'Pataphysique

mouvement philosophique fondé sur l'absurde

La ’Pataphysique est la science[1] des exceptions et des solutions imaginaires[2], science du particulier[3] ou, par plaisanterie, science fictive[4] et parodie de science[5], qui apparaît dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, livre d'Alfred Jarry paru à titre posthume en 1911. Elle y est définie comme la « science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments[note 1] les propriétés des objets décrits par leur virtualité »[note 2],[6]. Ainsi ces solutions prolongent les propriétés des objets considérés pour en découvrir les virtualités. On peut alors « penser un objet comme à l’ordinaire et de plusieurs autres manières, en n’étant sensible qu’aux différences d’ingéniosité de ces représentations » (Ruy Launoir, Clefs pour la ’Pataphysique, Seghers, 1969)

Véritable portrait de Monsieur Ubu.
Gravure sur bois d'Alfred Jarry. Ubu est Docteur en pataphysique.

Au même chapitre, la ’Pataphysique est « la science du particulier, quoiqu’on dise qu’il n’y a de science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions et expliquera l’univers supplémentaire à celui-ci… un univers que l’on peut voir et que peut-être on doit voir à la place du traditionnel » (Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, ce qu’on pourra simplifier par la suite en Faustroll, chap. VIII). C’est dire que la ’Pataphysique ne cherche pas à amalgamer ses solutions imaginaires en un grand Tout cohérent, comme cherchent à le faire les sciences officielles. Car, comme le dit Jarry, « Sait-on si Tout est un cristal régulier, ou plus vraisemblablement un monstre » (Jarry, Faustroll, chap.XXXVI).

Développée par René Daumal et Julien Torma dans la première moitié du XXe siècle, la ’Pataphysique doit sa postérité au Collège de ’Pataphysique, un collectif formé en 1948. De nombreux peintres, mathématiciens, historiens, critiques littéraires, cinéastes, explorateurs, dramaturges, écrivains et poètes ont rejoint le Collège[2] parmi lesquels Marcel Duchamp, Joan Miró, Eugène Ionesco[7], Boris Vian, Raymond Queneau et Jean Dubuffet[2].

Une vision des chosesModifier

Le contexte des définitions précédentes ‒ la saisie par huissier des biens de Faustroll ‒ caractérise aussi la démarche pataphysique. La bibliothèque du docteur Faustroll, formée de 27 « livres pairs », c’est-à-dire d’égale valeur, établit l’équivalence littéraire entre des ouvrages écrits par des auteurs de notoriétés très variées (Faustroll, chapitres IV et VI). D’autre part ces premiers chapitres prennent essentiellement la forme d’exploits d’huissier (Faustroll, chapitres I, III, IV, V), rendant ainsi hommage à la langue juridique qui est mise sur le même plan que la langue jarryque.

Dès la création du Collège de ’Pataphysique, son fondateur établissait que toutes choses sont également belles, vraies, sérieuses, et ceci sans ironie :

« Nul n’est plus positif que le pataphysicien : déterminé à tout placer sur le même plan, il est prêt à tout accueillir et cueillir avec même avenance » (Testament du docteur Sandomir, fondateur de Collège de ’Pataphysique)

Pour désigner une telle attitude, on parle de « Principe d’Équivalence » :

« Un des principes fondamentaux de la ’Pataphysique est celui de l’Équivalence. C’est peut-être ce qui vous explique ce refus que nous manifestons de ce qui est sérieux et de ce qui ne l’est pas ; puisque pour nous c’est exactement la même chose » (Boris Vian, ORTF, Les grandes revues littéraires, 25 mai 1959)

La ’Pataphysique refuse aussi l’opposition entre réel et fiction et campe dans l’ambiguïté.

Naissance et usage du termeModifier

Si Jarry forge le sens du mot pataphysique, il n'est cependant pas l'inventeur de ce terme, qui est sans doute une création collective potachique des élèves du lycée de Rennes[8]. La première utilisation est attestée en 1889-90 dans la pièce La chasse aux polyèdres d'Henry Morin, condisciple de Jarry[9]. Dans cette pièce, le terme est pour la première fois prononcé par « P.H. », Père Hébert[note 3] : « Mossieu, quiconque a fait de la pataphysique sait raisonner de cette manière ! » (I, 4). Ainsi, avant Faustroll, Ubu est docteur en pataphysique[note 4],[11].

Jarry manifeste son projet d'ouvrage théorique sur la pataphysique dès 1894, comme le montre la note « On prépare : Éléments de Pataphysique. » qui ouvre Les Minutes de sable mémorial[12]. Ce texte constitue le livre II du chapitre VIII intitulé « Définition » des Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien ; c'est là qu'il définit la pataphysique[note 5].

