Utilisateur:Manu de la source/Qumrân

Qumrân
(he) קומראן - (ar) خربة قمران
Image illustrative de l’article Manu de la source/Qumrân
La grotte n°4 à droite. Au fond, le Wadi Qumrân.
Localisation
Pays Drapeau de la Palestine Palestine
Coordonnées 31° 44′ 27″ nord, 35° 27′ 31″ est
Géolocalisation sur la carte : Palestine
(Voir situation sur carte : Palestine)
Qumrân
Qumrân

Qumrân (en hébreu קומראן et en arabe Khirbet Qumran خربة قمران : « ruines de Qumrân ») est un site archéologique en Cisjordanie en surplomb de la rive ouest de la mer Morte, à la limite historique de la Judée, de l'Idumée et de la Pérée et sur le territoire de la province romaine de Judée au moment où le site a été attaqué et détruit par les Romains (vers 68-70). L'implantation a eu lieu pendant l'époque hellénistique et pourrait avoir été construit durant le règne de Jean Hyrcan, (134-104 avant notre ère) ou un peu plus tard, et a été occupée la plupart du temps jusqu'à ce qu'il soit détruit par les Romains vers 70.

L'établissement a été construit sur les ruines d'un fortin israélite de l'âge du fer. Le site est surtout connu comme étant le plus proche des grottes dans lesquelles les Manuscrits de la mer Morte ont été cachés dans des grottes situées sur des falaises abruptes et désertiques ou en dessous, dans la terrasse marneuse. Dans le « modèle standard » au sujet de la « secte de Qumrân », le site aurait été un centre essénien dès la création de ce mouvement dans la première partie du IIe siècle av. J.-C. où aurait été écrits les Manuscrits de la mer Morte retrouvés dans onze grottes à proximité. Toutefois l'archéologie ne confirme pas cette thèse, car tout porte à croire que Qumrân a eu une destination militaire, pendant la période hasmonéenne, jusqu'à ce qu'il la perde après un tremblement de terre au Ier siècle av. J.-C. — peut-être le tremblement de terre de -31 dont parle Flavius Josèphe — qui a affaibli son mur principal. Certains défenseurs de la thèse qui veut que cela ait été un centre essénien estiment désormais que l'occupation essénienne a eu lieu à partir de ce moment[1].

Pourtant, aucun lien n'a pu être établi entre les manuscrits et les ruines de Qumrân si ce n'est la proximité des grottes où ils ont été cachés. Les plus de 800 écritures individuelles différentes montrent de plus que les manuscrits n'ont pas été copiés sur place. D'autre-part, il ne semble pas que le site soit celui dont parle Pline l'Ancien dans une description idéalisée, car il insiste pour dire que les « esséniens » qu'il décrit n'ont pas de femmes, or dans le cimetière d'environ 1 200 tombes un tiers des quelques tombes explorées étaient occupées par des femmes et les manuscrits donnent des règles spécifiques concernant le mariage.

Pour certains chercheurs[2], comme Norman Golb, André Paul, Michaël Wise, Bruno Bioul, les manuscrits, malgré leur proximité géographique avec le site, n'auraient pas de lien avec lui et pourrait provenir de diverses bibliothèques y compris éventuellement celle du Temple. Une partie d'entre-eux estiment que les manuscrits accompagnés des objets de grande valeur inventoriés sur le rouleau de cuivre ont été cachés là lors de la Grande révolte qui débute en 66, par un des groupes de révoltés. Le contenu de la centaine de manuscrits que l'on dit « sectaires » étaient très anti-romains, ceux qui contrôlaient le site à l'arrivée des Romains ayant résisté[3], comme en témoigne l'archéologie[4] et le seul autre endroit où l'on a trouvé des copies de manuscrits « sectaires » est la forteresse de Massada contrôlée pendant toute la révolte par des Sicaires et/ou des Zélotes. D'autres pensent qu'on ne peut rejeter le lien entre le site archéologique et les grottes, de par leur proximité et les signes d'une vie spirituelle intense dans ces bâtiments[5].

Le site de Qumran est aujourd'hui sous l'administration des Parcs nationaux israéliens[6]. Il est situé à proximité du kiboutz Kalya.

