aujourd'hui dans la municipalité de Kamijima), une île située dans la mer intérieure de Seto, était quant à elle un domaine dépendant du Tō-ji[81]. Elle également occupée par une communauté essentiellement tournée vers les activités maritimes, ne s'adonnant qu'à une agriculture vivrière de complément. Elle comprenait là encore des pêcheurs au filet organisant leur activité dans un cadre communautaire, ainsi qu'une importante activité de production de sel. Suivant les données textuelles, confirmées par des fouilles archéologiques[82], celle-ci se déroulait méthode appelée agehama : après avoir fait évaporer l'eau dans des bassins situés sur des terrasses, la saumure était récupérée puis mise à bouillir dans des chaudrons afin d'obtenir le sel. Ce produit était ensuite reversé au domaine en tant que redevance (aux côtés de produits de la pêche) ou bien vendu.

Par ailleurs les activités de pêche n'étaient évidemment pas limitées aux populations maritimes, mais concernait aussi celles vivant à proximité des eaux intérieures. Plusieurs domaines comprenaient des droits sur l'eau pour la pêche sur les rivières et les étendues d'eau qu'ils comprenaient. Les communautés de pêcheurs de l'arrière-pays de Kyoto, autour du lac Biwa et de la rivière Katsura, profitaient de la proximité des marchés urbains ; certaines pratiquaient notamment la pêche au cormoran[83].

Échanges, artisanat et autres professionsModifier

 
Scène montrant des méthodes de travail de charpentiers dirigés par un maître d’œuvre pour la construction d'un temple. Kasuga gongen genki-e (rouleau 1 section 3), début XIVe siècle.

Une grande partie de la circulation des produits se faisait traditionnellement dans le cadre des domaines, par le biais des prélèvements sur les productions agricoles et artisanales fournis en guise de contributions au propriétaire domanial. La cour impériale faisait appel à des fournisseurs officiels (kugonin) pour ses besoins plus spécifiques, en matière de produits artisanaux aussi alimentaire : cela concernait des forgerons, des chaudronniers, des charbonniers mais aussi des chasseurs et des pêcheurs. Ils bénéficiaient d'une protection et d'une certaine liberté dans leurs mouvements garantie par des exemptions de péage, afin d'obtenir les produits nécessaires à la satisfaction de la demande aulique, en échange du versement de leur production en guise de tribut. Cette facilité de circulation était cruciale car ils écoulaient généralement eux-mêmes la part de leur production non destinée à la cour ou à leur propre consommation et devaient également obtenir leur matière première et moyens de productions par leurs propres moyens, ce qui les contraignait souvent à exercer leur métier de façon itinérante. Les fournisseurs de lanternes de la cour de l'empereur étaient ainsi des forgerons allant et venant sur les marchés des alentours de la capitale afin de réaliser des achats et des ventes[84]. Un système similaire existait pour les domaines des temples.

Mais les domaines publics et privés n'achevaient manifestement pas les conditions d'auto-suffisance même avec leurs paysans et fournisseurs dépendants, et devaient donc recourir à la commercialisation de leurs surplus afin d'obtenir de l'argent et des produits voulus. Les gestionnaires des domaines pouvaient se charger eux-mêmes de cela, ou bien faire appel à des intermédiaires commerciaux, les toimaru, qui étaient des agents domaniaux. Ceux-ci géraient les entrepôts du domaine, la commercialisation des produits des redevances, et parfois directement leur perception. Ils percevaient des commissions sur les ventes effectuées. Ils devinrent progressivement de véritable négociants, certains réussissant à amasser d'importantes richesses[85]. Les puissants étaient fortement impliqués dans les activités commerciales : des grandes familles ainsi que des temples commanditaient des expéditions commerciales d'envergure entre régions japonaises et avec le continent, et le fait qu'ils contrôlaient des domaines situés sur des axes commerciaux, notamment dans les ports, reflète manifestement leur ambition de tirer profit de ces activités ; les Hōjō finirent par exercer une domination peu partagée sur ce grand commerce dans les dernières décennies de leur règne[86].