Quatre ans après la mort de son auteur survenue en 1907, les Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, sous-titré roman néo-scientifique[note 6], paraissent chez Fasquelle en 1911.

À la suite de Jarry, la pataphysique sera développée lors de la première moitié du XXe siècle par René Daumal[13] et Julien Torma[14],[15]. Par la suite, le Collège de ’Pataphysique promouvra la pataphysique « en ce monde et dans tous les autres » (Statuts, I, 3, 2).

Avant d'être nommée et définie comme telle par Jarry, le concept de pataphysique a été approché par d'autres auteurs. Comme le relève Noël Arnaud « Marcel Schwob […] écrivait, préludant la pataphysique : “La vie n'est pas dans le général, mais dans le particulier ; l'art consiste à donner au particulier l'illusion du général”.[16]

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Pataphysique et métaphysiqueModifier

Alfred Jarry donne une définition de la ’pataphysique au Livre II, chapitre VIII des Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien[note 7] :

« La pataphysique […] est la science qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d'elle-même, s'étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions et expliquera l'univers supplémentaire à celui-ci ; ou moins ambitieusement elle décrira un univers que l'on peut voir et peut-être on doit voir à la place du traditionnel »[6]

Sitôt définie, Jarry l'illustre d'un exemple :

« Au lieu d'énoncer la loi de la chute des corps vers le centre, que ne préfère-t-on celle de l'ascension du vide vers une périphérie, le vide étant pris pour une unité de non-densité, hypothèse beaucoup moins arbitraire que le choix de l'unité concrète de densité positive eau ? »[17]

Le Collège de ’Pataphysique postule que tout individu est un pataphysicien (Statuts, I;3;1). Il distingue la pratique consciente et inconsciente de la pataphysique dont le critère déterminant est l'appartenance au Collège, ce qui; toutefois, n'implique aucune supériorité de l'une sur l'autre[18]. En ce qui concerne l'apostrophe précédant le mot « pataphysique » Jarry indique qu'elle sert à « éviter un facile calembour »[6]. Par ailleurs, l'apostrophe « distingue la ’Pataphysique consciente de la Pataphysique involontaire »[19]. Quant à l'adjectif « pataphysique », il ne prend pas l'apostrophe.

Le Collège de ’PataphysiqueModifier

 
Diplôme du Collège de ’Pataphysique de Boris Vian, le 22 Palotin 80 ().

Le Collège de ’Pataphysique est une « Société de recherches savantes et inutiles », fondée le 11 mai 1948[2]. Il est régi par des statuts[note 8], dont le titre 1 article 3 alinéa 2 est : « Le Collège de ’Pataphysique promeut la Pataphysique en ce monde et dans tous les autres. ». Il s'est doté de son propre système de datation par l'établissement d'un Calendrier Pataphysique perpétuel, initiant ainsi l'Ère ’Pataphysique (abrégée E.P.). Celle-ci débute le 8 septembre 1873, dès lors définie comme l'an 1, jours de naissance de Jarry.

Le Collège publie depuis 1950 une revue dont le titre principal est Viridis Candela[note 9], qui parait en séries de 28 numéros ; le titre et la maquette changent à chaque série[note 10]. Y sont parus, entre autres, les premiers textes d'Eugène Ionesco, des inédits d'Alfred Jarry, de Julien Torma ou de Boris Vian.

La réforme des Sous-Commissions, survenue en 1959, a établi de nombreuses Commissions et Sous-Commissions dans le but de résoudre les problèmes se présentant au Collège[20]. Parmi elles se trouvait originellement l’Oulipo, désormais devenu une institution autonome[note 11],[note 12].

Les membres du Collège appartiennent à une hiérarchie stricte et précise[note 13] au sommet de laquelle se trouve le Docteur Faustroll, Curateur Inamovible[21],[22], et au bas les Auditeurs et Correspondants[23]. Le Collège gère également l'Ordre de la Grande Gigouille, créé par Alfred Jarry, dont les statuts ont été publiés dans l'Almanach du Père Ubu illustré en 1899[24],[note 14],[note 15].

Après une période de cessation de ses activités publiques (« Occultation ») à partir de 1975, il a été réactivé en 2000 (« Désoccultation »). Une équivoque subsistait sur la date de désoccultation annoncée pour l'an 2000 : date du calendrier « vulguaire » ou du calendrier pataphysique ? Le doute fut levé en 1979 par Sa Magnificence Opach[26].