« Modèle standard » et critiques modifier

Étant donné la très large diffusion que connait la thèse qui fait de Qumrân, les ruines d'un centre essénien — ou une laura essénienne — où cette communauté retirée du monde, à l'image d'une communauté monacale, aurait édité les manuscrits de la mer Morte[7], il est difficile de ne pas commencer par cet exposé.

Pour Roland de Vaux, ainsi que d'autres membres de l'École biblique et archéologique de Jérusalem, Qumrân abritait une "communauté" d'ascètes qui s'adonnaient à des bains rituels fréquents, à la prière et aux repas en commun, à l'étude des livres saints et à l'écriture. En bon religieux, De Vaux identifia même un scriptorium – ce qui relève de l'équipement monastique médiéval[8]. » Dans cette optique Qumran aurait été le lieu d'exil du Maître de Justice fondateur de la « secte » où il serait venu se réfugier avec ses partisans à partir de la première moitié du IIe siècle av. J.-C. et le serait resté jusqu'à ce que le site soit pris par les Romains au cours de la Grande révolte juive de 66-74. Cette vision, relayée avec brio et érudition par André Dupont-Sommer est appelé « modèle standard », notamment par les chercheurs qui conteste sa validité[8],[9]. Elle a eu un immense succès et n'a commencé à être sérieusement contestée que dans les années 1990, lorsqu'à la suite de diverses actions des chercheurs spécialistes du sujet, ceux-ci sont enfin parvenus à accéder aux textes de l'ensemble des manuscrits.

Toutefois, malgré les efforts déployés dans ce but, aucun lien n'a pu être établi entre Khirbet Qumrân et les écrits retrouvés dans les grottes. Aucun des manuscrits ne fait référence à Qumrân, ni à d'autres endroits proches tels qu'Ein Gedi ou Massada[10]. Pas un seul fragment de manuscrits n'a été retrouvé dans les ruines, alors que dans celles de Massada, où pourtant personne n'a imaginé que des dizaines, voire des centaines, de scribes aient opéré, on en a retrouvé dix-sept[11],[12]. Qumrân et Massada sont pourtant des sites soumis aux mêmes conditions climatiques[12]. Le modèle standard est aussi remis en cause à partir du contenu des manuscrits dits « sectaires ». Depuis les années 1990 plusieurs équipes d'archéologues ont travaillé sur le site et les données recueillies ne confirme pas la thèse standard. Certains de ces archéologues ont tenté de rendre compatible leurs observations avec la thèse de l'établissement essénien, alors que d'autres ont totalement remis en cause cette thèse.

Les données de l'archéologie modifier

Le site comprend les ruines de Qumrân, un cimetière et les grottes où ont été retrouvés les manuscrits. Roland de Vaux « a distingué quatre niveaux d'occupations, autrement dit quatre période d'habitation : un premier au VIIe siècle av. J.-C.[13] » avec la construction d'une forteresse datant de l'Âge de fer[14],[15]. Après une longue interruption deux autres périodes d'occupations débutent en 135 av. J.-C.[13] avec une construction fortifiée quasi carrée et des aménagements hydrauliques. Après une nouvelle période d'interruption liée semble-t-il à des destructions sur le site, celui-ci connaît une grande extension avec de nouveaux aménagements hydrauliques sous le règne d'Hérode le Grand. Cette troisième période se termine vers 70 pendant la Grande révolte juive[13], par la prise du site par les forces romaines, après un siège[13]. La quatrième période est l'occupation du site par les forces romaines pendant quelques années après cette bataille[13]. Quel que soit le modèle retenu, seules les deux périodes situées entre 135 av. J.-C. et 70 apr. J.-C. importent pour les manuscrits de la mer Morte[13].

Les ruines de Qumrân modifier

L'analyse des restes bâtis du bâtiment central de Khirbet Qumrân construit dans les dernières décennies du IIe siècle av. J.-C., révèle qu'il s'agissait bien de constructions fortifiées[15] avec une tour[16]. Il s'agit donc d'un bâtiment militaire hasmonéen, alors que selon le « modèle standard » les hasmonéens étaient les pires ennemis des esséniens ayant écrit les manuscrits[17]. Les archéologues Amir Drori (en) et Yitzak Magen « ont montré comme d'autres l'avaient fait avant eux, que Qumrân se trouvait juste au milieu d'un alignement de forteresses établies par la dynastie hasmonéenne qui allaient de Nablous au nord jusqu'à Massada au sud[18]. » Ce bâtiment militaire ayant été construit sur un site stratégique[19] dominant la côte, sur un promontoire dont la valeur militaire est évidente[20], « à la croisée des chemins militaires et commerciaux[15] », là où « les voies terrestres tâtonnantes se doublaient de voies maritimes[15]. » Sur ce même site avait été construite une forteresse datant de l'Âge de fer (VIIIe – VIIe siècle av. J.-C.)[14],[15], dont les infra-structures ont été utilisées pour construire le fortin hasmonéen. Pour plusieurs critiques[21], cet élément s'ajoutant à de nombreux autres rend très peu probable la thèse du « modèle standard »

Au Ier siècle av. J.-C., après un événement qui a ébranlé son mur d'enceinte et laissé les traces d'un grand incendie, la destination du site pourrait avoir changé. Cet événement est soit l'attaque d'une armée ennemie, soit selon Roland de Vaux le tremblement de terre de -31 dont parle Flavius Josèphe. Une période où il est inoccupé suit ces destructions. Dans cette période hérodienne, le site connaît une extension à l'extérieur du quasi carré que formait l'enceinte centrale fortifiée[15]. Des bassins pour le stockage de l'eau, déjà nombreux, sont ajoutés et un système hydraulique complexe, comportant un aqueduc, est construit[22]. L'alimentation en eau dépendait aussi d'un tunnel creusé dans le roc[23]. Les archéologues Drori et Magen estiment que cet « investissement lourd [est] plus en accord avec un projet gouvernemental qu'avec une initiative sectaire[17]. » Il est toutefois possible que Qumrân ne soit plus « un relais stratégique avec fortifications, mais un espace économique aux activités diversifiées de production ou de transformation, pour l'usage local ou pour l'exportation[15]. » Les archéologues ont notamment mis au jour plusieurs équipements, comme « deux grands fours bien conservés[24] », un atelier de potier produisant un grand nombre d'objets[25]. Il y a aussi « trois bassins de grand gabarit collés l'un à l'autre[24] » pouvant avoir servi au « trempage des denrées en cours de préparation[24] », notamment récoltés à Aïn Feshka, situé à 3 km et relié par un mur au site de Qumrân[24].

Les réservoirs et bassins modifier

Numismatique et archéologie modifier

À part une série de rapports préliminaires, les résultats des fouilles archéologiques effectuées sous la conduite de Roland de Vaux de 1951 à 1956 « n'ont jamais fait l'objet de publications scientifiques[26] » et certains critiques ont estimé qu'il ne l'avait pas fait car ces résultats allaient à l'encontre des thèses du « modèle standard » dont il était le principal propagandiste. La première liste provisoire des pièces de bronze de Qumran reconstituée à partir du journal de fouilles de Roland de Vaux n'a été publié qu'en 1994, 23 ans après sa mort et 33 ans après le rapport préliminaire de fouilles. Une publication au sujet d'un premier lot de pièces en argent était toutefois intervenue en 1980[27] et une publication complète est intervenue en 2005[28]. Il faut noter qu'il a été retrouvé un nombre étonnamment élevé de pièces de monnaie sur le site (De Vaux avait trouvé 569 pièces d'argent et 681 pièces de bronze). La grande quantité de pièces de monnaie trouvées à Qumran suggère selon les principes numismatiques de la perte et de la survie des monnaies antiques, que des millions de pièces doivent avoir circulé à Qumran[28],[29]. Le flux de trésorerie est grand à Qumrân au Ier siècle, ce qui confirme l'activité quasi industrielle du site durant cette période déduite des autres observations archéologiques.