Plus largement dans tous les métiers les gens de cette époque devaient se faire marchands afin d'écouler leurs surplus non destiné directement aux circuits internes aux domaines ou à leur propre consommation. Dans plusieurs cas l'écoulement de produits sur les marchés était confiée aux femmes du foyer, créant ainsi une division des tâches entre les hommes chargés de la production et les femmes chargées de la vendre. Ainsi les femmes des groupes de pêcheurs de la région centrale (lac Biwa, Katsura) se retrouvaient sur les marchés de Kyoto où elles vendaient du poisson. De même des épouses de charbonniers exerçant les fonctions de fournisseurs de la cour impériale en charbon de bois, ou d'autres femmes vendant en vêtements de soie au sanctuaire de Gion[87].

La période de Kamakura fut caractérisée par un essor notable des échanges, qui modifia les conditions des transactions de produits : la part des circulations à l'intérieur des domaines diminua, et de plus en plus de propriétaires et producteurs eurent recours aux échanges sur le marché, ce qui fut aussi rendu possible grâce aux progrès de la production agricole. Cela concerna en premier lieu les provinces centrales autour de Kyoto. Cette époque vit la multiplication des marchés locaux, en particulier dans les campagnes, ayant un caractère périodique (trois fois par mois habituellement). Ils étaient souvent établis près des temples, qui étaient des points d'attraction important, en particulier au moment des fêtes, et aussi des axes et points de communication (routes, rivières, plus précisément des ponts, carrefours ou ports). Ils servaient notamment aux paysans locaux pour y vendre leurs éventuels surplus et y acheter des produits auprès de marchands ambulants[88]. Certains des ces marchés devinrent d'importants lieux d'échanges de dimension régionale, tandis que ceux de Kyoto étaient particulièrement actifs, se développant de plus en plus en dehors d'un cadre réglementé. L'essor des échanges se repère également par la monétisation croissante de l'économie. Au début de la période, les moyens de transaction sont surtout les grains de riz ou encore la soie et d'autres types d'étoffes. Puis la monnaie se diffusa progressivement jusqu'à devenir prépondérante dans les échanges au XIVe siècle La particularité de cette monétarisation était qu'elle ne se fit pas par des frappes locales, mais par l'importation massive de monnaies de cuivre frappées dans la Chine des Song à partir du milieu du XIIe siècle[89]. Par ailleurs cette période vit également un premier développement de la lettre de change (kawase ou saifu), employés surtout dans le cadre des domaines de temple afin de limiter le transport de monnaie[90]. La monétisation favorisa aussi l'activité des prêteurs d'argent (kashiage), souvent des moines de grands temples (qui se reposaient sur les ressources de leur institution) ou des intermédiaires commerciaux domaniaux[91] ; on connaît plusieurs cas de femmes exerçant cette même activité et devenant riches et influentes par ce biais[92].

 
Une jarre issue de la production des ateliers de potiers de Suzu, XIIIe siècle, musée d'Art de Hakone.

Une autre illustration de la diminution de l'emprise du cadre domanial sur la circulation des produits et de l'essor des échanges est l'apparition des corporations, za (littéralement « siège »), attestées à partir de la fin du XIe siècle à Kyoto. Il s'agit de groupement de personnes pratiquant un même métier, souvent issus du groupe de fournisseurs de la cour et des puissants, se plaçant sous le patronage d'un puissant (noble, gouverneur ou temple), notamment pour faire face à la concurrence, en échange de patentes. Les membres de la corporation pouvaient ainsi bénéficier d'une position monopolistique à l'échelle locale, et pouvaient produire directement pour la commercialisation avec peu de contraintes. Ces institutions devaient connaître une croissance marquée à l'époque de Kamakura[93].