D'autres instituts étrangers ont émergé parallèlement au Collège (argentin, milanais, limbourgeois, germain, suédois, londonien, hispanique, napolitain, batave, chinois, québécois, américain…).[réf. souhaitée]

DiversModifier

  • Dans la chanson des Beatles Maxwell's Silver Hammer, la ’pataphysique est citée par Paul McCartney, qui s'est déclaré admirateur d'Alfred Jarry.
  • Sur l'album Volume Two du groupe britannique Soft Machine sont présentes deux chansons intitulées Pataphysical Introduction No. 1 et Pataphysical Introduction No. 2.
  • Gilles Deleuze (notamment dans Critique et clinique et L’Île Déserte) développe l’idée qu'en créant la ’pataphysique Jarry a ouvert la voie à la phénoménologie.
  • Dans leur chanson Hater's Killah, Stupeflip décrivent dans le refrain leur façon de penser et leur musique comme « un truc pataphysique »[27].
  • Selon André Lagarde et Laurent Michard, la ’pataphysique peut être définie comme un « système médité de désintégration totale et de reconstruction dans l'insolite »[28].

NotesModifier

  1. Premiers traits caractéristiques d’une chose, d’un processus en développement.
  2. Chapitre VIII du Faustroll sur Gallica
  3. Nom qui vient du patronyme de Félix Hébert (1832-1918) qui, par déformation, donna son nom au personnage d'Ubu[10]
  4. Voir Ubu cocu, I, 3, et Ubu enchaîné, III, 2.
  5. Chapitre VIII du Faustroll sur Gallica
  6. Lire sur Gallica
  7. Lire sur Gallica
  8. Qui sont eux-mêmes pataphysiques (Statuts,I, 1, 1).
  9. La Chandelle verte en latin. Référence à l'expression « De par ma chandelle verte » d'Ubu (voir par exemple Ubu roi, I, 1).
  10. Présentation et sommaire des séries de Viridis Candela sur le site du Collège de ’Pataphysique.
  11. Initialement nommé Sélittex (Séminaire de littérature expérimentale), l'Oulipo a d'abord été une sous-commission du Collège de ’Pataphysique, créée par Raymond Queneau, Satrape, et François Le Lionnais, Régent, avant de prendre son autonomie vis-à-vis de celui-ci.
  12. D'autres Ouvroirs restent cependant rattachés au Collège.
  13. Voir les titres II (De la hiérarchie des Optimates) et III (Du membre et de ses aptitudes) des Statuts.
  14. À noter que les membres de cet Ordre ne sont pas nécessairement membres du Collège[25].
  15. Grand Ordre de la Gidouille sur Gallica

RéférencesModifier

  1. « Pataphysique », sur le-dictionnaire.com: Branche de la science qui étudie les solutions imaginaires.
  2. a b c et d Arnaud [s.d.].
  3. « pataphysique », sur Le Larousse
  4. « pataphysique », sur Le Robert.
  5. « pataphysics », sur Merriam-Webster.
  6. a b et c Jarry 2010, p. 141.
  7. « An introduction to 'Pataphysics », The Guardian,
  8. Jean-Hugues Saintmont, « Jarry et la ’Pataphysique », Cahier du Cillège de ’Pataphysique,‎ , p. 27
  9. Launoir 2005, note n°10 p. 180-181, appelée p. 10.
  10. Les 101 mots 2016, « Hébert ».
  11. Jarry 2010, p. 144.
  12. Alfred Jarry, Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », , p. 170 et note 1 p. 1098
  13. René Daumal, Écrits pataphysiques, [Clermont-Ferrand], le Signe de la licorne, (ISBN 978-2-913034-13-6), p. 10 :

    « [Daumal] peut donc constituer le “chaînon manquant” entre l'auteur des Gestes et Opinions du Docteur Faustroll et l'institution d'un organisme en partie voué à son illustration. »

  14. 101 mots 2016, Daumal (René), p. 31.
  15. Launoir 2005, p. 50.

    « Torma fut pataphysicien, bien qu'il ait reconnu un domaine de la pataphysique différent de celui de Jarry : plutôt que d'inventer des solutions imaginaires, il préféra explorer — ou détraquer s'il s'agit du langage — l'imaginaire de nos solutions »

  16. Arnaud 1989, p. 69.
  17. Jarry 2010, p. 142.
  18. Les 101 mots de la ’Pataphysique, 2016, pages 25-26
  19. Launoir 2005, note n°5 p. 180, appelée p. 18.
  20. Launoir 2005, Les Sous-Commissions, p. 93-99.
  21. Les 101 mots 2016, p. 44.
  22. Launoir 2005, p. 80.
  23. Launoir 2005, p. 87-88.
  24. Launoir 2005, p. 98.
  25. Launoir 2005, L'Ordre de la Grande Gidouille, p. 98-99.
  26. Launoir 2005, p. 148.
  27. Stupeflip Officiel, « Stupeflip - Hater's Killah », (consulté le )
  28. André Lagarde et Laurent Michard, XXe Siècle, Éditions Bordas, (ISBN 2-04-018000-1)  p. 75

Ouvrages citésModifier

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BibliographieModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier