Portail:Littérature/Invitation à la lecture/Sélection/février 2009

Gustave Flaubert - Félicité

Elle se levait dès l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait jusqu'au soir sans interruption; puis, le dîner étant fini, la vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûche sous les cendres et s'endormait devant l'âtre, son rosaire à la main. Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d'entêtement. Quant à la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir des autres servantes. Econome, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt sur la table les miettes de son pain, - un pain de douze livres, cuit exprès pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixé dans le dos par une épingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette, comme les infirmières d'hôpital.

Son visage était maigre et sa voix aiguë. A vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun âge ; - et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d'une manière automatique.

Gustave Flaubert (1821-1880) - Un cœur simple / Trois Contes (1877)

Wikisource
Wikisource

s:février 2009 Invitation 1

Lamartine - Le vallon

Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

Alphonse de Lamartine (1790 - 28/02/1869) - Méditations poétiques (1820)

Wikisource
Wikisource

s:février 2009 Invitation 2

Ian MacEwan - Et ils n'avaient rien à se dire...

Tandis que la brume continuait à de dissiper, dévoilant les arbres tout proches, les falaises vertes et nues derrière la lagune, et quelques fragments de mer argentée, l'air d'une douceur vespérale affluait autour de la table où Edward et Florence faisaient toujours semblant de dîner, murés dans leurs angoisses respectives. Florence promenait distraitement sa nourriture dans son assiette. Edward mangeait quelques morceaux symboliques de pomme de terre qu'il découpait avec le bord de sa fourchette. Ils écoutèrent avec fatalisme le deuxième sujet (des informations de la BBC), conscients du conformisme dont ils faisaient preuve en joignant leur attention à celle des clients du rez-de-chaussée. C'était leur nuit de noces, et ils n'avaient rien à se dire.

Ian MacEwan, Sur la plage de Chesil (page 31) - (trad. Gallimard 2008)

s:février 2009 Invitation 3

Catulle Mendès - Paysage de neige

De loin en loin, et dans les dalles enchâssé,
Un bassin de porphyre au rebord verglacé
Courbe sa profondeur polie, où l'onde gèle ;
Le froid durcissement a poussé la margelle,
Et le porphyre en plus d un endroit est fendu ;
Un jet d'eau qui montait n'est point redescendu,
Roseau de diamant dont la cime évasée
Suspend une immobile ombelle de rosée.
Dans la vasque, pourtant, des fleurs, givre à demi,
Semblent les rêves frais du cristal endormi
Et sèment d'orbes blancs sa lucide surface,
Lotus de neige éclos sur un étang de glace,
Lys étranges, dans l'âme éveillant l'idéal
D'on ne sait quel printemps farouche et boréal.

Catulle Mendès (1841- 7/02/1909) – Hespérus, IV : La Vision suprême (1872).

Wikisource
Wikisource

s:février 2009 Invitation 4

Jean-Marie Blas de Roblès - A moi, Empédocle !, ou le feu de l’Etna

Sous un déluge flamboyant, je le vis s’approcher de la matière ignée, gesticulant & sautillant comme une portée de souris ; on aurait dit un possédé en proie aux tourments infernaux, & je me signai plusieurs fois pour conjurer ce mauvais présage. De là où je me trouvais, mon maître semblait environné de braises & de fumées, une vapeur blanche s’échappait de ses vêtements & je hurlai pour le rappeler à moi…

Dieu exauça finalement mes prières : Kirchner rebroussait chemin. Toutefois, les pieds semblaient lui démanger si fort durant sa course que sa barrette roula au sol, & ce fut donc nu-tête que mon maître me rejoignit sain & sauf sous l’abri. Sa soutane n’était plus qu’un haillon roussi par le feu, ses chaussures grésillaient, ce qui expliquait en partie les gambades que je lui avais vu faire, & je dus éteindre ses cheveux, qui se consumaient par plaques, avec un pan de mon habit.

Jean-Marie Blas de Roblès - Là où les tigres sont chez eux (page 42) - (Editions Zulma, 2008)

s:février 2009 Invitation 5

Gustave Flaubert - Félicité

Elle se levait dès l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait jusqu'au soir sans interruption; puis, le dîner étant fini, la vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûche sous les cendres et s'endormait devant l'âtre, son rosaire à la main. Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d'entêtement. Quant à la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir des autres servantes. Econome, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt sur la table les miettes de son pain, - un pain de douze livres, cuit exprès pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixé dans le dos par une épingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette, comme les infirmières d'hôpital.

Son visage était maigre et sa voix aiguë. A vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun âge ; - et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d'une manière automatique.

Gustave Flaubert (1821-1880) - Un cœur simple / Trois Contes (1877)

Wikisource
Wikisource