Par exemple, l'artisanat de la céramique s'exerçait au début de la période essentiellement dans le cadre domanial, la part de la production des potiers versée au titre des redevances dues aux propriétaires domaniaux étant alors importante. Mais la portion de la production destinée à être commercialisée crût pour devenir exclusive dans le courant du XIIIe siècle, tandis que les artisans versaient désormais une patente aux propriétaires. Les trouvailles archéologiques ont confirmé cet essor de la production commerciale, par la mise en évidence de la diffusion plus large de divers types de poterie d'origine bien identifiés, comme les bols à bec verseurs de la province de Harima qui se retrouvent sur tout le pourtour de la mer intérieure. Les poteries de Suzu, dans la province de Noto, furent quant à elles diffusées dans tout le Japon aux XIIe – XIIIe siècles, et suscitèrent des imitations locales répandues à l'échelle de provinces[94].

Il convient également de mentionner le cas des danseuses et courtisanes, qui formaient de la même manière que bien des professions des groupes bien organisés, interagissant constamment avec les catégories jugées respectables de la société sans pour autant faire l'objet de discriminations notables à cette période. Spécialisées dans les arts divertissants (danse, chant, musique), et régulièrement des travailleuses du sexe, elles se déplaçaient librement et se rencontraient dans tous les lieux importants de rencontre et de sociabilité. Les asobi pratiquaient assurément les arts du divertissement et la prostitution. Beaucoup étaient établies dans des ports fluviaux et maritimes, disposant de bateaux pour approcher les clients potentiels. Les kugutsu se trouvaient quant à elles plutôt dans les auberge et le long des grands axes ; à l'origine il s'agissait de sorte de marionnettistes et conteuses. Les shirabyōshi étaient quant à elles les « courtisanes », spécialisées dans les divertissements plus raffinés à l'intention des hommes de l'élite, jusqu'à l'empereur Go-Shirakawa qui eut une liaison et un enfant avec Tango no Tsubone, qui exerça sur lui une influence politique non négligeable[95].

Les catégories serviles et marginaliséesModifier

 
Le moine Ippen visite des mendiants dans les faubourgs de Kyoto. Biographie illustrée du moine itinérant Ippen (rouleau VII, section 3), 1299.

La société japonaise médiévale comprenait des personnes ayant un statut d'esclave, travaillant surtout dans des activités agricoles ou bien dans la domesticité d'un puissant. Leurs conditions de vie et leur statut légal sont difficiles à saisir car ils sont mal documentés, mais des personnes ayant une conditions servile apparaissent ça et là dans des sources sur des maisonnées en possédant plusieurs, parfois quelques dizaines, parmi l'élite guerrière : en 1276, Nejime Kiyotsuna, homme-lige du shogunat, dispose de 94 dépendants appelés shojū (« ceux qui obéissent »), qui ne sont pas forcément des esclaves à proprement parler mais travaillent ses terres sous sa complète autorité. Il s'en trouve également chez les paysans aisés (myōshu), en plus petit nombre. Dans d'autres cas il semble bien s'agir d'esclaves au sens propre, considérés comme la propriété de leur maître. Il semble que beaucoup de ces personnes de statut servile aient été réduites en esclavage à la suite de dettes ou parce qu'elles n'arrivaient plus à se nourrir. Des récits indiquent également des groupes capturant des enfants ou des femmes afin de les vendre, notamment en période de conflits. Il existait des trafiquants spécialisés dans l'achat et la vente d'esclaves, en principe condamnés par le shogunat, mais cela ne semble pas avoir arrêté leur activité[96].

Les orphelins semblent avoir été en particulier la cible des marchands d'esclaves et de ceux cherchant une main d’œuvre aisée à exploiter. Même s'il existait des orphelinats à Kyoto et Kamakura, ceux-ci n'étaient pas en mesure de leur offrir des conditions de survie décentes[97]. Les enfants isolés étaient donc parmi les catégories de la population les plus vulnérables, de même que les malades (notamment les lépreux) et les handicapés. Ces personnes se retrouvaient dans des groupes occupant le plus bas dans l'échelle de la considération sociale à Kyoto et dans le Kinai, les « non-humains » (hinin). Ils étaient employés par les temples, effectuant des tâches vues comme impures, en particulier celles en lien avec la mort : toilette des défunts, abattage des animaux malades et dépeçage de leurs cadavres, purification des espaces où un crime avait été connu. Ces personnes formaient des sortes de micro-sociétés, organisées autour de deux bandes principales disposant de leur propre hiérarchie, avec un chef : une ayant sa base à Kyoto et évoluant dans la mouvance de l'Enryaku-ji et du sanctuaire de Gion, une autre basée principalement à Nara autour de l'ensemble Kōfuku-ji-Kasuga. Ils étaient également suivis de près par la police impériale. Une autre catégorie de statut voisin, les inujinin, servaient de fournisseurs pour des temples. Ils interagissaient donc en permanence avec les autres composantes de la société urbaine, mais faisaient assurément l'objet de discriminations, car on leur réservait de préférence des tâches vues comme ingrates. C'étaient en quelque sorte les « parias » du Japon médiéval. Ils apparaissent régulièrement dans les rouleaux relatifs aux moines prêcheurs de l'époque, qui cherchaient leur contact afin d'assurer leur salut[98].

Les « bandes malfaisantes »Modifier

À partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, apparaissent dans la documentation des groupes de personnes désignées comme des akutō, littéralement des « bandes malfaisantes », donc des « vauriens ». Ils y sont décrits comme des hors-la-loi armés sillonnant les espaces ruraux constituant une menace constante pour les propriétaires domaniaux, pourchassés par les autorités. Ils sont accusés de commettre de nombreux méfaits : vols, agressions, meurtres. Leur apparence ne respecte pas les conventions vestimentaires de l'époque : la chronique appelée Mineaki, datée de la fin du XIVe siècle mais évoquant des faits remontant au début du même siècle, puisqu'ils ne portent pas le bonnet appelé eboshi comme le faisaient la plupart des hommes, portent des kimonos sans manche et une étole jaune autour du visage, ce qui était la tenue habituelle des non-humains et également des ermites vagabondant dans les montagnes (yamabushi)[99]. Ce phénomène social surgissant à la fin de l'ère de Kamakura a suscité de nombreuses interprétations : ces groupes ont pu être vus comme des laissés pour compte des évolutions du système domanial, en confrontation avec les propriétaires ou plutôt les notables qui avaient mis la main sur les domaines, puis ensuite ils ont de plus en plus été perçus comme une construction sociale des élites en place, qui dénonçaient des éléments marginaux qu'ils avaient du mal à contrôler. Il apparaît en pratique que le terme akutō pouvait effectivement désigner dans bien des cas des brigands, soudards et des pirates se livrant à des pillages et divers larcins, souvent combattus par les autorités, mais quelques fois leur étaient offerts des postes officiels afin d'obtenir leur appui. Mais dans d'autres situations il servait également à stigmatiser dans une plainte un rival vu comme un fauteur de trouble, dans l'espoir d'attirer l'attention des autorités, et désignait aussi un ensemble divers d'acteurs, qu'ils s'agisse de cultivateurs, agents domaniaux, ou petits seigneurs locaux, impliqués dans des litiges sur les terres et autres conflits locaux[100].

Plusieurs bandes de « pirates » (kaizoku), en fait plus largement des guerriers des mers, furent rangées dans la catégorie des « vauriens », à l'image de celles de la région de Kumano (province de Yamato) que le pouvoir combat au tout début du XIVe siècle et soumet difficilement[101]. Ils apparaissent pour la période antérieure dans des histoires édifiantes, telle cette anecdote rapportée par Tachibana Narisue (v. 1254) qui relate comment ces bandes avaient enlevé l'abbé du sanctuaire de Kumano et tentaient de lui subtiliser le riz destiné aux offrandes, avant de le libérer une fois qu'ils s'étaient rendus compte de l'identité de la personne qu'ils avaient attaqué, qu'ils respectaient pour le connaître depuis longtemps. En fait ces groupes avaient des liens réguliers avec les temples bouddhistes, qui ne les voyaient donc pas forcément comme des bandes foncièrement malfaisantes, puisqu'ils pouvaient leur servir d'intermédiaires commerciaux, ou bien de pieux donateurs leur reversant une portion des taxes qu'ils ponctionnaient sur les bateaux passant dans les eaux qu'ils contrôlaient[102]. Ce type de guerriers marins pouvait ainsi selon les circonstances se comporter comme des seigneurs locaux, des marchands, ou bien des pirates à proprement parler. Les Matsura, implantés au nord-ouest de Kyūshū, disposaient ainsi d'un nombre important de guerriers vassaux, s'impliquaient dans les conflits au service des clans dominants, et entreprenaient des expéditions de pillage vers la Corée[103].

Durant les premières décennies du XIVe siècle qui virent la chute du shogunat de Kamakura, les bandes d'akutō sont plus souvent mentionnées, dans le contexte d'actes de rébellion, les bandes étant de mieux en mieux organisées, regroupées dans des fortins, et devenant en mesure de vaincre les troupes dépêchées par le shogunat pour les réprimer. La province de Kii connut ainsi un climat d'actes de violence répétés dans les années 1312-1316, puis dans les années 1330 la bande dirigée par Kusunoki Masashige devint une force en mesure de tenir des positions solides dans la province de Kawachi, se joignant à la révolte de Go-Daigo contre les troupes du shogunat et participant activement à la chute de ce régime[104].

Les villesModifier

 
Représentation des quartiers commerciaux de Kyoto dans la Biographie illustrée du moine itinérant Ippen (rouleau VII, section 2), 1299.

Le Japon de l'époque de Kamakura était peu marqué par le fait urbain. Le développement du commerce donna néanmoins une impulsion à plusieurs ports, en premier lieu Hakata (Fukuoka), porte d'entrée de la Chine dans l'archipel, ainsi qu'à plusieurs agglomérations bordant la mer intérieure, en particulier Ōtsu et Hyōgo, ou d'autres bourgs de moindre importance, comme Kusado Sengen qui a fait l'objet de fouilles qui sont un apport inestimable pour la connaissance des petites villes marchandes de l'époque médiévale. La capitale impériale Kyoto, avec une population estimée à 100 000 habitants, dominait de loin le monde urbain japonais, mais elle avait dû laisser plus de place à la capitale des guerriers, Kamakura, peut-être 60 000 habitants[105].