Pendant la révolte modifier

Certaines des monnaies de bronze identifiés à Qumrân datent des deuxième et troisième années de la Grande révolte juive qui a débuté en 66[28],[29]. Cela indique que les Romains ne se sont pas emparés du site avant cette date. Toutefois selon les informations fournies par Flavius Josèphe, il est vraisemblable que ce site n'est tombé aux mains des Romains qu'après la chute de Jérusalem[30] (août 70).

Ceux qui contrôlaient le site à l'arrivée des Romains ont résisté[3], comme en témoigne l'archéologie. Dans le compte-rendu des recherches archéologiques de l'équipe qui travailla de 1953 à 1956 sur le site, on lit: Les bâtiments « ont été ruinés par une action militaire » dont « témoignent l'effondrement des plafonds », des flèches en fer et l'incendie des toitures. « On a trouvé des preuves que les toits avaient été brûlés, que les plafonds et les superstructures s'étaient effondrés. » Dans son rapport archéologique, Roland de Vaux indique que la tour « chaussée de son talus de pierres, résista mieux. » Pour Norman Golb, ainsi que pour Wise, Abbeg, Cook, « la présence de flèches en fer, de type romain, indique qu'une troupe de soldats romains avaient attaqué puis pris la place[3],[31]. » À ces éléments Franck M. Cross qui avait participé aux fouilles ajouta lors de la publication de son livre un point que Norman Golb estime crucial et dont il s'étonne que De Vaux ne l'ait pas mentionné. Cross indique que « les murs furent sapés [et] les ruines des bâtiments [...] furent enfouies dans des couches de cendres provenant d'un grand incendie[32] » Golb remarque que « saper les murs en creusant des galeries souterraines[3] » était une technique classique de la poliorcétique que les stratèges romains utilisaient pour prendre des fortifications ennemies qui ne pouvaient pas être prises autrement[3],[13]. Ces galeries étaient soutenues par des poutres en bois qui étaient mises à feu quand les troupes avaient fini de creuser[3]. Selon Roland de Vaux, la prise du site par les Romains aurait eu lieu en 68. Compte tenu de l'incertitude sur le déploiement des forces romaines, les historiens préfèrent retenir la fourchette de 68-70, au plus tard quelques mois après la chute de Jérusalem[30] (août 70). Ils remarquent aussi que le seul autre endroit où l'on a trouvé des copies de manuscrits « sectaires » est la forteresse de Massada contrôlée pendant toute la révolte par des Sicaires et/ou des Zélotes.

Le cimetière modifier

Les grottes à manuscrits modifier

Découvertes des manuscrits modifier

À Massada on en a retrouvé dix-sept manuscrits[11],[12]. Les documents trouvés à Massada ont le même type de profil que ceux trouvés à Qumrân : « nombreuses écritures différentes, type similaire d’œuvres littéraires[11]. » Parmi eux, le Chant du sacrifice du Sabbat figure en neuf copies intégrales dans les manuscrits retrouvés à Qumrân[11]. Une caractéristique notable de cet écrit est son adhésion au calendrier solaire de 364 jours tellement typique du « modèle standard » qu'il est appelé « calendrier essénien » par nombre de critiques[11].

Le cimetière modifier

Les manuscrits de la mer Morte modifier

 
Localisation de Qumrân, d'Engaddi, de Massada, du Nahal Hever (grottes), de Murabba'at (grotte), de Jéricho, où des manuscrits de la même époque ont été trouvés, parfois dans des grottes.

En 1948, avant même la découverte des premières grottes à manuscrits, le professeur Eleazar Sukenik a été le premier à proposer d'identifier les auteurs des sept premiers rouleaux (achetés à des bédouins) avec les Esséniens mentionnés dans la littérature ancienne[33]. Après la découverte aux alentours de Khirbet Qumran des cinq premières grottes (sur 11), le père Roland de Vaux attribua en 1952 ces écrits aux habitants du site, qu'il voyait comme une communauté retirée, avec un scriptorium où auraient été édités les manuscrits de la mer Morte[34].