Kyoto était la plus vaste agglomération du Japon. Elle reprenait l'organisation urbaine mise en place à l'époque de l'époque de Heian, reposant sur des modèles chinois antérieurs, elle a une forme carrée d'environ 5 kilomètres de côtés organisée suivant un plan en damier, des grandes avenues rectilignes découpant des quartiers-blocs (machi)[106]. La ville officielle occupait sa partie nord (la future Kamigyō), comprenant les résidences impériales et nobiliaires. La construction de palais au nord de l'espace impérial traditionnel avait repoussé les limites de cette ville haute dans cette direction. Le palais Heian avait été abandonné durant les conflits de la fin de l'époque du même nom, les empereurs et empereurs-retirés préférant occuper de plus petits palais (considérés comme des monastères pour les seconds). L'essor urbain se fit en particulier vers l'est. Les quartiers de la partie méridionale (la partie qui devait être appelée Shimogyō par la suite) avaient les zones commerçantes les plus importantes, en particulier le long de deux avenues d'axe nord-sud centrales, Machi et Muromachi. Les maisons typiques des gens du commun, les machiya, étaient de forme allongée, avec une boutique ou un atelier donnant sur la rue. Les grands temples constituaient souvent des complexes à part, organisés autour de leur communauté, et jouant un grand rôle dans la vie culturelle et économique. Ils étaient situés en dehors de l'espace central de la ville, concentrés surtout dans la partie située à l'est de la rivière Kamo (sanctuaire de Gion, Hōjū-ji, Tōfuku-ji, Kennin-ji, etc.), qui conduisait au mont Hiei où étaient érigés l'Enryaku-ji et le sanctuaire shinto de Hie, qui formaient le complexe sacré majeur de la capitale à cette période. Le palais Rokuhara, résidence des représentants du pouvoir de Kamakura à Kyoto après 1221, un ancien palais des Taira, était également situé dans la partie orientale de la ville, dans le complexe du Hōjū-ji qui avait servi de résidence à l'empereur retiré Go-Shirakawa. Cet organe disposant de son propre personnel militaire et administratif était surtout voué à exercer un contrôle sur la cour impériale et les maisons nobles. Il laissait l'essentiel de la gestion de l'administration et de la sécurité de la capitale à l'administration impériale, qui disposait de sa propre police et de ses organes judiciaires ; la présence de soldats du shogunat en dehors de l'espace du Rokuhara en temps de paix suscita cependant diverses frictions avec les institutions impériales qui devaient accepter de composer avec la présence de l'élite guerrière à leurs portes. On en vint alors à redéfinir l'espace de Kyoto, et de plus en plus à distinguer la ville capitale, Rakuchū, désignant l'espace intérieur sur lequel l'autorité impériale entendait encore exercer sa pleine autorité, de ses « environs », Rakugai, le bassin de Kyoto, qui fut notamment investi par les grands nobles pour y ériger des palais où ils pouvaient mener leurs affaires privées à l'écart de la ville impériale[107].

Kamakura devait son essor à la décision de Minamoto no Yoritomo d'y installer son gouvernement alors qu'elle n'était qu'une bourgade sans importance, située dans un site encaissé bordant la baie de Sagami. Il y fit ériger cote-à-cote un grand sanctuaire, le Tsurugaoka Hachiman-gū, et sa résidence palatiale, Ōkura, tandis que ses plus proches vassaux s'installaient aux alentours. Depuis ce complexe officiel situé au nord, l'avenue Wakamiya rejoignant le port constituait l'axe principal autour de laquelle la ville se développa au XIIIe siècle, se couvrant de temples et se dotant d'un port très actif. Elle était gérée par la chancellerie shogunale, qui y exerçait la police et le contrôle des activités marchandes. Son activité réglementaire fut en particulier active à partir de l'installation du premier shogun issu de la lignée impériale en 1252 : le commerce fut strictement encadré, limité à sept quartiers, les mendiants expulsés, les constructions de fortune détruites, ce qui se traduisit par une relégation de la population marginale dans les périphéries des pentes ouvrant sur la cité[108].

CultureModifier

 
Cette statue de Kongōrikishi en bois fut créée durant la période Kamakura au cours du XIVe siècle. Elle gardait à l'origine la porte de l'Ebaradera, un temple de Sakai.

Durant le siècle et demi de la sage administration des shoguns de Kamakura, les lois féodales sont codifiées, la riziculture s’étend grâce à la paix relative et le commerce intérieur peut se développer. Une culture empreinte d’austérité et de vigueur naît pour cette société purement militaire : « Poésie mâle et tendre à la fois, grandes narrations militaires sur le thème des rivalités des premiers clans, arts dépouillés, sculpture noble et sobre, peinture sans éclat ni mièvrerie, d’admirables armes et une architecture au dépouillement campagnard, robuste, aussi solidement plantée que le régime ». De nouvelles sectes bouddhiques, celle de Nichiren, et l’Amidisme, rapprochent cette doctrine du menu peuple tandis que le Zen, fondé sur la quête personnelle du salut, convient davantage à la caste guerrière en rejetant le recours aux textes et aux images pour ne s’adresser qu’à la maîtrise de soi.

RéférencesModifier

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BibliographieModifier

Histoire du JaponModifier

Histoire du Japon médiévalModifier

Culture, artsModifier

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