« Roland de Vaux et d'autres avec lui s'efforcèrent de montrer que l'établissement de Qumrân abritait une « communauté » d'ascètes qui s'adonnaient à des bains rituels fréquents, à la prière et aux repas en commun, à l'étude des livres saints et à l'écriture. En bon religieux, il identifia même un scriptorium — ce qui relève de l'équipement monastique médiéval[35]. »

Cette vision, relayée avec brio et érudition par André Dupont-Sommer, a eu un immense succès et n'a commencé à être sérieusement contestée que dans les années 1990, lorsque diverses actions des spécialistes du sujet leur ont enfin permis d'accéder aux textes de l'ensemble des manuscrits. Depuis, aucun lien n'a pu être établi entre le site de Qumrân et les manuscrits. Aujourd'hui, la majeure partie des chercheurs s'interrogent sur la nature de ce lien, voire sur son existence, à part la proximité de certaines grottes[36].

Avec la découverte des Manuscrits de la mer Morte en 1947-1956 dans onze grottes situées aux alentours des ruines, près de 900 manuscrits ont été reconstitués à partir de plusieurs dizaines de milliers de fragments. La plupart ont été écrits sur parchemin et une centaine sur papyrus[37]. Un peu moins de 15 % sont écrits en araméen, la langue courante du pays depuis l'occupation perse[37]. L'immense majorité est en hébreu, la langue littéraire et doctrinale que l'on disait « sainte »[38]. Certains des manuscrits sont en grec, l'idiome de la diaspora hellénique. Certains des textes hébraïques ont une écriture cryptée[37] qui a été décodée[39],[40]. À l'exception d'une douzaine, les 900 rouleaux (ou fragments de rouleaux) ont été copiés par des scribes différents[41].

Les différentes thèses modifier

Toutefois, malgré les efforts déployés dans ce but, aucun lien n'a pu être établi entre Khirbet Qumrân et les écrits retrouvés dans les grottes. Aucun des manuscrits ne fait référence à Qumrân, ni à d'autres endroits proches tels qu'Engaddi ou Massada[10]. Pas un seul fragment de manuscrits n'a été retrouvé dans les ruines, alors que dans celles de Massada, où pourtant personne n'a imaginé que des dizaines, voire des centaines, de scribes aient opéré, on en a retrouvé dix-sept[11],[12]. Qumrân et Massada sont pourtant des sites soumis aux mêmes conditions climatiques[12]. Les documents trouvés à Massada ont le même type de profil que ceux trouvés à Qumrân : « nombreuses écritures différentes, type similaire d’œuvres littéraires[11]. » Parmi eux, le Chant du sacrifice du Sabbat figure en neuf copies intégrales dans les manuscrits retrouvés à Qumrân[11]. Une caractéristique notable de cet écrit est son adhésion au calendrier solaire de 364 jours tellement typique du « modèle standard » qu'il est appelé « calendrier essénien » par nombre de critiques[11].

Synthèse impossible modifier

Quelle attitude adopter dès lors ? […][42]
Laissons le deux disciplines avancer ainsi, chacune en son domaine propre, d'une manière libre et autonome. Que l'une soit à l'écoute de l'autre et réciproquement. [… le désenclavement, la sécularisation et la décommunautérisation au moins partielle du site se trouvent engagés sur des bases solides[42].
Quand on traite des textes, il convient d'être circonspect d'en l'emploi du mot Qumrân, objet familier de métonymies trop peu contrôlées. On emploie d'ailleurs à tort et à travers la formule « de Qumrân » ou l’adjectif « Qumrânien ». Discernement et réserve s'imposent donc. Et de plus, à titre d'opinion méthodique, il serait sage de suspendre l'emploi du vocable « essénien », substantif ou adjectif, à propos des manuscrits découverts. On évitera donc d'attribuer nommément aux esséniens la part singulière des manuscrits que l'on dit couramment sectaires ou pudiquement communautaires, deux adjectifs à n'utiliser qu'avec réserves. Au demeurant le mot secte ne convient pas. Il est une traduction anachronique et partant erronée du grec aïrésis employé par Josèphe à propos des groupes ou mouvements qu'il distinguait et nommait dans la société judaïque la sienne, à savoir : les Sadducéens, les Pharisiens, les Esséniens et les Zélotes[42].

Identification modifier

Le site est visité dès le XIXe siècle par des explorateurs dont Félicien de Saulcy qui avait proposé d'identifier les ruines à Gomorrhe (ʿămōrâh en hébreu). En 1947, la découverte de manuscrits anciens par des bédouins, dans des grottes situées à proximité, relance l'intérêt pour le site. Qumrân est le nom du site en arabe moderne. Son nom originel n'est pas connu. Les ruines que l'on voit sur le site ont été construites sur une forteresse datant de l'Âge de fer (VIIIe – VIIe siècle av. J.-C.)[43],[15]. Certains historiens pensent que le site correspond à Sokoka ou Ir hammelah, l'une des villes du désert mentionnée dans le livre de Josué (15,61)[44]. Après les découvertes des manuscrits, le professeur Eleazar Sukenik proposa d'y voir Sokoka[45](sĕkākâh)[46]. D'autres estiment qu'il s'agit plutôt de la « Ville du Sel » (Ir hammelah)[47],[48].

L'identification de la nature du site à partir de l'époque hasmonéenne, époque où le site a été reconstruit après une période d'abandon, pose beaucoup plus de questions.

Site archéologique modifier

Notes et références modifier

  1. Humbert et Villeneuve 2006 ; Robert R. Cargill, The Fortress at Qumran: A History of Interpretation, 2009
  2. Bioul 2004, p. 107-112.
  3. a b c d e et f Golb 1998, p. 7.
  4. Dans le compte-rendu des recherches archéologiques de l'équipe qui travailla de 1953 à 1956 sur le site, on lit: Les bâtiments « ont été ruinés par une action militaire » dont « témoignent l'effondrement des plafonds », des flèches en fer et l'incendie des toitures. « On a trouvé des preuves que les toits avaient été brûlés, que les plafonds et les superstructures s'étaient effondrés. » Dans son rapport archéologique, Roland de Vaux indique que la tour « chaussée de son talus de pierres, résista mieux. » Pour Norman Golb, « la présence de flèches en fer, de type romain, indique qu'une troupe de soldats romains avaient attaqué puis pris la place. » (Golb 1998, p. 7). À ces éléments Franck M. Cross qui avait participé aux fouilles ajouta lors de la publication de son livre un point que Norman Golb estime crucial et dont il s'étonne que De Vaux ne l'ait pas mentionné. Cross indique que « les murs furent sapés [et] les ruines des bâtiments [...] furent enfouies dans des couches de cendres provenant d'un grand incendie. (Franck M. Cross, cité par Golb 1998, p. 7) » Norman Golb remarque que « saper les murs en creusant des galeries souterraines » était une technique classique de la poliorcétique que les stratèges romains utilisaient pour prendre des fortifications ennemies qui ne pouvaient pas être prises autrement. Ces galeries étaient soutenues par des poutres en bois qui étaient mises à feu quand les troupes avaient fini de creuser (Golb 1998, p. 7). Selon Roland de Vaux, la prise du site par les Romains aurait eu lieu en 68. Compte tenu de l'incertitude sur le déploiement des forces romaines, les historiens préfèrent retenir la fourchette de 68-70, au plus tard quelques mois après la chute de Jérusalem (août 70). (Golb 1998, p. 8)
  5. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : aucun texte n’a été fourni pour les références nommées EV
  6. (en) « National Parks in Israel: Qumran National Park », sur Jewish Virtual Library
  7. Golb 1998, p. 5.
  8. a et b André Paul, Qumrân et les esseniens - L'éclatement d'un dogme, Paris, Cerf, 2008, p. 20.
  9. Wise, Abegg et Cook 2003, p. 27-28.
  10. a et b Golb 1998, p. 63.
  11. a b c d e f g h et i Wise, Abegg et Cook 2003, p. 46.
  12. a b c d et e Golb 1998, p. 168.
  13. a b c d e f et g Wise, Abegg et Cook 2003, p. 33.
  14. a et b Jean-Baptiste Humbert, Khirbet Qumrân un site énigmatique, in Aux origines du christianisme, Pierre Geoltrain (Dir.), Paris, Gallimard et Le Monde de la Bible, 2000, p. 131.
  15. a b c d e f g et h Paul 2008, p. 66.
  16. Voir à ce sujet Golb 1998, p. 40-47 ; Paul 2008, p. 61-63 ; Wise, Abegg et Cook 2003, p. 32-36 ; Jean-Baptiste Humbert, Khirbet Qumrân un site énigmatique, in Aux origines du christianisme, Pierre Geoltrain (Dir.), Paris, Gallimard et Le Monde de la Bible, 2000, p. 131-133.
  17. a et b Wise, Abegg et Cook 2003, p. 36.
  18. Wise, Abegg et Cook 2003, p. 35-36.
  19. Paul 2008, p. 63.
  20. Golb 1998, p. 75.
  21. Notamment Norman Golb, André Paul, Michael Wise, Martin Abegg, Edward Cook.
  22. Paul 2008, p. 66-67.
  23. Michael Baigent, Richard Leigh, The Dead Sea Scrolls Deception, Arrow Books, 2006, p. 304.
  24. a b c et d Paul 2008, p. 67.
  25. Paul 2008, p. 68.
  26. Wise, Abegg et Cook 2003, p. 32.
  27. M. Sharabani, Monnaies de Qumrân au Musée Rockefeller de Jérusalem, Revue Biblique 87, p. 274-284.
  28. a b et c K. Lönnqvist et M. Lönnqvist, The Numismatic Chronology of Qumran: Fact and Fiction, The Numismatic Chronicle 166, 2006, Londres: The Royal Numismatic Society, p. 121-165.
  29. a et b Robert D. Leonard, Numismatic Evidence for the Dating of Qumran, The Qumran Chronicle 7:3/4, 1997, p. 231.
  30. a et b Golb 1998, p. 8.
  31. Voir aussi Wise, Abegg et Cook 2003, p. 33.
  32. Franck M. Cross, cité par Golb 1998, p. 7.
  33. André Paul, Qumrân et les esseniens - L'éclatement d'un dogme, Paris, Cerf, 2008, pp. 13-15.
  34. Norman Golb, Qui a écrit les manuscrits de la Mer morte? : enquête sur les rouleaux du désert de Juda et sur leur interprétation contemporaine, Paris, Plon, (ISBN 9782259183888), p. 5.
  35. André Paul, Qumrân et les esseniens - L'éclatement d'un dogme, Paris, Cerf, 2008, p. 20.
  36. « Le lien entre le site de Qumrân et l'origine des rouleaux devient désormais problématique. La connaissance large et approfondie de l'ensemble des écrits invite à contester le bien-fondé de la thèse essénienne, « sectaire » ou « communautaire », de l'origine des manuscrits. De leur côté et récemment, les archéologues « de la nouvelle vague » sont intervenus pour eux-mêmes désenclaver, décommunautariser et désacraliser le fameux site. On ne sait trop en définitive d'où viennent les manuscrits, qui les a écrits ou pour le moins collectés. » André Paul, Qumrân et les esséniens - L'éclatement d'un dogme, Paris, Cerf, 2008, pp. 165-166.
  37. a b et c André Paul, Qumrân et les esseniens - L'éclatement d'un dogme, Paris, Cerf, 2008, p. 26.
  38. C'est ce qui est exprimé dans le Livre des Jubilés dès le IIe siècle av. J.-C. et que l'on trouve aussi dans un des Manuscrits de la mer Morte, quasi contemporain et retrouvé dans la grotte no 4 (4QExposition sur les Patriarches ou 4Q464). cf. André Paul, op. cit., p. 26.
  39. Michael Wise, Martin Abegg, Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, Paris, éd. Perrin, 2003, p. 21-22.
  40. « Trois formes différentes d'écritures cryptiques ou secrètes ont été retrouvées ». Il s'agissait en fait « d'un simple code de substitution, chaque symbole de l'alphabet secret correspondant à un symbole de l'alphabet hébraïque courant. » « La principale d'entre elles a été baptisée cryptographie A. Environ quinze manuscrits l'utilisent soit entièrement, soit pour des notes marginales. » cf. Michael Wise, Martin Abegg, Edward Cook, op. cit., p. 21-22
  41. Michael Wise, Martin Abegg, Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, Paris, éd. Perrin, 2003, pp. 34-35.
  42. a b et c André Paul, Qumrân et les esséniens – L'éclatement d'un dogme, Paris, Cerf, 2008, p. 72-73.
  43. Jean-Baptiste Humbert, Khirbet Qumrân un site énigmatique, in Aux origines du christianisme, Pierre Geoltrain (Dir.), Paris, Gallimard et Le Monde de la Bible, 2000, p. 131.
  44. Dans le désert: Beth ha-Araba, Middïn, Sekhakha
  45. Le texte hébreu massorétique donne sĕkākâh là où le texte grec de la Septante transcrit Sokhokha selon la leçon du Codex Alexandrinus (le Codex Vaticanus donne « Aikhioza »)
  46. Laurent Héricher, Michaël Langlois et Estelle Villeneuve, Qumrân : Le secret des manuscrits de la mer Morte, Bibliothèque Nationale de France,
  47. Hanan Eshel, « A Note on Joshua 15:61–62 and the Identification of the City of Salt », Israel Exploration Journal, vol. 45, no 1,‎
  48. (en) Henry O. Thompson, « City of Salt », dans David Noel Freedman (dir.), Anchor Bible Dictionary, vol. 1, Doubleday,
  49. Lemaire 2003 catalogues a number of ostraca. Magen 2006 (p. 72) refers to ten more.
  50. Reich, Ronny, "Miqwa'ot at Khirbet Qumran and the Jerusalem Connection." Pages 728-31 in The Dead Sea Scrolls: Fifty Years After Their Discovery. Edited by Lawrence H. Schiffman, Emanuel Tov, James C. VanderKam, and Galen Marquis, Jerusalem: Israel Exploration Society, 2000.
  51. Galor 2003, p. 304b.

Bibliographie modifier

  • Laurent Héricher, Michaël Langlois et Estelle Villeneuve, Qumrân. les secrets des manuscrits de la mer Morte, Paris, Bibliothèque nationale de France, , 180 p. (ISBN 978-2-7177-2452-3)
  • Jean-Baptiste Humbert et Estelle Villeneuve, L'affaire Qumrân : les découvertes de la mer Morte, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard » (no 498), , 127 p. (ISBN 978-2-07-032115-5)
  • Bruno Bioul et al., Qumrân et les manuscrits de la Mer morte : les hypothèses, le débat, Paris, Éditions François-Xavier de Guibert, , 309 p. (ISBN 978-2-86839-938-0)
  • Jodi Magness et Patrice Ghirardi, Que sait-on de Qumrân ? [« The archaeology of Qumran and the Dead Sea scrolls »], Paris, Bayard, , 341 p. (ISBN 978-2-227-47206-8)
  • Ernest-Marie Laperrousaz, Qoumrân : l'établissement essénien des bords de la Mer Morte, Histoire et archéologie du site, Paris, Picard, (ISBN 978-2-7084-0010-8)
  • Ernest-Marie Laperrousaz, Les Esséniens selon leur témoignage direct, Paris, Desclée, , 119 p. (ISBN 978-2-7189-0203-6)
  • Ernest-Marie Laperrousaz, Qoumrân et ses manuscrits de la mer Morte : quelques problèmes fondamentaux, Paris, Non Lieu, , 119 p. (ISBN 978-2-35270-006-7)
  • André Paul, Jésus-Christ, la rupture : essai sur la naissance du christianisme, Paris, Bayard, , 279 p. (ISBN 978-2-227-35022-9), p. 24-73
  • (it)La Biblioteca di Qumran primo volume, Torah-Genesi, edizione italiana a cura di Giovanni Ibba, EDB, 2013
  • Norman Golb, Qui a écrit les manuscrits de la Mer morte ? : Enquête sur les rouleaux du désert de Juda et sur leur interprétation contemporaine, Paris, Plon, (ISBN 9782259183888)
  • André Paul, La Bible avant la Bible : La grande révélation des manuscrits de la mer Morte, Paris, Cerf, (ISBN 2-204-07354-7)
  • André Paul, Qumrân et les esséniens : L'éclatement d'un dogme, Paris, Cerf, (ISBN 978-2-204-08691-2)
  • Michael Wise, Martin Abegg et Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, Paris, Perrin, (ISBN 2-262-02082-5)